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Full text of "Histoire du canton de Neuchâtel sous les rois de Prusse 1707-1848 : Mémoires politiques"

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HISTOIRE 



DU CANTON DE NEUCHATEL 1707—1848 



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HISTOIRE 

DU 

CANTON DE NEUCHATEL 

SOUS LES ROIS DE PRUSSE 
1707—1848 



MÉMOIRES POLITIQUES 



LOUIS GRAftDPIERRE 

ANCIEN CONSEILLER D'ÉTAT, ANCIEN PRÉSIDENT DB LA COUR D'APPEL etc. 




LEIPZIG 

CH. GRANDPIERRE 



NEUCHATEL 

ATTINGER FRÈRES 



PAKIS 

G. PEDONE-LAURIEL 



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INTRODUCTION 



Une tempête dans un verre d'eau ! Un spirituel écri- 
vain du parti royaliste a cru se moquer finement de ses 
adversaires en qualifiant ainsi, dans sa Petite Chronique 
neuchâteloise, l'un des événements qui ont malheureuse- 
ment souvent troublé et divisé le parti républicain dans 
notre pays. — Verre d*eau, tant qu'il vous plaira. Mon- 
sieur Gallot ; nous n'avons, nous républicains, jamais eu 
la prétention d"exagérer l'étendue du champ clos dans 
lequel nous avons combattu. Ce verre d'eau a été toute- 
fois assez vaste et assez profond, cette tempête a été 
assez violente, pour qu'il y ait eu du courage et du 
dévouement à affronter ses vagues et pour qu'elle ait 
fait, de part et d'autre, un nombre assez considérable 
de naufragés. 

L'homme qui a personnifié pendant de longues années 
toute la bourgeoisie de Neuchâtel et qui croyait sincère- 
ment que son existence était liée à l'équilibre européen, 
est d'ailleurs mal venu à se rire de l'importance que 
nous avons donnée à nos luttes de parti. 









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J'ai été mêlé depuis 1831 à toutes nos agitations poli- 
tiques. Il est peu ou point de fait important, dans la lutte 
qui a commencé à cette époque, où je n'aie eu une part 
plus ou moins grande. Doué d'une heureuse mémoire, 
j'entreprends de retracer les événements qui me sont 
familiers. Je n'ai ni le talent, ni l'impartialité nécessaires 
pour écrire une histoire ; je me bornerai à raconter ce qui 
m'est personnellement connu, et je n"aurai devant moi 
aucun document officiel. Je suis persuadé que malgré 
cela je ne m'écarterai pas de la vérité. 

Les partis politiques, à supposer qu'ils n'aient pas 
changé lorsque ces mémoires seront publiés, ne devront 
pas trop baser leurs jugements sur les appréciations que 
je ferai des hommes de l'un et de l'autre camp. Il y a eu, 
parmi ceux qui ont fait et soutenu la révolution, des 
dévouements nombreux et désintéressés ; mais il y a eu 
aussi des ambitions et des vues cupides que je crois utile 
de mentionner, afin de mettre en garde contre les mau- 
vais sentiments que recouvre souvent le zèle des hommes 
ardents. Le fait s'est sans doute aussi bien produit chez 
nos adversaires que chez nous ; mais, comme j'ai été à 
portée de sonder les vues personnelles des hommes qui 
servaient le parti républicain tandis que je n'ai pu en faire 
de même pour ceux qui servaient le parti royaliste, ce 
serait bien mal comprendre ces mémoires, que de con- 
clure que les royalistes valaient mieux que leurs adver- 
saires, attendu que je n'ai pu les observer d'aussi près, ni 
les dévoiler aussi complètement. 

J'ai vu mes meilleurs amis politiques disparaître suc- 
cessivement de la lutte. Les époques agitées font surgir 
des hommes que les difficultés excitent et poussent en 



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— 7 — 



avant, mais dont le caractère et les aptitudes ne sauraient 
se plier aux nécessités des phases tranquilles qui doivent 
en définitive être la vie normale des Etats. Se retirer au 
bon moment est tout aussi difficile que d'arriver. Mieux 
vaut tomber que déchoir. J*ai eu le bonheur, pour mon 
honneur politique, d'être mis à temps de côté, et malgré 
la position pénible dans laquelle je me suis trouvé après 
ma sortie du Conseil d'Etat, cela valait mieux que d'être 
un sujet de gène pour les hommes qui croient devoir aller 
en avant. 

Ce n'est que depuis que je suis sorti du Conseil d'Etat, 
que j'ai appris à connaître les affaires fédérales. Aussi en 
parlerai-je fort peu. Elles ont d'ailleurs perdu depuis 1847 
et 1848 l'intérêt qui attirait tous les esprits à cette épo- 
que. J'en ai assez vu pour me faire une idée exacte de 
la manière dont elles sont conduites et pour voir de loin 
les ficelles qui font agir toute la machine. Comme ces 
affaires ont une importance relativement beaucoup plus 
considérable que celles qui se traitent dans les cantons, 
elles ont par ce seul fait captivé les esprits. Toutefois, je 
n'ai pu personnellement y mettre ni l'intérêt ni l'action 
qui m'animaient dans nos affaires cantonales. Cela 
vient en grande partie, je dois le reconnaître, de ce 
qu'en raison de mou arrivée tardive et de mon peu de 
capacités relatives, je n'ai pas su ou pu y jouer un rôle. 

Les mœurs politiques des peuples européens et des 
Neuchâtelois en particulier, sont loin de les rendre pro- 
pres au régime démocratique, tel qu'il devrait être com- 
pris. — Les magistrats sortis des rangs du peuple et, 
comme moi, d'une position sociale presque gênée, pour 
prendre en main les affaires publiques, doivent avoir un 












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tact parfait, s'ils ne veulent se rendre ridicules. Sont-ils 
faciles et familiers dans leurs' rapports avec leurs admi- 
nistrés, on en prend occasion de les mépriser et de leur 
refuser tous égards. Veulent-ils se tenir à distance et 
se faire respecter, comme le font à leur aise les aristo- 
crates, on compare leur position nouvelle avec leur passé 
obscur. On ne supporte pas des magistrats élus ce qu'on 
trouve nécessaire et même bon chez ceux qui se posent 
au nom du droit de naissance. Certes, on ne reprochera 
pas aux hommes que la Révolution a élevés sur le pavois, 
de s'être posés en aristocrates ; mais tous n'ont pas su con- 
server une position digne et s'attirer le respect qui doit 
entourer les élus de la nation. Je ne sais si j'ai su garder 
entre les deux écueils un milieu convenable; mais j'ai 
souvent senti la difficulté de cette situation de parvenu, 
la plus difficile à tenir convenablement dans la société. 
Au Val-de-Travers, entre autres, où l'esprit frondeur et 
le dénigrement sont cultivés avec soin comme un produit 
du pays, je l'ai plus senti qu'ailleurs. J'avais vécu qua- 
rante ans dans la contrée; j'étais lié avec la plupart des 
citoyens qui appartiennent à la classe moyenne; tous 
m'avaient vu dans mon magasin, vendant de la chicorée, 
ou dans mon jardin, plantant et cultivant de l'absinthe. 
Ils ne pouvaient s'imaginer que j'aie pu ainsi acquérir tout 
à coup le droit au respect de tous, si volontiers accordé 
au premier imberbe qu'il aurait plu à l'aristocratie de 
Neuchâtel de leur envoyer comme châtelain. 

Je n'ai cependant pas eu à me plaindre de cette popu- 
lation, pendant le temps où j'ai fonctionné à Métiers 
comme préfet. A Fleurier, entre autres, on m'a toujours 
témoigné des égards qui me paraissaient convenables, et 



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même rendu des honneurs dont je me serais passé. Cette 
situation fausse au milieu d'une population qui me con- 
naissait trop familièrement, a beaucoup contribué à me 
faire quitter le Val-de-Travers, pour accepter des fonc- 
tions à Neuchâtel. 

Une autre circonstance qui rend la pratique des insti- 
tutions démocratiques fort difficile, provient de la position 
de fortune des citoyens appelés à exercer le pouvoir. La 
magistrature est-elle confiée à des hommes riches, il 
arrive ou qu'ils sont promptement dégoûtés et se retirent 
à la première entrave qu'on leur suscite, ou qu'ils ne 
sont souvent qu'une aristocratie d'argent substituée à 
une aristocratie de naissance. Si, au contraire, on confie 
les premières fonctions à des hommes sans fortune, on est 
obligé de leur allouer un traitement avec lequel ils puis- 
sent convenablement élever leur famille , et le peuple 
qui voyait sans observation de grosses positions données 
à des personnages riches et titrés, murmure au sujet des 
honoraires, bien raisonnables cependant, que reçoit un 
homme du peuple. Mais là n'est pas la plus grave diffi- 
culté. Les hommes qui ont fait la révolution et ont aban- 
donné une position sociale solide pour entrer dans les 
affaires publiques, n'ont plus été pour la plupart en 
mesure de reprendre cette position : alors ils se sont 
accrochés à leurs fonctions, et, pour les conserver, ils 
ont nécessairement dû perdre leur indépendance et s'éver- 
tuer à louvoyer entre les partis, afin de se ménager un 
moyen de vivre sous tous les régimes. 

Ce serait bien mal interpréter ma pensée que de sup- 
poser que les difficultés rencontrées par la démocratie 
dans le choix de ses magistrats et le peu de prestige que 









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ceux-ci obtiennent, vont me fait conclure en faveur du 
système aristocratique. Je nesaurais méconnaître combien 
cette forme de gouvernement offre d'avantages. Un homme 
médiocre, lorsqu'il porte un grand nom et possède une 
grande fortune, peut, il est vrai, plus facilement tenir 
sa place et se faire respecter, qu'un homme de talent et 
même de génie sorti des rangs populaires, et ce n'est pas 
peu de chose que la reconnaissance de cette autorité chez 
les personnes chargées de conduire les affaires publiques. 
Leurs plans sont bien plus facilement acceptés ; ils n'ont 
pas à se préoccuper des besoins de la vie, ni des moyens 
d'obtenir une considération qu'on accorde toujours à lenr 
position sociale, et encore mieux à leurs mérites s'ils en 
ont. Ainsi dégagés de soucis, ils sont plus à portée de 
rendre des services. 

Mais ces hommes ainsi favorisés par la fortune et la 
naissance, on le comprend facilement, ne peuvent pas 
apprécier sainement les citoyens qui n'ont pas reçu de 
la Providence des faveurs aussi grandes. Ils croient dif- 
ficilement, que la masse qu'ils voient envier leur situation 
et à laquelle ils commandent, soit composée d'hommes 
valant moralement autant qu'eux. Ce qu'ils ne doivent 
qu'à des circonstances auxquelles ils ont été étrangers, 
ils l'attribuent volontiers h leurs mérites personnels; les 
mandats que le peuple leur confie, ils les acceptent comme 
chose due ; les positions politiques qu'ils acquièrent, ils 
les soutiennent comme des droits à eux appartenant. 
Pour eux, le principe d'égalité est une échelle, qu'ils 
mettent en usage pour parvenir au sommet de l'édifice 
et qu'ils retirent à eux pour empêcher que d'autres ne 
viennent les déloger. 



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Le temps viendra où les peuples comprendront qu'ils 
doivent respecter leurs élus. Le prestige des noms, celui 
de la fortune qui lui a succédé, disparaissent visiblement. 
Lorsque l'on voit l'immense pas fait vers l'égalité depuis 
1789, il est permis d'espérer que le jour n'est pas éloigné, 
où le vrai mérite sera seul entouré de la considération 
nécessaire aux hommes qui sont chargés de conduire les 
affaires publiques. 

Notre révolution neuchàteloise n'a pas, à son début, 
prévu les difficultés que je viens de signaler. Beaucoup de 
gens de toutes les positions sociales avaient senti la né- 
cessité d'un changement. Aussi, lors de la réussite de 
l'entreprise, les dévouements n'ont pas fait défaut ; ce 
n'est qu'après quelques années, lorsque la position a été 
bien acquise, que le manque d'hommes s'est fait vivement 
sentir. Ceux qui avaient une fortune considérable se sont 
successivement retirés; ceux qui avaient l'intelligence 
ont préféré l'utiliser à leur profit, plutôt que de la mettre 
au service du public, dont ils connaissaient l'ingratitude. 
Les hommes ayant la pratique des affaires, les juristes, 
par exemple, appartenaient presque exclusivement au 
parti royaliste, en sorte qu'il n'est resté que ceux qui, 
après avoir abandonné leur position, n'étaient plus en 
mesure de la reprendre. — Pour être juste, je dois dire 
que les luttes à l'occasion des chemins de fer, ont aussi 
contribué à diminuer le nombre des hommes disposés à 
servir la République. 

L'un des obstacles qui s'opposent le plus à pourvoir de 
personnes capables les postes supérieurs de l'administra- 
tion, consiste essentiellement dans l'obligation de donner 
tout son temps aux affaires publiques. La manière de di- 






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riger l'administration a une trop grande influence sur la 
politique, pour que Ton puisse séparer ces deux choses. 
S'il était possible de donner à des administrateurs spé- 
ciaux la direction des différentes branches des services 
publics et de confier à un Conseil d'Etat le soin de diriger 
la politique, celui-ci pourrpit laisser à ses membres le 
temps de continuer à s'occuper de leurs affaires particu- 
lières, et ainsi on entrerait et sortirait des affaires avec 
presque autant de facilité qu'on le fait au Grand Conseil. 
Alors les hommes intelligents et dignes de figurer à la 
tète de la République ne nous manqueraient pas. 

Quelques cantons ont en partie réalisé ce système, qui 
n'est pas praticable chez nous, au moins actuellement. 
L'administration est d'ailleurs toute politique. Si l'on est 
conservateur, il va de soi que l'on choisit les fonctionnaires 
parmi les gens riches et même titrés. On favorise ceux 
dont la position est faite, en s'occupant moins de la masse 
des administrés ; dans toutes les affaires, on tend à re- 
venir au passé ou au moins à rester dans le statu quo. 
Les radicaux feront le contraire, et dans un Etat où la 
politique est toute intérieure, celle-ci consiste dans la 
tendance de l'administration à marcher ou en avant ou 
en arrière. J'ai toujours trouvé fort ridicule, cette idée 
de mettre en avant la révolution permanente sous pré- 
texte de faire de la bonne administration. Il est évident 
que nous sommes toujours soit en révolution soit en 
contre-révolution : l'immobilité est impossible. 



PREMIÈRE PARTIE 



LES TEMPS ANTÉRIEURS À 1830 



MÉMOIRES POLITIQUES 



CHAPITRE PREMIER 
L'ancien régime. 



Pour bien comprendre la formation des partis et com- 
ment le canton de Neuchâtel est resté attaché aux insti- 
tutions monarchiques, même après son incorporation 
comme canton dans la Confédération, il est nécessaire de 
jeter un coup d'œil sur la situation de ce petit pays com- 
parativement à ceux qui l'entouraient. 

Au sommet de l'édifice, nous rencontrons un prince 
ayant pouvoir absolu et percevant tous les revenus sans 
obligation pour lui d'en employer la moindre partie poin- 
tes services publics. Ce prince, qui courait les aventures 
à la cour de Louis XIV, n'avait pas le temps de s'occuper 
de ses sujets, aussi déléguait-il ses pouvoirs à un gouver- 
neur, qui avec le Conseil d'Etat administrait le pays, si 
toutefois c'est administrer un pays, que d'avoir pour 
mission de luifaire rapporter le plus possible d'argent poul- 
ie souverain et de bonnes positions pour les familles 
nobles. Tel a été le régime des princes français. 

Ce régime commença à rencontrer quelque opposition 
au commencement du dix-huitième siècle, lors de la mort 
de la duchesse de Nemours, qui laissa la souveraineté va- 
cante. Le Conseil d'Etat, qui pendant l'interrègne exerçait 
tous les droits de la souveraineté, mit alors en œuvre les 



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plans formés dès longtemps et dont le chancelier Mont- 
mollin avait été Fauteur. Il s'agissait de se défaire tout à 
fait des princes français, et pour cela il fallait choisir un 
prince qui pût imposer au puissant Louis XIV et pré- 
server le pays des malheurs dont le voisinage de la France 
pouvait le menacer. Il fallait qu'il fût protestant, assez éloi- 
gné pour que le gouvernement siégeant à Neuchàtel ne se 
trouvât pas gêné par sa présence et que le Conseil d'Elat 
pût agir à son aise. — Deux princes en Europe remplis- 
saient ces différentes conditions : c'étaient le roi d'Angle- 
terre et le roi de Prusse. Ce dernier fut choisi. Une fois le 
but déterminé, les moyens ne manquèrent pas pour l'at- 
teindre : les intrigues, les brochures, les promesses, les 
subventions même furent mis en œuvre, et le 3 novembre 
1707 la souveraineté de Neuchàtel etValangin fut adjugée 
au roi de Prusse. 

Il faut être juste : si cette combinaison n'a pas procuré 
au pays un siècle de bonheur, comme les royalistes se 
sont plu à le dire, elle a eu au moins des avantages in- 
contestables et a permis aux différentes corporations 
répandues sur le territoire de la principauté, d'acquérir 
des droits qui auraient fait envie aux peuples avoisinants, 
les uns placés sous le despotisme français, les autres sous 
la pression des oligarchies cantonales qui gouvernaient la 
Suisse. 

C'est à l'époque du changement de règne, que fut for- 
mée la grande association des corps et communautés de 
l'Etat, laquelle voulait sauvegarder les véritables intérêts 
du pays au milieu des intrigues de toute sorte qui 
l'agitaient. Elle mit une barrière au despotisme que le 
Conseil d'Etat se préparait à exercer et fonda les garan- 
ties qui firent de l'inauguration de la domination prus- 
sienne à Neuchàtel, le régime le plus libéral qu'il y eût à 
cette époque entre les Alpes et le Jura. 

Nous, les républicains Neuchâtelois, nous avons été 
longtemps des adversaires de la domination des rois de 



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Prusse comme princes de Neuchâtel ; cependant nous 
devons, pour être justes, reconnaître que s'ils ont laissé 
dans nos populations des souvenirs qui les rendaient 
chers, cela est dû à la conduite sage qu'ils surent tenir, 
entre leur Conseil d'Etat d'une part et l'association des 
corps et communautés d'autre part. 

La noblesse, qui fournissait exclusivement les membres 
du Conseil d'Etat, voulait dominer en vertu du droit ab- 
solu que le souverain lui avait délégué. La démocratie, 
représentée par l'association des corps et communautés, 
résistait. C'était, pendant cette période comme au- 
jourd'hui, la lutte entre le privilège et l'égalité. Il sem- 
blerait que des princes despotes chez eux, ne connaissant 
aucun frein à l'exécution de leurs volontés, ne dussent 
jamais vouloir céder la moindre parcelle de leurs droits, 
tussent-ils abusivement exercés par leurs mandataires. 
Il n'en fut rien. Entre l'aristocratie qui les représentait 
et la démocratie qui faisait opposition, les rois de Prusse 
surent plusieurs fois tenir une juste balance et donner 
raison aux remontrances que les corps et communautés 
s'étaient réservé le droit de leur porter. La grande fa- 
veur dont les princes de Prusse ont joui dans le pays de 
Neuchâtel, jusqu'à nos jours, tient en grande partie à la 
manière dont ils écoutèrent les remontrances des bour- 
geoisies et à l'équité de leur conduite pendant la période 
de L707 à 1806. 

C'est ici le moment d'examiner quelles étaient les insti- 
tutions du pays à cette époque et comment elles fonction- 
naient. — L'avènement de la maison de Prusse à la sou- 
veraineté de Xeuohàlel, n'avait amené après lui aucune 
institution nouvelle. II n'avait pas même rétabli Les an- 
ciennes audiences du pays, dont le souverain Tribunal 
n'était qu'un résumé. Comme sous les princes français, 
le souverain représenté par son gouverneur et par le 
Conseil d'Etat était tout : pouvoir politique ; pouvoir lé- 
gislatif, dont il ne faisait guère usage : pouvoir administra- 









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tif ; pouvoir judiciaire ; suprématie tutélaire sur les com- 
munes. Tout était entre les mains du prince, et par le 
prince entre les mains de quelques familles nobles de 
Neuchâtel. 

Le pays était divisé en vingt et quelques juridictions, 
dans chacune desquelles un représentant du prince exer- 
çait le pouvoir administratif par son autorité sur les com- 
munes, le pouvoir judiciaire en présidant la cour de Jus- 
tice. Celle-ci était composée de douze ou de vingt-quatre 
justiciers, élus sur présentation de la ou des communes 
par le Conseil d'Etat. Cette institution, qui devait bien 
dégénérer plus lard, était une véritable garantie. Les 
justiciers, quoique nommés par le Conseil d'Etal, étaient 
presque partout restés indépendants. Faisant partie du 
peuple, ils en comprenaient les besoins et les aspirations. 
Bien que présidés par le représentant du prince, qui était 
presque toujours un noble de Neuchâtel, ils savaient lui 
résister, et loin d'être les serviles complaisants du maire 
ou du châtelain, comme j'ai pu le voir sous la seconde 
domination prussienne, ils contrôlaient ses actes et y fai- 
saient souvent opposition. 

A cette époque, le pays n'intervenait ni directement ni 
indirectement dans la confection des lois et des affaires de 
son organisation intérieure; le Conseil d'Etat se chargeait 
de tout et il aurait exercé le despotisme le plus absolu si 
la grande association dont j'ai déjà parlé plus haut ne 
s'était formée pour s'opposer à ses envahissements. 

Voici comment se composait cette association : 

La bourgeoisie de Neuchâtel avait de nombreux privi- 
lèges ; c'était une petite république au cœur de la princi- 
pauté, et même répandue dans la principauté, par l'auto- 
rité qu'elle conservait sur les bourgeois domiciliés hors 
de chez elle. Cette corporation était administrée par des 
conseils se recrutant eux-mêmes, et par conséquent ré- 
duisant à un petit nombre les familles où les magistrats 
étaient choisis. Cette petite oligarchie bourgeoise et l'oli- 






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garchie noble qui gouvernait au château, se jalousaient 
extraordinairement. — Après l'avènement de la maison 
de Prusse, l'éloignement du prince fit craindre à la bour- 
geoisie de Neuchâtel, que le Conseil d'Etat n'exerçât sur 
elle une pression trop forte et ne diminuât les privilèges 
considérables qu'elle possédait. Seule, elle n'aurait pu ré- 
sister contre le pouvoir du Conseil d"Etat ; elle se créa des 
alliés. 

La bourgeoisie de Valangin, sa rivale en influence, qui 
comprenait l'ancienne seigneurie de Valangin, c'est-à-dire 
comme étendue la moitié du pays, avait par le fait de la 
séparation politique sous les seigneurs, conservé une ap- 
préhension contre tout ce qui venait du château de Neu- 
châtel. Elle était organisée très-démocratiquement. Les 
habitants des hautes vallées du Juraneuchâtelois, comme 
tous les habitants des montagnes, avaient des idées d'in- 
dépendance et de liberté et donnaient le ton dans cetle 
corporation. Comme eux aussi craignaient le despotisme 
de la noblesse, ils ne furent pas les moins zélés pour former 
la ligue de résistance devenue nécessaire par l'éloignement 
du prince. 

A la suite de ces deux corporations, venaient les bour- 
geoisies de Boudry et du Landeron. peu importantes en 
elles-mêmes, mais dont l'admission dans l'association 
avait l'avantage d'y faire comprendre toutes les communes 
du pays, lesquelles s'étaient groupées sous la direction de 
l'une ou l'autre des bourgeoisies. Cette association com- 
prenait ainsi toute la population du canton, organisée 
d'une manière parfaitement régulière et aussi démocra- 
tiquement que possible ; car à cette époque chaque 
citoyen, à de très-rares exceptions près, habitait sa com- 
mune d'origine et y prenait part à la discussion de tous 
les intérêts généraux du pays comme à celle des intérêts 
locaux. 

Il faut ajouter comme faisant aussi partie de l'associa- 
tion, la Compagnie des pasteurs ; elle y était entrée pour 



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empêcher l'avènement d'un prince catholique ; elle s'en 
retira lorsque ce but fut atteint. Beaucoup trop préoccupée 
de sa propre domination, elle aimait mieux s'entendre 
avec la noblesse pour partager le pouvoir, que lutter 
contre elle avec une association toute démocratique. 

Quelque autorité qu'eût le Conseil d'Etat, il est facile 
de comprendre que les envahissements ne pouvaient être 
bien dangereux en face d'un modérateur aussi puissant 
que l'association des corps et communautés. Les événe- 
ments qui agitèrent à plusieurs reprises le pays pendant 
le dix-huitième siècle, prouvèrent combien la situation 
eût été tendue sans ce contre-poids. 

Les bourgeoisies n'avaient qu'un droit de remontrance; 
mais lorsque ce droit est exercé au moyen de corporations 
appuyées par l'unanimité du pays, ce droit devient un 
véritable veto contre les mesures du pouvoir. Il y en 
eut plusieurs exemples, entre autres en 1768, lorsque le 
gouvernement voulut mettre les recettes à ferme. Les 
troubles violents de cette époque furent terminés par une 
intervention armée de la ville et république de Berne ; 
mais les droits des bourgeoisies furent confirmés et de 
nouveau reconnus. La bourgeoisie de Valangin, en parti- 
culier, dans le but de s'opposer à l'envahissement de la 
noblesse, obtint que les chefs de juridiction de son ressort 
fussent toujours pris parmi ses bourgeois. Je dirai plus 
tard, comment cette concession lui fut escamotée. 

Faut-il s'étonner qu'à une époque où les idées d'indé- 
pendance et de liberté des peuples n'occupaient encore 
que les encyclopédistes, où les princes et les oligarchies 
se bornaient à concéder quelques privilèges de lieux ou 
quelques droits particuliers, faut-il s'étonner, dis-je, que 
les Neuchâtelois fussent satisfaits du régime des princes 
prussiens? Il faut dire que si les rois de Prusse étaient 
chéris dans le pays, le gouvernement de la noblesse qui 
les représentait était cordialement détesté. Toutes les 
luttes de cette époque avaient lieu entre le Conseil d'Etat 






— 21 — 



envahissant et les bourgeoisies résistant. L'arbitre était 
le roi, qui, ayant en la sagesse de donner plusieurs fois 
raison aux remontrances des bourgeoisies, n'en avait 
acquis que plus de droit à l'affection des Neuchàtelois. 

Si l'on compare cette situation avec celle des peuples 
voisins, soit français, soit suisses, on comprendra que les 
Neuchàtelois n'avaient rien à leur envier. Les oligarchies 
qui dominaient à Berne, Fribourg, Soleure et Lucerne, ne 
donnaient guère le goût d'un pareil régime, où quelques 
familles étaient tout et exploitaient le peuple; ce sentiment 
domina surtout après les événements de 1768. où les 
bourgeoisies eurent la douleur de voir leurs combourgeois 
de Berne envoyer des troupes pour rétablir l'autorité du 
Conseil d'Etat. 

Nous, républicains Neuchàtelois, nous avons souvent 
regretté qu'en 1707, le peuple n'ait pas reconquis son 
indépendance, en secouant toute domination princière et 
en s'incorporant comme quatorzième canton dans la 
Confédération. Cette idée, qui devait séduire bien des 
esprits et que le chancelier de Montmollin avait même 
caressée, était pour le peuple plus brillante que solide. A 
cette époque, il ne pouvait être question de fonder une 
démocratie pure, et pas davantage une démocratie repré- 
sentative, qui n'existait nulle part en Suisse. Nous aurions 
eu le gouvernement de la noblesse qui aurait, comme 
dans tous les autres cantons, exclusivement formé le 
Conseil d'Etat en se recrutant elle-même. On aurait peut- 
être concédé quelques droits aux bourgeoisies et aux 
communes. Ces droits eussent été réduits a chaque conflit 
entre les bourgeois et le gouvernement. Si le conflit avait 
dégénéré en insurrection comme en 1768, l'ours nous eût 
mis la patte dessus et nous eût fait tenir tranquilles, et 
insensiblement ou peut-être même très -sensiblement. 
nous aurions été réduits au point où en étaient à cette 
époque les sujets des différentes Excellences qui gouver- 
naient dans la Confédération. 



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Il faut réellement ne pas songer à l'état de la Suisse à 
l'époque dont je parle, pour regretter la manœuvre poli- 
tique qui nous a placés sous la dépendance de la Prusse. 
Neuchâtel ne pouvait être pays libre, lorsque les habi- 
tants de Berne, Soleure, Lucerne, Fribourg étaient sujets. 
L'appel à Berlin était une sauvegarde qui a rendu plus 
d'un service. Ce qui nous a fait tenir ce langage, c'est 
l'idée de trouver notre ouvrage tout fait et de n'avoir point 
à renverser un gouvernement soutenu par la diplo- 
matie qui dominait en Suisse au point que les gouverne- 
ments très-libéraux de Berne, Fribourg et Vaud durent 
malgré eux envoyer leurs troupes pour le remettre sur 
pied en 1831. Ce que les républicains démocrates ont 
tenté en 1831 et exécuté en 1848, contre l'autorité du roi, 
ils auraient dû le faire contre l'autorité de la noblesse. Ils 
auraient réussi en 1831. cela est vrai; mais pour les dix- 
sept ans de régime sévère que nous avons supportés jus- 
qu'en 1848, nos pères ont eu un siècle de régime relati- 
vement bon. Ne nous en plaignons pas, car ce régime a 
maintenu dans nos populations le sentiment de leur valeur, 
les idées de liberté individuelle et une certaine indépen- 
dance de caractère qui ne se retrouvent pas au même 
degré dans la plupart des républiques suisses. Il est vrai 
que la population associait à ces idées un amour pour le 
roi de Prusse qui, dans quelques parties, allait jusqu'au 
fétichisme. Il a fallu peu d'années du second régime prus- 
sien pour le faire disparaître. La tentative de 1831, en 
soulevant une contradiction entre ceux que l'exemple des 
cantons suisses avait séduits et ceux qui croyaient revenir 
au régime du siècle passé, a plus fait pour maintenir cet 
attachement que tous les bons souvenirs possibles. 

Il est resté du premier régime prussien des traces pro- 
fondes dans le caractère du Neuchâtelois. La plus re- 
marquable est sa disposition à la critique. Ne s'étant jus- 
qu'en 1848 jamais gouverné lui-même, n'intervenant dans 
ses affaires que comme opposition, il en a conservé le rôle 



23 



malgré la part personnelle qu'il prend à la direction des 
affaires. Cet esprit frondeur et à côté de cela un goût très- 
prononcé pour un certain apparat que les républicains ont 
trop peu soigné, ont contribué à la faveur que quelques 
noms ont conservée. 

Les mouvements dans le sens républicain qui eurent 
lieu en 1793 servent plutôt à prouver ce que j'ai dit des 
sentiments des NencbàLelois que le contraire. En effet, 
ces mouvements, qui ne tendaient à rien moins qu'à nous 
annexer à la grande république, ne devaient guère séduire 
un peuple qui, s'il n'avait pas une part directe aux affaires, 
avait eu assez de force d'organisation pour empêcher tout 
ce qui pouvait lui être fatal. Nous émanciper à cette épo- 
que, au moment où la Prusse était en guerre avec la ré- 
publique française, n'aurait pas été bien difficile; mais il 
n'est venu à personne, que je sache, l'idée de taire de 
Neucbâtel un canton à l'instar de Berne ou Soleure. 

Quelques fêtes dans le genre de l'époque, quelques ar- 
bres de liberté plaides et surmontés d'un bonnet rouge, 
firent toutes les manifestations qui eurent lieu. Le peu 
d'écho qu'elles rencontrèrent dans la masse de la popula- 
tion prouve bien les vrais sentiments du peuple. 



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CHAPITRE II 



Berthier. 



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Le régime prussien devait avoir une fin complètement 
étrangère à la volonté du peuple neuchâtelois. L'Europe 
avait alors un maître qu'elle ne haïssait pas encore trop 
(je parle des peuples) et qu"elle admirait. Un jour il prit 
fantaisie à celui-ci de joindre notre petit pays à son grand 
empire, et il l'obtint sans trop de façon du roi de Prusse 
épouvanté. Il est un fait qui n'est nullement prouvé et 
qu'on attribue à l'aristocratie de Neuchâtel : c'est qu'elle 
aurait empêché l'annexion de la principauté au départe- 
ment du Doubs et insinué au grand empereur l'idée d'en 
faire un fief en faveur de Berthier. Je ne crois pas cela, 
parce que l'histoire nous a assez retracé le caractère de 
l'homme qui remplissait le monde à cette époque, pour 
que nous puissions être assurés que lorsqu'il demandait 
au roi de Prusse de lui céder Neuchâtel, il savait d'avance 
ce qu'il en ferait. L"aristocratie de Neuchâtel. qu'il ne 
connaissait aucunement, n'aurait guère eu d'influence sur 
lui pour le détourner de l'idée d'en faire le cinquième 
arrondissement du département du Doubs, si telle eût été 
son intention. Une publication faite dernièrement (en 1 874 ) 
a justifié mon opinion sur ce sujet. C'est la reproduction 
de la correspondance des délégués du Conseil d'Etat à 
Paris, lorsqu'ils ont appris que nous étions l'objet d'un 
trafic. Cette délégation, qui allait à Paris pour recomman- 
der le pays à Napoléon, apprit, avant d'avoir vu le con- 
quérant, que nous étions cédés au prince Berthier. 



— 25 - 

Quoiqu'il en soit de la cause qui a déterminé la cession 
an major-général de la grande armée, il est certain qu'elle 
a eu pour effet de maintenir la noblesse de Neuchâtel dans 
la possession de tous ses droits et privilèges et surtout 
dans l'exercice de la souveraineté dont elle usait, comme 
représentant du prince. 

11 est vrai que celui-ci avait bien délégué un représentant 
dans la. personne du baron de Lespérut: mais il ne sut pas 
remarquer que toutes les mesures étaient prises pour le 
circonvenir. Au lieu de sonder un peu tous les détails 
d'une organisation qui donnait de véritables garanties au 
peuple représenté par les communes et bourgeoisies, il 
laissa tomber les droits de celles-ci. qui furent brusque- 
ment repoussées lorsqu'elles se présentèrent à Paris de- 
vant le prince Alexandre pour le maintien de leur droit 
de remontrances. M. de Lespérut passa son temps dans 
les salons de la noblesse neuchâteloise. Les dames de cette 
caste ont conservé jusqu'à nos jours le souvenir de la ma- 
nière distinguée avec laquelle il lisait Corneille et Racine: 
mais la principauté était à la merci de quelques nobles 
qui ne tardèrent pas à faire sentir au peuple que le sou- 
verain étant le très-humble serviteur d'un despote, ne 
pouvait être, qu'un prince despotique, et qu'eux-mêmes 
n'étant que les serviteurs de ce serviteur, allaient agir 
comme le maître et comme le maître du maître : en ra- 
petissant bien entendu. 

Le pays avait si bien compris ce qui allait se passer, 
que la nouvelle du changement de souverain le jeta dans 
une véritable stupéfaction. J'ai connu beaucoup d'hommes 
de celte époque, dont quelques-uns vivent encore, et tous 
sont d'accord pour affirmer ce fait que les événements ne 
tardèrent pas à justifier. Le changement de règne n'amena 
aucune modification dans l'organisation du pays. Les 
communes et bourgeoisies restèrent debout; les premières 
pourvurent à leur administration locale et les dernières 
ne donnèrent aucun signe de vie pendant toute la période 












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— 26 - 

cependant les sujets de remontrances ne manquaient pas, 
comme nous le verrons plus tard. Les cours de justice 
fonctionnèrent comme précédemment, avec cette diffé- 
rence toutefois que châtelains ou maires sentant au-dessus 
d'eux les degrés successifs d'une échelle de despotes, le 
devinrent à leur tour, et que les justiciers perdirent l'in- 
dépendance qui les distinguait précédemment. Soyons jus- 
tes envers tout le monde. Un système libéral ne pouvait 
pas sortir d'un régime dont la tète fut à Paris de 180(3 à 
1818. Cependant si les éléments neuehâtelr.is. qui en défi- 
nitive gouvernaient réellement le pays, eussent eu à cœur 
les intérêts de la nation au lieu de leur intérêt de caste, 
ils auraient pu considérablement adoucir le sort des popu- 
lations qui leur étaient confiées. 

On peut facilement comprendre comment furent sauve- 
gardés, je ne dis pas les droits, mais les intérêts du peuple 
neuchâtelois, ayant d'un côté un gouverneur qui, en de- 
hors des salons, se donnait pour mission essentielle de 
rendre le plus de revenus que possible au prince son 
maître et de tenir au complet le bataillon de « canaris » 
dont on avait représenté la formation au peuple comme 
une grande faveur du souverain, et de l'autre côté une no- 
blesse qui n'avait d'autreimt que d'accroître son pouvoir 
et ses avantages pécuniaires en faisant la cour au prince. 

Si l'aristocratie de la capitale avait eu les sentiments 
du peuple et compris ses intérêts, aurait-elle provoqué ou 
même souffert les mesures que je vais indiquer, qui furent 
ou des provocations aux sentiments nationaux ou des 
exactions? 



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27 



CHAPITRE III 



Les mesures de ce régime. 



Parlons d'abord de cette fête officielle dégoûtante par 
laquelle on célébra la victoire de Iéna remportée sur le 
roi de Prusse, que six mois auparavant on proclamait le 
père du peuple, quand parmi les vaincus se trouvaient de 
nombreux Neuchâtelois. qui. plus fidèles que les meneurs 
de la ville, croyaient encore servir leur pays en servant 
un prince qui avait eu le mérite de comprendre leurs ins- 
titutions et d'en faire une application sincère. 

Vint bientôt après, le retrait de la monnaie, véritable 
escamotage par lequel on démonétisa notre ancien billon 
eu avertissant vingt-quatre heures d'avance eten lui sub- 
stituant une autre monnaie du plus mauvais aloi, que la 
république a dû retirer il y a peu d'années. Si ce n'était 
pour faire la cour au prince et lui procurer une belle somme 
ronde sans rien gêner aux autres ressources, on ne com- 
prendrait pas le but de cette mesure inique. Comment 
qualifier autrement une pareille monstruosité? L'ancien 
billon était très-abondant, et quoiqu'il valût mieux que 
celui qui lui a été substitué, il était loin d'avoir une valeur 
intrinsèque égale à sa valeur nominale. N'informer que 
vingt-quatre heures a l'avance que cette monnaie allait 
être démonétisée, c'était exposer une quantité considérable 
de gens à ne pouvoir en faire l'échange, et par conséquent à 
perdre toute la différence entre la valeur intrinsèque et la 
valeur nominale. Cette monnaie étaii en outre très -répan- 
due dans les pays voisins, qui durent se faire une triste 



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- 28 - 

idée de nos procédés administratifs. Ce n'est pas tout : 
comme si la spoliation n'eût pas été suffisante, on fit, au 
moment du retrait, des paquets séparés de ce qu'appor- 
taient les particuliers, et plus tard on leur en rendit la plus 
grande partie en pièces coupées, sous prétexte qu'elles 
étaient fausses. Il est clair que n'étant pas contemporain 
de ce fait et n'en parlant que par ce que la tradition m'a 
transmis, je ne dirai pas que les pièces rendues pour 
fausses fussent bonnes. Cependant cette idée est restée 
dans tous les esprits. J'ai entendu de nombreux contem- 
porains l'affirmer avec assurance. Ce qui me paraît devoir 
confirmer cette assertion, c'est la proportion de pièces 
rendues qui doit avoir été considérable et qui aurait amené 
un véritable trouble dans les relations, si réellement elles 
eussent été fausses. Joignons cà cela l'émission d'un billon 
valant intrinsèquement le quart de sa valeur nominale, 
qui a constitué un emprunt sans intérêt dont le prince a 
caché le montant et que le peuple neuchâtelois a rem- 
boursé de nos .purs, et nous aurons la mesure de tout ce 
qu'a eu d'inique et d'odieusement fiscal ce changement 
qu'on ne prenait pas même la peine de colorer d'un but 
d'utilité, tant sous un maître fort on se sentait fort soi- 
même. 

Si le prince avait eu une liste civile déterminée d'avance, 
on aurait compris que le Conseil d'Etat, qui devait avoir 
les intérêts du pays au moins autant à cœur que ceux 
du prince, eût créé des ressources pour les rendre 
aux populations en travaux ou en institutions utiles. 
Mais rien de pareil n'existait. Un seul compte était tenu : 
les revenus de l'Etat servaient à payer quelques traite- 
ments au gouverneur, aux conseillers d'Etat. aux maires; 
tout le reste était envoyé au prince. Les revenus con- 
sistaient essentiellement dans la dîme et les redevances 
féodales, les droits régaliens et le produit de quelques 
propriétés foncières. La dîme et les redevances féodales 
étaient fixées de toute ancienneté; le prince n'avait pas à 



29 



se plaindre s'il percevait ce que ces redevances rappor- 
taient. Si les modifications à la culture amenaient une 
augmentation de produits en céréales, les redevances aug- 
mentaient dans la même proportion, et il ne serait venu 
à l'idée de personne de demander une diminution dans le 
prélèvement de la dîme en raison de cette augmentation 
du produit. Le principe contraire était pareillement juste. 
Si de mon champ qui avait régulièrement payé sa dinie 
parce que je le cultivais, il m'a plu de faire un sol de 
maison, je ne dois aucune compensation au prince pour 
ce changement. Les produits en céréales, le 'in, le chanvre, 
devaient seuls la dîme. Le principe des revenus de l'Etat 
ne permettait aucune modification, puisque nous avions 
le système des redevances et non lias celui des impôts. 
Malgré cela, on trouva un prétexte pour maintenir le sys- 
tème des redevances tout en lui donnant de l'extension. 
C'est à peu près à cette époque qu'eut lieu une révo- 
lution assez considérable dans l'exploitation rurale. Pré- 
cédemment on semait constamment son champ de cé- 
réales, soit froment ou orge: un se contentait pour tout 
assolement, d'après la loi de Moïse, de le laisser reposer <l • 
temps en temps en jachère. L'introduction si avantageuse 
des foins artificiels amena de meilleurs aménagements et 
fit produire à la terre au moins autant de céréales elle 
foui artificiel en plus. L'augmentation des engrais et la 
variété des cultures font facilement comprendre comment 
ce résultat pouvait être obtenu. Ce changement fut Le pré- 
texte d'une augmentation de revenus pour le prince. Si le 
produit en céréales n'avait que peu ou même pas du tout 
diminué, comme je viens de l'expliquer, l'étendue do ter- 
rain cultivé en céréales avait par contre diminué de moitié. 
Il n'en fallut pas davantage pour donner raison à l'éta- 
blissement d'une nouvelle redevance. On laissa le labou- 
reur cultiver sa terre selon son idée et sans entrave; mais 
on appliqua la dîme au foin. Si le peuple neuchâtelois avait 
eu à cette époque la plus petite part dans la direction do 




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— 30 - 

ses affaires, il aurait fait comprendre au prince que c'était 
une injustice ; mais qui aurait pu faire ia moindre obser- 
vation ? Les bourgeoisies se taisaient et pour cause; le 
Conseil d'Etat faisait tout pour être agréable au prince; 
le gouverneur faisait son métier, en augmentant le rende- 
ment des redevances et en les percevant le plus promp- 
tement possible, car on sentait que le terrain n'était pas 
solide. 

Je n'en ai pas fini avec les mesures fiscales de cette épo- 
que On entreprit encore la modification du lod, modifica- 
tion d'ailleurs juste en elle-même, utile au fond, si elle n'a- 
vait pas toujours eu pour but d'augmenter les revenus du 
prince. Avant cette époque, le lod se payait à 8 pour cent 
mais en compensation les échanges en étaient affranchis! 
Pour se soustraire à un droit aussi exorbitant, les notaires 
avaient imaginé des échanges fictifs. L'acte portait le 
transport réel d'une propriété d'un vendeur à un acquéreur 
sérieux, mais celui-ci lui donnait en échange une autre 
propriété que l'on désignait parfaitement, mais que les 
désignations de l'acte rendaient introuvable, parce qu'en 
effet elle n'existait pas du tout. La compensation réelle se 
faisait soit en numéraire, soit en cédule, et sous prétexte 
d'avoir fait un échange on évitait un lod de 8 pour cent. 
C'était une fraude et une habitude de tromperie extrême- 
ment fâcheuse introduite par des officiers publics; cepen- 
dant elle était partout répandue et uniformément prati- 
quée; le gouverneur l'avait sciemment tolérée pendant une 
si longue suite d'années, qu'elle avait perdu ce caractère 
et était en quelque sorte passée en droit. Pour abolir cet 
usage tout en paraissant amortir le coup sensible que cette 
abolition allait porter aux contractants, on réduisit le lod 
à 6 pour cent, mais en revanche on imposa les échanges 
à un demi-lod par chaque partie. De cette manière, le 
rendement des lods fut plus fructueux. 

On voit que les intérêts du prince étaient entre Bonnes 
mains, et que la surveillance autrefois exercée par les 



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— 31 



bourgeoisies n'existant plus, on taillait en plein drap, sans 
s'inquiéter beaucoup des rumeurs sourdes qui circulaient 
timidement dans le pays, tant on craignait la puissance à 
laquelle nous étions attachés! Mais si la noblesse deNeu- 
chàtel, qui formait le Conseil d'Etat, s'occupait avec solli- 
citude des intérêts du prince et oubliait ceux du peuple 
neuchâtelois. qui pourtant méritaient bien quelque atten- 
tion, en revanche, elle n'oubliait pas les siens propres, 
comme nous allons le démontrer. Pendant que les bour- 
geoisies étaient en possession de leurs droits, il n'aurait 
pas été possible de favoriser certaines classes et certaines 
parties du pays; la bourgeoisie deValangin entre antres 
n'aurait jamais laissé imposer de telles mesures à son dé- 
triment. Mais l'occasion était trop belle, pendant cette pé- 
riode où l'on pouvait tout, où l'on osait tout, pour ne pas 
la saisir avidement. Aussi, par un décret dont le prince 
Alexandre était probablement bien innocent, on prohiba 
dans tout le canton l'entrée des vins et liqueurs de l'étran- 
ger. De cette manière, les habitants du Val-de-Travers, du 
Val-de-Ruz et des Montagnes durent forcément se pourvoir 
des produits du Vignoble, lequel, en acquérant ainsi un mo- 
nopole, ne dut pas céder ses produits à plus bas prix. La sol- 
licitude delà noblesse neuchâteloise pour les habitants du 
Vignoble n'était pas telle qu'elle eût seule inspiré cette 
mesure : on sent là un Conseil d'Etat marchand de vin, 
nomme ont osé le dire au roi de Prusse les communes des 
montagnes et des vallées, lorsqu'on voulut rétablir une 
seconde fois cette barrière. En effet, les grandes familles 
de Neuchàtel possédaient à cette époque et possèdent 
encore aujourd'hui une grande partie des vignes du canton. 
Puisque j'ai signalé et apprécié les mesures prises pour 
plaire au prince et augmenter ses revenus, je dois, pour 
être juste, indiquer aussi celles qui n'ont eu qu'un but utile 
et un résultat heureux. Elles ne sont pas nombreuses; ce- 
pendant elles valent la peine d'être mentionnées. En pre- 
mière ligne d'utilité est sans contredit l'abolition de la 













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— 32 — 

vaine pâture. Autrefois, le propriétaire d'un champ ou 
d'un pré n'en pouvait pas disposer d'une manière absolue. 
Il lui était interdit d'y faucher le foin après le o août! 
le regain qui venait après appartenait à la commune, qui 
n'en tirait aucun profit, mais y faisait pâturer en commun 
tout le bétail du village. On perdait ainsi, outre le droit 
de disposer de sa propriété, le moyen de la cultiver con- 
venablement et le produit d'une seconde récolte. Celle-ci 
était autant foulée que broutée, et l'économie publique y 
perdait considérablement. La mesure qui supprimait cet 
abus n'aurait peut-être pas été possible avant 1806, parce 
que ceux qui en profitaient auraient mis les communes et 
bourgeoisies en avant pour faire échouer cette mesure. 
Le despotisme coûtait assez cher à cette époque au peuple 
neuchàtelois. pour qu'il lui valût au moins un avantage, 
et c'en fut un considérable pour l'agriculture que cette 
obligation pour chaque propriétaire de se racheter du droit 
de vaine pâture envers la commune dans laquelle était 
situé son fonds. Ce rachat se lit à un taux relativement 
élevé; les communes ne firent pas pour la plupart un 
emploi fort utile du produit des rachats; mais les pro- 
priétés se sont affranchies et la fortune du pays s'en est 
sensiblement accrue. 

La constitution de la chambre d'assurance ainsi que 
la fondation de l'assurance mutuelle contre l'incendie sur 
les bâtiments fut également une innovation heureuse, mal- 
gré les critiques qui l'accueillirent à son début et les crain- 
tes qu'elle fit naître. Tout imparfaites que fussent les bases 
de l'association, celle-ci a eu l'avantage d'initier les popula- 
tions au système des assurances, qui jusqu'à présent n'a 
pas produit les fâcheux effets que l'on avait appréhendés. 

Le prince n'avait aucune obligation d'employer la moin- 
dre partie des revenus pour l'utilité de ses sujets; aussi 
ne lui devons-nous qu'une reconnaissance relative pour 
les travaux publics qui ont été exécutés pendant la domi- 
nation Berthier. La route presque entière depuis Neuchâtel 



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38 



à la Chaux-de-Fonds, celle de la Tourne et le pont de 
Serrières, sont des constructions de cette époque. Les com- 
pliments n'étaient pas longs : le gouvernement rendait une 
ordonnance décrétant tels ou tels travaux, sans s'inquiéter 
des voies et moyens, qui étaient laissés à la charge des 
communes et particuliers ; mais comme l'autorité exerçait, 
par la crainte qu'on avait d'elle, une pression considérable, 
la peur faisait qu'on s'exécutait de bonne grâce, et l'argent 
se trouvait. De subvention de la part du prince il n'en 
était pas question. La vie était chère à la cour du grand 
empereur; tous les revenus de l'Etat devaient contribuer 
à alléger les charges de«cehii que la Providence nous avait 
désigné comme seigneur et maître. 

Si le gouvernement ne contribuait pas financièrement 
à ces travaux, il avait du moins le mérite réel d'en com- 
prendre la nécessité et de forcer ceux auxquels ils étaient 
utiles à les exécuter. Le despotisme intelligent a quelque- 
fois de l'avantage; je crois cependant qu'il ne faut pas trop 
s'y fier. Qui dire après cela de la Dourgeoisie de Neuchâtel, 
qui. ayant payé de ses beaux deniers jusqu'au dernier 
sou les frais de construction du pont de Serrières, lui 
donna néanmoins par flatterie le nom de pont Alexandre! 
Cette dénomination n'était pas plus vraie que celle qui 
lui a été substituée et qui attribue à quatre citoyens de 
Neuchâtel L'honneur de cette construction. Si vous vouliez 
l'attribuer à un homme ou à des hommes, vous auriez dû 
l'appeler Pont Purry. 

Pour ne rien omettre de ce qui a été fait sous la domi- 
nation Berthier, je mentionne encore la création de k 
gendarmerie et la substitution de ce corps à l'action des 
communes, qui seules étaient alors chargées de la po- 
lice. Au fond, la mesure était bonne ; mais elle fut très- 
impopulaire à son début, parce que la gendarmerie fut 
mal recrutée et surtout chargée de fonctions qui frois- 
saient considérablement la population, telles que la sur- 
veillance de la contrebande des vins et liqueurs. 

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Je ne dois pas oublier non plus l'organisation de la 
régie des postes. Cette administration était remise à 
terme à la famille Fischer, de Berne. En rompant le traité 
avec cette famille, le gouvernement procurait un revenu 
au prince et gardait un service public important qui ne 
pouvait être convenablement fait par des fermiers, dont 
le propre intérêt était le seul souci. 






CHAPITRE TV. 



Les appréciations du régime. 



On est péniblement affecté, quand on songe à la situa- 
tion faite au peuple neuchàtelois à cette fatale époque. 
Je ne parlerai pas de l'incendie des marchandises plus ou 
moins anglaises, ni du recrutement d'un bataillon de 
mille hommes qu'il fallait toujours tenir au complet. 
Les ordres émanant de l'autorité supérieure, personne 
n'aurait songé à en faire un crime soit au gouverneur, 
soit au Conseil d'Etat. L'énormité de la première de ces 
mesures et la peur de la conscription alarmaient telle- 
ment les esprits, que les exactions dont j'ai parlé pas- 
saient inaperçues. 

Sous ce rapport, le peuple neuchàtelois subissait le 
même joug de fer que tous les peuples de l'Europe conti- 
nentale: les plaintes ou les récriminations seraient injus- 
tes et superflues. Cependant, la plupart des peuples 
qui ont été subjugués par la France impériale, y ont gagné 
des avantages qu'ils ont eu soin de conserver après leur 
affranchissement ou leur changement de domination. La 
Belgique, les Provinces Rhénanes, le Piémont, l'ancien 
évêché de Bâle ont, pendant cette période, appris à con- 
naître la valeur d'une bonne législation civile et d'une 
administration intérieure régulière. Rien de pareil n'a 
seulement été tenté chez nous. 

Le baron de Lespérut passait son temps auprès des 
dames de la noblesse neuchàteloise, auxquelles il plaisail 



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beaucoup par son urbanité et, sa galanterie toute fran- 
çaise. Je tiens cela de MM. Ch. de Marval et Maximilien 
de Meuron, qui l'ont bien connu. Le désir de plaire aux 
dames est sans doute fort louable; mais lorsqu'on est le 
mandataire d'un prince qui donne le titre de gouverneur 
pour administrer ses sujets, on a mieux a faire. S'il 
eût pris la peine de jeter un coup d'œil sur notre droit 
civil et sur la manière dont la justice était rendue et qu'il 
eût comparé avec ce que la France venait de créer, il au- 
rait vu qu'il valait mieux s'intéresser au peuple placé 
sous sa direction, que de plaire aux dames, quelque agréa- 
ble que cela soit d'ailleurs. Pendant cette période, le 
peuple neuchâtelois a perdu son droit d'examen, je pour- 
rais presque dire de veto, sur les ordonnances du Conseil 
d'Etat. Lespérut ne s'en est pas seulement aperçu. L'au- 
torité du Conseil d'Etat s'est maintenue sans autre con- 
trôle que le sien, lui qui en était le président. Cette mon- 
struosité, qui n'existait pas même sous le gouvernement 
impérial, modèle des gouvernements absolus, n'a point 
frappé ses yeux. Les Français ont en général des idées 
fort justes sur la séparation des pouvoirs adminis- 
tratifs et judiciaires ; sous tous les régimes, ils ont avec 
raison vu dans cette séparation de véritables garanties. 
Lespérut parait avoir ignoré ces choses-là, puisque, dans 
l'administration du petit Etat qui lui était confié, il a 
pu tolérer qu'un même homme remplît en même temps, 
sous le nom de maire ou châtelain, les fonctions de pré- 
fet, président du tribunal, commissaire de police, juge 
d'instruction, accusateur public, défenseur de l'accusé, et 
pourvût ensuite à l'exécution des sentences rendues sous 
sa présidence. En se plaçant au point de vue monar- 
chique, on peut admettre qu'un prince n'est pas tenu de 
connaître et de faire ces distinctions. Lorsqu'on accepte 
une mission comme celle dont était chargé Lespérut chez 
nous ; lorsque surtout cette mission comporte un pouvoir 
aussi absolu que l'était celui de Lespérut et qu'on ignore 



— 87 — 



ces choses, ou que connaissant ce qui est bon on néglige 
de le faire, on est responsable devant Dieu et devant la 
postérité du bien qu'on n'a pas fait et du mal qu'on a 
laissé faire. Je porte ici un jugement bien sévère sur cet 
homme; mais je n'ai pu retenir l'expression de mon indi- 
gnation croissante en repassant dans ma mémoire les 
avanies de cette période que le peuple neuchâtelois a 
dû supporter sans que ceux qui gouvernaient y aient prêté 
la moindre attention. 

l'eu de temps après les événements de 1831, Lespérut 
fut dans le cas de passer à Neuchâtel. Le Constitutionnel 
neuchâtelois de l'époque en prit occasion de faire l'éloge 
de cet ancien gouverneur. « qui avait su apprécier nos 
bonnes et anciennes institutions et les avait conservées. » 
— Je comprends qu'un conseiller d'Etat, chancelier, ré- 
dacteur du journal, ait pu s'exprimer ainsi. Dans un Etat 
politique qui a pour base la monarchie, il est admis que 
le souverain peut tout ce que les lois ou constitutions 
ne lui défendent pas; l'omnipotence est le fondement, 
les garanties accordées aux sujets ou aux citoyens sont 
des dérogations aux droits du souverain, quelquefois ob- 
tenues par arrangement mutuel, plus souvent arrachées 
à la peur dans des moments de trouble, et parfois géné- 
reusement octroyées. Chez nous, le droit des souverains 
était incontesté. Dans les siècles passés ils avaient auto- 
risé des remontrances. Dans celui-ci ils ont octroyé une 
espèce de charte constitutionnelle, assez insignifiante, qui 
cependant était une légère renonciation à leur droit ab- 
solu. Que les hommes qui gouvernaient en 1832 ou 1833 
aient eu de la reconnaissance pour Lespérut, qui avait 
laissé l'arbitraire régner dans notre petit Etat, je le conçois 
sans peine; mais que le peuple doive le remercier de nous 
avoir tenus sous le régime des us et coutumes sans pen- 
ser à créer la moindre institution pour garantir le pays 
contre l'arbitraire, rendu absolu par la chute des bour- 
geoisies, c'est contre quoi je ne saurais assez hautement 
protester. 







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— 38 - 

Pendant la période Berthier, un seul pouvoir existait, . 
pouvoir plus personnel qu'aucun autre en Europe; pas 
l'ombre d'un partage : attributions législatives, administra- 
tives, judiciaires, tout était dans la même main. De con- 
trôle, aucun, absolument aucun. Cette omnipotence était 
exercée par le gouverneur et le Conseil d'Etat formant un 
seul conseil. Cependant, de cette composition même il 
pouvait résulter quelque chose d'utile pour le pays, en 
raison de son origine hétérogène. Il semblerait, en effet, 
que le gouverneur dût avoir plus à cœur les intérêts du 
prince dont il était le délégué spécial, que les membres 
du Conseil d'Etat, tous d'origine neuchàteloise, fonction- 
nant comme tels depuis de nombreuses années avant 
l'avènement du prince Alexandre, et par conséquent na- 
turellement portés à défendre les intérêts du pays, sur- 
tout ses intérêts financiers et économiques. Voilà, ce 
me semble, quel était le rôle naturel de chacun d'eux. 
Lespérut devait vouloir l'émission de notre mauvais bil- 
lon. la dîme du foin, la modification du lod ; ces mesures 
étaient dans son rôle de représentant spécial du prince ; 
les conseillers d'Etat, au contraire, avaient pour mission 
d'empêcher que des exactions pareilles ne vinssent peser 
sur la population. La noblesse, propriétaire de vignes, 
désirait la prohibition des vins étrangers; le représentant 
du prince n'y ayant aucune espèce d'intérêt, devait s'op- 
poser à cette mesure, qui. en pesant inutilement sur une 
partie du pays, ne pouvait qu'engendrer le mécontente- 
ment. J'ignore, comme tout le monde, ce qui s'est 
passé à cette époque au sein de l'unique pouvoir : mais il 
y a évidemment eu entente entre ses deux éléments, 
c'est-à-dire des concessions mutuelles dont le peuple a 
fait les frais. 

Il en a été de même sous des rapports d'un ordre plus 
relevé. Lespérut ne pouvait ignorer que depuis deux 
siècles les Neuchâtelois désiraient un code de lois civiles 
et que ce vœu avait été positivement formulé en 1807. 



39 — 



Il pouvait nous faire aimer la France en introduisant 
parmi nous ses lois civiles et les garanties de son orga- 
nisation judiciaire. L'élément neuchâtelois, avec ses habi- 
tudes d'arbitraire qui l'aidaient à traverser les événements 
en surnageant toujours et en dominant toujours, devait 
désirer le maintien du simple bon plaisir. Sur ce point 
encore, les deux éléments du gouvernement restèrent 
parfaitement d'accord. Pour le pays, les résultats les plus 
clairs de ce régime furent des hommes gelés en Russie, 
grillés ou embrochés en Espagne, une dette pour le rachat 
d'un mauvais billon et une augmentation de charges sans 
aucune compensation. 

Lespérut devait finir comme il avait vécu. Au moment 
où les armées coalisées traversaient la Suisse pour enva- 
hir sa patrie, il partit sans bruit, mais n'oublia pas le 
fonds de la caisse de l'Etat que le trésorier lui remit lâ- 
chement. — Il avait cependant pour le lui refuser un 
motif péremptoire : c'était le rachat du mauvais billon. 






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CHAPITRE V. 
La Restauration. 



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Le renversement du grand empire fut un événement 
qui procura à l'Europe toute entière un immense soula- 
gement. Les guerres continuelles, le despotisme le plus 
brutal qu'aient jamais souffert des peuples civilisés, les 
levées d'hommes, les saisies de marchandises anglaises et 
leur destruction, tels étaient les fruits de ce régime im- 
posé à l'Europe continentale; mais il faut l'avouer, ce 
despotisme avait été un despotisme intelligent. Il avait 
procuré aux peuples qu'il opprimait des institutions et 
des idées qui furent un grand progrès. 

Au moment où l'écroulement de l'empire français per- 
mettait à un grand nombre de nationalités de disposer 
d'elles-mêmes, le peuple neuchàtelois l'aurait pu plus fa- 
cilement qu'aucun autre. 

Nous avions joui, de 1707 à 1806, d'une somme de 
liberté dont la plupart des populations suisses étaient 
privées. Aussi ne pouvions-nous guère avoir envie de 
nous soumettre au régime que nous avions vu pratiquer 
chez les confédérés. Entrer dans la monarchie française 
était encore moins séduisant. Aussi, en allant à Fribourg 
en Brisgau offrir la souveraineté de Neuchâtel au roi de 
Prusse, le Conseil d'Etat agit-il conformément aux vœux 
du pays, qui, s'il eût été consulté, aurait approuvé unani- 
mement cette mesure, à l'exception peut-être de quelques 
fanatiques du régime impérial. Ici je commence à racon- 
ter des faits dont j'ai été témoin ; j'ai vu la joie des po- 



41 — 



pulations du Val-de-Travers à cette époque et leur en- 
thousiasme pour le retour de la domination prussienne. 
Mais la noblesse du pays, dans laquelle se recrutait pres- 
que exclusivement le Conseil d'Etat, avait pris des allu- 
res absolutistes qu'elle entendait conserver. Aussi le 
procureur général de Rougemont, envoyé à Bâle pour 
complimenter le roi de Prusse et le prier de prendre le 
pays sous sa protection, avait-il soin d'écrire à ses collè- 
gues que vu l'esprit mousseux de nos compatriotes, il 
fallait éviter de leur faire croire au retour de Tordre de 
choses antérieur à 1800. — Cet ordre de choses devait se 
borner au rétablissement de la souveraineté du roi de 
Prusse; pour tout le reste, l'état actuel devait subsister. 

Si d'un côté l'Europe fut soulagée par la chute de Na- 
poléon, elle eut bientôt la preuve que les souverains qui 
avaient renversé le conquérant entendaient conserver son 
despotisme à leur usage. 

Les peuples qu'on avait soulevés contre la France, ne 
devaient plus compter pour rien après l'avoir vaincue. Le* 
souverains réunis en congrès se partagèrent les peuples 
comme an butin conquis: et c'est devant ce congrès que 
Neuchâtel aurait dû plaider son indépendance s'il y eût 
réellement tenu. J'ai dit déjà les raisons qui faisaient que 
les Neuchâtelots tenaient peu à être assimilés aux peuples 
des cantons voisins, qui avaient des Excellences pour sou- 
verains. Rien ne fait présumer que le roi de Prusse 
eût songé à reprendre sa souveraineté de Neuchâtel et 
Valangin, si le Conseil d'Etat ne se fût avisé de la lui 
offrir, et le congrès de Vienne n'aurait certes mis aucun 
obstacle à ce que Neuchâtel fut incorporé à la Confédéra- 
tion comme république, au lieu de l'être comme princi- 
pauté. Il semblerait cependant que l'aristocratie de Neu- 
châtel, qui à cette époque était tout dans l'Etat, aurait dû 
désirer une position politique où elle n'aurait eu que des 
alliés et point de supérieurs. Protégée par Berne centre 
les tendances démocratiques du peuple et contre les re- 



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montranees des bourgeoisies, elle aurait pu exercer le 
despotisme à son aise. Elle ne se laissa pas éblouir par 
cette apparence de toute-puissance. En premier lieu, elle 
comptait réduire à néant l'opposition des bourgeoisies et 
des communes. Cette tendance est assez clairement expri- 
mée dans la lettre envoyée de Bàle par le procureur 
général de Rougemont. Ensuite elle avait compris que la 
protection d'un des plus puissants souverains de l'Europe, 
l'un des vainqueursde Napoléon, devait être une sérieuse 
garantie contre toutes sortes d'éventualités. Nous verrons, 
au récit des événements de 1831, combien cette protec- 
tion fut en effet utile à l'aristocratie de Neuchàlel. 

La joie du peuple neuchâteloisde rentrer sous la domi- 
nation du roi de Prusse était augmentée de la joie d'être 
délivré de l'oppression impériale. J'ai vu fêler la chute 
du grand empereur, par des démonstrations populaires 
complètement spontanées et par des farces peu dignes. 
Ainsi, à Métiers, on avait fait un mannequin représentant 
Napoléon, que les mères éplorées venaient insulter. À 
Fleurier. un nommé Berthoud, qui fut plus tard mon 
maître d'école, s'était déguisé en Napoléon et se faisait 
fusiller à poudre par un peloton de milices. Il avait soin 
de tomber gracieusement au commandement de feu, aux 
grands applaudissements de la foule. 

La satisfaction des Neuchâtelois se manifesta surtout 
lors du passage du roi de Prusse, qui revenait de Paris 
après le rétablissement des Bourbons et la signature du 
traité réduisant la France aux limites de 1790. 

Le gouvernement connaissait le mécontentement qu'a- 
vaient soulevé l'établissement de la dîme du foin et l'inter- 
diction d'entrée des vins et liqueurs étrangers. Craignant 
que ces deux mesures impopulaires n'amenassent devant 
le roi des réclamations qui auraient pu faire juger que le 
peuple neuchâtelois n'était pas le peuple le plus heureux 
de la terre, il jugea prudent de les retirer avant l'arrivée 
du roi. C'est grâce à cette circonstance que ces deux 



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mesures, l'une au profit du prince, l'autre au profit do 
l'aristocratie propriétaire de vignes, ont pris fin. La terreur 
qu'inspirait le régime impérial avait seule pu les faire 
tolérer ; elles devaient tomber avec lui. 

Quoique les fêtes qui se préparaient pour le passage du 
roi eussent un caractère officiel, elles furent célébrées 
avec un entrain et un enthousiasme bien différents de 
celles qu'on voulut répéter en 1812. Mon imagination 
d'enfant les a peut-être embellies; cependant, ce qui est 
resté dans ma mémoire indique évidemment un peuple 
heureux de rentrer sous la domination d'anciens maîtres 
chéris. Les illuminations, les feux, les arcs de triomphe, 
les fleurs jetées au passage du cortège, le serment de fidé- 
lité juré quelques jours auparavant, rien ne fut oublié et 
tout fut fait avec joie et spontanéité. 

Le peuple neuchâtelois ne soupçonnait pas la rouerie des 
meneurs de l'aristocratie de Neuchâtel. Il n'avait pas 
connaissance de la lettre du procureur général de Rouge- 
mont et croyait simplement rentrer sous un régime pareil 
à celui sous lequel il avait vécu pendant tout le dix- 
huitième siècle. Ce n'est que longtemps après que le dé- 
senchantement arriva; encore n'atteignit-il que la partie 
de la population qui, loin de se complaire dans le passé, 
regardait autour de soi et comparait. 






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CHAPITRE VI. 



Neuchàtel devient suisse. 



Une des mesures politiques les plus considérables qui 
suivirent le retour de la domination prussienne, et dont 
le résultat trompa ceux qui l'avaient imaginé, fut l'incor- 
poration de la principauté comme canton suisse dans la 
Confédération. Le roi de Prusse l'avait dit dans le 
rescrit par Lequel il nous annonçait qu'il nous troquait 
en faveur de l'empereur des Français. Nous étions pla- 
cés à une distance trop considérable de ses autres 
Etats, pour qu'il pût nous faire jouir d'une protection 
efficace: il fallait donc chercher cette protection chez 
une nation plus à même de secourir le gouverne- 
ment, c'est-à-dire chez les cantons suisses, dans lesquels 
les constitutions de 1803 venaient d'être abolies et rem- 
placées par des constitutions où l'aristocratie reprenait 
sinon la position qu'elle avait avant 1798, au moins une 
.autorité absolue sur l'ensemble du pays (1). Tout était 
donc admirablement combiné pour laisser à quelques 
familles nobles de Neuchàtel toute la direction des affaires 
du pays, tous les honneurs et toutes les positions. Le roi 
avait envoyé comme gouverneur un Neuchâtelois qui lui 
était resté fidèle après 1806. Le contrôle du prince par 
son gouverneur était par ce fait aboli et tout recours 



ili C'est a Fribourg >■» Brisgan, déjà ?ers la lin 'le 1X13. que les délégués du Con- 
seil d'Etat rencontrèrent le roi de Prusse, qui, conséquent ave.- le rescrit de 1806. 
voulait alors que nous eussions la protection des cantons suisses puisqu'il re- 
connaissait la sienne connue insuffisante. 



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rendu inutile, puisque le gouverneur appartenait à la 
caste même contre laquelle les corporations luttaient. Au 
besoin, si le pays faisait mine de s'insurger, comme en 
1768, on avait Berne à ses portes et cette alliance était une 
garantie suffisante. 

Toutefois, ce plan si bien conçu portait en soi le germe 
de sa ruine. Avant 1798, la Suisse ne se composait pas 
seulement d'Etats confédérés ; à côté de ceux-ci, il y avait 
les pays sujets qui s'émancipèrent en 1798 et formèrent 
en 1803 des cantons distincts ou furent joints aux Etats 
dont ils dépendaient. Il y avait aussi les Etats alliés. 
parmi lesquels Neuchàtel. Cette position d'Etat allié aurait 
infiniment mieux servi les desseins des hommes qui 
dirigeaient les affaires à cette époque, parce qu'elle nous 
procurait une alliance protectrice tout en ne nous con- 
fondant pas avec les autres nationalités. Mais la nou- 
velle organisation de la Confédération suisse ne permettait 
plus une telle situation. Il fallut, pour avoir la protection, 
subir les charges, c'est-à-dire s'organiser militairement, 
se mettre en rapport avec les Suisses des autres cantons, 
se donner les sentiments de la Suisse. L'aristocratie le fit 
par fausseté et le peuple sincèrement. Celui-ci commença 
à fréquenter les grandes réunions qui s'organisèrent quel- 
ques années après et où les nationalités cantonales se 
fondirent dans la nationalité suisse, et en peu de temps 
le peuple neuchâtelois comprit que dans l'avenir sa liberté 
sortirait de l'unité suisse et que le retour aux traditions du 
dix-huitième siècle devenant de plus en plus impossible, 
il devait s'appuyer complètement sur la Confédération et 
abandonner la protection prussienne, qui ne protégeait 
plus que l'aristocratie. Voilà comment cette mesure poli- 
tique, sur laquelle on avait eu l'air de consulter les bour- 
geoisies alors qu'elle était déjà consommée, devait plus tard 
être la cause de la chute de ceux qui l'avaient imaginée. 
Il est vrai qu'elle les a protégés pendant trente-quatre 
ans, ce qui est déjà quelque chose. 






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4b 



En entrant dans la Confédération, le nouveau canton 
comptait sur l'appui du roi de Prusse pour étendre ses 
frontières. Son ambition n'était pas mince. Elle fut pous- 
sée jusqu'à demander, à l'ouest, le Doubs pour frontière, 
depuis sa source jusqu'au point où il se dirige dans l'in- 
térieur de la France. De la source du Douhs, on établissait 
une ligne jusqu'à la pointe du lac, de manière à com- 
prendre le district de Grandson; le lac et la Thièle 
devaient former la limite sud jusqu'au delà de Neuve- 
ville. La principauté aurait ainsi compris la unitié de 
l'arrondissement de Pontarlier, le district de Grandson, 
ceux de la Neuveville, montagne de Diesse, Val de Saint- 
Imier et Seignelégier, ce qui aurait triplé son étendue et 
doublé sa population. Mais les craintes que l'admission de 
Neuchàtel dans la Confédération fit naître dans' les diffé- 
rents cantons coupèrent court à cette ambition: Berne entre 
autres y était très-opposé, ainsi que Yaucl et les petits 
cantons. Demander une partie de l'évèché de Râle, 
c'était rogner à ce grand canton l'indemnité qu'il récla- 
mait pour la perte du pays de Vaud. Les députés de 
Neuchàtel. qui avaient pour instruction en ce qui con- 
cernait l'agrandissement de demander le plus et de se 
contenter du moins, virenl bien que s'ils voulaient entrer 
dans la Confédération il fallait être modeste, et ils n'ob- 
tinrent rien qui put satisfaire leurs vues d'agrandissement. 

Il était facile de prévoir que la position politique bis- 
cornue de Neuchàtel devait un jour donner lieu à des 
conflits. Il fallut insérer dans l'acte d'incorporation des 
conditions qui indiquent suffisamment l'embarras dans 
lequel on se trouvait: entre autres, celle où il est stipulé 
que toutes les affaires entre Neuchàtel et la Confédération 
devaient être traitées par le gouvernement siégeant à Neu- 
chàtel sans autre sanction de Berlin. 

Quelque répugnance qu'eussent les cantons à admettre 
Neuchàtel, qui pourtant procurait à la Confédération une 
bonne frontière, ce fut pour eux une nécessité. Le roi 



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47 — 



de Prusse était l'un des quatre arbitres qui à Vienne 
partageaient le monde. Les nouveaux cantons défendant 
leur indépendance, les anciennes aristocraties voulant 
reprendre leurs sujets, Berne surtout réclamant le prix 
de la trahison de Waldshout. tous avaient trop d'intérêt à 
flatter le roi de Prusse pour lui refuser quoi que ce soit, 
et le 12 septembre 1814, à la majorité, la principauté de 
Xeuchâtel entra dans la Confédération suisse toute répu- 
blicaine et forma l'Etat politique hybride que la diplo- 
matie soutint pendant trente années et que la force des 
choses plus que les hommes finit par renverser. 

Je viens de dire que les quatre bourgeoisies avaient été 
consultées sur cette incorporation de Neuchâtel dans la 
Confédération. Ce fait, qui n'est qu'en partie vrai, n'a été 
connu du public qu'en 1831, alors que le service militaire 
commençait à être une charge et qu'une certaine fraction 
du pays accusait le gouvernement d'être cause de ces 
frais, puisqu'il avait incorporé la principauté dans la 
Confédération. Celui-ci se détendit, en disant que les 
quatre bourgeoisies y avaient donné leur assentiment. 
On voit par là que les quatre bourgeoisies elles-mêmes 
n'avaient pas été consultées et que leurs conseils, se 
substituant aux corporations dont ils relevaient, avaient 
pris sur eux d'approuver la mesure publique la plus grave 
qu'il fût possible de prendre, sans le moins du monde 
consulter leurs commettants. Il leur avail paru trop dan- 
gereux de porter la question devant la masse de la popu- 
lation, car il aurait pu se trouver quelques citoyens clair- 
voyants, qui auraient fait remarquer la singulière position 
que nous allions avoir, nous principauté, dans une con- 
fédération républicaine. 

Dans le siècle passé, si pareille question se lut pré- 
sentée, la bourgeoisie de Valangin aurait solennellement 
assemblé ses bourgeois; les autres auraient dèmalîdé 
l'avis aux communes qui relevaient d'elles, et le pays eut 
réellement été consulté. On se contenta de l'avis des 



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conseils, qui se gardèrent d'en parler A personne et firent 
une adresse au roi non pour demander d'entrer dans la 
Confédération, mais pour le remercier de nous y avoir 
fait entrer, et tout fut dit. On voit (pie le plan de M. de 
Rougemont ne tardait pas à être appliqué. 

Je signale ces faits, non pour m'en plaindre, puisqu'ils 
nous ont procuré la seule position politique qui puisse 
nous convenir et que nous garderons aussi longtemps 
qu'il y aura une Confédération suisse. Si j'en ai parlé, 
c'est pour faire voir comment le gouvernement avait 
substitué l'autorité de quelques-uns à celle de la masse 
de la population. 



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CHAPITRE VIL 
La Charte. 



Cette rouerie politique, qui consiste à se donner des 
apparences libérales tout en ne faisant que des concessions 
ou illusoires ou insignifiantes, se montre également dans 
l'octroi d'une prétendue charte constitutionnelle. Je me 
suis longtemps demandé d'où avait pu venir la bizarre 
idée de nous leurrer avec cette charte sans portée, sans 
garantie, où l'on fait figurer comme avantage le recru- 
tement d'un bataillon. Cela me faisait toujours i'effeL 
d'une imitation. Louis XVIII remonté sur son trône res- 
tauré avait, un peu par force, un peu de bonne volonté, 
octroyé à la France sous le même nom de charte constitu- 
tionnelle, une constitution qui, sans être parfaite, donnait 
à la nation le droit d'intervenir dans ses propres affaires 
et contenait en faveur des citoyens des garanties véri- 
tables et sérieuses. Je croyais que restauré dans sa sou- 
veraineté de Neuchàtel, le roi de Prusse, inspiré par le 
Conseil d'Etat, avait trouvé qu'une charte faisait bon 
effet; car on sent la main du Conseil d'Etat dans la 
teneur de cet acte, qui était tellement nul qu'après 
trente années d'application, les trois quarts du pays igno- 
raient qu'il existât. J'ai eu la clef de l'origine de la charte 
en fouillant les registres du Conseil d'Etat de cette.époque. 
Lorsque Neuchàtel fit sa demande d'incorporation afin que 
sa constitution monarchique fût garantie par les cantons, 
il lui fut demandé quelle était cette constitution, et 
comme nous n'avions comme droit public que la tradi- 



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tion sur laquelle il était facile de contester, sans autre 
pièce écrite que les articles généraux de 1707 et la décla- 
ration de Lentullus de 1771, il fallut bien donner un corps 
à ces différents droits ; c'est pourquoi le Conseil d'Etat 
chargea la députation auprès de la Diète, de rédiger la 
charte que les amateurs de nullités peuvent lire dans le 
premier volume des pièces officielles. Cette députation 
se composait de Chambrier d'Oleyres, ambassadeur de 
Prusse en Suisse en même temps que gouverneur de la 
principauté ; Rougemont, procureur général ; Montmollin, 
secrétaire d'Etat, et F. Chambrier, neveu et fils adoptif 
du premier Chambrier d'Oleyres s'en occupa peu ou 
point; Rougemont voulait qu'on sabrât carrément les 
droits des bourgeoisies et des communes et fit forte oppo- 
sition ; les deux autres furent les véritables auteurs de 
cet acte. 

Le procureur général de Rougemont, qui faisait mi- 
norité dans le comité effectif de trois membres qui 
rédigeait la charte, adressa au Conseil d'Etat un rapport 
de minorité dans lequel il exposait ses vues sur la consti- 
tution de la principauté en homme d'Etat qu'il était. 
Il est curieux de les rapprocher des idées que le parti con- 
servateur proclame aujourd'hui à l'égard des communes. 
Il dit entre autres : L'esprit des bourgeoisies et l'esprit 
des communes est destructif de tout esprit public et sur- 
tout de tout esprit national. Les citoyens qui ont un dévoue- 
ment si grand pour leur corporation le dépensent tout 
entier en faveur d'une commune et n'en ont plus en 
faveur de leur patrie. Cette idée, que j'accepte très- 
volontiers comme parfaitement vraie à l'époque actuelle 
où les citoyens ont une grande part directe aux affaires, 
était absolument fausse à l'époque où elle était émise. 
Alors les citoyens n'entrant pour aucune part dans la 
direction des affaires de leur patrie, il fallait au moins 
leur permettre de se dépenser en faveur de la corporation 
à laquelle ils appartenaient, Pour que les principes, vrais 



51 



d'ailleurs, que proclamait M. de Rougemont. eussent une 
application utile, il aurait fallu donner aux Neuchâtelois 
une représentation nationale autre que les audiences 
générales dont je parlerai plus tard. L'esprit bourgeoisial 
et l'esprit communal tel qu'il avait survécu au régime 
Berthier, était sans doute un esprit étroit et égoïste; mais 
il valait mieux que l'absence complète d'esprit public. 
Détruire les bourgeoisies et les communes comme corpo- 
rations politiques, ainsi que le voulait M. de Rougemont, 
sans y substituer un pouvoir populaire quelconque capable 
de contrôler de loin le gouvernement, c'était vouloir con- 
tinuer Je régime absolu de Berthier et c'était le but de 
cet homme d'Etat. 

Il est vrai de dire que les autres membres du comité 
n'avaient pas moins pour but de secouer toute surveil- 
lance populaire et toute opposition embarrassante; mais 
ils n'osèrent pas aborder l'attaque de front comme leur 
collègue, et, pour être plus adroits, ils ont annihilé les 
bourgeoisies sans les heurter. 

Je pourrais m'abstenir de toute espèce d'appréciation 
sur cette prétendue concession, tant elle fut acceptée 
avec indifférence par la population. Cependant elle peut 
donner une idée de la générosité que savent déployer les 
aristocraties lorsqu'elles se croient maîtresses du terrain, 
et du compte que tenait celle de Neuchàtel des besoins 
de la population intelligente qu'elle avait mission d'admi- 
nistrer et de diriger. 

Toutes les constitutions d'Etats à moi connues contien- 
nent deux genres de dispositions, rangées plus ou moins 
logiquement. Elles se résument par deux mots : le droit 
public, les institutions. La charte constitutionnelle que, 
dans sa sagesse, Sa Majesté Frédéric-Guillaume III nous 
a octroyée de Londres le 18 juin 1814, n'a pas failli à cette 
règle générale. Les principes du droit public d'un Etat ne 
sont une garantie qu'autant que les institutions qui doi- 
vent les appliquer sont d'accord avec ces principes et qu'ils 













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— 52 — 

sont ainsi interprétés de bonne foi. Après le préam- 
bule en l'honneur des armes prussiennes, les articles 1 er , 
6, 7. 8, 11 et 12 sont des garanties en faveur du prince. 
Celui-ci s'engage à garder la principauté, à ne pas per- 
mettre que l'administration soit changée, à faire seul les 
règlements de police, à maintenir son droit de représenta- 
tion dans toutes les assemblées; il oblige ses sujets de 18 à 
50 ans au service militaire, et il en prendra quatre cents 
chez lui à Berlin. Voilà la part du prince. — Les articles 
2, 3. 4, 5, 9, 10, 13 et 15 garantissent le libre exercice des 
religions catholique et protestante, le droit de s'enrôler au 
service étranger, l'inamovibilité des offices, la liberté du 
commerce, la liberté individuelle par l'interdiction d'arres- 
tations sans connaissance de justice, l'interdiction de nou- 
veaux impôts sans une loi, la propriété individuelle sauf 
utilité publique, et la confirmation des anciennes franchises 
et libertés. Voilà la part des sujets. — On n'y trouve pas 
un mot qui étende une ancienne liberté ou crée un nou- 
veau droit. Qu'en 18 H. au moment où venait d'être vaincu 
le soldat couronné qui, malgré son despotisme, était le 
continuateur de la révolution française, on ne songeât pas 
à nous accorder la liberté de la presse, le droit d'associa- 
tion et le droit de pétition, cela se conçoit facilement; niais 
qu'on ne nous ait pas même garanti l'égalité devant la loi 
ou l'égalité civile et l'égale admissibilité aux emplois, cela 
est monstrueux envers une population que l'aristocratie 
de Neuchâtel, par sentiment d'orgueil, signalait partout 
comme très-intelligente. 

Qu'on ne s'y trompe pas, l'absence de dispositions re- 
latives au principe d'égalité n'était pas une omission. De 
tout temps le gouvernement de la principauté n'avait été 
qu'une oligarchie comprenant huit ou dix familles ; entre 
elles, elles occupaient toutes les positions donnant du relief 
et de l'autorité, celles de conseillers d'Etat et de chefs de 
juridictions. L'aristocratie, qui dictait la charte du 18 juin 
181 't. loin d'ouvrir la porte plus grande à l'entrée des plé- 



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53 



béiens que le régime Berthiei' avait permise, entendait au 
contraire la fermer autant que possible. Le peuple neu- 
châtelois, qui à cette époque songeait fort peu à ses affaires 
intérieures, trouvait assez naturel que les nobles gouver- 
nassent. Il avait vu avec indifférence Berthier suivre 
l'exemple de son maître et faire de deux ou trois roturiers 
des conseillers d'Etat ou des maires. Les gens riches qui 
n'avaient point la qualité nobiliaire faisaient de leurs fils 
des négociants ou leur donnaient une profession libérale. 
Les plus prétentieux en faisaient des pasteurs. Dans la 
noblesse, on les lançait dans la magistrature : personne 
n'aurait songé à se plaindre d'un état de choses faisant en 
quelque sorte partie des mœurs publiques. Aussi les au- 
teurs de la soi-disant concession appelée charte n'eurent-ils 
garde d'insérer une disposition qui pût faire croire à une 
égalité de droits dans l'admissibilité aux hautes fonctions. 
Il est vrai qu'il n'y fut mentionné aucune disposition con- 
traire, et que l'on peut envisager que l'égalité existait en 
droit, puisque rien de contraire n'était stipulé, et que, en 
vertu du même principe, Berthier avait pris des hommes 
capables en dehors de la noblesse. Si donc on n'inséra pas 
de disposition pareille, ce n'était pas dans le but délimiter 
le choix du prince aux familles nobles; mais bien plutôt 
parce qu'une disposition pareille, comparée avec des choix 
systématiquement pris dans la noblesse, aurait paru plus 
choquante que l'absence de cette disposition, à laquelle 
personne n'a peut-être songé jusqu'à moi. 

Mais que dire de l'absence d'une disposition relative à 
l'égalité devant la loi, à laquelle personne n'a songé, pas 
plus dans la population que dans le gouvernement? Il faut 
dire à la décharge de celle-là, que cette charte a été reçue 
au milieu d'événements européens d'une telle importance, 
qu'ils absorbaient tous les esprits; qu'elle était tellement 
insignifiante, qu'on ne l'a pas même remarquée, et que, 
comme pour l'égalité d'admissibilité aux emplois, les habi- 
tudes du pays favorisaient les plus choquants privilèges. 



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En somme, l'état politique du pays pendant le dix-hui- 
tième siècle, a beaucoup d'analogie avec celui de l'Angle- 
terre. Les rapports entre le gouvernement et les adminis- 
trés, au lieu d'être réglés par des lois qui régissent l'en- 
semble de la société, sont réglés par des droits et des 
privilèges particuliers aux lieux, aux corporations et même 
aux familles. On n'était à cette époque, comme cela existe 
encore aujourd'hui en Angleterre, nullement froissé des 
monstrueux privilèges dont quelques familles jouissaient 
au détriment de la nation tout entière, mais on l'était énor- 
mément d'un droit infime violé. Ainsi fut passé sous 
silence, dans la charte comme dans la nation, un principe 
dont la violation causerait aujourd'hui une révolution 
dans tous les cantons suisses. 

Je me suis étendu à dessein sur cet état des mœurs 
publiques neuchâteloises à l'époque du rétablissement de 
la domination prussienne, parce qu'étant le résultat d'une 
situation politique heureuse pendant un siècle, elle devait 
se prolonger après que les anciennes garanties n'existaient 
plus et avoir ainsi une influence assez fâcheuse sur les 
opinions politiques d'une partie importante du pays en 
1831 pour empêcher le pays de secouer la domination 
• prussienne à cette époque. 

Cette charte, qu'on nous donnait comme une grande 
générosité de joyeux avènement, était, dans les principes 
qu'elle proclamait, l'acte le plus insignifiant qu'il fût pos- 
sible d'imaginer. Le droit public des Neuchâtelois n'a pas 
subi par elle le moindre changement ni en bien ni en mal. 
C'est le moment d'examiner ce qu'elle était dans les insti- 
tutions qu'elle maintenait, modifiait ou créait. Les articles 
6 et 14 règlent ces questions en très-peu de lignes : L'ad- 
ministration est maintenue, c'est-à-dire le Conseil d'Etat, 
présidé par le gouverneur, "restant le véritable souverain 
du pays ensuite de l'éloignement forcé du prince. Puis- 
qu'on octroyait une charte, c'aurait été le moment d'or- 
ganiser un contrôle sur les actes du gouverneur, soit 



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par une institution nouvelle dont je parlerai bientôt, soit 
par les bourgeoisies dont on maintenait les droits par 
l'article 15. L'aristocratie, qui gouvernait seule, se serait 
bien gardée de créer ainsi dans le pays une surveillance 
de ses actes. Elle avait supporté péniblement pendant un 
siècle le contrôle politique des bourgeoisies, et après s'en 
être affranchie sous le règne de Berthier, elle n'enten- 
dait pas s'y soumettre de nouveau. Elle n'avait jamais eu 
de contrôle administratif de la part du pays, par la raison 
que tous les revenus appartenaient au prince, auquel l'ex- 
cédant des recettes sur les dépenses était remis sans que 
rien fût réservé en faveur des sujets. Ceux-ci étaient peu 
intéressés à savoir s'il y avait bonne ou mauvaise gestion 
des revenus publics. 

Cet état de choses devait cesser à l'époque dont je 
retrace maintenant la situation politique. Sous le premier 
régime prussien, le prince avait eu surtout à fournir les 
nombreuses gratifications qui avaient été promises pour 
obtenir la souveraineté de Neuchâtel. Ces sommes n'a- 
vaien L . pas été minces et avaient dû absorber plus d'une 
fois tout l'excédant du revenu. Il parait même que sur la 
fin de ce régime, le roi Frédéric-Guillaume III, qui devait 
nous céder et nous reprendre, était assez mécontent du 
revenu net que lui rendait la principauté. Les principes 
économiques de cet honnête homme lui firent craindre le 
cadeau que l'aristocratie lui faisait offrir par l'entremise 
du procureur général de Rougemont. Loin d'y mettre de 
l'empressement, il marchanda et ne voulut accepter la 
souveraineté de Neuchâtel qu'accompagnée d'un revenu 
assuré. Quel compte fit-on? Personne ne le sait; mais 
entre le prince et l'aristocratie qui représentait le prince, 
on conclut que la somme de 28,000 écus de Prusse était 
garantie à celui-ci. et que le surplus des revenus, s'il s'en 
trouvait, appartiendrait au pays. 

Ce marché, qui ne fut connu des véritables intéressés 
que lors de l'agitation de 1831, était un véritable pas dans 






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— 50 — 

la voie du régime constitutionnel : faire cesser la confusion 
entre les intérêts financiers de l'Etat et les intérêts du 
prince, pouvait être un acheminement considérable à l'in- 
tervention du pays dans la direction des affaires. Mais ce 
pas ne fut suivi d'aucun autre; il ne fut pas même men- 
tionné dans la charte dont j'entreprends la critique, dans 
la crainte que son corollaire obligé, le contrôle du pays. 
ne fût réclamé. En effet, dès que la liste civile du prince 
était fixée, il fallait trouver la somme nécessaire. Si, par 
des circonstances fâcheuses, les revenus diminuaient ou 
étaient absorbés par des dépenses d'une nécessité absolue, 
il fallait avoir recoins à la bourse des administrés et com- 
pléter par un impôt la somme due à Berlin; ceux qui 
devaient ainsi parfaire les déficits, n'avaient pas même 
l'ombre d'un contrôle sur l'emploi des revenus, devenus 
ceux de l'Etat. Si on eût réellement voulu établir un 
régime constitutionnel, la charte n'aurait pas souffert que 
la même autorité administrât et se contrôlât elle-même ; 
car personne n'admettra que le compte que rendait chaque 
année le Conseil d'Elat au département des affaires étran- 
gères à Berlin, pût être vérifié avec exactitude et efficacité. 
Je dirai plus tard comment le Conseil d'Etat trouva encore 
moyen de se soustraire même à la surveillance qui pou- 
vait être exercée par le ministère prussien dont il relevait. 
D'ailleurs, il ne peut y avoir de contrôle sérieusement 
exercé que par celui qui a un intérêt direct dans l'admi- 
nistration, et cet intérêt avait disparu pour le roi de Prusse. 
Je ne nie pas qu'en dehors de l'intérêt pécuniaire, le mi- 
nistère prussien n'ait eu un intérêt moral à ce que l'admi- 
nistration fût régulièrement tenue; mais cette surveillance 
à peine suffisante pour empêcher des fraudes et des con- 
cussions que d'ailleurs je ne soupçonne pas, est complè- 
tement inefficace quant à la saine application des res- 
sources, surtout lorsqu'elle est exercée à trois cents lieues 
de distance. 

La constitution d'un Etat implique l'application des 



— 57 — 

principes qu'elle proclame: on aurait donc dû, après avoir 
dit : Le statu quo actuel à l'égard de l'administration est 
confirmé, ajouter quelques mots sur les attributions de 
cette administration. Gela aurait été d'autant plus rassu- 
rant, que le pays venait de passer huit années sous l'om- 
nipotence la plus absolue de cette même administration 
confirmée. Pour être franc, il aurait fallu ajouter que cette 
administration était tout, faisait tout et pouvait tout. Les 
droits et franchises confirmés par la charte n'étaient pas 
de nature à la beaucoup embarrasser. 



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CHAPITRE VIII. 
Le Conseil d'Etat et ses agents. 

Pendant que j'établis la position que prenait le Conseil 
d'Etat sous cette. prétendue charte qu'il avait lui-même 
rédigée, il me paraît utile d'indiquer comment cette seule 
autorité était composée. Un gouverneur nommé spéciale- 
ment à cet effet par le prince en était le président; à 
l'exception du baron Chambrier d'Oleyres, ce gouverneur 
fut toujours étranger au pays; mais la bourgeoisie de 
Neuchâtel se chargeait de régler cette fausse position en 
lui conférant le titre de bourgeois. Un seul d'entre eux a 
su se concilier quelque peu l'affection des Neuchàielois : 
c'est de Béville, qui, se trouvant à Neuchâtel à la un du 
siècle dernier, a empêché le gouvernement de remplir son 
devoir de fidèle allié de Berne, lorsque cette ville, attaquée 
par la république française, réclamait son secours. Cet acte 
de prudence sauva l'existence de la principauté comme 
telle, mais il était certes peu digne. 

En l'absence du gouverneur, ou plutôt de Monseigneur 
le gouverneur, car tel fut son titre jusqu'en 1848, le 
Conseil d'Etat était présidé par ses quatre plus anciens 
membres, dont chacun avait ce rôle pendant trois mois 
de l'année. Avant la domination de Berthier, les conseillers 
d'Etat étaient toujours pris dans la noblesse. Il n'y a pas 
eu que je sache d'exception à cette règle; mais Berthier, 
imitant en cela l'exemple de son maître qui prenait les 
hommes capables où ils se trouvaient, tout en donnant la 
préférence aux anciens noms, Berthier, dis-je, introduisit 



59 



un roturier dans le Conseil d'Etat et en mit deux sur les 
degrés. Ce jour, l'aristocratie de Neuchàtel dut se voiler 
la face, mais elle obtint cette réserve que les quatre prési- 
dents du Conseil d'Etat, étant les représentants de la no- 
blesse au tribunal des trois Etats, devaient être nobles. 
Un conseiller d'Etat de cette époque, M. G.-X. d'Yvernois, 
avec lequel j'ai eu des relations de voisinage, prévoyait 
un embarras grave pour le jour où un roturier arriverait 
au rang d'ancienneté pour la présidence, et qu'il faudrait 
lui faire affront. Heureusement pour le bonhomme, des 
embarras bien autrement graves que ceux amenés par 
l'agitation de 1831 ont exigé des changements qui ont 
écarté cette éventualité. 

Le Conseil d'Etat comprenait en outre vingt autres 
membres qui presque tous cumulaient ces fonctions avec 
d'autres. L'un était chancelier, un autre receveur, un autre 
trésorier, un autre ingénieur des ponts-et-chaussées : les 
autres étaient châtelains ou maires sous la délégation 
commune de chefs de juridictions. Je dirai plus tard ce 
qu'était cette dernière magistrature. Les membres du 
Conseil d'Etat étaient nommés à vie et ne retiraient pour 
traitement comme tels qu'une somme de 60 louis 
(1,390 fr.); mais ils n'avaient d'autre obligation que 
d'assister au Conseil. Aucun travail administratif n'ac- 
compagnait cette fonction, qui ressemblait beaucoup plus 
à une dignité qu'à une magistrature. Tout travail spécial 
fait par un conseiller d'Etat recevait un salaire à part. Le 
temps d'assister une fois par semaine à peine aux séances 
du Conseil d'Etat ne devait guère entraver la marche des 
autres affaires ou les plaisirs des conseillers. Aussi pas- 
saient-ils des saisons tout entières dans leurs maisons de 
campagne, à six ou huit lieues de la capitale, sans avoir 
l'air de beaucoup se préoccuper de leurs administrés. Com- 
paré au travail que faisaient ces Messieurs, un traitement 
de 60 louis par année était énorme, et comme ils étaient 
vingt-cinq, cela faisait une somme assez ronde, surtout 






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pour l'époque. Le temps considérable dont disposaient 
ces Messieurs leur aurait permis de s'occuper d'autres 
affaires: mais noblesse oblige, et celle de Neuchâtel n'en- 
tendait point déroger ; comme d'un autre côté elle méritait 
sa réputation d'aimer l'argent, elle savait allier l'honorable 
et l'utile : tout un système était organisé pour que chaque 
conseiller d'Etat eût à côté de cette charge une magistra- 
ture ou un autre emploi qui ne cadrât point trop mal avec 
sa dignité, ainsi que je l'ai mentionné quelques lignes 
plus haut. 

La confirmation du statu quo stipulée dans l'article 6 
de la charte ne comprenait pas seulement le Conseil 
d'Etat, mais aussi les chefs de juridiction, qu'il ne faut 
pas confondre avec les cours de justice qu'ils présidaient. 
On croirait à peine aujourd'hui à la possibilité d'une ma- 
gistrature pareille au dix-neuvième siècle. De même que 
le Conseil d'Etat était omnipotent dans l'Etat, de même 
les chefs de juridiction qui le représentaient étaient omni- 
potents chacun dans sa juridiction respective. Les uns 
s'appelaient châtelains: c'étaient en général les plus im- 
portants; les autres simplement maires. A part les attri- 
butions militaires, ils s'occupaient de tout et étaient les 
premiers dans tout. A l'origine, ils étaient nommés offi- 
ciers de juridiction ; mais le sentiment populaire, sans 
s'en douter, rétablit l'expression exacte de chef, qui était 
généralement employée, tant on sentait qu'effectivement 
ce n'étaient pas des magistrats qui administraient, mais 
des chefs qui ordonnaient. 

Aucune affaire ne se traitait devant le Conseil d'Etat 
sans un rapport du chef de juridiction d'où elle ressortait. 
Ces rapports, toujours tenus secrets pour les parties inté- 
ressées, étaient rarement contredits par la décision du 
Conseil. Comme le pays ne possédait aucune loi adminis- 
trative, pas même une tradition, l'arbitraire régnait sans 
entraves et les considérations de personnes dirigeaient les 
rapports de ces petits proconsuls répartis dans toutes les 



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, parties du pays. Ces magistrats dirigeaient toute la police 
de leur juridiction. Ils avaient pour agents, outre la gen- 
darmerie, les huissiers, qui, sous le nom de soutiers, de- 
vaient leur faire des rapports journaliers sur ce qui se 
passait dans la juridiction; leur office les obligeait à des 
courses journalières, pendant lesquelles ils voyaient beau- 
coup de choses. Indépendamment de ces deux sortes 
d'employés, connus d'ailleurs et avoués comme agents de 
police, les officiers de juridiction avaient encore sous leur 
dépendance les justiciers, les anciens cl 'Eglise, les gou- 
verneurs de commune, qui devaient les informer de ce qui 
se passait et leur faire un rapport sur toutes les contra- 
ventions aux ordonnances de police qui venaient à leur 
connaissance et tous les actes ou paroles qui pouvaient 
porter atteinte à la souveraineté du roi ou à l'autorité du 
Conseil d'Etat. Toutefois, il est bon d'observer, quant à 
cette seconde catégorie d'agents, qu'elle se divisait en 
deux fractions très-distincles : la première, — la plus 
nombreuse pour l'honneur du pays, — se composait des 
citoyens qui sentaient combien on ravalait des fonctions 
d'ailleurs très-honorables en y ajoutant l'obligation d'être 
agents de police; la seconde, inférieure par le nombre, 
mais bien plus dangereuse, comprenait les zélés et les 
adulateurs. Tandis que les premiers avaient soin de se 
détourner pour ne pas voir ce qui était devant leurs 
yeux, ceux-ci voyaient souvent plus que la réalité, et 
quelquefois même ce qui n'existait pas du tout. 

Outre leurs attributions administratives et de police, 
les chefs de juridiction avaient des attributions judiciai- 
res considérables. Ils présidaient le tribunal, dressaient 
des enquêtes judiciaires, assistés de deux justiciers qui 
ne disaient jamais un mot. Dans quelques juridictions ils 
dirigeaient les enquêtes criminelles, dont ils faisaient lire 
le résultat aux juges, prenaient des conclusions contre les 
accusés, indiquaient ce qu'il pouvait y avoir à leur dé- 
charge, et, après avoir fait rendre la sentence par leurs 



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— 62 — 

justiciers, ils assistaient à l'exécution lorsque l'office du 
bourreau était nécessaire. Ils remplissaient encore les 
fonctions déjuge de paix, cherchaient à concilier les par- 
ties avant l'entrée en cause et jugeaient sommairement 
les affaires dont l'importance ne dépassait pas certaines 
sommes, ou qui, par leur nature, devaient être résolues 
promptement. 

Gomme représentants du prince, ils avaient le droit 
d'assister à toutes les assemblées de commune et de les 
présider, droit qu'ils pouvaient déléguer. Rien ne se faisait 
sans leur permission. Les jeunes époux qui voulaient cé- 
lébrer leurs noces dans un hôtel, comme les bateleurs de 
la place publique, devaient se présenter humblement de- 
vant cette toute-puissance. On se figurerait à peine au- 
jourd'hui un pareil pouvoir entre les mains d'un homme 
et une pareille confusion d'attributions. 

Les avantages pécuniaires des officiers de juridiction 
variaient considérablement, suivant l'importance de la 
population qu'ils administraient. Cette importance n'a 
pas toujours été la même, car, en plusieurs occasions, il 
y a eu des remaniements dans les circonscriptions. Un 
traitement fixe peu important était attribué à chaque 
poste : dans quelques juridictions le châtelain ou le maire 
avait la jouissance de certaines propriétés foncières ou des 
droits de prélèvement. La langue de chaque pièce de gros 
bétail dont la viande était débitée lui appartenait. La 
moitié du produit des amendes lui revenait aussi. Tout 
justicier récemment nommé lui faisait hommage d'un 
double louis ; ce présent, d'abord offert dans l'intention 
de s'attirer les bonnes grâces d'un supérieur, était devenu 
obligatoire. Mais la principale source de bénéfices pour 
l'oî'ticier de juridiction était le casuel judiciaire, qui pouvait 
être étendu d'une manière considérable. Pour s'en faire 
une idée, je citerai l'exemple de M. Emer de Vattel, fils du 
célèbre publiciste, qui, revenu complètement ruiné du 
service militaire étranger vers le commencement du siè- 



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63 



cle, fut nommé, en 1806, châtelain du Val-de-Travers, où 
il resta vingt ans. Cette juridiction comprenait six com- 
munes et une population de 4,000 habitants au plus. 
M. de Vattel a élevé deux fils et deux filles, et a laissé à 
chacune de celles-ci, qui lui ont seules survécu, 80,000 li- 
vres de Neuchâtel, ce qui représente une fortune totale 
de 200,000 fr. Pour l'époque où cette somme a été extor- 
quée à la population, c'est énorme. Il faut être juste et 
reconnaître que ce châtelain a été le modèle du genre et 
avait un des meilleurs postes. Son successeur. M. Louis 
Gourvoisier, n'a pas su, tant s'en faut, réaliser la moi- 
tié de ce capital, bien que sa magistrature se soit exer- 
cée à une époque beaucoup plus prospère et pendant la- 
quelle l'argent perdait de sa valeur. 

Ces deux autorités, le Conseil d'Etat et les officiers de 
juridiction, résument toute l'administration dont la charte 
du 18 juin 1814' avait consacré le statu quo. Cela suffisait 
à ce moment pour tenir le pays en bride. En appa- 
rence, rien n'était changé depuis le siècle passé, et, ce- 
pendant, au fond des choses un gouvernement tout à 
t'ait absolu avait succédé à un gouvernement sévèrement 
contrôlé. 






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CHAPITRE IX. 
Les cours de justice. 



Pour suivre rénumération des pouvoirs confirmés par 
l'article 6 de la charte, je dois aussi parler des cours de 
justice. J'ai dit, en parlant de la position politique du 
pays pendant la première partie de la domination prus- 
sienne, que les cours de justice, composées de douze ou 
vingt-quatre justiciers suivant la juridiction, étaient une 
garantie sérieuse. Les justiciers étaient nommés par le 
prince, c'est-à-dire par le Conseil d'Etat, mais sur présen- 
tation, par la commune, d'une liste réduite au double par 
la cour de justice elle-même. Les traditions populaires et 
libérales s'étaient maintenues dans le personnel de ces tri- 
bunaux. On tenait à honneur de faire partie d'une auto- 
rité fort respectée et dont le courage civique était l'une 
des vertus. Dans la seconde moitié du dix-huitième 
siècle, le châtelain du Val-de-Travers voulut ouvrir une 
enquête'sur un fait que j'ignore, mais qui devait être cou- 
vert par l'absence d'une surprise en flagrant délit ; le châ- 
telain insistait, les justiciers refusaient. Enfin, las de cette 
lutte qui ne pouvait aboutir à aucune solution, ces der- 
niers prirent la résolution de donner collectivement leur 
démission ; ils firent un seul paquet de leurs vingt-quatre 
brevets et les envoyèrent au Conseil d'Etat. Devant cette 
manifestation unanime, appuyée par la population de 
toute la contrée, il fallut céder. 

Sous la domination Berthier, le principe d'autorité avait 
pris une telle force, quî rien ne résistait à la volonté du 



65 



maître. L'indépendance des cours de justice s'affaiblit 
considérablement pendant cette période. La considéra- 
tion des justiciers diminua dans la même proportion 
et elle se réduisit à un tel point, que dans certaines 
localités personne ne voulut plus accepter cette charge. 
Ainsi, dans une commune importante du Val- de-Tra- 
vers, qui comptait assurément trente ou quarante per- 
sonnes instruites, capables et dignes, il fallut, en 1816, 
prendre un brave homme d'ailleurs, mais, je crois, le 
plus stupide de l'endroit. De 1816 à 1848, malgré une 
vacance prolongée, il n'a jamais été possible de retrouver 
dans cette même commune une personne qui voulût s'ac- 
quitter de ces fonctions. Il ne paraît pas possible que la 
tradition d'indépendance ait pu se perdre au point de ne 
laisser aucune trace. Rien n'est cependant plus vrai. 

Une cause qui contribua beaucoup à ce résultat, c'est 
la cupidité. Les justiciers n'avaient pour rémunération 
de leur temps et de leurs peines que quelques émo- 
luments assez maigres, auxquels quelques-uns tenaient 
cependant beaucoup. Le chef pouvait, selon son bon vou- 
loir, favoriser ceux qui se montraient dociles. La plupart 
des affaires de la cour de justice devaient être traitées 
devant cinq juges, et un bon nombre devant deux seule- 
ment. Le chef désignait arbitrairement les cinq ou les 
deux justiciers qui devaient fonctionner, et s'il avait 
quelque acte d'indépendance à venger, il tenait le ou les 
récalcitrants à l'écart. En outre, il pouvait procurer aux 
justiciers des administrations de tutelles, dont quelques- 
unes étaient lucratives. C'est ainsi qu'il dominait, et 
dans toutes les affaires où il avait un intérêt politique 
ou autre à faire rendre la sentence dans un sens plutôt 
que dans un autre, il était parfaitement sûr du résultat 
désiré. Cette tendance à abuser de ce moyen était arrivée 
à un tel point, que les justiciers lésés portèrent plainte 
au Conseil d'Etat; celui-ci mit bon ordre à cette situation 
en établissant un tour de rôle afin que chacun pût avoir 

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sa part du gâteau. Les injustices qui avaient amené la 
plainte et la plainte elle-même prouvent ce que j'ai dit 
de la cupidité des justiciers et du parti qu'on en tirait. 
Mon père a fait pendant plus de quarante ans partie de 
la cour de justice du Val-de-Travers, dont, malgré son 
absence d'instruction, il était un des membres les plus 
distingués par son indépendance et sa résistance aux actes 
de sévérité du cbâtelain de Vattel, et surtout par la recti- 
tude de son jugement et sa connaissance de la coutume. 
Cependant, sur la fin do ses jours, son caractère avait 
beaucoup faibli ; il se laissa atteindre comme d'autres par 
la contagion. C'est par lui que j'ai connu beaucoup de 
faits qui m'ont permis de juger de la déchéance de cette 
institution, qui de populaire, libérale et protectrice, était 
devenue gouvernementale, presque exclusivement roya- 
liste et servile. 

La charte dont je fais maintenant l'analyse, contenait 
dans son article 9 une disposition excellente pour garantir 
la liberté individuelle, à savoir, celle qui interdit l'arres- 
tation do toute personne sans une connaissance de justice 
rendue par cinq juges; mais que signifie cette garantie 
en présence de juges tels que je viens de les définir î Quel 
caractère peut-elle avoir lorsque le ministère public qui a 
fait l'enquête au nom du gouvernement, demande aux 
juges au nom de ce même gouvernement décret de prise 
corps contre un particulier quelconque et qu'il le demande 
à cinq juges qu'il a choisis lui-même dans une liste de 
vingt-quatre? Si l'officier de juridiction tient à obtenir ce 
décret de prise de corps, il est bien maladroit s'il n'arrive 
pas à découvrir les trois juges nécessaires pour faire 
majorité. Sous la domination du châtelain de Vattel au 
Val-de-Travers, les poursuites étaient poussées avec 
une rigueur épouvantable, et pour la moindre faute on 
décrétait la prise de corps. On remarquait qu'un certain 
justicier fonctionnait régulièrement pour ces jugements. 
Il est peu probable qu'il se soit attiré la faveur du 



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châtelain et de son lieutenant par son caractère indépen- 
dant. Si celui- 1 à était sensible aux émoluments, ce n'était 
certes pas par besoin d'argent. 

Nous avons fait l'expérience au Val-de-Travers, sous 
la main de fer de Vattel, que môme en temps parfaitement 
calme, il est dangereux de n'avoir pas des tribunaux 
protecteurs des citoyens aussi bien cpie de la société. Mais 
cette lacune est bien autrement sensible lorsqu'aux causes 
que j'ai déjà indiquées viennent se joindre les passions 
politiques. Je citerai dans le cours de ces mémoires des 
faits qui feront ressortir ce fait encore plus vivement que 
les meilleures appréciations. 

Dans toute cette partie relative aux cours de justice, 
mon jugement a été basé sur des faits qui se sont passés 
au Val-de-Travers et sous mes yeux. Je ne puis pas 
affirmer que l'état des choses fût exactement pareil dans 
les autres juridictions; je suis porté à croire qu'il n'a pas 
été aussi loin, mais que le même mal existait partout. 
Au surplus, dès que dans une juridiction de pareils faits 
ont pu se produire sous les yeux du Conseil d'Etat, qui 
les sanctionnait généralement, il est fort probable que ce 
qui était pratiqué au Val-de-Travers l'était plus ou moins 
ailleurs. Il est évident aussi qu'avec un système où les 
hommes étaient tout et les lois rien, la qualité de ceux-là 
faisait qu'une juridiction était heureuse ou malheureuse 
suivant le caractère de son chef. Nous en avons jugé au 
Val-de-Travers lorsque M. Couvoisier eut remplacé M. de 
Vattel, jusqu'au moment où l'agitation politique de 
1831 a complètement changé la situation. 






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CHAPITRE X. 
Le souverain tribunal. 



Indépendamment des cours de justice placées dans 
chaque juridiction, il y avait au-dessus d'elles, comme 
cour d'appel, une autorité appelée souverain tribunal des 
trois Etats, qui n'avait à statuer en matière de vindicte 
publique que dans les causes appelées de seigneurie et 
dont la condamnation ne dépassait pas trois jours de 
prison. Les affaires civiles, dès 200 livres courantes 
(300 t'r.) et au-dessus, étaient aussi appelées devant ce 
tribunal. Je n'ai rien à dire sur la manière dont la justice 
était rendue dans les causes civiles, quoique ceux qui 
prononçaient ainsi des sentences souveraines sur la 
fortune des citoyens ne tussent pas des aigles. J'ai même 
entendu citer des bévues magnifiques. C'est dans les 
affaires de vindicte publique que cette institution péchait 
par l'absence totale d'impartialité. Sa composition seule 
suffît pour faire comprendre qu'elle ne donnait aucune 
garantie aux pauvres diables traduits à sa barre, souvent 
pour des futilités. Le nom de ce tribunal indique son 
origine. A une époque que je ne puis fixer, la principauté 
de Neuchàtel avait aussi les Etats généraux, qui por- 
taient le nom d'audiences générales. Comme partout où 
cette institution existait, elle était, composée de trois Etats 
différents : la noblesse, le clergé et le tiers Etat. Depuis 
que les audiences générales ne se réunissaient plus, il en 
était resté un rudiment qui était chargé de statuer sur les 
appels de causes plaidées devant les cours de justice. Mais 



— G9 - 



l'Etat du clergé fut supprimé à la Réformation; le prince. 
qui avait pris les biens du clergé catholique ainsi que les 
redevances qu'il percevait, entre autres la dîme, s'empara 
aussi de ses droits et substitua aux quatre ecclésiastiques 
qui formaient l'Etat du clergé, quatre chefs de juridiction. 
Cette fraction prit le nom d'Etat des officiers. 

Comme les droits particuliers formaient dans leur 
ensemble toute la législation, on n'était point choqué 
qu'une législation différente s'établît dans les diverses 
parties du pays, etjusqu'en 1848 le petit Etat de Neu- 
chàtel eut deux jurisprudences, parce qu'il avait deux 
cours d'appel. L'un de ces tribunaux souverains siégeait 
au château de Neuchàtel, et l'autre au château de 
Valangin. Tous deux étaient naturellement présidés par 
le gouverneur. L'Etat de la noblesse était formé par les 
quatre présidents du Conseil d'Etat, qui siégeaient à 
Neuchàtel et à Valangin. L'Etat des officiers était composé 
à Neuchàtel par les quatre châtelains de Landeron, de 
Bouclry, du Val-deTravers et de Thièle; à Valangin, par 
les quatre mairies de Valangin, du Locle, de la Sagne et 
des Brenets. Le tiers Etat était représenté à Neuchàtel par 
quatre membres du Petit Conseil ou cour de justice de 
la bourgeoisie de Neuchàtel: celle-ci avait réussi à 
usurper ce droit et représentait ainsi la moitié du pays, 
soit l'ancien comté de Neuchàtel. A Valangin, le tiers Etat 
était représenté par quatre justiciers pris dans les diffé- 
rentes juridictions de ce comté. 

Ainsi, sur treize juges qui formaient ce tribunal, le 
gouverneur, les quatre présidents du Conseil d'Etat et 
les quatre officiers représentaient le même élément, c'est- 
à-dire le prince, et le Conseil d'Etat la noblesse. J'ai sous 
les yeux l'almanach officiel de 1829. où je trouve pour le 
souverain tribunal de Neuchâte! que trois sur quatre des 
châtelains qui représentaient l'Etat des officiers sont en 
outre conseillers d'Etat. L'autorité politique du pays avait 
donc huit de ses membres qui rendaient cette justice 



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— 70 - 

souveraine, plus un neuvième représentant noble dans 
M. L. de Meuron. châtelain du Landeron. Quelle influence 
restait-il aux quatre membres du tiers Etat, si. compre- 
nant les devoirs que leur imposaient leur origine et leur 
qualité de représentants, ils voulaient s'opposer aux 
brutalités ou aux exactions du pouvoir politique et 
protéger l'élément populaire ? La réponse est facile : ils 
n'auraient rien pu, et de fait ils n'y songeaient pas même. 
La bourgeoisie de Neuchâtel n'était qu'une oligarchie, 
luttant quelquefois, il est vrai, contre le pouvoir du 
prince; mais ses tendances s'opposaient à ce qu'elle 
combattit l'aristocratie qui gouvernait depuis le château. 
A Valangin, les choses pouvaient être sur un meilleur 
pied, mais la différence fut peu sensible. La bourgeoisie 
avait perdu le caractère qui la distinguait sous la 
premièfe domination prussienne. 

En consacrant le statu quo de l'ordre judiciaire, l'arti- 
cle 6 de la charte n'avait point confirmé un pouvoir, comme 
on l'entend aujourd'hui. Le pouvoir judiciaire proprement 
dit n'existait pas; il était confondu avec tous les autres 
pouvoirs dans les mains du Conseil d'Etat, non-seulement 
par la pression de celui-ci sur les cours de justice et par 
sa prépondérance dans le souverain tribunal, mais surtout 
par les attributions judiciaires importantes qu'il se réser- 
vait. En effet, le Conseil d'Etat statuait comme juge 
d'ordre avec toutes les attributions que l'on donne 
aujourd'hui à cette fraction de la cour d'appel. Constitué 
en chambre des mises en accusation, il profitait de cette 
terrible attribution pour terroriser dans les moments de 
crise politique, comme nous le verrons au récit des 
événements de 1831 et de 1847. C'était lui qui statuait sur 
les demandes en faillite, et il n'attendait pas toujours 
qu'il y eût lieu de le faire, lorsque, pour perdre un ennemi 
politique, il trouvait bon d'employer ce moyen. Il avait 
le droit de grâce sur les condamnations à l'amende et à 
la prison civile. Il levait, suspendait, reprenait les décrets 



— 71 — 

de prise de corps, sur des considérations de personnes. Il 
pouvait soustraire un criminel même à l'action des tri- 
bunaux, si celai-ci se soumettait à son prononcé. Cette 
faculté était très-commode pour les amis politiques qu'il 
fallait bien protéger, même dans leurs écarts. On cite le 
fait d'une sage-femme qui, ayant commis de nombreux 
infanticides, fut mise en liberté pour des motifs ignorés 
du public; cet acte donna lieu aux plus scandaleuses in- 
terprétations. 

Voilà l'état de choses incroyable sous lequel nous 
avons vécu, et que l'article 6 de la charte confirmait sous 
le nom d'administration et d'ordre judiciaire. Cet article 
contenait cependant une très-bonne disposition : on com- 
mençait à s'apercevoir des inconvénients que présentait 
ce double tribunal souverain, qui avait produit la cou- 
tume de Neuchâtel et la coutume de Valangin, et établis- 
sait une jurisprudence double dans un pays de 40,000 
habitants ; il fut donc stipulé qu'il serait pourvu par une 
loi à rétablissement d'une seule cour d'appel. C'est la 
seule chose réellement bonne qui fût contenue dans la 
charte, mais elle ne fut jamais exécutée, ainsi que nous 
le verrons plus loin. 












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CHAPITRE XL 
Les audiences générales. 






Il me reste, pour terminer mes appréciations sur la 
charte du 18 juin 1814, à examiner la nouvelle institution 
des audiences générales, comme représentation nationale 
et corps législatif. Et d'abord, quel pouvait être le but de 
cette création à une époque où, dans tout le pays, per- 
sonne ne songeait à réclamer ni une nouvelle charte ré- 
glant les rapports entre les sujets et le souverain, ni un 
■conseil de la nation ? Le pays ne demandait d'autres ga- 
ranties que celles que lui avaient données les allures indé- 
pendantes des bourgeoisies et de l'association des corps 
et communautés. Il laissait volontiers au Conseil d'Etat 
le soin de veiller au bien général, se réservant de l'arrê- 
ter, comme au dix-huitième siècle, s'il commettait des 
abus. Aussi l'établissement de ce Conseil de la nation 
fut-il reçu avec autant d'indifférence que la charte elle- 
même. 

Commeje l'ai dit, le pays ne connaissait pas la fameuse 
lettre du procureur général de Rougemont, par laquelle, 
tout en annonçant que le roi de Prusse reprenait sa prin- 
cipauté, il prévenait ses collègues qu'il fallait éviter de 
faire croire au rétablissement de l'ordre de choses anté- 
rieur à 1806. Cette recommandation indique évidem- 
ment la conception d'un plan dont on peut fort bien at- 
tribuer l'idée à cet homme d'Etut distingué. Dans la lutte 
presque incessante qui avait existé entre le Conseil d'Etat 
et les bourgeoisies, celles-ci avaient souvent obtenu rai- 



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son. Pour une aristocratie représentant directement le 
prince, c'était humiliant. Elle s'en était vengée sous la 
domination Berthier. alors que protégée par la toute- 
puissance impériale, elle pouvait faire ce qui lui plaisait. 
Elle n'entendait pas perdre le terrain conquis et prit ses 
précautions en conséquence. 

Les mesures impopulaires qui avaient si souvent pro- 
voqué les remontrances des bourgeoisies émanaient tou- 
tes du Conseil d'Etat; chaque fois que celui-ci était obligé 
de révoquer une de ces mesures, il perdait nécessairement 
de sa considération et de sa force: aussi songea-ton à 
créer entre lui et les bourgeoisies un intermédiaire auquel 
on ferait voter les mesures qu'on savait impopulaires, ce 
qui leur donnerait l'apparence d'une approbation du pays 
et ôterait par conséquent aux bourgeoisies le droit de re- 
montrance, droit qu'elles pouvaient bien exercer contre 
les actes émanés du Conseil d'Etat, mais dont elles au- 
raient beaucoup moins de raison de faire usage lorsqu'il 
s'agirait d'actes provenant du conseil de la nation. Voilà, 
à mes yeux, la véritable cause de la création des audien- 
ces générales. 

Ce plan avait cependant un danger. Pour que le pays 
pût accepter les actes des audiences comme venant 
de ses représentants, il fallait qu'il fût bien réellement 
représenté, et alors le conseil de la nation pouvait ne plus 
être l'instrument docile sur lequel on comptait, de sorte 
qu'en voulant se faire un bouclier pour éviter les coups 
des bourgeoisies, on risquait de tourner l'arme contre soi 
en donnant au pays une trop grande part dans les affai- 
res. D'un autre côté, si on donnait aux audiences générales 
une composition telle qu'on n'eût à craindre de leur part 
aucun acte d'indépendance, elles ne seraient pas populai- 
res, et les remontrances des bourgeoisies auraient lieu à 
l'égard de leurs décisions aussi bien qu'à l'égard des dé- 
cisions du Conseil d'Etat. C'est ce qui eut lieu. Toutefois, 
même dans ces conditions, cette institution présentait 



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certains avantages. Le Conseil d'Etat ne recevait plus 
directement les coups. Les membres des audiences, ré- 
pandus dans le pays, devaient se constituer les défenseurs 
des mesures prises par eux; enfin et surtout on donnait à 
Berlin un motif d'écarter les remontrances sur des mesures 
contre lesquelles on réclamait, attendu qu'elles avaient été 
votées par les représentants do la nation. Et l'on comptait 
bien agir à Berlin de telle sorte, que désormais les bour- 
geoisies n'y fussent plus écoutées avec autant de faveur 
que précédemment. 

Ce plan, combiné avec d'autres manœuvres que j'indi- 
querai plus tard, réussit si bien, que de 1814 à 1848, les 
communes, plusieurs fois agitées contre les mesures du 
gouvernement, s'adressèrent comme autrefois à Berlin 
pour faire des remontrances; mais ou elles furent écon- 
duites et traitées d'insolentes, ou un événement extérieur 
considérable empêcha l'exécution de la loi contre laquelle 
elles réclamaient, ou il n'y ont pas de réponse à moi 
connue. 

Il fallait une fameuse dose d'outrecuidance pour qualifier 
de conseil de la nation l'institution des audiences géné- 
rales, sur la composition desquelles je vais donner quel- 
ques détails et quelques appréciations. On peut voir dans 
le premier volume des pièces officielles de la principauté 
la composition et le règlement de cette farce de représen- 
tation nationale, dans laquelle personne n'était sérieuse- 
ment représenté que le Conseil d'Etat lui-même. La divi- 
sion en trois ordres, telle qu'elle avait existé autrefois, était 
devenue impossible depuis que la Réformation avait sup- 
primé l'ordre du clergé. Cette forme n'était d'ailleurs plus 
de l'époque, et l'essai de son rétablissement qu'on avait 
tenté en France vingt-cinq ans auparavant n'était pas de 
nature à y faire songer. 

Le Conseil d'Etat, qui en était l'organisateur, se donna 
la part du lion. Je vais lui faire son compte : D'abord, le 
bureau n'était point élu par l'assemblée: il était composé 



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75 — 



de plein droit du gouverneur-président, du chancelier, du 
procureur général et du secrétaire d'Etat, tous conseillers 
d'Etat, tous nobles. Le Conseil d'Etat était, en outre, re- 
présenté par ses dix membres les plus anciens, tous no- 
bles. II l'était encore par les chefs de juridiction, qui, 
tous, y siégeaient de plein droit et étaient suppléés par 
leurs lieutenants lorsque , en raison de leurs fondions 
de conseillers d'Etat, ils siégeaient ailleurs. Et comme 
si le Conseil d'Etat n'eût pas été assez sûr de conduire 
facilement cette assemblée, il fit décider la nomination, à 
son choix toujours, de quatorze notables pris dans toutes 
les parties du pays, dont quatre pasteurs. Récapitulons : 

Le Conseil d'Etat était représenté par le 
bureau 4 membres 

Par ses membres les plus anciens. . . 10 » 

Par les chefs de juridiction, aussi nom- 
més par lui 21 » 

Par les notables de son choix .... 14 » 

Ensemble. 49 membres, 

sur lesquels il y avait, en 1829, vingt-quatre nobles. 
Contre une pareille phalange gouvernementale, que pou- 
vaient faire les trente représentants nommés par le pays 
même? Rien, si ce n'est donner les mains à tout ce que 
pouvait proposer le Conseil d'Etat, et c'est, je crois, ce 
qu'ils firent sans trop de compliments. 

Il ne faudrait pas croire que ces trente députés nommés 
par le pays fussent élus directement, comme cela se pra- 
tique aujourd'hui dans tous les cantons suisses. A cette 
époque, il n'y avait pas une des vingt et quelques oligar- 
chies qui gouvernaient la Suisse qui n'eût cru être perdue, 
si elle avait fait une concession aussi considérable que de 
laisser nommer les députés d'un pouvoir législatif quel- 
conque directement par les citoyens. Il fallait, pour que 
la démagogie n'envahît pas l'Etat, que cette minorité 
qu'on lui accordait dans les conseiis de la nation fût élue 



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— 70 - 



à un triple degré, afin de rassurer nos seigneurs et maî- 
tres. Tous les citoyens, ou plutôt tous les sujets de l'Etat 
non exclus par infamie, misère ou faillite, âgés de vingt- 
deux ans, avaient droit d'assister à l'assemblée primaire 
électorale de la commune qu'ils habitaient. Ils nommaient 
non des députés, mais des électeurs et éligibles en nom- 
bre sextuple du nombre de députés que la juridiction 
avait droit d'avoir dans les audiences générales. Ces élec- 
teurs et éligibles se réunissaient le jour même où ils 
avaient été choisis, sous la présidence du châtelain ou du 
maire, et se réduisaient eux-mêmes à scrutin ouvert au 
nombre double des députés à élire. Enfin, cette liste dou- 
ble de candidats était présentée à la cour de justice, qui, 
en la réduisant au nombre simple, complétait la nomina- 
tion. Remarquons que toutes ces opérations avaient lieu 
dans la même journée, que la nomination des électeurs 
se faisait dans chaque commune en nombre proportionnel 
entre sa population et la population totale de la juridic- 
tion, et que ces électeurs, qui devaient procéder à l'élimi- 
nation une heure ou deux seulement après leur nomina- 
tion, n'avaient pas le temps de s'entendre et subissaient 
l'iniiuence du chef de juridiction devant lequel ils devaient 
voter par main levée. L'ensemble des audiences généra- 
les eùt-il été nommé de cette manière, cette unanimité de 
représentants du peuple ne devait pas être bien révolu- 
tionnaire. Le Conseil d'Etat et l'aristocratie pouvaient 
être tranquilles. 

Si j'écrivais pour des personnes ayant connu la position 
à cette époque, il serait superflu de dire que la juridic- 
tion de Neuchâtel n'était pas traitée de la même manière 
que les autres parties du pays. Les conseils de la bour- 
geoisie, qui n'émanaient ni du vote populaire ni du vote 
des bourgeois, mais se recrutaient entre eux et en famille, 
se chargeaient du soin de désigner les députés de la juri- 
diction de Neuchâtel aux audiences. On comprend que 
les membres de ces conseils mêmes étaient seuls choisis. 



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77 — 



IL faut dire, pour être vrai, que si le mode de nommer les 
députés à Neuchàtel était plus vicieux encore que celui 
employé pour le reste du pays, ces députés étaient ce- 
pendant les meilleurs qui siégeassent aux audiences. L'oli- 
garchie de l'Hôtel-de- Ville et l'oligarchie du Château se 
jalousaient considérablement et se suscitaient réciproque- 
ment des chicanes. Les représentants de l'Hôtel-de-Ville 
étaient au moins le noyau d'une espèce d'opposition. Cela 
devait durer jusqu'au moment où l'une et l'autre de ces 
oligarchies, attaquées par les tentatives révolutionnaires, 
sentirent le besoin de se soutenir et se prêtèrent un tou- 
chant et mutuel appui. 

Nommés comme je viens de le dire, les membres des 
audiences générales pouvaient cependant avoir une posi- 
tion franche et indépendante. Si ces caractères eussent pu 
se rencontrer à une époque où les aristocraties dominaient 
partout, il eût été possible de constituer des partis politi- 
ques. L'indépendance des députés résultait de leur ina- 
movibilité. Les membres délégués par leurs fonctions 
aussi bien que ceux nommés par le Conseil d'Etat ou 
par les districts, n'en sortaient que par mort ou démis- 
sion. Cette position privilégiée donnait la faculté aux dé- 
putés représentant le Conseil d'Etat de s'émanciper un 
peu, de se rapprocher des députés nommés par le peuple 
et de grouper les opinions autour d'eux. Ce fut plutôt le 
contraire qui arriva. Les députés nommés par le peuple 
n'étant soumis à aucune réélection, votant et délibérant 
à huis clos, pouvaient servir ou abandonner les intérêts 
populaires sans que personne pût le soupçonner. Cette 
assemblée était d'ailleurs tellement nulle, que l'opinion 
publique ne s'occupait d'elle que lorsqu'il en sortait une 
mesure impopulaire contre laquelle il fallait réclamer. 

Il semblerait qu'après avoir pris des précautions aussi 
considérables que celles que j'ai indiquées pour la com- 
position de ce conseil de la nation, on aurait pu lui délé- 
guer des attributions sérieuses et lui donner une appa- 



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rence de vie; mais il n'en fut rien. Le Conseil d'Etat, qui 
avait été pendant huit ans omnipotent, se gardait de rien 
céder. Il se créait un auxiliaire ou un plastron, et pas au- 
tre chose. 

Les audiences générales n'avaient jamais lieu sponta- 
nément; elles ne se réunissaient que par convocation 
du Conseil d'Etat. Celui-ci pouvait laisser s'écouler deux 
années sans les assembler. Elles ne délibéraient que sur 
les propositions présentées par le Conseil d"Etat. Leur 
initiative se bornait à des vœux. Tous leurs travaux 
pendant les seize années de leur existence se réduisent à 
trois lois et deux établissements d'impôts. C'est à l'é- 
gard de ces décisions relatives à de nouveaux impôts, 
que cette assemblée révéla sa profonde nullité. En 1816, 
on vota une loi d'impôt extraordinaire qui rapporta 
un million de livres courantes, pour payer les frais occa- 
sionnés par le passage des troupes alliées en 1814, et pour 
les soins donnés aux blessés de l'armée prussienne, qui 
leur furent envoyés par le roi en souvenir de ses bons et 
fidèles sujets de Neuchâtel et Valangin. S'il y avait eu 
l'ombre d'un esprit public dans cette assemblée, elle au- 
rait voulu, avant de prélever cette somme énorme sur le 
pays, s'éclairer sur la position financière de celui-ci, sur 
le rendement des recettes, sur la somme remise au roi. 
Rien de pareil n'eut lieu : les revenus étaient les revenus 
du roi; les sujets n'avaient pas à se mêler de ses comp- 
tes : telle est la réponse qu'on nous faisait encore peu 
de temps avant la révolution de 1848. Si ce sont les 
revenus et les comptes du roi, que le roi paye les dettes, 
car il ne peut pas vouloir l'actif et nous mettre le passif 
sur le dos, telle était la réponse qui aurait pu être faite. 
A cette époque, nous aurions pu facilement obtenir une 
grande partie du gouvernement représentatif, savoir le 
vote des recettes et dépenses par les représentants du 
peuple. Lorsque les gouvernements ont besoin d'argent, 
c'est le moment de leur arracher ce qu'ils n'accordent pas 



79 — 



eu temps ordinaire; mais comment et par qui pareille 
exigence aurait-elle pu se produire, lorsque les deux tiers 
des membres de l'assemblée étaient des créatures du 
Conseil d'Etat, nommées par lui et dépendant de lui par 
leurs différentes fonctions? Faire voter à une assemblé.' 
un impôt qui va jusqu'à un pour cent de la fortune de 
tous les particuliers, et ne pas même donner un état des 
ressources et des besoins du paysl II fallait une compo- 
sition comme celle que j'ai indiquée pour montrer autant 
de complaisance. 

J'ai dit que la nouvelle situation politique créée par la 
charte et par l'institution des audiences générales, avait 
été reçue avec indifférence. Cela n'est vrai qu'en ce qui 
concerne l'ensemble de la population II y eut un mécou 
tent, à savoir la bourgeoisie de Neuchâtel. Ses magistrats 
s'agitèrent, car les privilèges que la charte avait confirmés 
dans ses termes généraux étaient supprimés par L'appli- 
cation. Ainsi, la bourgeoisie de Neuchâtel perdait le droit 
d'avoir son organisation militaire à elle. La. bourgeoisie de 
Yalangin perdait le droit d'examen des ordonnances du 
Conseil d'Etat avant leur promulgation. En outre, dans 
les anciennes audiences générales, qui étaient tombées en 
désuétude depuis 1618, les magistrats y représentaient à 
eux seuls tout le tiers Etat, soit le tiers de l'assemblée, et 
la bourgeoisie de Neuchâtel prétendait revendiquer le 
même droit dans la réinstallation des audiences nouvelles. 

Ces différents griefs furent examinés dans une réunion 
de délégués des quatre bourgeoisies ; niais il paraît que 
les prétentions de celle de Neuchâtel ne furent pas goûtées 
des autres, car leur démarche collective à Berlin se borna 
à demander que la représentation populaire dans les au- 
diences générales ne fût pas aussi ridiculement faible. 
Mais le temps n'était plus où les rois de l 'russe faisaient 
droit à de justes remontrances. La charte et l'organisation 
des audiences ne subirent aucune modification. Le résultat 
de cette première démarche était significatif, ce qui n'em- 






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pécha pas les bourgeoisies d'en tenter de nouvelles <jui 
furent tout aussi infructueuses. 

Quant au fond des réclamations de la bourgeoisie de 
Neuchâtel, il n'y a pas à regretter que les autres corpora- 
tions ne se soient pas souciées de les appuyer. Qu'aurait 
été cet Etat dans l'Etat, ayant son pouvoir judiciaire à 
part, sa police à part et son organisation militaire à part? 
Les nouveaux rapports avec la Confédération suisse ne 
le permettaient d'ailleurs pas. Puis quelle ridicule pré- 
tention que celle de ces quelques familles de la ville de 
Neuchâtel voulant à elles seules représenter tout le tiers 
Etat, c'est-à-dire toute la traction populaire des audiences 
générales ! 



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CHAPITRE XII. 
Les bourgeoisies. 

Le rôle considérable que les bourgeoisies et les com- 
munes avaient joué dans les affaires du pays en 1707 et 
pendant tout le dix-huitième siècle, et d'autre part la 
soumission dont elles firent preuve dès lors, présentent 
une telle contradiction, que les causes en doivent être in- 
diquées. 

A tout seigneur tout honneur : je commence par la 
bourgeoisie deNeuchâtel. Cette corporation, qui défendait 
autrefois les libertés publiques, n'était plus constituée pour 
ce rôle. Je ne puis dire si en sa qualité de commune elle 
avait eu autrefois des principes démocratiques dans son 
organisation; ce que je sais, c'est qu'à l'époque dont j'es- 
quisse la situation politique, elle n'en conservait pas une 
trace. C'était une petite république au sein de la princi- 
pauté, république tout aristocratique bien entendu. Les 
bourgeois étaient beaucoup plus les instruments de l'oli- 
garchie de l'Hôtel- de-Ville que des citoyens réglant leurs 
affaires. Ils n'habitaient pas tous la ville; les deux tiers 
environ étaient répandus dans le reste du pays et n'en 
servaient que mieux les intérêts des privilégiés de la ma- 
gistrature. Jouissant eux-mêmes de certains privilèges, 
ils en étaient très-fiers, et ne regardaient pas sans un cer- 
tain mépris les citoyens qui n'étaient pas'bourgeois comme 
eux. 

Tous les bourgeois n'étaient pas égaux. A la suite d'un 
incendie, quelques-uns d'entre eux ne voulurent pas con- 
courir à la reconstruction de la ville, et allèrent s'établir 

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à Couvct. Us perdirent par ce fait une partie de leurs 
droits, entre autres celui de faire partie des conseils de la 
corporation, et lorsqu'ils venaient s'établir en ville, ils 
étaient tenus à une redevance annuelle de quatre batz par 
ménage. On les appelait bourgeois externes. Cette colonie 
a beaucoup contribué à donner aux. habitants de Couvet 
le caractère vaniteux qui les faisait détester par les autres 
communes du Val-de-Travers. 

La juridiction de Thièle étant limitrophe du territoire de 
la bourgeoisie, un grand nombre de bourgeois s'y établi- 
rent en continuant à jouir des avantages du domicile en 
ville. La corporation possédait sur le territoire même de la 
juridiction de Thièle, à la côte de Ghaumont, une grande 
forêt dont les bourgeois habitant la contrée demandèrent 
la jouissance exclusive en renonçant à leurs droits sur les 
autres biens de la corporation. Un traité fut conclu dans 
ce sens. Ces bourgeois reçurent ainsi leur part de biens 
et ne conservèrent que le droit politique d'assister aux 
assemblées générales de bourgeois. On les appelait bour- 
geois renonces et aussi bourgeois de quatre batz, parce 
que moyennant cette somme, ils pouvaient, comme la 
précédente catégorie, s'établir en ville. 

Restaient les purs, qui étaient bourgeois et citadins en 
même temps. A ceux-là seuls appartenait le droit de se 
gouverner et de gouverner les autres. Quand je dis se 
gouverner, j'étends trop cette faculté. Cela veut dire qu'ils 
étaient seuls admissibles à gérer les affaires de la bour- 
geoisie. On va voir qu'en réalité celles-ci étaient entre les 
mains d'un très-petit nombre de familles. 

En effet, comment en serait-il autrement lorsque les 
ayants-droit d'une corporation n'interviennent pas clans la 
nomination de ceux qui doivent les diriger, et que ceux-ci, 
se recrutant eux-mêmes, ne sont aucunement limités dans 
leurs choix? 

La bourgeoisie de Neuchâtel avait trois Conseils : le 
Grand Conseil ou Conseil des Quarante, siégeant toujours 



83 



avec le Petit Conseil, nommé aussi Conseil des vingt- 
quatre ou cour de justice. Le Grand Conseil choisissait 
lui-même ses membres. Il eu était de même de la cour 
de justice. Mais celle-ci devait les prendre parmi le Grand 
Conseil. Les deux Conseils réunis nommaient une espèce 
de pouvoir exécutif qui, sous le nom de quatre ministraux, 
administrait toute la corporation. Je ne sais d'où est 
venue cette appellation de quatre ministraux, car ce col- 
lège se composait de neuf personnes, qui n'étaient point 
nommées à titre de membres du collège, mais à titre 
d'autres fonctions qui les appelaient à y siéger; c'étaient 
les quatre maîtres bourgeois, les deux maîtres des clefs, 
le banneret, le secrétaire de ville et le procureur de ville". 
Les privilèges particuliers de la bourgeoisie de Neu- 
chàtel lui avaient réservé le droit de statuer sur tous les 
crimes commis par des bourgeois, même en dehors du 
ressort bourgeoisial. Les qualre ministraux seuls sta- 
tuaient sur les décrets de prise de corps. Ils avaient, en 
vertu d'un autre privilège, un droit de police sur toute la 
ville et sa banlieue, et pouvaient infliger jusqu'à trois jours 
de prison sans appel. Indépendamment de ces droits lé- 
gaux, ils s'en étaient attribués de monstrueux. Ainsi, ils 
intervenaient dans les ménages (des pauvres diables bien 
entendu), écoutaient les plaintes des femmes et punissaient 
les maris. Légalement, les Neuchâtelois ne pouvaient être 
détenus plus de trois jours sans qu'un décret de prise de 
corps régulièrement prononcé par une cour de justice l'eût 
autorisé. Les quatre ministraux n'y regardaient pas de si 
près; des habitants de la ville étaient enfermés quelquefois 
dix jours sans forme de procès pour des peccadilles d'in- 
térieur de ménage. Les ministraux se justifiaient aisément: 
ils ne mettaient pas en prison, mais simplement à \aja- 
viole. Ils appelaient cela une correction paternelle. Je n'in- 
vente rien : cette appréciation est sortie de la bouche même 
du chancelier Favarger, alors que Jeanrenaud-Besson 









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— 84 — 

l'interpellait au Corps législatif sur ces dé tentions qui vio- 
laient uue garantie constitutionnelle. 

( Juelte garantie pouvait donner au pays la première des 
bourgeoisies ainsi organisée? Il est évident que lorsqu'on 
exerce soi-même des privilèges aussi grands et des abus 
aussi monstrueux que celui que j'ai cité, on travaille au 
maintien de ses droits et de ses abus, et l'on est mal placé 
pour être le gardien des libertés publiques. Ajoutons que 
la bourgeoisie de Neuehâtel, enrichie par le testament de 
David Purry, commençait alors à faire grouiller ses créa- 
tures dans la multitude des petits emplois que sa nouvelle 
fortune lui permettait de salarier et a tenir ainsi un nombre 
considérable de bourgeois sous la dépendance des meneurs 
de l'Hôtel-de-Ville. 

L'assemblée générale des bourgeois avait, comme on 
l'a vu, complètement changé de caractère. Elle était une 
occasion pour les bourgeois de la campagne de visiter la 
ville aux frais de la bourgeoisie. Cette assemblée générale 
-, i tenait tous les trois ans. Le banneret était nomme par 
les bourgeois, sur une double présentation faite par les 
•ils. p, air six années. A-l'assemblée eu le banneret 
était nommé, les bourgeois recevaient une rétribution 
équivalente à leurs frais de déplacements. Comme ils ne 
recevaient rien pour l'assemblée intermédiaire, celle-ci se 
réduisait aux habitauts de la ville. A l'une comme à l'autre 
on faisait un rapport très-circonstancié sur des futilités 
pour amuser les bons bourgeois et Ton se taisait sur toutes 
les questions importantes et spécialement sur les comptes 
de la succession Purry. On désignait des auditeurs de 
comptes auxquels on faisait vérifier quelques additions 
qui se trouvaient toujours justes, et les bourgeois de la 
campagne s'en retournaient chez eux heureux et fiers 
d'appartenir à une corporation privilégiée et d'être distin- 
gués du commun des mortels. 

° Si un homme de talent et de courage, comprenant quel 
rôle devait jouer dans l'Etat une corporation aussi impor- 



- 85 



tante, eût voulu prendre la parole pour demander que la 
bourgeoisie se mît à la tête d'une manifestation des corps 
et communautés pour obtenir du prince des garanties plus 
étendues que celles contenues dans la charte, sa voix 
aurait été couverte de huées, et il en aurait été pour ses 
frais: aussi rien de pareil n'arriva. 

La bourgeoisie de Valangin était beaucoup plus démo- 
cratique. Elle se réunissait également tous lus trois ans, 
et quoique ses représentants ne fussent pas payés, ils se 
rendaient par milliers à ses assemblées, qui se tenaient 
dans un pré et offraient une grande analogie, avec les 
Landsgerneinden des cantons primitifs. Lorsque les bour- 
geois avaient entendu le rapport de gestion, ils se grou- 
paient par localités sous dos banderoles destinées à for- 
mer le centre de chaque groupe et nommaient les mem- 
bres du Conseil de la bourgeoisie. Comme ils n'avaient 
pas, eux, des millions à gérer, et qu'ils étaient issus d'une 
élection démocratique, bien que les présentations en 
eussent sensiblement faussé l'application, ils s'occupaient 
des intérêts politiques de la bourgeoisie et même du 
pays tout entier. Les habitants de la montagne, indus- 
triels et indépendants, avaient donné le ton dans cette 
corporation, qui fui longtemps la sauvegarde des droits 
de tous. 

Mais aucune institution humaine n'est susceptible de 
se conserver indéfiniment; la bourgeoisie de Valangin 
était destinée à se corrompre par les causes mêmes qui 
avaient produit son énergie. Les bourgeois de Valangin, 
aussi bien que ceux de Neuchâtel, étaient fort jaloux de 
leurs droits particuliers. Eu ménageant ceux qui flattaient 
le plus l'amour-propre des bourgeois et de leurs conseils, 
on endormit leur surveillance. On s'attira les bonnes grâ- 
ces des conseils en les consultant sur quelques questions 
politiques comme l'incorporation à la Confédération. 
Pour mieux s'insinuer dans l'esprit de la corporation, les 
familles nobles y entrèrent toutes; car, par une disposi- 



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86 



tion singulière pour une corporation jalouse de ses privi- 
lèges, la bourgeoisie de Valangin ne se recrutait pas elle- 
même. Le prince avait seul le droit de conférer les droits 
atlachés à la qualité de bourgeois de Valangin. De cette 
manière, on éluda au profit de la noblesse la garantie que 
la bourgeoisie de Valangin avait obtenue en faveur des 
peuples du comté, savoir que les chefs de juridiction de- 
vaient toujours être bourgeois de Valangin. 

Le patriotisme de la bourgeoisie de Valangin ayant 
pour base des privilèges et des droits particuliers et nul- 
lement le bien de tous, il était facile, en respectant ces 
droits, en flattant l'orgueil toujours si susceptible de celui 
qui croit être plus que d'autres, de détourner l'institution 
de son but patriotique et de la faire tourner au profit de 
l'autorité, d'ailleurs toute-puissante, qui gouvernait le 
pays depuis le château de Neuchâtel. La jalousie récipro- 
que des diverses corporations privilégiées servit admira- 
blement le gouvernement, qui en profita pour se défaire 
de plus en plus des entraves dont il conservait le sou- 
venir. 

Qu'importait au Conseil d'Etat qui gouvernait, que les 
bourgeois de Valangin payassent leur cens foncier à un 
taux inférieur au reste du pays? Quelle gêne causait l'o- 
bligation de choisir les officiers de juridiction du comté 
de Valangin parmi les bourgeois de Valangin ? On pre- 
nait un Chambrier ou un Montmollin quelconque, on le 
faisait bourgeois de Valangin aujourd'hui et maire de- 
main. On aurait bien voulu avoir une seule cour d'appel, 
mais la bourgeoisie de Valangin tenait à en avoir une 
particulière chez elle ; on la satisfit en laissant dormir un 
article de la charte, et on évita ainsi de froisser sa vanité. 
On conserva à Valangin sa chambre matrimoniale, son 
consistoire seigneurial, et les conseillers de la bourgeoisie 
se crurent de grands patriotes parce qu'ils avaient sauve- 
gardé les signes de leur ancienne indépendance et de leur 
ancienne valeur ; mais le fameux droit de remontrance, 



87 



suspendu pendant la domination Berthier, ne se relevait 
pas, ou, sïl essayait de donner signe de vie, ce n'était que 
pour aboutir à un échec. 

La bourgeoisie de Valangin, si vaillante et si généreuse 
dans le dix-huitième siècle, complètement abattue par le 
despotisme du régime Berthier, n'eut pas la force de se 
relever en 181i. Sa vanité de privilégiée la fit renaître en 
1831, pour empêcher que le principe d'égalité et de liberté 
ne fût substitué au principe des privilèges et des droits 
particuliers. 

Les bourgeoisies de Neuchâtel et de Valangin n'étant 
plus à craindre, que pouvaient les bourgeoisies du Lan- 
deron et de Boudry? La première, qui ne groupait autour 
d'elle que les quatre communes catholiques, était satis- 
faite si on ne la tracassait pas dans l'exercice de son 
culte, ce à quoi personne ne songeait. La bourgeoisie de 
Boudry était encore moins considérable; ses ressortis- 
sants proprement dits se bornaient à une seule commune 
très-peu nombreuse. Dans les moments d'agitation poli- 
tique, alors que l'association des corps et communautés 
était dans toute sa force, elle était le centre qui ralliait les 
communes du vignoble et du Val-de-Travers. Mais elle 
n'avait d'autre rôle que de les réunir et n'exerçait aucune 
influence sur elles. 

Après les bourgeoisies, venaient les communes, qui 
pouvaient exercer une heureuse influence politique sur 
les affaires du pays. Mais lorsque les deux grandes 
bourgeoisies eurent renoncé au rôle actif qui leur avait 
si bien réussi dans le siècle précédent, l'association des 
corps et communautés tomba en ruines, ou plutôt ne se 
releva pas du coup mortel que lui avait porté le despo- 
tisme du régime Berthier. Il n'y avait presque pas une 
commune où quelque grave abus ne se fût introduit, où 
quelque gros bonnet privilégié n'eût en mains toute la 
direction des affaires. Le gouvernement ne l'ignorait pas 
et flattait ces meneurs; il avait soin qu'aucune entente 



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— 88 — 

ne put avoir lieu entre les différentes parties du pays. Sou- 
tenant et cultivant tous les privilèges particuliers, il faisait 
de chaque corporation privilégiée une ennemie de celles 
qui ne Tétaient pas, et de toutes celles qui étaient privées 
de privilèges des jalouses de celles qui en étaient pour- 
vues. Le lien qui avait uni les communes et bourgeoisies 
pendant un siècle était rompu et ne pouvait se reformer. Le 
« divise, lu régneras » de Machiavel devint une maxime 
gouvernementale d'une facile exécution et fut pratiqué 
avec succès. Il permit au gouvernement de la première 
partie du second régime prussien d'exercer un pouvoir 
absolu. 

Alors, personne ne songeait à défendre les intérêts 
du pays au moyen d'un journal. Il se publiait une feuille 
d'avis à Neuchâtel, sous la double censure de l'Hôtel- 
de-Ville et du Château. Il s'en publiait également une 
nu Locle; mais ni l'une ni l'autre n'eussent osé ha- 
sarder la moindre observation soit sur la forme de nos 
institutions, soit sur les actes d'une autorité quelcon- 
que. Si un abus était commis par un fonctionnaire pu- 
blic, les personnes lésées se contentaient de s'en entrete- 
nir entre voisins ou au cabaret, et cet acte restait ignoré 
de la masse de la population. On se ferait difficilement 
une idée du degré d'ignorance dans lequel se trouvaient 
les différentes parties du pays sur ce qui se passait autour 
d'elles. On comprend que personne n'étant à même de 
s'intéresser à ce qui ne le touchait pas de près, tous ces 
griefs particuliers n'atteignaient pas le gouvernement, qui 
n'en agissait que d'une manière plus despotique. 



CHAPITRE XIII 
La Compagnie des Pasteurs. 



On n'aurait pas une idée complète des institutions de 
l'époque, si je ne disais quelques mots de la Compagnie 
des Pasteurs. J'aurais même dû en parler plus tôt. car ce 
pouvoir ecclésiastique, tout-puissant dans sa sphère d'ac- 
tion, était le seul contre-poids du pouvoir civil et politi- 
que, tout entier aux mains du Conseil d'Etat. 

L'organisation du pouvoir ecclésiastique était excessi- 
vement forte. Tous les ministres consacrés de l'Eglise 
neuchàteloise formaient entre eux une corporation sous 
le nom de Vénérable Classe ou de Compagnie des Pas- 
teurs. Indépendamment des questions de dogmes sur les- 
quels il n'existait aucune tolérance, une sévère discipline 
exercée par ce corps lui-même liait tous ses membres. La 
Vénérable Classe se réunissait tous les mois; elle avait 
chaque année quatre grandes assemblées où se traitaient 
les affaires principales. Un fonds spécial était appliqué 
aux indemnités de déplacement. Cette assemblée gérait 
tous les biens et toutes les redevances ecclésiastiques; 
elle nommait les pasteurs aux différents postes, donnant 
ainsi les emplois et les rétribuant, et, comme toutes les 
assemblées délibérantes, elle avait quelques hommes in- 
fluents qui devenaient ainsi singulièrement puissants. 

Si la Compagnie se fût bornée à placer des pasteurs et 
à leur procurer des postes suivant son bon plaisir, — et 
cela se pratiquait ainsi. — c'aurait été tant pis pour ceux 
qui n'étaient pas en faveur; le pays s'en serait médiocre- 






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- 90 — 

ment ému. Mais sa puissance s'étendait sur toutes les 
parties du pays. Chaque pasteur rendait compte à la 
Classe de la manière dont il exerçait dans sa paroisse le 
pouvoir qui lui était conféré. Les pasteurs étaient de droit 
présidents des chambres de charité, lorsque cette institu- 
tion existait dans leur rayon. Ils présidaient également 
de plein droit la ou les commissions d'éducation parois- 
siales. Les maîtres d'école étaient complètement sous 
leur dépendance et remplissaient les fonctions de be- 
deaux. Réunis avec les anciens d'Eglise, les pasteurs for- 
maient dans chaque paroisse un consistoire admonitif ou 
petit consistoire. Celui-ci recevait du chef de la juridiction 
la note de tous les individus condamnés à l'amende ou à 
la prison pour batterie ou autre contravention peu grave. 
Ce consistoire les faisait paraître devant lui. et le pasteur, 
prenant la parole, leur adressait une sévère admonition, 
surtout si i'amende avait été prononcée pour contraven- 
tion à la police des dimanches et fêtes religieuses. Si c'é- 
tait pour batterie, les deux adversaires devaient paraître 
et se réconcilier; s'ils ne le faisaient pas, ils étaient exclus 
de la sainte Cène et perdaient pendant ce temps leurs 
droits civils. Il fallait se comporter convenablement de- 
vant cette espèce de tribunal religieux, car j'ai connu plu- 
sieurs cas où l'individu, se regimbant devant l'admonition 
du pasteur, était alors cité à la barre du consistoire sei- 
gneurial ou grand consistoire, et celui-ci n'y allait pas de 
main morte. 

Les membres composant le consistoire seigneurial, pré- 
sidé par le chef de juridiction, étaient tous les pasteurs de 
la circonscription : c'était le tribunal de mœurs, devant 
lequel comparaissaient les personnes que les consistoires 
admonitifs lui envoyaient pour n'avoir pas écouté avec 
respect l'admonition du pasteur, et, sans forme de procès, 
elles étaient condamnées séance tenante à une sévère ré- 
primande si le cas était peu grave, à trois jours de prison 
si le manque de respect avait atteint certaines limites. Le 



91 



geôlier des prisons de l'Etat assistait à la séance et exé- 
cutait immédiatement la sentence, sans qu'il pût y avoir 
ni appel ni grâce. En qualité de tribunal de mœurs, lo 
consistoire seigneurial punissait les personnes des deux 
sexes convaincues de fornication ; celles-ci étaient régu- 
lièrement condamnées au maximum de la peine qu'il 
pouvait infliger, c'est-à-dire à trois jours de prison. Comme 
on ne faisait jamais d'enquête préalable, ces cas attei- 
gnaient aussi les pères et les mères d'enfants illégitimes. 
Pour cette catégorie, on accordait terme à l'exécution 
pour demander grâce, et cette grâce n'a pas. que je sache, 
été refusée une seule fois lorsqu'il n'y avait pas récidive. 
11 parait que le cas était tellement fréquent, que le Conseil 
d'Etat n'avait pas voulu garder ces affaires pour lui, car 
le président du Conseil d'Etat était seul compétent pour 
libérer de la prison. 

On voit par ce que je viens de dire combien le pouvoir 
clérical était puissant dans la principauté. Ne relevant de 
personne, la Compagnie des Pasteurs agissait sur ses 
membres par la discipline ecclésiastique et par m\ ser- 
ment qui les liait puissamment. Elle ne dépendait aucu- 
nement de l'Etat pour ses ressources, qu'elle gérait elle- 
même et qui lui permettaient de tenir en bride tout 
novateur qui aurait voulu changer le système. Elle avait 
une immense influence sur tout ce qui se faisait. Les 
pasteurs étaient présidents des chambres de charité, c'est 
à eux qu'était confiée la distribution dos aumônes. Les 
écoles n'étaient pas sous leur direction, mais sous leur 
dépendance, et la Compagnie tançait les faibles, soutenait 
les timides et tenait tous les fils du réseau qu'elle avait 
étendu sur le pays. C'était le seul pouvoir avec lequel 
le Conseil d'Etat eût sérieusement à compter. Ayant les 
mêmes tendances à tout dominer, ils devaient être jaloux 
l'un de l'autre: mais ils finirent par s'entendre, et le 
partage du pouvoir se fit de telle sorte, que le pays pût 



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92 



sentir la verge que ses deux maîtres lui appliquaient al- 
ternativement. 

A L'époque du changement de règne, en 1707, au mo- 
ment où se formait la grande association des corps et 
communautés, la Compagnie des Pasteurs, qui tenait à 
avoir son rang comme corps politique, entra dans l'as- 
sociation. La crainte de subir un prince catholique et 
spécialement le prince de Gonti, l'un des plus redoutables, 
a dû être son principal mobile. Les droits et libertés 
du peuple l'intéressaient peu, car lorsque les bourgeoisies 
n'eurent plus de luttes que pour soutenir ces droits et 
libertés, la Compagnie se retira de l'association, mais ne 
renonça pas pour cela à son rôle politique. Tout en ne 
voulant pas s'associer aux remontrances des bourgeoisies, 
elle entendait conserver pour elle-même ce droit, dont 
elle usa souvent en faveur de sa corporation. Ella était 
même écoutée avec faveur à Berlin ; du moins ses membres 
s'en vantaient. 



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CHAPITRE XIV. 
Appréciation du système. 



Telle était donc la situation du pays en 1814, lorsque 
le roi de Prusse eut recouvré sa principauté : 

Un prince, éloigné de trois cents lieues, mais représenté 
par le gouverneur et par la noblesse qui formait le 
Conseil d'Etat, confondant dans son droit de souveraineté 
tous les pouvoirs : civil, politique, administratif, judi- 
ciaire, le tout délégué au Conseil d'Etat sans autre 
contrôle que celui qui pouvait être exercé depuis Berlin. 

Un conseil de la nation, dans lequel les représentants 
du souverain formaient une majorité des deux tiers et où 
l'élection des députés du peuple était entourée de telles 
précautions, que ceux-ci ne représentaient aucunement 
la majorité du pays ; cette assemblée ne pouvant d'ailleurs 
statuer que sur un très-petit nombre de questions qui 
étaient en outre soumises au veto du prince. 

Des cbefs de juridiction, véritables proconsuls répan- 
dus dans tout le canton, ayant par délégation tous les 
pouvoirs que possédait lui-même le Conseil d'Etat, se 
mêlant de tout et étant tout-puissants par l'absence de loi 
administrative. 

Des cours de justice, autrefois indépendantes, mainte- 
nant soumises, et où les officiers de juridiction, leurs 
présidents, faisaient rendre les jugements comme ils le 
voulaient. 

Une cour d'appel, où les représentants du pouvoir po- 
litique étaient au nombre de neuf contre quatre. 






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94 - 



Des bourgeoisies et des communes, autrefois vigilantes 
pour défendre les libertés publiques et très-fortes en 
vertu de leur association , maintenant dégénérées , se 
laissant flatter chacune dans ses privilèges particuliers et 
endormir sur les intérêts généraux du pays. 

Enfin, un pouvoir clérical puissant, autrefois l'allié des 
bourgeoisies et des communes pour défendre les intérêts 
publics, maintenant l'allié du Conseil d'Etat pour empê- 
cher l'émancipation du peuple et l'affranchissement des 
idées. 

Je me suis fort étendu sur cette organisation de la 
principauté au moment où elle a changé de maître, parce 
que nous, les patriotes, qui avons voulu la bouleverser 
en 1831 et avons été battus, qui l'avons renversée en effet 
en 1848, nous avons pu, pendant dix-sept ans, reconnaître 
lo fort et le faible du pouvoir que nous combattions. 
Ennemis du principe qui formait la base de l'organisation 
politique du pays, nous étions plus frappés des monstruo- 
sités qui en étaient la conséquence ; d'autant plus que les 
actes arbitraires du gouvernement nous atteignaient et 
protégeaient quelquefois scandaleusement nos adversaires. 

Le rétablissement de la souveraineté du roi de Prusse 
avec notre incorporation comme canton suisse, était une 
situation tellement anormale, que dans leur embarras 
les amis du système invoquaient les principes les plus 
contradictoires pour soutenir un édifice dont l'équilibre 
ne pouvait être maintenu qu'au moyen d'étais de tous 
genres. Si l'on cherche à se rendre compte des discussions 
du Corps législatif pendant les premières années de son 
existence, ainsi que du Constitutionnel neuchâtelois de la 
même époque , on voit qu'une partie des royalistes de 
l'époque soutenaient que le souverain tribunal des trois 
Etats en 1707 avait prononcé la rigueur du droit ; que 
l'extinction de la dynastie des princes français obligeait 
les juges à adjuger la souveraineté aux représentants 
actuels de la maison Châlons-Orange à laquelle les princes 



95 



de Neuchàtel devaient hommage, maison qui, d'après les 
Fragment* de Guinand, n'avait jamais reçu cet hommage 
que de la baronnie du Val-de-Travers et ne le recevait 
plus depuis trois siècles. Mais les trois Etats achetés par 
M. Metternich, ambassadeur et intrigant du roi de Prusse, 
déclarèrent que ces droits étaient imprescriptibles de leur 
nature. Ce raisonnement était celui des légitimistes purs. 
D'autres soutenaient que le souverain tribunal des trois 
Etats étant le résumé des anciennes audiences générales, 
représentait le Conseil de la nation et que la souveraineté 
étani bien réellement vacante, comme tri il avait le droit 
de conférer la souveraineté au prince qui donnait le plus 
de garantie pour la conservation des droits et des libertés 
du pays. Ce raisonnement, plus spécieux que le précé- 
dent, était soutenu par ceux qui mettaient le bien du pays 
au-dessus des principes abstraits. Mais toute cette argu- 
mentation tombait devant la cession volontaire faite par 
le roi de Prusse à Napoléon en violation du serment 
d'inaliénabilité qu'il avait prêté. En disant cession, je 
m'exprime mal; c'était une vente, car le roi de Prusse 
avait reçu une contre-valeur assez importante, le royaume 
du Hanovre. Pour détruire l'effet de ce fatal marché qui 
nous avait ainsi troqués, comme d'ailleurs bien d'autres 
contrées l'ont été à la même époque, on employait aussi 
divers raisonnements. Pour les uns, le roi de Prusse 
avait repris la souveraineté par suite du vœu du pays; 
c'était vrai en fait, car ce retour fut accueilli avec enthou- 
siasme; mais c'était faux en droit, car le Conseil d'Etat 
qui faisait offrir la souveraineté était encore lié parle 
serment à Berthier et n'avait point de mission de le 
trahir ni de parler au nom du pays. Pour d'autres il y 
avait eu rétrocession de la part de Berthier et contre- 
valeur payée au moyen d'une pension personnelle ré- 
versible à sa veuve. C'était encore vrai et constituait un 
véritable droit aux yeux de ceux pour lesquels les peuples 
sont pure marchandise. Pour d'autres, enfin, nous ren- 



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trions sous la domination du roi de Prusse par droit 
de conquête. Consacrée dans le préambule, de la charte 
du 18 juin 1814, cette manière de voir est la seule com- 
plètement exacte : aussi nos adversaires auraient-ils bien 
voulu effacer cette malheureuse phrase dictée par la va- 
nité dans un acte qui devait être perpétuel pour rappeler 
aux Neuchâtelois que la gloire des armes prussiennes les 
a replacés sous la domination des princes de cette maison. 
L'organisation politique, administrative et judiciaire du 
pouvoir civil, el colle du pouvoir ecclésiastique, étaient 
tellement liées, que ce système politique n'existait qu'à 
la condition d'une immobilité absolue. J'ai lu quelque 
part un conte qui me rappelle très-exactement la position 
du pays et son ancienne organisation : Un vieil avare, 
riche et retiré du commerce, menait une existence mes- 
quine et sordide. Une nièce lui fit cadeau d'une paire de 
jolies pantoufles qu'il reçut avec d'autant plus de plaisir 
qu'elles ne coûtaient rien ; mais il remarqua bientôt que 
son pantalon était en si mauvais état, qu'il se décida à en 
l'aire l'aire' un plus eu harmonie avec les pantoufles. Alors 
les autres habillements ne cadraient plus avec le panta- 
lon et les pantoufles, et pièce après pièce, il dut se faire 
habiller à neuf. Sa femme ne pouvait plus aller avec ses 
vieux vêtements à coté de lui tout de neuf habillé, elle 
eut aussi son tour. On s'aperçut ensuite que le mobilier et 
l'appartement ne convenaient plus à des gens bien mis. 
L'appartement et le mobilier restaurés, on se dit que 
c'était pour les faire voir ; on reçut donc du monde et on 
le reçut bien. D'avare que l'on était on devint prodigue, 
on se ruina pour avoir voulu mettre une belle paire de 
pantoufles Les architectes qui soutenaient à force de 
génie l'édifice politique et administratif de la principauté 
de Neuchàtel, ont été plus clairvoyants : ils n'ont pas 
accepté les pantoufles, et toutes les vieilles loques avec 
lesquelles la principauté de Neuchàtel cachait ses nudités 



— 97 — 

ont été conservées jusqu'au moment où elles sont tombées 
en lambeaux. 

On sentait si bien cela dans les régions gouvernemen- 
tales de la principauté, que pendant trente-quatre ans on 
n'a pas tenté la moindre innovation sérieuse. Chaque fois 
qu'il se produisait quelque tentative d'amélioration, soit 
dans notre organisation judiciaire, soit dans les principes 
de notre droit civil, tentative qui ne pouvait venir du 
côté du peuple, on criait au novateur : Gare, gare, vous 
allez faire crouler l'édifice ! Voilà le motif pour lequel ou 
n'a pas osé instituer une seule cour d'appel, et pour 
lequel nous avons conservé jusqu'en 1848 les us et cou- 
tumes non écrits, l'hérédité nécessaire, le mariage forcé, 
le retrait lignager, le code pénal de Charles-Quint et bien 
d'autres dispositions qui supposaient un autre âge et des 
mœurs bien différentes de celles où nous vivions. 

Pendant les dernières années, il s'était formé un groupe 
de jeunes gens nobles ou partisans de la noblesse, parmi 
lesquels le docteur en droit Lardy et Frédéric Perrot, qui 
croyaient que cette immobilité était fatale et qui voulaient 
amener des modifications dans notre droit civil et dans 
notre organisation judiciaire. Les pantoufles auraient- 
elles amené la réforme totale ? personne ne le sait, car la 
révolution est venue couper court à ces velléités encore 
bien timides. Ceux qui croyaient l'immobilité fatale avaient 
raison; ceux qui pensaient que des modifications entraî- 
neraient la chute de l'édifice avaient également raison. 
Lorsque la position n'est pas naturelle, on peut, à force 
d'art et de persévérance, la maintenir pendant un temps 
limité; mais vouloir lui donner une vraie stabilité est 
chose impossible. 






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CHAPITRE XV. 
L'évadé de l'Ile d'Elbe. 



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Nous étions à peine incorporé dans la Confédération, 
que déjà nous avions à en supporter une des plus lourdes 
charges. Le prisonnier de l'île d'Elbe s'était évadé, et, 
après la marche triomphale que l'on connaît, avait 
reconquis le pouvoir. A ce moment toutes les anciennes 
oligarchies des différents cantons de la Suisse étaient 
rentrées dans les positions perdues en 1798. Le congrès 
de Vienne les avait reconnues. Elles existaient de par lui 
et se trouvaient sous sa dépendance. La coalition contre 
la France se reforma presque instantanément, et si les 
sympathies des gouvernements suisses ne les eussent pas 
poussés dans l'alliance, ils auraient été contraints d'y 
entrer par la force même des choses. A ce moment-là il 
fallait être dans l'un des deux camps. La trahison de 
Waldshut, qui avait ouvert les portes de la Suisse à la 
coalition en décembre 1813, avait fermé l'une des issues, 
il fallait passer par l'autre. 

On a beaucoup critiqué cette entrée de la Confédération 
dans la coalition de 1815 ; parce que les tracasseries des 
gouvernements qui avaient succédé au régime que le 
système impérial avait établi en Suisse avaient fait 
oublier la main de fer qui pesait sur la Suisse ; mais si 
l'on se reporte à 1815, et que l'on se souvienne de l'im- 
pression qu'avait laissée dans les esprits le despotisme de 
l'empereur des Français, on comprendra que la Suisse 
préférât rester sous la domination des oligarchies que 



— 99 — 

rentrer sous le régime du sabre. L'opinion publique a 
changé parce que les gouvernements établis en 1814 
pesaient sur le pays et qu'on avait oublié les actes arbi- 
traires de Napoléon pour ne se souvenir que de sa gran- 
deur. 

A cette époque, nous étions entre deux maux; il 
fallait choisir : ou permettre ou supporter le passage des 
armées de la coalition, car la Confédération n'était pas 
en mesure de s'y opposer; ou bien entrer dans la coali- 
tion. C'est à ce dernier parti que s'arrêta la Confédération, 
et elle fit bien, mais elle s'y prit trop tard, et ce fut une 
véritable faute; cette participation n'eut point lieu trop 
tard en fait, car la Suisse était depuis longtemps sous les 
armes et au service de la coalition; mais trop tard en 
droit, car ce n'est que lorsque Napoléon eut été vaincu 
que la déclaration officielle fut proclamée. 
_ Lorsqu'on examine les mouvements de troupes de cette 
époque, on voit qu'un corps d'armée, sous les ordres de 
l'archiduc Jean, est entré en France parle Brisgau; qu'un 
autre corps d'armée, également autrichien, sous les ordres 
du général Frimont y a pénétré par le Mont-Cenis et la 
Savoie. Ces deux corps d'armée présentaient entre eux 
une solution de continuité qu'il fallait combler. On engagea 
ou on somma la Confédération d'y suppléer avec "les 
40,000 hommes qu'elle avait sur pied. La Diète prit le 
prétexte d'une bombe lancée de la place d'Huningue sur 
la ville de Bâle pour déclarer la guerre à la France, 
obéissant par ce fait aux ordres de la coalition. 

Neuchâtel, reçu déjà comme canton suisse, eut à fournir 
son contingent, de deux bataillons. Les embarras du 
gouvernement durent être grands, car rien n'était préparé 
pour une mise sur pied. On tira au sort les hommes qui 
devaient partir; on les arma et les instruisit a la hâte. Je 
présume qu'aujourd'hui on ne les trouverait pas fort 
beaux; mais à cette époque on n'était pas difficile. Ce que 
cette troupe avait de particulier et de ridicule, c'était sa 






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coiffure, qui se composait d'un chapeau de feutre, de 
l'avant à l'arrière duquel et passant sur l'impériale on 
avait mis une touffe de laine noire grosse comme le bras, 
ressemblant à une longue queue de mouton. Par le beau 
temps, ce n'était que laid; par le mauvais temps, c'était 
insupportable, parce que cette touffe Remplissant d'eau, 
devenait excessivement lourde et incommode. 

Un fait se rapportant à l'histoire suisse de cette époque 
et qui n'a été rapporté par aucun historien, mérite cepen- 
dant d'être rappelé, d'autant plus qu'à l'égard de ce fait 
j'ai des renseignements particuliers qui peuvent donner 
la mesure de ce qu'étaient les aristocraties cantonales que 
les armées de la coalition contre la France avaient réta- 
blies en 1814. 

Après avoir fait accepter l'acte de médiation en 1803, 
le premier consul avait conclu une capitulation avec la 
Confédération, par laquelle celle-ci devait lui fournir 
quatre régiments d'infanterie , soit 18,000 hommes. Ces 
quatre régiments, qui n'eurent jamais l'avantage d'un 
séjour en France, étaient constamment décimés, tantôt 
par la guerre elle-même, tantôt par le soleil de plomb 
des contrées méridionales, par les froids de la Russie, par 
le poison des moines espagnols ou le stylet des Calabrais. 
Mais les cantons, qui craignaient le médiateur, faisaient 
des efforts inouïs pour tenir ces troupes au complet et y 
réussissaient à peu près, en sorte qu'au moment de l'ab- 
dication de 1814, elles formaient encore un effectif res- 
pectable que beaucoup de régiments français ne présen- 
taient pas. Elles passèrent alors au service de la maison 
de Bourbon restaurée, et se trouvaient toutes casernées a 
Paris lorsque Napoléon ht son entrée aux Tuileries, le 
•20 mars 1815. Quoique l'empereur, contraint par la force, 
eût abdiqué, les régiments suisses, qui lui avaient cepen- 
dant prêté serment, n'avaient fait aucune difficulté de 
passer à Louis XVIII, estimant qu'ils étaient au service de 
la France. Lorsque ce roi prit la fuite, l'opinion des chefs 



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101 



des quatre régiments fut modifiée du tout au tout. Ils 
jugèrent qu'ayant prêté serment à Louis XVIII, ils ne 
pouvaient servir l'usurpateur sans forfaire à l'honneur. 
L'exemple de 1814 prouve l'exagération de ces scrupules : 
le point d'honneur invoqué n'était qu'un prétexte; évi- 
demment les chefs agissaient beaucoup plus par politique 
que par tout autre sentiment. Porter à un tel point la 
fidélité envers un souverain qui s'enfuit, abandonnant 
les malheureux soldats suisses sans ressources dans une 
capitale où leurs devanciers avaient été massacrés en 
1792, c'était exposer plusieurs milliers d'individus à se 
trouver sans pain et à un rapatriement subit qui pouvait 
n'être pas sans danger. Les chefs firent néanmoins parta- 
ger leur point de vue aux sous-officiers et aux soldats. 
Un major nommé Stoffel, s'étant prononcé contre cette 
manière de voir, chercha à former un bataillon pour le 
service de l'empereur, et ne réussit à recruter que quel- 
ques hommes qui furent plus tard appelés par dérision 
la bande à Stoffel. 

Quelle que soit d'ailleurs l'opinion que l'on puisse avoir 
sur les sentiments qui avaient inspiré la décision des 
chefs, la conduite de ceux-ci, une fois la chose admise, 
était toute tracée : il était de leur devoir strict de rester 
auprès de leurs soldats, de veiller à leurs besoins et de 
les soutenir jusqu'à leur complet licenciement. Ce n'est 
pourtant pas ce qu'ils firent. Tous les officiers abandon- 
nèrent leur poste et rentrèrent en Suisse, laissant les 
quatre régiments sans autres chefs que des sergents- 
majors, en butte aux avanies de leurs anciens frères 
d'armes auxquels l'empereur inspirait des sentiments qui 
tenaient du fanatisme, et peut-être même aux séductions 
de Napoléon, qui, cherchant à reformer son armée, ne 
manquerait pas de chercher à les attirer par tous les 
moyens. 

Les motifs qui portèrent les officiers à abandonner 
leurs soldats peuvent être appréciés très-sévèrement; une 



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telle conduite n'a heureusement pas eu les fâcheuses con- 
séquences que l'on pouvait craindre, et plus tard elle a 
attiré sur la Suisse la bienveillance de la maison de 
Bourbon. Il faut cependant reconnaître que les dangers 
encourus par cette troupe sans chefs ont été grands. 

Pendant bien des jours les Suisses restèrent dans cette 
situation, recevant à chaque instant des sollicitations pour 
rester au service de la France, et les repoussant comme 
déshonorantes pour eux. Enfin, quatre sergents-majors, 
véritables chefs de ce corps, sentant la fausseté de leur 
position, eurent le courage de se présenter aux Tuileries, 
et déclarèrent à l'empereur lui-même qu'ils ne pouvaient 
servir sous ses ordres; ils demandèrent leur renvoi en 
Suisse, ce qui leur fut accordé. Peu de jours après, ils 
rentraient dans leurs foyers. 

J'ai vu passer au Val-de-Travers des détachements 
considérables de cette troupe sans officiers. Ces braves 
gens avaient conservé leur organisation, leur discipline et 
leur tenue parfaites. Pleins de colère, ils coupaient avec 
leurs sabres les cocardes tricolores qu'on les avait obligés 
de porter pour traverser la France. La Confédération, qui 
en ce moment organisait des contingents en vue d'une 
coalition prochaine contre Napoléon, prit ces régiments à 
son service et les fit marcher contre la France avec 
l'équipement même que la France leur avait fourni. 

La Suisse aristocratique s'est fait un grand honneur de 
la conduite de ces régiments en 1815. Leur fidélité à la 
maison de Bourbon, ainsi que le dévouement courageux 
de leurs devanciers en 1792, devait engager le gouver- 
nement de la Restauration à reprendre à son service des 
soldats si fidèles alors que les Français eux-mêmes 
l'étaient si peu. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver, et 
les débris des quatre régiments rentrèrent au service de 
la France en 1816. 

Dans cet acte des régiments suisses, dont on s'est tant 
glorifié, la plus grande part d'honneur — puisque honneur 



— 103 — 

il y avait — n'appartenait ni aux colonels qui avaient 
abandonné leurs soldats, ni aux officiers qui suivirent cet 
exemple. Elle revenait tout entière aux quatre sergents- 
majors qui avaient su maintenir les troupes dans l'or- 
dre et la discipline jusqu'à leur arrivée en Suisse, et 
qui avaient eu le courage de porter aux Tuileries leur 
refus de rester au service de l'empereur. La conduite de 
ces quatre sous-officiers méritait certes des distinctions 
et des récompenses; mais ils n'appartenaient pas à l'aris- 
tocratie, on n'a pas même conservé leurs noms, tandis 
qu'on décorait de la croix de Saint-Louis et de la Légion- 
d'honneur la plupart des officiers, quoiqu'ils n'eussent 
jamais vu le feu, et jusqu'à l'aumônier pour lequel j'ai 
entendu battre aux champs. En parcourant, il y a vingt- 
cinq à trente ans , la collection de la Gazette de Lau- 
sanne de 1815, j'ai trouvé les noms de ces braves. 
C'étaient Ducostère, Bonjour, Borella, et un quatrième 
dont je ne me rappelle plus le nom. Les trois que j'ai cités 
ont passé après 1815 dans le 7 mo régiment de la garde 
royale, où j'ai servi quelques années. J'ai connu Ducos- 
tère et Bonjour, le premier déjà sergent-major en 1813. 
Après avoir eu la plus grande part dans un acte dont la 
Suisse a retiré honneur et profit, il a été licencié en 1830 
avec le grade de sous-lieutenant. Bonjour, sergent-major 
en 1815, était adjudant en 1830. Borella était aussi par- 
venu au grade d'adjudant. Il a quitté le régiment quel- 
ques années avant l'époque où j'y suis entré. 

Tandis que des fils de familles nobles arrivaient au 
régiment avec des brevets de sous-lieutenant dans leur 
poche, avant même qu'ils eussent un poil sous le nez et 
sans qu'ils eussent la moindre notion de ce qu'était une 
troupe, et passaient assez rapidement de grade en grade? 
on laissait croupir quinze ans durant dans le grade d'ad- 
judant des hommes dont la conduite a honoré la Suisse ! 

Cette ingratitude ne doit point être attribuée au gou- 
vernement français, qui donnait les brevets; mais aux 



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— 104 - 

gouvernements cantonaux, qui avaient droit de présenta- 
tion et n'en usaient que pour faire du favoritisme au 
profit de quelques fils de famille dont on ne pouvait rien 
faire d'autre, et aux colonels qui commandaient les régi- 
ments ; si ceux-ci eussent signalé la conduite de ces sous- 
officiers, ils auraient peut-être fait consentir à quelqu'un 
des gouvernements cantonaux de proposer leur avance- 
ment. 



CHAPITRE XVI. 
La dette et l'organisation militaire. 



Un autre embarras suivit ce premier : c'est la dette du 
pays, causée par le passage des armées de la coalition en 
1813 et 1814. par l'entretien des blessés prussiens que 
dans sa bonté le roi de Prusse avait mis à notre charge, 
et enfin par la mise sur pied de deux bataillons en I8I5' 
Il y avait beaucoup à dire sur cette dette, qui était, je 
crois, d'un million de livres de Neuchâtel. Lorsque l'on 
parlait aux royalistes ou au gouvernement, tout apparte- 
nait au roi : les domaines de l'Etat étaient les domaines 
du roi; les dîmes et cens fonciers revenaient au roi; 
toute la partie lucrative de l'administration de l'Etat, les 
lods, les postes, les sels, tout était au roi. Mais il y avait 
une dette, et cette dette n'était plus la dette du roi, c'était 
la dette du pays. Le roi, dont on avait pourtant dans un 
accord ignoré du pays, séparé les intérêts de ceux de l'Etat 
ne pouvait pas payer les frais faits pour la conservation 
de sa souveraineté ou de sa propriété. Ses revenus, fixés 
à 70.000 livres de Neuchâtel, devaient lui parvenir sans 
1 ombre d'une retenue, pas même celle de l'entretien des 
blessés de l'armée prussienne. Et le pays dut s'imposer 
extraordinairement pour rétablir l'équilibre de ses finan- 
ces. Je ne blâmerai point cette mesure, qui fut appliquée 
d'une manière juste; mais ce qui me paraît avoir été une 
faute énorme, c'est que les représentants du peuple aux 
audiences générales n'aient pas profité de l'occasion pour 
mettre le nez dans les comptes de l'Etat et revendiquer 



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- 10(3 — 

le droit non-seulement de les vérifier, mais d'ordonner 
les crédits. Sans doute, les représentants du peuple ne for- 
maient pas la majorité absolue, mais ils composaient une 
minorité qui légalement et moralement pouvait tout em- 
pêcher : légalement, parce qu'il fallait les deux tiers des 
voix pour obtenir une décision; moralement, parce qu'on 
n'aurait jamais osé passer outre si l'ensemble des députés 
du peuple eût refusé. Dès que le roi avait une liste civile 
déterminée d'avance, c'était aux représentants du peuple 
à exercer un contrôle. Leur fut-il présenté un état de 
situation ? c'est ce que j'ignore ; mais ce que je sais, c'est 
que rien ne fut communiqué au pays. Le vent n'était 
pas à la révolution, il était au contraire tout à la contre- 
révolution. Les droits des peuples n'étaient rien; ceux des 
princes étaient tout. Le pays sut qu'il y avait une dette, 
qu'il fallait la payer, il paya, et on n'en parla plus. 

Cette opération se fit en deux fois : en 1816, on préleva 
7 '/, pour mille sur la fortune et en 1820 27, pour mille, 
en tout un pour cent du capital. La république n'a fait 
payer en moyenne qu'un tiers de ce taux pour une dette 
qu'elle n'avait pas contractée elle-même, et combien n'a- 
t-on pas fait de reproches au sujet de cette mesure! 

Le principe de répartition adopté à cette époque était 
d'ailleurs juste et ne soulevait dans le pays aucune agita- 
tion ni même aucune critique. Les actes les plus sérieux 
du gouvernement n'étaient pas ceux qui occupaient l'opi- 
nion publique. Les petites tracasseries, les rigueurs des 
officiers de juridiction faisaient beaucoup plus de mécon- 
tents que l'impôt extraordinaire. 

Une des plus graves difficultés qu'eut alors à surmonter 
le gouvernement, ce fut évidemment l'organisation mili- 
taire. Avant la domination Berthier et même pendant cette 
domination, chaque ressortissant de la principauté était 
tenu au service militaire de 18 à 50 ans; mais c'était faire 
un abus de mots que d'appeler cela un service. Les diffé- 
rentes troupes qui faisaient semblant de faire du militaire 



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— 107 — 

n'étaient que pour une faible partie sous les ordres du 
prince. C'étaient les bourgeoisies qui les organisaient, les 
commandaient et faisaient pa>- elles-mêmes ou par leurs 
ressortissants les frais d'équipement. Chaque bourgeoisie 
avait ses corps spéciaux, surtout celle de Neuchàtel. L'au- 
torité du prince ne s'étendait que sur les milices qui n'ap- 
partenaient ni à l'une ni à l'autre des bourgeoisies. Le 
Val-de-Travers fournissait le plus gros noyau de ces sol- 
dats, qui n'étaient pas bourgeois, quoique les bourgeois de 
Neuchàtel qui habitaient cette contrée formassent à eux 
seuls une compagnie qui ne recevait d'ordres que de 
l'hôtel-de-ville de Neuchàtel. J'ai encore vu cette com- 
pagnie, qui était joliment équipée. Il n'en était pas de 
même des troupes qui relevaient directement du prince. 
Celles-là n'étaient point tenues à avoir un costume mili- 
taire; un fusil et une giberne suffisaient. Aussi ressem- 
blaient-elles à une vraie mascarade par le mélange de cos- 
tumes de tout genre et de toutes couleurs. L'instruction 
était à 1 avenant. 

Lorsque Neuchàtel eut à fournir à l'armée fédérale un 
contingent de soldats devant être inspecté régulièrement 
par les officiers d'état-major de la Confédération, aussi 
bien pour l'équipement, l'armement et l'habillement que 
pour l'instruction, on ne put plus se contenter des farces 
de 1 anc.en régime, et il fallut se présenter honorablement 
clans les camps et aux inspections de la Confédération. 
Le pays fut divisé en six arrondissements militaires 
ayant chacun un état-major pour son organisation locale;' 
dans chaque arrondissement, les hommes de 20 à 25 ans 
formaient la première compagnie, ceux de 25 à 30 la se- 
conde, de 30 à 35 la troisième, de 35 à 40 la quatrième 
Ln cas d appel par la Confédération, les premières com- 
pagnies de chaque arrondissement étaient réunies et for- 
maient le bataillon du premier contingent, les six deuxiè- 
mes compagnies le bataillon du deuxième contingent, et 
ainsi de suite. Les hommes de 40 à 50 ans composaient la 



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— 108 — 

landwehr et un petit bataillon par arrondissement. Les 
arrondissements de Neuchâtel, Locle, Chaux-de-Fonds 
et Val-de-Travers fournissaient en outre chacun une 
compagnie de carabiniers que l'on décomposait par âge 
pour former les compagnies de campagne, ainsi que cela 
se faisait pour l'infanterie. Les arrondissements du Vigno- 
ble et du Val-de-Ruz formaient en sus deux compagnies 
d'artillerie de contingent et une de landwehr. 

Les hommes fournissaient eux-mêmes armement, 
équipement et habillement; mais le gouvernement, qui 
n'avait rien au moment où il fallait organiser, travailla de 
suite à se procurer les armes et effets nécessaires pour 
une mise en campagne et suppléer à ce qui manquerait 
aux hommes. Cette précaution était de toute nécessité, 
car rien n'aurait été pitoyable comme de faire une cam- 
pagne avec les armes dont nos soldats se servaient dans 
leurs exercices d'arrondissements. Il y en avait de toutes 
formes et de tous calibres. On avait copié autant que pos- 
sible l'uniforme prussien : habit bleu à revers rouges, deux 
rangées de boutons rapprochés et parallèles; pantalon 
gris, pompon et cocarde prussiens. La fantaisie de faire 
du prussien avait surtout été malheureuse pour le pan- 
talon, dont la couleur grise pouvait être tolérable dans 
une armée habillée par l'Etat qui fait faire les étoffes d'une 
nuance uniforme ; mais pour des milices s'habillant elles- 
mêmes, aucune couleur n'était plus laide que le gris, 
parce que c'est celle qui prête le plus à la variété des 
nuances. 

L'instruction militaire se fit dans les localités mêmes 
qu'habitaient les soldats; ceux-ci étaient réunis par petits 
pelotons pour l'école de soldat et par arrondissements 
entiers pour l'école de bataillon. On était arrivé par ce 
moyen fort simple et fort économique à faire exécuter 
la manœuvre et le maniement des armes; mais s'il avait 
fallu entrer en campagne, ni soldats ni officiers n'auraient 



109 



eu la moindre notion des détails du service de sûreté, de 
la police et de la comptabilité. 

Lors de cette organisation, il y eut beaucoup de bonne 
volonté de la part de la population. Tous les hommes ne 
furent pas habillés et armés dès la première année; mais 
dès la seconde, le nombre de ceux qui ne l'étaient pas 
devint insignifiant. Ni gouvernement ni communes ne se 
croyaient dans l'obligation d'aider les pauvres, en sorte 
que ceux qui décidément étaient privés de ressources, se 
trouvaient dans l'obligation de se présenter avec les habil- 
lements qu'ils avaient. Beaucoup de gens peu aisés durent 
faire des sacrifices fort sensibles pour ne pas être dans le 
rang des non habillés ; mais l'autorité du gouvernement 
était grande, on la craignait, et, la vanité aidant, les gens 
dans la gêne s'exécutaient assez bien. 

Cette organisation militaire, quelque onéreuse qu'elle 
fût pour les citoyens, était cependant nécessaire ; ce serait 
être injuste que d'en faire retomber la responsabilité mo- 
rale sur l'Etat; d'autre part, bien qu'elle ne fût point 
de nature à former des troupes capables d'entrer im- 
médiatement en campagne, elle fut cependant suffisante 
pour envoyer au camp de Bière, en 1822 et en 1830, un 
bataillon présentable. 

Le gouvernement ne pouvait, sans décréter de nou- 
veaux impôts, soulager les hommes qui devaient faire le 
service et supporter les frais d'instruction. S'il l'eût fait, 
il y aurait eu un bien autre mécontentement que celui 
que pouvait faire naître l'obligation individuelle de s'équi- 
per à ses frais. L'agitation produite au printemps de 1830 
par une mesure pareille, prise seulement partiellement, 
prouve que cela était impossible quoique cela eût été 
juste. 

Il y a cependant un reproche très-sérieux à faire au 
gouvernement à l'égard de cette organisation militaire, 
qui a été pour une grande part dans la formation d'un 
parti suisse et d'un parti prussien eu 1831. Il fallait nous 















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- 110 - 

en tenir aux exigences des règlements fédéraux, c'est- 
à-dire avoir un effectif de deux bataillons, et les armes 
spéciales nécessaires. On pouvait même, en accordant 
certaines facilités pour l'équipement et l'armement, 
organiser dans chaque arrondissement quelques com- 
pagnies de réserve. Les hommes avaient fait leur ins- 
truction, ils avaient leur équipement; le zèle pour le 
service pouvait aller jusque-là. Mais pourquoi, puisque 
nous ne devions à la Confédération que 1920 hommes, en 
appeler 8 ou 10,000? Au lieu de douze compagnies d'in- 
fanterie, il y en avait trente-six beaucoup plus fortes que 
ne l'exigeait la Confédération. La raison de cette exagé- 
ration n'est pas facile à trouver, si ce n'est que de tout 
temps les Neuchâtelois ont aimé le fia fia et les oripeaux 
et qu'il y avait, dans la noblesse surtout, un nombre con- 
sidérable de jeunes gens qui voulaient être dans l'état- 
major et auxquels il fallait procurer des franges sur les 
épaules afin qu'ils pussent jouer au soldat. 

La discipline devait évidemment faire défaut dans 
de telles conditions, car ce n'est pas lorsqu'on est ci- 
toyen le matin et soldat le soir qu'il est possible de faire 
la distinction entre un délit civil et un délit militaire. 
Quand nos soldats-citoyens actuels sont réunis pour un 
temps plus ou moins long, ils sont complètement sortis 
de leurs habitudes civiles et de leur domicile. Les peines 
disciplinaires, môme la salle de police, sont acceptées 
comme telles et oubliées aussitôt que subies. A l'époque 
de la formation des contingents, où tout se faisait dans 
les arrondissements, la salle de police devait être subie 
dans le bàtment même qui renfermait les criminels, 
et quoique cette peine disciplinaire n'eût rien de com- 
mun avec celle que subissaient d'autres détenus, cette 
réclusion dans un même lieu était de nature à frois- 
ser au plus haut degré non-seulement ceux qui la su- 
bissaient, mais aussi tous leurs camarades. On ne tarda 



— 111 — 

pas à en faire l'expérience, comme Je prouve le fait sui- 
vant : 

Un soldat rencontra pendant un repos, sur la place 
d'armes de Fleurier, un sergent avec lequel il était cama- 
rade. Soit plaisanterie, soit peut-être aussi parce que le 
sergent n'était pas aimé, le soldat lui adressa quelques 
paroles ironiques. Le sergent s'en plaignit platement à 
l'un de ses supérieurs. Le pauvre militaire , dont j'ai 
oublié le nom, fut condamné par le conseil de discipline 
à trois jours de salle de police et dut subir sa peine dans 
le vieux château de Métiers un dimanche où les quatre 
premières compagnies étaient réunies. L'exaspération 
était grande dans tout le bataillon; la seconde compagnie, 
à laquelle appartenait le soldat en question, refusait obsti- 
nément l'obéissance. Les officiers avaient beau comman- 
der, les soldats restaient immobiles. Pendant le repos, 
les hommes qui étaient arrivés des différents villages de 
l'arrondissement, se placèrent immédiatement dans leurs 
rangs, et l'émeute commença. On criait aux armes, on se 
proposait de marcher sur le vieux château pour délivrer 
le prisonnier; mais le rappel fut battu. Les timides, qui 
sont toujours les plus nombreux, se soumirent, et les 
turbulents n'étant pas suivis par la masse furent morale- 
ment contraints de rentrer dans les rangs. Le major 
Dubied, qui dans ce moment avait peur, fit former le 
carré et harangua sa troupe; pour la tranquilliser, il 
promit le pardon et annonça qu'il ne ferait point de 
rapport. Celte promesse était une faute, car son devoir 
était de faire rapport; cet engagement étant pris, il était 
aussi de son devoir de tenir parole, ce qui n'eut pas lieu. 
Les conséquences étaient faciles à prévoir : il y eut un cer- 
tain nombre de soldats qui furent décrétés de prise de 
corps, et d'autres moins sévèrement punis. 

Cette affaire devait avoir une suite plus grave. Quelque 
temps après eut lieu la revue, pour laquelle la ville de Neu- 
chàtel nous avait envoyé un brillant état-major. Selon la 






— 112 - 



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coutume, après avoir fait manœuvrer la troupe on la 
forma en carré pour lui faire la harangue d'usage. Le 
sujet était tout trouvé : il y eut force raisonnement sur 
la nécessité de la discipline et des reproches sévères sur 
Témeute qui avait eu lieu. Après ces allocutions, il était 
d'usage de crier un vivat en l'honneur du colonel inspec- 
teur ; mais cette fois-ci il n'y eut que le silence des gens 
mécontents. Toutefois, au moment où le carré faisait 
demi- tour pour faire face au dehors, le cri de Vive nous! 
partit de la garde du drapeau. 

Aussitôt on reforma le carré et l'état-major exaspéré 
demanda quel était l'auteur de cet acte. Point de ré- 
ponse, impossible d'obtenir qu'un soldat vende son cama- 
rade. C'est alors que le major Perrot, ancien officier dans 
le bataillon des Canaris, se présenta devant le groupe d'où 
était parti le malheureux vivat et jeta un défi au soldat 
inconnu en lui proposant un duel dans lequel le soldat 
serait armé de sa baïonnette et lui de sa cravache. Belle 
vaillance pour un vieux militaire, que de provoquer ainsi 
un milicien qui, s'il eût répondu, aurait immédiatement 
été saisi et conduit en prison! Le même officier renouvela 
cette scène dans un cas analogue au château de Neuchâtel 
en 1831. 

On fit des enquêtes pour découvrir l'auteur du mal- 
heureux cri; mais les collègues tinrent bon et on ne 
parvint pas à le découvrir. J'aurais pu le dire, moi, 
gamin à cette époque, car j'étais à deux pas de là, comme 
j'avais aussi été présent à la première émeute. Celui qui 
avait ainsi excité la colère de l'état-major était le fourrier 
Henri Lebet, de Buttes, surnommé le beau Lebet, quali- 
fication qui n'était pas une ironie. 



CHAPITRE XVII. 



La loi sur les vins étrangers. 



La noblesse constituant presque exclusivement le Con- 
seil d'Etat devait nécessairement faire son profit de l'ad- 
ministration qu'elle dirigeait sans contrôle. On se souvient 
que sous la domination impériale le Conseil d'Etat avait 
profité de la situation pour créer un monopole en faveur 
des producteurs de vins du pays en interdisant l'entrée 
des vins et liqueurs étrangers. Lors du passage du pre- 
mier corps de troupes de la coahtion, les gens des Ver- 
rières, contrebandiers par droit de conquête et par droit' 
de naissance, renversèrent la barrière qui obligeait chaque 
voiturier à subir la visite, même s'il passait de nuit. Cet 
acte tout révolutionnaire ne devait pas plaire au gouverne- 
ment; mais il n'osa ni le réprimer ni même rétablir la 
prohibition, parce que celle-ci était très-impopulaire dans 
le Val-de-Travers ainsi que dans le comté de Valangin ; 
il craignait alors de donner à la bourgeoisie de Valangin 
l'occasion d'un grief. Et comme on voulait non pas lutter 
avec elle, mais l'endormir, on attendit un meilleur mo- 
ment pour résoudre la question 

Lorsqu'on avait pour la première fois établi la barrière, 
on se croyait assez puissant pour se dispenser d'en ex- 
poser les motifs. Désormais on avait un peu plus à comp- 
ter avec l'opinion et l'on trouva un prétexte assez spécieux. 
L article 11 du pacte fédéral garantissait le libre transport 
des produits du sol et des marchandises d'un canton 
dans 1 autre. Pour s'assurer que ces marchandises n'é- 

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— 114 - 

taient pas des produits étrangers, les cantons exigeaient 
qu'elles fussent accompagnées de certificats constatant 
leur origine. On fit donc savoir aux audiences générales 
qu'il serait impossible de constater par certificats que les 
vins introduits en Suisse étaient des vins neuchâtelois, 
aussi longtemps que les vins étrangers entreraient libre- 
ment dans le pays ; que cette introduction des vins étran- 
gers que l'on revendait pour des vins neuchâtelois nuisait 
à la réputation de ceux-ci et était la cause d'une crise 
dont le vignoble souffrait; on en concluait donc à la 
nécessité absolue du rétablissement de l'ancienne prohi- 
bition. 

Le vrai motif de cette mesure est facile à comprendre. 
L'aristocratie de Neuchâtel possédait la plus grande partie 
du vignoble. Les vins étrangers, que l'on n'introduisait 
d'ailleurs qu'en petite quantité, étaient cependant une 
concurrence qui obligeait à modérer les prix et affranchis- 
sait les deux tiers du pays du monopole de l'autre tiers. 
•Lorsque sous Berthier on établit les harrières, les vins de 
Neuchâtel étaient traités à la fontière des cantons suisses 
sur le même pied que les vins français. Il n'était pas alors 
question de la crise du vignoble. Cet antécédent réduisait 
à néant les prétextes que l'on mit en avant la seconde 
fois; mais le Conseil d'Etat avait 49 voix à lui dans les 
audiences; et malgré l'opposition qui se manifesta, la 
mesure fut réglementairement votée par le Conseil de 
la nation, c'est-à-dire par les deux tiers des voix. 

Cet acte blessa la bourgeoisie de Valangin, à laquelle 
se joignirent les communes, et une remontrance ou une 
pétition fut envoyée à Berlin. Je n'ai jamais vu cette pièce, 
mais il paraît que dans sa forme elle ménageait peu le 
Conseil d"Etat, qui y était traité de gouvernement de 
marchands de vin. Les termes dans lesquels elle était 
conçue furent un prétexte pour éconduire les courants, 
et il fut répondu que le roi ne s'occuperait pas d'une 
demande aussi insolente pour son gouvernement. Cette 



— 115 — 

réponse fut lue publiquement à Métiers aux gouverneurs 
des six communes de la juridiction. Quoique enfant à 
cette époque, j'en ai entendu la lecture et j'en garantis le 
ton, si ce ne sont les termes propres. 

C'était la deuxième fois que la bourgeoisie de Valan- 
gin tentait de revendiquer son droit de remontrance. La 
réponse qu'elle obtint était d'ailleurs le résultat du plan 
adopté de ne pas revenir aux errements du passé; elle 
avait essentiellement le but politique de dissuader les 
communes et bourgeoisies de s'adresser à Berlin. 

La réclamation ne fut cependant pas absolument sans 
effet; la loi votée par les audiences générales ne fut pas 
ratifiée par le veto du souverain, et sa promulgation n'eut 
pas lien. Il parut encore trop dangereux de heurter la 
bourgeoisie de Valangin, dont on aurait fait une véritable 
ennemie d'amie et de soutien qu'elle commençait à de- 
venir. Toutefois, comme d'un autre côté le Conseil d'Etat 
ne voulait pas être démenti, il remplaça cette loi par une 
simple ordonnance ; mais la mesure se réduisit au vigno- 
ble seulement, et les vins étrangers purent entrer libre- 
ment dans la partie du canton qui ne possédait pas de 
vignes, tandis qu'ils étaient prohibés dans l'autre. Je crois 
que le vignoble a beaucoup plus perdu que gagné à cette 
séparation commerciale, mais c'était son affaire : il l'avait 
acceptée. Il faut encore remarquer que l'aristocratie, qui 
interdisait l'entrée des vins étrangers, n'entendait pas s'en 
passer pour elle-même, et comme tout était faveur à cette 
époque, le Conseil d'Etat accordait des dispenses aux 
amis. 



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CHAPITRE XVIII. 



L'opinion publique de 1814 à 1830. 



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Les partis politiques sont une bonne chose, quoi que 
l'on en puisse dire. Ils animent la discussion et font en 
définitive triompher la vérité. L'absence de partis politiques 
pendant les seize premières années du rétablissement de 
la domination prussienne sur la principauté deNeuchâtel 
nuisait considérablement au gouvernement. S'il n'avait 
pas d'adversaires, il n'avait pas non plus d'amis. Le 
Conseil d'Etat, tout en inspirant une crainte respectueuse, 
était profondément détesté. Chacun de ses actes était 
interprété à mal. S'il eût eu des adversaires sérieux qui 
eussent manifesté quelque velléité de le renverser, ce qui 
était bien impossible, il aurait eu des amis pour le sou- 
tenir et n'aurait pas été en quelque sorte isolé dans le 
pays. 

A cette époque, l'aristocratie de Neuchâtel fit des 
alliances matrimoniales avec l'aristocratie de Berne. 
Comme cette dernière régnait sans partage sur un grand 
canton et qu'elle était prépondérante dans les affaires 
fédérales, cet appui paraissait considérable et il l'était 
effectivement. Néanmoins, le gouvernement neuchâtelois 
eût pu s'en passer, personne alors ne songeant à la pos- 
sibilité d'une révolution. 

Une des causes qui contribuaient surtout à faire dé- 
tester le gouvernement, c'était la conduite de ses agents, 
qui se comportaient de manière à s'attirer la haine des 
citoyens. La gendarmerie, créée sous le prince Berthier, 



117 



qui aurait pu être un corps utile pour la protection des 
honnêtes gens, paraissait avoir été instituée dans le seul 
but de tourmenter le public. Ce n'était pas pour rien que 
l'on disait en Suisse que les Neuchâtelois étaient élevés 
dans la crainte de Dieu et des gendarmes. Les sautiers 
s'occupaient aussi considérablement de police et ne négli- 
geaient aucune occasion de faire sentir qu'ils étaient les 
agents de l'autorité ou de la Seigneurie, comme on disait 
alors. Ils faisaient des rapports sur toutes les contra- 
ventions qu'ils pouvaient découvrir et étaient tout aussi 
redoutables que les gendarmes. 

Quelques-unes des mesures de police qui froissaient 
alors la population étaient bonnes; mais la manière de 
les appliquer les rendait insupportables. Les unes étaient 
destinées à cimenter l'alliance entre le pouvoir ecclésias- 
tique et le pouvoir civil. D'autres n'avaient pour but que 
de protéger les droits des privilégiés contre la masse de 
la population. Il est bon que les établissement publics 
auberges, cafés ou cabarets, soient fermés à certaines 
heures et qu'ils ne deviennent pas des refuges pour le 
jeu ou le désordre, Cette prescription judicieuse existe 
encore aujourd'hui. Les heures de la clôture sont fixées 
plus tard, voilà tout. A l'époque dont je parle, on ne lais- 
sait pas le tenancier de l'établissement en faire lui-même 
la police sous réserve de lui infliger une amende eu cas 
de contravention. Souvent, un agent de la police, sans 
attendre toujours l'heure réglementaire , entrait dans 
l'établissement et poussait littéralement les gens dehors, 
et cela avec un ton d'arrogance que l'on ne tolérerait pas 
aujourd'hui d'un fonctionnaire supérieur. Le public cédait 
parce que l'autorité était la plus forte ; on se retirait en 
maugréant contre un régime pareil et en entassant les 
griefs pour l'occasion. J'ai été souvent le témoin d'actes 
semblables. Il en était de même à l'égard de la police des 
routes. Il était bon que des règles fussent établies pour 
que les rouliers, gens assez peu courtois, n'en fussent pas 



118 






les maîtres absolus; il était bon que des précautions fus- 
sent prises pour leur entretien et pour la sûreté des 
personnes; mais il ne fallait pas tendre des pièges aux 
gens, forcer les contraventions et faire d'une bonne me- 
sure un objet de chicanes journalières. 

Mais ce qui froissait le plus la population du Val-de- 
Travers, c'était la police de la pêche. La rivière qui par- 
court ce vallon est très-poissonneuse. La truite qu'on y 
pêche jouit d'une réputation méritée. Le prince, en vertu 
de son droit de souveraineté, considérait la rivière et son 
produit comme son bien. En vertu de je ne sais plus quel 
privilège, les familles nobles avaient droit de pêcher sur 
certains tronçons de la rivière; le même bénéfice était 
concédé aux chefs de juridiction. Les pasteurs avaient 
également le droit de pêche sur la partie de rivière située 
dans leur paroisse. Le surplus, s'il en restait, était afferme 
au profit du receveur. Il n'y avait pas beaucoup à dire à 
tout cela, car l'usage avait consacré le droit de pêche, et 
celui-ci pouvait être concédé gratuitement ou contre 
argent ; mais la truite était très-abondante et la tentation 
d'autant plus grande. Les délits de pêche devinrent ex- 
cessivement nombreux. La nuit comme le jour, la rivière 
était exploitée. Les privilégiés, qui se trouvaient lésés 
dans ce qu'ils envisageaient comme leur bien, excitaient 
les agents de police à poursuivre les délinquants. Ce fut 
une des causes principales de la haine des habitants du 
Val-de-Travers contre les agents de police et contre le 
gouvernement. Les gens les plus honorables ne se pri- 
vaient pas de pêcher malgré la prohibition. 

Quoique le gibier fût plus rare que le poisson, la ten- 
tation moins grande et la patente moins chère, la chasse 
donnait également lieu à des tiraillements. 

Mais la mesure de police qui, je crois, souleva le plus 
de mécontentement fut le mandement sur la sanctifica- 
tion du dimanche, publié en 1829 en remplacement d'un 
autre déjà sévère. On serait tenté de croire qu'à cette 



— 119 



époque il y avait parti pris du gouvernement pour ta- 
quiner et du pays pour résister. Si une opposition sé- 
rieuse eût existé, le gouvernement aurait eu des amis 
pour le défendre et n'aurait fait de la police que pour être 
utile; la haine ne serait pas résultée de toutes ces me- 
sures dont quelques-unes étaient bonnes. 

C'est à cette époque que se réveillaient en France 
l'esprit public et les idées libérales; la lutte s'engageait 
contre la royauté restaurée par la coalition. Les Neu- 
chàtelois aisés ou ceux qui fréquentaient les cercles 
lisaient les journaux de Paris. Les autres, moins favorisés, 
se contentaient de la Gazette de Lausanne. Les uns 
comme les autres s'animaient à cette lutte et presque 
tous prenaient parti pour les libéraux. On ne prévoyait 
pas encore la chute du trône; mais on était content de 
voir la monarchie souvent obligée de céder; on prenait 
plaisir à voir une nation revendiquer son droit avec 
autant d'énergie que de modération. Même ceux qui de- 
vaient plus tard être d'enragés royalistes s'enthousias- 
maient en faveur du mouvement français. Il est vrai que 
ces sentiments en faveur du libéralisme ne portaient 
encore personne à regarder ce qui se passait chez nous, 
tant un changement dans l'état politique du pays provo- 
qué par le peuple semblait impossible. 

Vers la fin de 1831, les embarras que procurait l'organi- 
sation militaire allaient tellement en augmentant que le 
gouvernement crut devoir présenter une loi d'impôt aux 
audiences générales pour l'équipement des militaires 
pauvres. Le zèle qui s'était produit dans la population au 
début de l'organisation militaire s'était ralenti. Alors bien 
des gens qui étaient réellement pauvres n'avaient pas 
voulu le paraître et avaient fait des efforts extraordinaires 
pour cela; mais par la suite les exigences devinrent plus 
grandes et parlant les charges plus considérables, de sorte 
qu'au lieu de gens pauvres qui ne voulaient pas le paraî- 
tre, il y eut des gens qui firent parade de pauvreté, afin 



— 120 



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de se soustraire à la dépense qu'exigeait l'équipement. 

La nécessité de recourir à un impôt pour faire face à 
la situation était-elle bien démontrée? Je ne le crois pas. 
Ce qui s'est passé dès lors semble prouver le contraire. 
Il paraît cependant qu'on présenta les choses aux* au- 
diences générales de telle manière que celles-ci, à l'una- 
minité moins neuf voix, votèrent cette loi. 

Les Neuchâtelois aiment l'argent, ils ont cette réputation 
en Suisse; c'est une raison pour eux de ne pas aimer les 
impôts. Ils avaient d'ailleurs un juste motif pour les 
repousser : c'est que le principe financier était celui des 
redevances et que lorsque celles-ci produisaient des ex- 
cédants considérables au prince on ne leur faisait subir 
aucune diminution ; on ne pouvait par conséquent rendre 
le peuple passible des déficits, d'autant plus que, comme 
cela a déjà été dit, on ne lui soumettait aucun état de la 
situation, et que s'il en eût demandé communication, on 
lui eût répondu, comme d'ailleurs on l'a fait cent fois des 
lors au Corps législatif, que c'était l'argent du roi et que 
personne n'avait à y mettre le nez. Singulière logique, 
que celle qui attribuait au roi les bénéfices, au pays les 
déficits. Aussi, la première votation sur cet impôt pro- 
voqua une grande rumeur au sein des communes et bour- 
geoisies : de toutes parts on s'assembla; des mémoires 
furent rédigés et envoyés à Berlin. Ce fut pour la troi- 
sième fois depuis 1814 que l'on fit usage du droit de 
remontrance. Indépendamment de son principe même, la 
loi était d'une injustice criante dans ses dispositions. 
Ainsi, les contribuables étaient classés par commune, et 
la taxe variait du minimum de quelques batz au maxi- 
mum de 84 batz. Il en résultait que le particulier le plus 
à son aise d'une petite commune payait la même taxe 
que les millionnaires de la capitale. L'établissement d'un 
maximum était en lui-même souverainement mauvais et 
favorisait les gens riches au détriment des gens peu aisés; 
mais le classement par commune était le comble de l'in- 
justice. 



CHAPITRE XIX. 



Le sentiment politique s'éveille. 



Pendant que ce nouvel impôt agitait les esprits dans la 
principauté, c'est-à-dire en mai et juin 1830, des événe- 
ments de la plus haute gravité s'accomplissaient à ses 
portes. La lutte entre le parti libéral français et la royauté 
s'animant de plus en plus, aboutit enfin à la révolution 
de juillet et à l'exil de Charles X. On était loin de prévoir 
l'influence que cet acte allait avoir en Suisse et à Nou- 
châtel; cependant, le gouvernement jugea prudent de ne 
pas froisser les bourgeoisies, et on n'entendit plus parler 
de cette loi qui avait soulevé de si justes susceptibilités. 

La révolution de 1830 s'était accomplie au nom des 
principes libéraux et des idées démocratiques. L'installa- 
tion d'une nouvelle dynastie modifia sensiblement ces 
tendances ; un incontestable progrès s'accomplit cepen- 
dant dans l'ordre politique et moral et prépara la nation 
à prendre elle-même la direction de ses affaires. Le pre- 
mier ministère choisi par le roi-citoyen avait été plutôt 
conservateur que révolutionnaire. Au bout de quelque 
temps, il fallut céder aux hommes qui avaient renversé la 
branche aînée et se rapprocher d'eux. L'avènement du mi- 
nistère Laffitte consacra ce mouvement, qui eut une grande 
influence au dehors et poussa les Polonais à la révolte 
contre la Russie. La Belgique avait pris l'avance et s'était 
également insurgée. Peu après, l'agitation se propagea 
dans différents cantons suisses, tandis qu'à Neuchâtel, où 
certainement les griefs contre le gouvernement étaient les 






122 



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plus graves, on resta parfaitement tranquille. Tout extra- 
ordinaire que puisse paraître ce fait, il s'explique cepen- 
dant facilement. 

De 1798 à 1803, la plupart des cantons suisses s'étaient 
successivement soulevés contre le despotisme qui les 
tenait sous le joug et avaient tenté d'obtenir tout ou 
partie de la direction de leurs affaires. Ils avaient fait 
l'expérience de la révolution et en connaissaient la puis- 
sance. A Neuchâtel, rien de pareil n'avait jamais eu lieu, et 
si le peuple était quelquefois intervenu, par l'intermédiaire 
des corps et communautés, c'était seulement pour em- 
pêcher des abus et jamais pour avoir une part de pou- 
voir. Subissant l'influence des événements, comme en 
1707, en 1806 et en 1814, il ne songeait nullement à 
prendre lui-même l'initiative d'un affranchissement. 

Pendant le mois de décembre 1830, la révolution éclata 
dans plusieurs des cantons les plus importants. Partout 
les oligarchies ou les aristocraties qui s'étaient imposées 
en 1814 sous la protection du Congrès de Vienne durent 
faire place à des gouvernements démocratiques. La sou- 
veraineté du peuple fut substituée à la souveraineté de 
quelques familles. Je n'exagère rien en disant la sou- 
veraineté de quelques familles : les ressortissants du 
canton de Berne ne s'appelaient pas citoyens de la répu- 
blique de Berne, mais sujets de leurs Excellences de 
Berne. 

Ces révolutions s'accomplirent toutes très-pacifique- 
ment. Soit entente, soit coïncidence fortuite, elles eurent 
lieu simultanément. A ce moment tous les cantons ayant 
quelque force et quelque organisation militaire, étaient 
en révolution; il n'y avait pas moyen de réclamer l'assis- 
tance fédérale, et la substitution des nouveaux gouver- 
nements aux anciens eut lieu sans trouble sensible ; à 
Berne, on laissa même l'ancien gouvernement à titre de 
gouvernement provisoire jusqu'à la constitution du nou- 
veau qui n'eut lieu que neuf mois après. 



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123 



Si les Nenchâtelois avaient alors eu le moindre senti- 
ment de ce qu'est la politique, ils auraient profité de la 
situation pour substituer le principe républicain au prin- 
cipe monarchique ; l'intervention fédérale ne pouvait 
avoir lieu parce que les cantons de Berne, Fribourg, Vaud 
et Soleure, qui seuls auraient pu agir, étaient eux-mêmes 
en révolution, et cet acte se serait accompli aussi facile- 
ment que cela eut lieu en 1848. Ce fait est tellement évi- 
dent, que la diète étant assemblée en janvier 1831 pour 
organiser l'armée en vue d'une guerre qui paraissait pro- 
chaine, un député lucernois, je crois, frappé de la position 
anormale du canton de Neuchâtel, invita en pleine séance 
les Nenchâtelois à profiter de l'occasion pour modifier 
leur situation politique. Ghambrier, procureur général, 
alors député de Neuchâtel. lui répondit, et son discours 
fut imprimé aux frais du gouvernement et répandu dans 
le pays. 

L'aristocratie de Berne tombée, il semblait qu'il n'y eût 
qu'à toucher du doigt celle de Neuchâtel pour la faire 
choir ; mais le pays ne savait pas ce que c'était qu'agir par 
soi-même. Au mois de janvier cependant, une sourde agi- 
tation commença à se manifester. A Neuchâtel, quelques 
personnes, parmi lesquelles Favarger, qui devait plus tard 
vendre son talent pour une dignité, se réunirent et déci- 
dèrent la publication d'un journal mensuel, la Revue de 
Neuchâtel, en vue évidemment d'amener un changement 
politique dans le canton. On voit que ces révolutionnaires 
n'étaient pas très-ardents : le moment propice pour une 
révolution commençait à passer, et on publiait un petit 
journal mensuel pour la préparer ! Le Conseil d'Etat, qui 
vit sans doute bien avec qui il avait affaire, affranchit 
cette publication de la censure : c'était une concession 
considérable et un pas vers la liberté de la presse. Le 
premier numéro fut excellent ; très-modéré dans le ton, 
il engageait les Nenchâtelois à ouvrir les yeux sur ce qui 
se passait chez eux. Sentant le danger de telles doctrines, 






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124 



le gouvernement le conjura en participant à la rédaction 
de la Revue, et cette feuille devint insignifiante. 

Toutefois le mouvement s'accentuait, alimenté par les 
intérêts matériels. La paroisse de Saint-Aubin subissait 
encore des droits seigneuriaux à côté des droits de l'Etat; 
les villages de Bevaix, Gortaillod et d'autres du vignoble 
furent dçs le début les plus ardents et voulaient s'affran- 
chir de la dîme sur la vendange et des droits féodaux 
attachés à leurs terres, qui, il faut le reconnaître, étaient 
en effet de lourdes charges. Je me rappelle avoir vu un 
brave paysan de la paroisse de Saint- Aubin venir au Val- 
de-Travers de son propre mouvement, sans aucune 
espèce de mission de personne, demander notre concours 
pour affranchir le pays. 

Au Val-de-Travers, où le châtelain de Vattel avait 
laissé le triste souvenir de sa récente domination, tout le 
monde était d'accord pour un mouvement, sans que per- 
sonne se rendît bien compte de ce qu'il devait être. L'idée 
d'affranchir le pays de la redevance due au roi de Prusse 
était bien pour quelque chose dans l'agitation; mais 
le fond en était plus relevé. On avait subi l'oppression 
d'un homme pendant vingt ans, et on sentait là plus que 
partout ailleurs le besoin de substituer la loi à la volonté 
et au bon plaisir d'un homme. Au Val-de-Ruz, il y eut 
aussi à cette époque une sorte d'agitation, mais dans un 
tout autre sens ; elle fut surtout provoquée par le désir 
d'un affranchissement du service militaire et d'une sépa- 
ration de la Suisse. 

Les Montagnes entrèrent les dernières dans le mouve- 
ment. LeLocle et la Chaux-de-Fonds avaient toujours eu 
des chefs de juridiction pris chez eux ; les deux qui gou- 
vernaient alors étaient aimés de la population. Presque 
affranchis des redevances féodales et surtout croyant 
encore à l'efficacité des droits de la bourgeoisie de Valan- 
gin dont ils étaient tous membres, les montagnards sen- 
taient moins le besoin de s'émanciper. 



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- 125 — 

Quoique nullement bruyante et sans aucune formule dé- 
terminée, l'agitation neuchâteloise était sérieuse. On par- 
lait de réformes, d'abolition de redevances, d'abrogation 
d'ordonnances de police vexatoires, de l'établissement 
de certains droits en faveur du peuple, du droit de chasse 
surtout, Il n'y avait encore aucune espèce de partis : tout 
le monde était libéral. On haïssait le Conseil d'Etat, sans 
directement songer à le renverser. Les différentes parties 
du pays étaient complètement étrangères les unes aux 
autres. C'était une agitation générale produite par des 
causes variées, toutes hostiles au gouvernement; mais il 
n'y avait pas d'entente, pas de but ni de moyen déterminé 
et pas d'hommes à la tête de ce mouvement des esprits. 
Telle était la situation pendant les premiers mois de 
Tannée 1831. 

Plusieurs publications virent le jour presque simultané- 
ment. Une société de jeunes gens de l'aristocratie, qui 
craignait l'effet produit par le premier numéro de la Revue, 
fonda an autre journal, également mensuel, sous le titre: 
les Feuilles Neuchàteloises ; M. Gallot, l'homme qui voyait 
tout par la bourgeoisie de Neuchàtel, créa le Neuchâtelois ; 
enfin parut le Messager de Neuchàtel, publié par un 
nommé Armand, Français d'origine et habitant le pays 
depuis peu d'années. Gallot entra dans le vif, et sans pré- 
cisément soulever encore la question de la domination 
prussienne, il en dit suffisamment pour donner à l'agita- 
tion un caractère plus prononcé. Aussi n'obtint-il pas 
' comme les autres l'exemption de la censure, et il dut 
faire imprimer sa feuille chez Fivaz, à Yverdon, d'où elle 
nous était expédiée chaque samedi par la poste. Armand 
lui-même dut quitter Neuchàtel et alla s'établir àBevaix, 
qui était le village le plus exalté et où la présence du 
publiciste ne contribua pas à calmer l'agitation. 

En peu de temps, Armand devint un personnage im- 
portant et eut, comme tous les hommes en vue, des amis 
fanatiques et d'ardents ennemis. J'avoue que sans être au 






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126 



nombre des derniers, je ne comptais pas non plus parmi 
ses amis. Ceux-ci se trouvaient surtout dans le Vignoble, 
et au Val-de-Travers dans les communes de Travers, 
Gouvet et Buttes. A Métiers et Fleurier, on avait à l'égard 
de la situation générale des idées aussi avancées que par- 
tout ailleurs; mais on n'aimait pas ce chef de parti 
étranger au pays, venant on ne sait d'où, quoiqu'on lût 
son journal avec beaucoup de plaisir. Au Val-de-Ruz et 
aux Montagnes, on paraissait beaucoup moins agité et 
Armand ne devait non plus y servir de drapeau. Cepen- 
dant il prit fantaisie à cette sorte de souverain de visiter 
tous ses sujets. Voyant tous les jours ceux du Vignoble, 
il voulut aussi voir ceux du Val-de-Travers, et vint faire 
une course jusqu'à Couvet, où il arriva un samedi soir. 
Il fut reçu avec un enthousiasme extraordinaire ; on planta 
en sa présence des arbres de liberté, on but et festoya 
toute la nuit, en l'honneur de ce sauveur tombé du ciel 
exprès pour nous amener la liberté. 

Un justicier qui plus tard devait être un chaud roya- 
liste, Jean-Jacques Montandon, le complimenta au nom 
de la population de Couvet : ce qui fit dire à Armand, dans 
le numéro suivant de son journal, qu'il avait été reçu par 
le magistrat du Val-de-Travers. 

Cet engouement pour un homme qui devait si vile tom- 
ber n'avait rien de sérieux. 

Armand était reparti le dimanche matin, et comme les 
arbres de liberté étaient restés plantés ou plutôt avaient 
été replantés, car un fervent royaliste, M. Alphonse 
Guyenet, en abattit un à coups de hache, les habitants 
des communes voisines se rendirent à Couvet pour voir 
les restes de la manifestation. J'y allai avec un de mes 
amis, Louis Bobillier, excellent patriote avec lequel j'étais 
en parfaite communauté d'idées, et comme ce spectacle 
ridicule nous faisait sourire de pitié, nous fûmes traités 
d'aristocrates de Môtiers par des gens qui, devenus aussi 
ardents royalistes qu'ils étaient alors ardents arman- 



127 



distes, devaient neuf mois plus tard nous traquer et nous 
traiter de pourris. 

Le village de Buttes se distinguait surtout dans le 
mouvement de 1831. Un nommé Henri-Constant Dubois, 
surnommé l'herboriste parce qu'il cueillait certaines plantes 
de nos montagnes qu'il vendait sous le nom de thé 
suisse, en était le principal promoteur. Il était d'ailleurs 
intelligent et devait payer plus tard de sa personne. Un 
beau matin, nous apprenons que Buttes avait aussi planté 
un arbre de liberté : celui-ci au moins était de belle ve- 
nue et non pas un petit sapin rabougri comme celui de 
Couvet. Le châtelain du Val-de-Travers se rendit sur les 
lieux accompagné de son sautier et fit abattre cet em- 
blème, ce qui eut lieu sans opposition. 

Pareille chose s'était passée dans plusieurs villages du 
Vignoble, toujours sans résultat aucun. On n'attaquait 
nullement le gouvernement; on se bornait à lui faire sen- 
tir son mécontentement. 

Il fallait cependant que tout cela prît un corps et finît 
par quelque chose de sérieux. Les bourgeois de Neuchâtel 
qui habitaient le Val-de-Travers se réunirent en nombre 
assez considérable à Couvet, Leurs griefs à eux étaient 
d'une nature toute particulière: ce n'était point à la domi- 
nation prussienne qu'ils en voulaient, ils l'auraient plutôt 
soutenue; le gouvernement qui siégeait au château leur 
était indifférent. Ils étaient jaloux des bourgeois habitant 
la ville. Les millions de la succession Purry, les millions 
des anciens fonds de la bourgeoisie leur donnaient le 
cauchemar. La ville en profitait seule, par les emplois 
qu'elle avait multipliés à l'infini et par des travaux profi- 
tant aux citadins seuls. Ils envoyèrent à l'hôtel-de-ville 
de Neuchâtel une députation dans laquelle figurait Jean- 
renaud-Besson. Cette députation, qui demandait quelques 
redressements, fut reçue avec de l'eau bénite de cour et il 
fallut se contenter de cela pour le moment. 






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CHAPITRE XX. 



Adoption d'une formule. 



L'agitation était trop générale pour ne pas produire 
enfin quelque résultat. Il y avait déjà eu plusieurs réu- 
nions de citoyens dans diverses parties du pays, et la 
position avait été sérieusement discutée. Dans certaines 
de ces réunions on critiqua la composition des audiences 
générales qui pendant les quatorze années de leur exis- 
tence n'avaient fait sortir de leurs délibérations que la loi 
d'impôt extraordinaire de 10 °%o, la loi d'impôt pour 
l'équipement des soldats pauvres et une ou deux autres 
très-insignifiantes. On s'imagina qu'une représentation 
nationale sérieuse allait être le remède à tous les maux, 
qu'elle aurait les pouvoirs d'une Constituante et relèverait 
tout l'édifice politique. Plusieurs y comprenaient même 
la dépendance du roi de Prusse, quoique cette question 
fût complètement laissée dans l'ombre par la grande ma- 
jorité, les uns parce qu'ils n'y voulaient pas toucher, les 
autres parce qu ils ne savaient pas trop comment il fallait 
l'aborder. Les plus sérieux même s'imaginaient que la 
nouvelle assemblée nationale allait entrer en négociations 
avec le roi de Prusse. 

Cet état des esprits indique à quel point le peuple neu- 
châtelois était ignorant en matière de politique, et le 
Conseil d*Etat, qui lui s'y connaissait, put bien remarquer 
dès les mois de février et mars 1831, qu'il s'en tirerait au 
moyen de quelques concessions. 

Aussi s'empressa-t-il de tirer profit de la situation, et 



— 129 — 

il s'appliqua à maintenir les esprits dans la voie où ils 
étaient entrés, en poussant lui-même les quatre bour- 
geoisies à prendre l'initiative de la création désirée. Les 
délégués des bourgeoisies se réunirent en effet et don- 
nèrent un caractère légal aux aspirations du peuple. 

Il était facile de prévoir que le mouvement étant dans 
des mains qui depuis seize ans n'avaient rien su faire 
contre la toute-puisssance du Conseil d'Etat , il ne devait 
pas être sérieux. Avec un peu plus de perspicacité, on se 
serait aperçu que cette intervention des bourgeoisies 
n'était autre chose que l'action déguisée du gouverne- 
ment. En définitive, on était assez satisfait de la direction 
que prenait le mouvement, et cela donna du repos à bien 
des esprits. 

Le grand malheur dans cette intervention des bourgeoi- 
sies, c'est qu'elles existaient en vertu de droits et de privi- 
lèges particuliers, à la conservation desquels elles tenaient 
avant tout. Il était certain qu'elles se mettraient en travers 
du mouvement dès qu'il serait question de fonder un état 
politique sur la liberté et l'égalité des citoyens. Ce qui 
rendait ce système de droits particuliers encore plus dan- 
gereux, c'est qu'il divisait le pays en fractions marchant 
vers des buts différents , paralysait toute entente et toute 
action commune et donnait au gouvernement la facilité 
de diviser pour régner. 

Les bourgeoisies firent des propositions pour la compo- 
sition du Corps législatif qui devait remplacer les audiences 
générales comme conseil de la nation. Elles avaient eu 
soin de ne pas s'oublier. 

Le Corps législatif devait être composé de douze repré- 
sentants du roi , de quatre députés de chacune des bour- 
geoisies de Neuchâtel et de Valangin, de deux de chacune 
de celles de Boudry et du Landeron, et d'environ quatre- 
vingts députés élus directement par le peuple dans la 
proportion de un député sur une population de cinq cents 
âmes. Ces propositions furent soumises à toutes les com- 

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munes du canton, avec l'invitation d'en délibérer et de 
présenter le résultat de leur examen à la bourgeoisie de 
laquelle la commune relevait. Ces résultats comparés 
devaient servir de base pour apporter les modifications 
désirées à la Constitution de l'Etat. 

Dans la plupart des communes, les réunions délibé- 
rantes étaient composées non-seulement de communiers, 
mais de communiers et d'habitants. Ce mode de procéder 
était irréprochable, et jamais peuple n'a été appelé à s'oc- 
cuper de ses affaires politiques d'une manière plus libre 
et plus générale. Bien que ces réunions, qui furent très- 
fréquentées, fussent présidées par les chefs de juridiction 
ou leurs représentants, elles eurent des allures très- 
franches et très-indépendantes, et si le peuple neuchàte- 
lois n'a pas profité de cette occasion pour changer sa 
situation politique, il ne doit s'en prendre qu'à lui-même. 
La vérité, c'est qu'une partie du pays voulait conserver 
ses privilèges et préférait les droits de la bourgeoisie de 
Valangin ou de Neuchàtel à la liberté et à l'égalité pour 
tous. Les habitants du Vignoble, du Val-de-Travers et 
d'une partie du Locle et de la Ghaux-de-Fonds, faisaient 
exception, mais ne savaient quels moyens employer pour 
parvenir à leurs fins. 

Presque toutes les communes repoussèrent la préten- 
tion des bourgeoisies d'être représentées dans le Corps 
législatif, comme étant un acte d'égoïsme de leur part et 
en quelque sorte une double représentation, puisque à la 
tête des corps et communautés elles étaient déjà une 
espèce de pouvoir dans l'Etat. 

Les bourgeoisies, qui s'étaient effacées depuis vingt- 
cinq ans, ne rentraient ainsi en scène que comme agents 
du gouvernement dont elles avaient été jusqu'alors l'en- 
nemi naturel. N'ayant pu se maintenir par elles-mê- 
mes, elles cherchaient à s'insinuer par une représentation 
directe dans un corps qui leur paraissait devoir prendre 
une part considérable dans la discussion des affaires pu- 






— 131 — 

bliques, avec l'intention évidente d'y défendre leurs pri- 
vilèges contre les tendances égalitaires qu'elles croyaient 
voir surgir. Si elles n'obtinrent pas cette faculté, leur but 
fut néanmoins atteint; car le Conseil d'Etat lui-même se 
chargea de soutenir les droits de ces corporations. Lors- 
qu'un mouvement se produit dans le sens du libéralisme, 
les privilégiés de tout ordre qui jusqu'alors avaient été 
profondément divisés, se rapprochent et confondent leurs 
intérêts, témoin l'alliance de la noblesse et du clergé fran- 
çais en 1789. Les mêmes causes amenèrent le même ré- 
sultat à Nouchâtel, où l'on assista à l'union des bourgeoi- 
sies et du Conseil d'Etat. 

La proposition d'accorder au roi une représentation de 
douze membres dans le Corps législatif, quoique repoussée 
dans presque tout le Vignoble et le Val-de-Travers, fut 
cependant mieux accueillie que celle des bourgeoisies. A 
Neuchâtel, elle fut admise sous l'influence du château et 
de l'hôtel-de-ville, mais ce qui décida en sa faveur, ce 
fut la bourgeoisie de Yalangin. Au Val-de-Ruz comme 
aux Montagnes, la proposition fut acceptée. 

Les habitants du Val-de-Travers estimaient que le Corps 
législatif devait être composé exclusivement des députés 
du peuple, et ils comptaient beaucoup sur l'appui du Locle 
et de la Chaux-de-Fonds pour faire triompher cette ma- 
nière de voir; mais comme des enfants qu'ils étaient tous, 
ils ne faisaient rien pour obtenir cet appui. Au lieu de se 
concerter en vue d'une action commune, chacun restait 
chez soi et se guidait selon ses propres caprices. Une 
telle conduite devait aboutir à une défaite infaillible. 

La manière de voir du Val-de-Travers rencontrait 
beaucoup d'adhérents au Locle et à la Chaux-de-Fonds ; 
dans cette dernière localité, l'avocat Bille avait propagé 
cette idée, qui eût certainement obtenu gain de cause si 
l'on se fût entendu. Mais c'est ici le cas de retourner le 
proverbe : A quelque chose malheur est bon, et de dire: 
Souvent le bonheur nuit. Depuis longtemps le Conseil 









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d'Etat n'avait plus osé envoyer des nobles de Neuchâtel 
comme chefs de juridiction au Locle et à la Chaux-de- 
Fonds. Ces postes étaient alors occupés au Locle par 
M. Nicolet, à la Ghaux-de-Fonds par M. Sandoz, tous 
deux originaires des Montagnes. Hommes doux et justes, 
ils avaient tempéré la rudesse des institutions; aussi 
avaient-ils acquis une grande influence sur leurs adminis- 
trés. Dans ces réunions où tous les citoyens délibéraient 
sur l'état politique du pays, ils mirent cette influence au 
service du Conseil d'Etat qu'ils représentaient, et les dé- 
putés du roi furent agréés à une immense majorité. Les 
votes de ces deux localités importantes furent prépondé- 
rants et sanctionnèrent cette fausse représentation. 

M. Nicolet est resté fidèle à ses idées; il a mieux con- 
servé mon estime que M. Sandoz, qui, ayant quitté ses 
fonctions pour une cause à moi inconnue, s'est tourné du 
côté des patriotes et est devenu l'idole des libéraux de la 
Ghaux-de-Fonds après avoir sacrifié leurs intérêts Mais il 
faisait partie des Armes- Réunies : cela suffisait pour cou- 
vrir les plus grandes fautes politiques. 

En ce qui concerne les députés du peuple, l'accord fut 
unanime dans les diverses assemblées. Le mode d'élec- 
tion des députés aux audiences avait tellement fait perdre 
à ceux-ci la qualité de représentants du peuple, qu'il ne 
fut même pas question d'une élection à deux degrés; on 
demanda partout le vote au scrutin secret. Mais comme 
les patriotes des Montagnes avaient trahi ceux du Bas et 
du Val-de-Travers dans la question des députés du roi, 
de même ceux-ci trahirent les autres dans la question des 
représentants du peuple. On supposait aux localités in- 
dustrielles une beaucoup plus forte proportion d'étrangers 
au canton et on ne voulait pas que cette circonstance 
augmentât la proportion de leur représentation. Voilà la 
raison pour laquelle on demanda que le nombre des dé- 
putés fût basé sur la population neuchâteloise, ce qui pré- 
valut et dura jusqu'en 1858. 



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133 



Ces votations terminées, les esprits se calmèrent un peu 
Le résultat général des élections, publié par les bour- 
geoisies, parut satisfaisant à la population aussi bien qu'au 
Conseil d'Etat, qui avait plus de pénétration que tous les 
libéraux réunis. En effet, comparée à ce qui s'était passé 
a Berne, Fribourg et Soleure, la situation était de nature 
à calmer toutes les craintes. Le Conseil d'Etat prévoyait 
ce que serait ce Corps législatif sur lequel le peuple comp- 
tait tant. Il devinait le rôle qu'il allait faire jouer aux 
représentants des localités privilégiées, fort qu'il était de 
l'appoint que lui fourniraient les députés du roi qu'il 
choisirait lui-même parmi les hommes de talent de tout 
parti qui auraient échoué à l'élection. 

Le ministère Périer avait pris la direction de la révolu- 
tion française et avait promis d'arrêter les révolutions au 
dedans et au dehors. Dans ces conditions, la position 
n'était point dangereuse. Aussi le Conseil d'Etat mit-il un 
grand empressement à envoyer à Berlin M. Louis Jean- 
renaud, directeur des postes, porteur de toutes les deman- 
des et surtout du résultat des votations sur le Corps lé- 
gislatif. 

S'il était besoin d'une nouvelle preuve que la conduite 
des bourgeoisies, en prenant la direction du mouvement, 
n'avait été qu'une manœuvre du Conseil d'Etat, cet em- 
pressement à expédier leur demande à Berlin en serait 
une irrécusable. 

Lorsque la bourgeoisie de Valangin usait de son droit 
de remontrance pour une affaire sérieuse, elle envoyait 
directement un délégué spécial à Berlin. Souvent le Con- 
seil d'Etat, informé de ce fait, en expédiait un de son côté, 
et chacun des délégués luttait de vitesse pour se présenter 
le premier devant la suprême autorité à laquelle on avait 
recours. Du touchant accord intervenu devait résulter le 
maintien pendant dix-huit ans encore du régime prussien 
sur le canton de Neuchâtel. 






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CHAPITRE XXI. 



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Les conspirations. 



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Tandis que les vœux des Neuchâtelois étaient transmis 
à trois cents lieues de distance pour faire apprécier leur 
opportunité, le pays s'était calmé à la surface. Il n'y avait 
plus guère d'autres réunions que celles des bourgeois de 
Neuchâtel qui habitaient hors de la ville et désiraient une 
autre manière de dépenser les revenus de la succession 
Purry. C'est dans de tels moments, alors que la tranquil- 
lité paraît régner, que les mécontents ourdissent leurs 
manœuvres sourdes et trament des conspirations. A cette 
époque, des patriotes plus clairvoyants que je ne l'étais 
moi-même, jugèrent que rien ne sortirait de toutes ces 
demandes et que le fameux Corps législatif sur lequel nous 
comptions sincèrement ne produirait rien du tout; ils esti- 
maient que si le pays voulait une réforme sincère dans son 
administration et une part sérieuse dans la direction de 
ses propres affaires, il fallait couper le mal par la racine 
et s'affranchir de la domination du roi de Prusse derrière 
laquelle s'abritait le Conseil d'Etat. 

Le docteur Petitpierre à Travers, le docteur Rœssinger 
à Môtiers, H.-C. Dubois à Buttes, dont j'ai déjà parlé, 
Alphonse Bourquin à Corcelles, Humbert-Droz, avocat à 
la Chaux-de-Fonds, et d'autres dont je n'ai plus le sou- 
venir, furent les instigateurs ou plutôt les initiateurs de 
la conspiration. On m'avait jugé digne d'en faire partie, 
quoique je fusse bien jeune, ainsi que mon ami Louis Bo- 
billier, et on chargea Rœssinger de m'avertir. J'avais eu 



135 



avec lui, quelque temps auparavant, une altercation assez 
vive, au sujet d'Armand. Souvent nous n'avions pas été 
d'accord sur les moyens à mettre en œuvre ; il en était 
résulté entre lui d'un côté, et Bobillier et moi de l'autre, 
des rapports peu agréables. Rœssinger se borna à nous 
convier à une conférence qui devait avoir lieu à Couvet 
pour l'organisation d'une correspondance entre le vallon 
et las autres parties du pays. Sollicités par toute autre 
personne, nous nous serions rendus à cet appel ; mais nous 
n'avions pas confiance en la prudence de Rœssinger, et 
nous nous tînmes à l'écart. Cette réunion fut suivie d'une 
autre qui eut lieu à Rochefort et dans laquelle fut décidée 
la prise d'armes du 12 septembre. 

Parmi les hommes qui se montraient les plus ardents 
contre toute l'agitation qui se produisait alors, il faut 
citer Gallot. Son journal, le Neuchâtelois, était rédigé avec 
esprit. C'était une raison pour que les libéraux lui en 
voulussent plus qu'à tout autre. Quoique son centre 
d'action fût la bourgeoisie de Neuchàtel, quoiqu'il eût tou- 
jours été l'adversaire du Conseil d'Etat et lui eût fait 
presque seul opposition aux audiences générales, il voyait 
bien que le mouvement dépassait le but qu'il désirait lui- 
même atteindre, et que si on n'y mettait pas d'entraves, 
les privilèges de la bourgeoisie de Neuchàtel. qu'il affec- 
tionnait, crouleraient avec ceux de la noblesse. Les ci- 
toyens qui n'appartenaient pas à la bourgeoisie le redou- 
taient aussi bien que les bourgeois eux-mêmes. Sa taille 
l'avait fait surnommer la Girafe. A Travers, on établit 
un tir au passage dont la cible était une girafe ; on appe- 
lait cela tirer sur la girafe au galop. 

Le publiciste neuchâtelois, qui ne manquait pas de cou- 
rage, vint affronter au Val-de-Travers même la haine de 
ses ennemis. Il se rendit chez Jeanrenaud-Besson, où il fit 
appeler les principaux promoteurs du mouvement contre 
les institutions de la bourgeoisie de Neuchàtel, entre autres 
David-Louis Petitpierre. Gallot avait à peine traversé 



'fin»'. 









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— 136 — 

Couvet que la nouvelle de son passage se répandit, et un 
groupe de cinquante à soixante individus se forma et vint 
le poursuivre à Môtiers. Je soupçonne fort Petitpierre 
d'avoir préparé cette espèce d'émeute pour exercer une 
pression surGallot au moment de la discussion. Je l'ai vu 
venir au milieu de ces bouzardeurs et les engager à rester 
tranquilles jusqu'au moment où il aurait besoin d'eux. 

Gallot fit comprendre à ceux qu'il était venu visiter que 
c'était bien mal prendre son temps que de demander des 
réformes dans les moments d'agitation, que les modifica- 
tions demandées seraient beaucoup mieux discutées dans 
une période tranquille. Je présume qu'il n'eut pas beau- 
coup de peine à persuader Jeanrenaud-Besson et Petit- 
pierre. Le premier, tout brave libéral qu'il fût, n'avait pas 
encore trouvé son pôle et n'a jamais eu la trempe bien 
révolutionnaire. Le second devint peu de mois après un 
ardent royaliste, ainsi qu'un bon nombre des bouzar- 
deurs qu'il avait amenés avec lui, entre autres Frédéric 
Coulin. Petitpierre affirma que Gallot avait promis tou- 
tes sortes de belles choses, et on laissa celui-ci partir 
tranquillement. 

Il serait très-curieux de revoir toutes les demandes et 
propositions diverses qui sont sorties à cette époque soit des 
assemblées populaires, soit des assemblées de communes 
et même de bourgeoisies. J'ai déjà dit que le gouvernement 
n'était pas seulement détesté en raison des actes répré- 
hensibles qu'il commettait ou des tendances despotiques 
qu'il ne dissimulait même pas, mais encore en raison de 
mesures prises dans un excellent but. Il est vrai que se 
croyant solidement assis, il négligeait complètement les 
intérêts populaires, et que ses agents, dépassant toujours 
la volonté des maîtres, contribuaient à rendre insuppor- 
tables des mesures d'ordre public. Cette circonstance 
amena des réclamations contre toutes les mesures de po- 
lice en général. Dans le but de mettre un frein à la cherté 
croissante du combustible, le gouvernement avait interdit 



— 137 — 

l'exportation des bois, et pour en empêcher la contrebande 
il avait interdit dans certaines zones le voiturage des bois 
pendant la nuit. Il se tint au Val-de-Ruz une réunion 
populaire demandant que cette défense fût rapportée. Je 
cite cet exemple entre beaucoup d'autres pour montrer 
combien le peuple neuchâtelois était novice. 

Le gouvernement, qui comprenait qu'il valait mieux 
céder sur quelques vétilles comme celles sur lesquelles 
on réclamait, que de s'exposer à perdre son pouvoir en 
résistant à tout, fit quelques concessions. Il modifia l'or- 
donnance sur les auberges et cabarets en les autorisant 
à être ouverts jusqu'à dix heures du soir comme les au- 
berges ayant schild. Il avait établi une surveillance assez 
peu efficace sur les forêts communales. Cette surveillance 
avait froissé quelques communes : il y renonça. Que lui 
importait après tout que les communes n'eussent plus de 
bois dans quelques années? il se faisait des amis! Il en 
fut de même à l'égard de l'ordonnance qui prescrivait les 
mesures pour empêcher la sortie des bois; celles de ces 
mesures qui blessaient la bourgeoisie de Valangin furent 
rapportées. 









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CHAPITRE XXII. 



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De Pfuel et son ordonnance. 



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La réponse au message porté à Berlin par le directeur 
des postes ne se fit pas attendre. Elle annonçait de la part 
du roi que le général-major de Pfuel allait se rendre à 
Neuchâte! muni des pleins pouvoirs du roi pour accorder 
ce qui serait juste et nécessaire. Cette nouvelle, qui pou- 
vait être de nature à contenter ceux qui ne demandaient 
que quelques redressements, ne devait guère satisfaire 
les citoyens qui croyaient qu'une refonte totale de nos ins- 
titutions était indispensable. En effet, un général prussien, 
habitué par état à l'obéissance passive, venant d'un pays 
où la volonté du roi n'est tempérée par aucune institu- 
tion qui mette la nation en part dans la direction des af- 
faires, ne devait pas être homme à comprendre les besoins 
de liberté et d'indépendance auxquels il était chargé de 
faire droit. Comprendrait-il même, lui qui devait apprécier 
ce qui était juste et nécessaire, que la liberté de la presse 
qu'on réclamait de toutes parts fût nécessaire aux Neu- 
châtelois quand les Prussiens vivaient heureux sans cela? 

De Pfuel arriva peu de jours après la publication de 
la proclamation qui annonçait la décision du roi. L'arbitre 
des destinées du pays n'était pas ce que quelques libéraux 
prévenus avaient pensé. De Pfuel avait des idées libé- 
rales et élevées. Si à cette époque le pays eût su ce qu'il 
voulait, j'ai la conviction qu'il l'aurait obtenu, même 
l'affranchissement de la domination prussienne. Mal- 
heureusement au mois de mai, époque où Pfuel fit sa 



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— 139 



tournée dans le pays, nous en étions au même point que 
quelques mois auparavant, lorsque l'agitation commen- 
çait. Il parcourut toutes les communes. Pour laisser plus 
de liberté aux réclamations, il n'était accompagné que de 
son aide de camp et n'avait avec lui ni conseillers d'Etat, 
ni personne qui représentât le gouvernement. 

Comme je l'ai déjà dit, les différentes parties du 
pays n'avaient aucun rapport entre elles et ne s'étaient 
entendues sur aucun point, en sorte que Pfuel dut con- 
cevoir une bien triste idée du peuple neuchâtelois, qui 
s'agitait pour s'agiter, sans même se rendre compte du 
mobile qui le poussait. Là, on sollicitait le droit de chasse ; 
ailleurs, l'abolition de certaines mesures de police; au 
Val-de-Travers on demanda la correction de FAreuse. 
Quelques communes réclamèrent des subventions pour 
les écoles. Deux demandes pourtant se reproduisaient gé- 
néralement : le Corps législatif élu par le peuple et un 
code de lois civiles. De l'affranchissement, pas un mot. 

Quoiqu'il ne fût accompagné d'aucun conseiller d'Etatr 
il était cependant évident que Pfuel avait été instruit 
sur ce qu'il aurait à répondre. Je l'ai entendu dans 
trois communes différentes, faire une réponse identique 
dans la forme. Elle se résume à peu près comme suit : 
Ou comprend que le pays de Neuchâtel, placé entre la 
France qui vient de faire une révolution et les cantons 
démocratisés de la Suisse, ne puisse pas rester station- 
naire et que tes institutions doivent aussi être démocra- 
tisées. Vous avez déjà vos communes qui sont des insti- 
tutions très-démocratiques ; vous aurez un Corps législatif 
élu par vous. Cette autorité sera chargée de discuter tout 
ce qui pourra être utile pour le bien du pays. Il ajoutait 
quelques phrases sur la bienveillance du roi à l'égard 
des Neuchâtelois. On jetait des fleurs sur son passage, 
il acceptait une collation, repartait, et tout était dit. 

Enfin nous allions savoir à quoi nous en tenir sur les 
demandes envoyées à Berlin et auxquelles Pfuel 



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— 140 — 

faire droit. L'ordonnance qui transformait les audiences 
générales en Corps législatif parut vers le milieu de juin. 
Les députés des bourgeoisies n'étaient pas admis; cette 
représentation avait été repoussée par toutes les assem- 
blées populaires où la composition du Corps législatif 
avait été discutée. Les députés du roi, au contraire, 
étaient admis au nombre de dix. Comme le principe de 
cette admission avait rencontré de l'opposition dans beau- 
coup d'endroits, il fut donné satisfaction à cette opinion 
en réduisant le nombre de douze à dix. Quoique cette 
introduction d'un élément gouvernemental au sein du 
Conseil de la nation fût fatale aux intérêts démocratiques, 
il n'y eut rien à dire. Le pays, par une majorité incon- 
testable, avait admis ce principe : c'était sa faute, d'autant 
plus que lors de ces rotations il n'y avait eu ni pression 
ni manœuvre corruptrice. On a trop vite oublié qu'elle 
était due à MM. Nicolet et Sandoz, maires du Locle et de 
la Chaux-de-Fonds. Les députés du peuple étaient au nom- 
bre de soixante-dix-huit, à raison d'un député pour cinq 
cents âmes de population neuchâteloise. Ils étaient élus 
directement par les citoyens neucbàtelois ayant vingt- 
deux ans révolus; le vote, en même temps qu'il était 
secret, laissait à chacun une parfaite liberté. Jusque-là, 
cette ordonnance était irréprochable ; plusieurs des dis- 
positions avaient évidemment été prises dans la loi fran- 
çaise pour l'élection de la Chambre des députés. Mais elle 
souleva une rumeur générale dans les dispositions rela- 
tives au Corps législatif une fois réuni. Cette assemblée 
ne devait point nommer son bureau ; ses séances n'étaient 
pas publiques; ses membres délibéraient sur les objets pré- 
sentés par le Conseil d'Etat; leur initiative étail entourée 
de formalités qui la rendaient vaine; les députés n'avaient 
point à s'occuper des objets de finances : ni le budget ni 
les comptes d'Etat ne leur étaient soumis. Et voilà avec 
quoi on avait étouffé les mouvements révolutionnaires du 
mois de mars ! Il faut avouer que nous étions joués, mais 
aussi que nous méritions parfaitement de l'être. 



- 141 — 

Toutefois cet escamotage ne devait pas passer sans 
secouer un peu le pays qui retombait déjà dans la tran- 
quillité. Il y eut des manifestations de mécontentement 
qui furent un avertissement. La village de Métiers donna 
le signal en plantant un arbre de liberté auquel on avait 
pendu un écriteau que Louis Bobillier avait rédigé et que 
j'avais écrit; il contenait ces quelques mots qui, après 
trente-trois ans, sont restés fidèlement gravés dans ma 
mémoire : Protestation contre V ordonnance jésuitique 
du 22. Réponse satisfaisante à nos demandes, ou sinon... 
Les autres villages du vallon suivirent notre exemple; on 
planta le lendemain des arbres à Travers, à Buttes, à 
Fleurier. On apprit que dans les autres localités, sans 
se traduire par des actes, le mécontentement n'en était 
pas moins considérable. Quelques citoyens des différen- 
tes parties du pays s'entendirent pour se rendre en dépu- 
tation auprès du commissaire royal de Pfuel et lui ma- 
nifester le désappointement que les habitants avaient 
éprouvé en lisant l'ordonnance qui faisait du Corps légis- 
latif une assemblée sans initiative et sans pouvoir, devant 
siéger à huis clos et ne pouvant certainement rien pro- 
duire. Ils se plaignirent aussi de l'absence de toute dis- 
position relative à la liberté de la presse. 

A ce moment, Pfuel n'était pas encore circonvenu par 
le Conseil d'Etat ni indisposé par deux tentatives de 
révolution; il donna raison sur tous les points à la dé- 
putation. Il annonça que la première session du Corps 
législatif serait présidée par lui et qu'ensuite elle nom- 
merait son bureau; que les séances seraient publiques; 
que les membres auraient l'initiative sur toutes les ques- 
tions sauf celle de la souveraineté, laissée au droit de pé- 
tition et que dès la première session le Conseil d'Etat pré- 
senterait une loi établissant la liberté de la presse. Il donna 
ces déclarations par écrit dans une pièce qu'Edouard Bo- 
billier, qui fut plus tard député au Corps législatif, a con- 
servée longtemps et qu'il remit ensuite à la garde de 






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Jeanrenaud-Besson. Ce document important prouve 
que Pfuel avait même des pouvoirs pour négocier du 
droit de souveraineté; il n'a jamais été publié officielle- 
ment, quoiqu'il ait été la base d'une déclaration royale 
émanée directement de Berlin, qui a été substituée à 
l'ordonnance par laquelle Pfuel, comme commissaire 
royal, avait déjà fixé les attributions du Corps législatif. 

Certes cette pièce était bien gardée entre les mnins de 
Jeanrenaud-Besson ; mais l'honneur- d'en être le déposi- 
taire lui revenait moins qu'à tout autre, car ce n'est pas 
.sa faute si la manifestation qui l'a fait obtenir a eu lieu; 
au contraire, il a tout fait pour l'empêcher. Sa conduite à 
cette époque était tellement équivoque, qu'il n'était nulle- 
ment le représentant du parti libéral. Il a bien racheté 
dès lors cette conduite vacillante, parce que le fond de 
ses idées était libéral et généreux; il ne pouvait aban- 
donner le parti libéral vaincu, quoiqu'il eût hésité à le 
suivre au moment de l'action. 

Depuis l'apparition de la Revue, le pays jouissait défait 
de la liberté de la presse. Il est vrai que celle-ci n'était 
pas bien dangereuse pour le gouvernement. Le premier 
numéro seul de la Revue avait réellement attaqué l'ordre 
de choses établi. Les Feuilles prêchaient la soumission, et 
le Neuchàtelois les droits de la bourgeoisie de Neuchâtel. 
Seul, le Messager publiait des articles qui entraient dans le 
vif; mais comme il s'imprimait à Yverdon, il échappait à 
la censure. Cependant on trouva un moyen qui fut mis en 
pratique et qui coupa court à la seule publication qui osât 
s'attaquer au gouvernement et aux institutions du pays. 
Armand fut décrété de prise de corps; il crut pouvoir se 
cacher au Val-de-Travers, mais il y fut poursuivi par les 
huissiers et les gendarmes et dut s'enfuir: on n'entendit 
plus parler de ce particulier, dont le rôle chez nous est 
encore énigmatique. 

Mais le Messager devait être immédiatement remplacé. 
C'est à l'époque de la publication de l'ordonnance qui 



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— 143 — 

constituait le Corps législatif que notre ami Gonzalve Petit- 
pierre entreprit la publication du Journal de Neuchâtel, 
donnant les nouvelles extérieures, paraissant deux fois la 
semaine et s'occupant principalement des affaires du pays. 
Gonzalve Petitpierre était un adroit sténographe; on s'at- 
tendait à ce qu'il mettrait son talent à profit pour nous 
donner in extenso les débats du Corps législatif, dont les 
élections allaient avoir lieu. Cette feuille s'annonçait 
comme journal libéral, et comme alors chacun prétendait 
l'être, elle eut au début un très-grand nombre d'abonnés, 
Aucune question sérieuse n'était alors posée dans le public, 
il était facile de ne froisser personne; mais le moment 
approchait où il faudrait prendre rang dans un camp ou 
dans l'autre. N'anticipons pas. 

La liberté de la presse avait d'ailleurs été utile pour la 
publication d'un certain nombre de brochures sur la situa- 
tion du pays. La plus importante, non point par la qualité 
du contenu, mais par la quantité, était d'un certain Dubois 
de Saint-Sulpice, conseiller aulique à Berlin, venu exprès 
pour nous apprendre dans quatre cents pages in-8° que 
les Neuchâtelois étaient le peuple le plus heureux de 
la terre, qu'il avait une Constituante en permanence, 
que tout ce que les révolutions ont procuré aux Bernois, 
Vaudois et Fribourgeois nos voisins, nous le possédions 
dès longtemps. Après nous avoir mis à même de connaître 
notre bonheur, ce brave monsieur repartit pour Berlin, 
afin sans doute de jouir à distance de l'effet produit par 
sa brochure, et dès lors on n'a plus entendu parler de lui. ■ 



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CHAPITRE XXIII. 



Les élections. 



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Le moment des élections au Corps législatif approchait: 
mais comme aux mois de mars et d'avril, lorsque l'agita- 
tion était la plus vive, et comme au mois de juin lorsque le 
commissaire royal parcourait toutes les communes pour 
se rendre compte des vœux et des besoins, l'absence 
complète de plan et de vues arrêtées se faisait remarquer 
par tout le pays. On mettait des noms en avant sans en- 
tente entre les hommes ayant les mêmes idées, et on se 
préparait à laisser aller les élections au hasard du scrutin; 
elles donneraient ensuite ce qu'elles pourraient. 

Le gouvernement, qui s'y connaissait mieux que nous, 
avait autant que possible paralysé l'effet que ces élections 
pouvaient avoir contre lui, par une division fort singulière 
des cercles électoraux. Je comprends qu'un parti au pou- 
voir chargé d'un pareil travail se laisse aller à former des 
groupes qui lui soient favorables; mais ce que je ne puis 
admettre, c'est que cette faculté puisse s'étendre aussi loin 
que l'a poussée le gouvernement. C'est ainsi que dans le 
tableau publié en 1831, Montmollin et Brot, complètement 
séparés, forment un collège. Rochefort était à cette épo- 
que une des communes les plus animées, une des plus 
radicale^, quoique le mot-ne fût pas encore adopté. Brot, 
Montmollin, l'une à l'est, l'autre à l'ouest de cette com- 
mune, se signalaient par l'absence de sentiments hostiles. 
La topographie aurait exigé que ces trois communes for- 
massent un seul collège; puisque ni Brot ni Montmollin 



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— 145 — 



n'étaient assez importants pour en former chacun un; 
mais l'inconvénient était que Rochefort. tout à fait con- 
traire au gouvernement, allait absorber les voix conser- 
vatrices de ses deux communes voisines et nommer deux 
députés de l'opposition. En faisant faire deux lieues aux 
électeurs d'une des communes pour se réunir à l'autre et 
en leur faisant enjamber celle de Rochefort, on obtint \m 
député de chaque parti. 

La commune de Gouvet. qui devait bien changer dès 
lors, passait à cette époque pour une des plus hostiles ; il 
fallait empêcher qu'elle n'obtînt un député de plus, et on 
la fractionna pour envoyer le hameau de la Motta par- 
dessus la commune de Travers voter à Noiraigue. Travers, 
aussi mai noté que Couvet et que tout le reste du vallon, 
fut également fractionné pour empêcher qu'il n'eût droit à 
trois députés, et les hameaux de Martel, Joratel et Rondel, 
qui comprenaient trois cents habitants, furent détachés et 
joints à Noiraigue. On voit que si les citoyens laissaient 
les élections donner ce qu'elles pourraient, le gouverne- 
ment, lui, ne négligeait pas les petits moyens. 

Le résultat des élections, du reste, fut l'expression de 
l'état du pays: partout dans le Val- de-Travers et le 
Vignoble on nomma des députés dont le but évident était 
d'arriver à l'affranchissement de la domination prussienne, 
parce que sans l'exprimer ouvertement ce vœu existait 
dans toute cette contrée. Neuchâtel nomma des parti- 
sans prononcés du gouvernement. Ce fut presque le 
seul collège où l'élection eut le caractère de gouverne- 
mentalisme avoué. Les élections du Val-de-Ruz et des 
Montagnes, qui formaient l'ancien comté de Valangin, se 
ressentirent beaucoup de la situation ambiguë dans la- 
quelle se trouvait ce comté. En effet, on tenait essentielle- 
ment à conserver les privilèges attachés à la bourgeoisie, 
quoiqu'aux Montagnes on fût aussi large d'idées et aussi 
élevé de sentiments que partout ailleurs ; on se souvenait 
que ia bourgeoisie de Valangin avait été pendant le dix- 

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146 



huitième siècle la sauvegarde des libertés publiques , ou- 
bliant un peu trop que depuis 1814 où elle aurait pu 
reprendre son ancien rôle, elle ne l'avait pas fait. On sen- 
tait vaguement que l'émancipation de la domination 
prussienne amènerait forcément une constitution abolis- 
sant les privilèges de lieux, de corporations, de familles, 
et après avoir pendant si longtemps excité la jalousie des 
autres parties du pays, les bourgeois de Valangin auraient 
été froissés dans leur orgueil en voyant tous les citoyens 
établis sur un pied d'égalité. 

Si l'on ne peut pas dire que ce sentiment ait dominé 
directement la première élection au Corps législatif, on 
peut cependant affirmer que l'effet produit par l'élection 
fut comme s'il avait existé. 

La question prussienne n'était pas posée; tout le monde 
à cette époque se flattait d'être libéral : on ne pouvait pas 
savoir quels étaient les citoyens qui pousseraient ce libé- 
ralisme jusqu'à l'affranchissement et quels étaient ceux 
qui voulaient se borner à des améliorations intérieures. 
Il en résulta que les hommes qui avaient inspiré de la 
confiance dans les affaires de la bourgeoisie de Valangin 
furent encore ceux qui en inspirèrent pour le Corps légis- 
latif. Cependant il y eut à la Chaux- de-Fonds et au Locle 
plusieurs nominations, telles que celles de l'avocat Bille, 
de Zuberbuhl, d'Ami-Jean-Jacques Landry et d'autres 
encore, qui accusaient une tendance directe à l'émanci- 
pation et qui formaient contraste avec celles d'hommes 
très-hostiles à cette mesure. 

Le résultat des élections ne détruisit point l'illusion 
qu'on s'était faite de ce que serait le Corps législatif. Les 
députés eux-mêmes, hommes sérieux, intelligents et ins- 
truits, se figuraient qu'ils allaient refondre les institutions 
du pays. J'en ai connu un qui avait fait venir la Consti- 
tution de Genève, pensant que c'était celle de tous les 
cantons suisses qui convenait le mieux à nos mœurs. 

Les élections de Neuchâtel eurent, comme je l'ai dit, 



- 147 — 

un caractère décidé et favorable au gouvernement. L'hô- 
tel-de-ville et le château s'étaient donné la main au mo- 
ment du danger commun. Leur influence jointe à celle des 
maisons nobles sur une population qui n'a aucun com- 
merce extérieur et qui vit uniquement de ce que les 
familles riches dépensent, fut prépondérante. Les noms 
de Ghambrier, de Favarger, de Dubois-Bovet ne permet- 
taient aucune illusion sur la tendance de cette élection. 

Les dix députés de Neuchâtel, augmentés des dix dé- 
putés du roi, formaient un noyau d'hommes de talent, 
rompus aux affaires et capables de mettre dans le sac les 
députés libéraux, lors même que ces derniers auraient été 
unanimes contre le gouvernement et l'autorité du roi. 
Quoiqu'il y eût des hommes distingués dans le nombre 
de nos députés, ceux-ci étaient aussi novices en politique 
que le pays Tétait lui-même quelques mois auparavant, 
lorsqu'il commença à s'agiter. 






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DEUXIÈME PARTIE 



LA RÉVOLUTION DE 1831 



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CHAPITRE XXIV. 



Le Corps législatif. 



Le peuple neuchâtelois allait enfin connaître la valeur 
de la concession qu'on lui avait faite en substituant aux 
anciennes audiences générales un Corps législatif élu en 
grande partie par lui. 

Le Corps législatif se réunit vers le milieu de juillet 
1831. Les représentants qui voulaient sérieusement le 
progrès se firent connaître dès l'entrée à propos de la 
question du serment de fidélité au roi qu'on leur imposa 
avant toute délibération. Ils demandèrent des explications 
sur la portée que cet acte pouvait avoir quant à la cons- 
titution de l'Etat. La réponse qu'on leur fit était assez 
pauvre ; cependant, après s'être concertés en réunion par- 
ticulière, ils prêtèrent sous certaines réserves le serment 
exigé. Ces députés étaient au nombre de quarante-un; 
ils représentaient par conséquent la majorité des députés 
du peuple et formaient une minorité imposante dans l'as- 
semblée. Une manifestation bien conçue de leur part 
aurait peut-être amené une marche libérale et popu- 
laire dans les délibérations du Corps législatif; mais 
c'est ici surtout que l'on remarque l'inexpérience des 
hommes du mouvement en présence du savoir-faire et 
de la rouerie des députés qui défendaient le pouvoir du 
roi et du Conseil d'Etat. Elus avec le mandat tacite de 
porter la main sur les abus de tous genres que commet- 
tait l'administration, beaucoup de députés savaient que 
leurs commettants désiraient l'émancipation du pays. Ce 






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n'était pas en se laissant lier par un serment qui interdi- 
sait toute entente, qu'ils pouvaient espérer parvenir à 
leurs fins, et malgré les réserves qu'ils firent admettre, ils 
n'auraient pas dû borner là cet acte de courage. 

Pendant toute cette première session, qui dura plusieurs 
semaines, on n'entendit que des protestations en faveur 
des droits du souverain. Chaque fois que l'on voulait faire 
un pas en avant, soit par des propositions particulières 
soit par des pétitions, on était arrêté par les prérogatives 
du roi, par la crainte d'empiéter sur les droits du Conseil 
d'Etat en se mêlant de l'administration. A part une loi 
sur la presse présentée par le Conseil d'Etat et adoptée 
sans modification, il n'est pas sorti de cette première 
session, la plus longue que le Corps législatif ait eue, une 
seule décision ayant une valeur politique quelconque. On 
en jugera par quelques détails. 

J'aurais mauvaise grâce à critiquer la loi sur la presse, 
puisque la république a conservé cette loi pendant les 
premières années de son existence, avec cette différence 
pourtant que sous la monarchie elle avait servi d'instru- 
ment pour étouffer toute velléité d'opposition et que sous 
la république elle a été mise une seule fois en usage 
contre une brochure incitant à la révolte et suivie d'effet. 

Au début il ne fut pas permis aux députés du Corps 
législatif de se grouper, comme toutes les assemblées 
le font, en raison de leurs sympathies politiques. Le 
chancelier, qui fit le premier appel nominal, les invita 
à se placer dans l'ordre d'appel arrangé par le Conseil 
d'Etat, alternativement un sur les sièges à droite du 
président et un sur les sièges à gauche. De cette ma- 
nière, on rendit impossible la formation d"un côté droit 
et d'un côté gauche. Les députés du roi et ceux de 
la ville de Neuchâtel, la fine fleur du royalisme, se 
trouvèrent très-rapprochés du bureau; les révolution- 
naires de la paroisse de Saint-Aubin, de Travers et des 
Brenets eurent l'honneur d'être relégués au fond de la 



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— 153 — 

salle. Les opinions furent d'ailleurs soigneusement mélan- 
gées. 

Qu'on ne s'y trompe pas. ces arrangements tout ma- 
tériels ont leur influence. Il est infiniment plus facile de 
prendre la parole quand on est placé près du bureau que 
depuis le fond d'une salle, surtout lorsque l'on doit parler 
assis. Comprend-on qu'une assemblée qui devait faire 
elle-même son règlement se soit laissé imposer une règle 
par laquelle le Conseil d'Etat groupait les membres selon 
son bon plaisir'? L'inexpérience seule peut justifier la 
soumission des députés libéraux à une mesure aussi ridi- 
cule. 

Toute assemblée à son début s'occupe de la confection 
d'un règlement pour sa police intérieure et pour ses déli- 
bérations. Le commissaire royal, qui présidait le Corps 
législatif, ayant annoncé que cette assemblée n'était que 
la continuation des audiences générales, le règlement de 
celles-ci lui était applicable jusqu'à ce que le roi en eût 
sanctionné un autre. Cependant il y avait un objet qui 
devait faire le sujet d'une disposition réglementaire, et 
pour lequel on ne pouvait attendre ni la révision du rè- 
glement ni la sanction de Berlin : c'était la publicité des 
séances. L'ordonnance de formation du Corps législatif 
disait tout simplement que le procès-verbal des séances 
serait publié; toutefois, ensuite de l'agitation que cette 
question avait produite, Pfuel annonça que la question 
serait soumise au Corps législatif lui-même. Un député 
ayant réclamé la publicité des séances , la proposition fut 
renvoyée à l'examen d'une commission dans laquelle on 
remarquait deux pasteurs, un conseiller d'Etat, deux dé- 
putés qui aspiraient à le devenir et le sont devenus en 
effet, et deux libéraux. 

Rien n'est plus misérable que la multitude des argu- 
ments fournis par la majorité de la commission contre la 
publicité : le peuple doit avoir confiance dans les manda- 
tâmes de son choix; l'impression des procès-verbaux 



— 154 — 




suffit; la publicité gênera la liberté des opinions; les 
discours seront défigurés par les journaux; la liberté ne 
doit pas se laisser dominer par la tyrannie populaire; la 
publicité ne pourra être que restreinte, elle ne profitera 
qu'à quelques désoeuvrés de la ville, etc., etc. La minorité 
n'avait qu'une réponse à faire et elle ne fit que celle-là : 
les députés sont nommés à temps, ils sont rééligibles ; 
pour savoir s'ils doivent être réélus, il faul que le peuple 
puisse juger de leur conduite. La majorité, contre son gré, 
dut se soumettre à la minorité, parce que les temps diffi- 
ciles exigeaient cette concession. En définitive, on adopta 
une demi-mesure : on permit l'introduction d'un certain 
nombre de personnes munies de cartes. 

On crut devoir s'occuper aussi pendant cette session 
d'un règlement des délibérations. La discussion ne pré- 
senta rien d'intéressant sauf en ce qui concernait le pré- 
sident. L'assemblée avait cru tout bonnement que le 
droit de nommer son bureau comprenait celui de nommer 
son président ; mais le commissaire royal ne l'entendait 
point ainsi; il prétendit que l'assemblée pouvait dans son 
règlement intérieur s'attribuer la nomination des secré- 
taires, qui formaient réellement le bureau; mais qu'il n'en 
était point de même du président, dont le choix devait 
être prévu par le règlement organique et par conséquent 
soumis au roi. Toujours le roi au travers de toute inno- 
vation dans le sens libéral I 

La subtilité fut en outre mise en jeu de la manière la 
plus admirable dans la question des instructions à donner 
aux députés à la Diète. Passé maître en sophismes, Gham- 
brier, procureur général, prononça un discours extrême- 
ment long pour établir la distinction entre les objets du 
recès fédéral qui devaient être soumis au Corps législatif et 
ceux qui regardaient uniquement le roi. C'était dans l'in- 
térêt seul du souverain que notre incorporation à la Con- 
fédération avait été négociée, dans le but de se procurer 
une alliance armée contre les tentatives de révolution ; 



— 155 — 

c'était à sa demande qu'elle avait eu lieu, sans la moindre 
communication faite au pays, et malgré cela on fit ad- 
mettre le principe que toutes les dépenses que cette in- 
corporation entraînerait seraient à la charge du peuple 
neuchâtelois et que le trésor royal en serait exonéré. 
C'est en vertu de ce même principe qu'on avait admis 
déjà en 1817 que toutes les questions qui pourraient en- 
traîner une dépense seraient soumises aux audiences 
générales, et que toutes les autres questions politiques, 
administratives ou législatives resteraient dans la compé- 
tence du Conseil d'Etat pour les instructions à donner. 
Si on eût voulu être logique, il eût fallu charger le Corps 
législatif de toutes les instructions à donner, car il n'est 
pas une seule affaire qui dans des circonstances données 
ne soit susceptible d'entraîner à des dépenses. En défini- 
tive, on aboutit à une véritable interversion. L'exception 
devint règle et l'ancienne règle exception. Autrefois, le 
Conseil d'Etat donnait les instructions pour toutes les 
questions sauf celles qui pouvaient entraîner une dépense ; 
dans le système admis en 1831, le Corps législatif donna 
les instructions pour toutes les questions sauf celles qui 
étaient purement administratives et celles qui tenaient 
aux intérêts du roi (toujours le roi !). Plus tard, lorsque le 
Corps législatif fut complètement dans la manche du 
Conseil d'Etat, on interpréta largement ce partage d'attri- 
butions, et le Conseil d'Etat n'y perdit rien. En moyenne, 
les recès contenaient de quinze à vingt objets sur lesquels 
la Diète était appelée à statuer et les cantons à donner 
des instructions. Pendant dix-huit ans, les* préavis du 
Conseil d'Etat ont été régulièrement admis par le Corps 
législatif, à une seule exception près. 

Une autre question soutenue avec des sophismes de la 
même valeur a été celle de la nomination des députés à 
la Diète. Chambrier, au nom du Conseil d'Etat, soutenait 
que ce corps était seul bien placé pour choisir les députés, 
que le Corps législatif ne connaissait pas les hommes, que 






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— 156 — 

le Conseil d'Etat dirigeait les affaires fédérales dans l'in- 
tervalle des Diètes, et par conséquent était plus à même 
déjuger des besoins, et enfin que le roi payant les frais 
de la députation, c'était à lui à nommer les députés. Mal- 
gré ce beau raisonnement, la majorité admit la nomina- 
tion par le Corps législatif avec l'obligation de prendre le 
premier député dans le Conseil d'Etat. Cette décision fut 
sanctionnée à Berlin. 

On s'était imaginé que le Corps législatif allait être une 
sorte de Constituante ayant mission de réviser toutes 
les institutions du pays; aussi cette assemblée recevait- 
elle un nombre considérable de pétitions tendant évidem- 
ment à changer l'organisation intérieure de l'Etat. Mon 
ami Louis Bobillier était secrétaire dune assemblée des 
représentants des six communes qui composaient la juri- 
diction du Val-de-Travers et formaient une sorte de bour- 
geoisie au petit pied. Réunis pour l'administration de deux 
propriétés indivises entre les communes, ils s'occupaient 
autrefois de politique et réussissaient à unifier les vues 
des différentes localités. Bobillier, profilant de l'immense 
avantage que lui donnait sur les membres de l'assemblée 
sa position permanente, tandis que les gouverneurs chan- 
geaient chaque année, soumit à ceux-ci une série de péti- 
tions qui toutes tendaient au redressement de certains abus 
ou à la création de nouvelles institutions. Ces pétitions, 
au nombre de dix-sept, furent acceptées par les com- 
munes telles que nous les avions rédigées ensemble; elles 
étaient d'ailleurs appuyées par des pétitions analogues 
venant d'aufres parties du pays et avaient trait à l'aboli- 
tion de la corvée, à l'établissement de codes de commerce, 
criminel, correctionnel et civil, à la révision des règle- 
ments militaires, et de ceux sur la chasse et la pèche, à la 
communication du budget d'Etat, à l'établissement d'une 
liste civile, au droit des communes de se réunir sans être 
présidées par le représentant du prince, à la liberté du 
commerce des vins, à la nomination des voyers, à la rési- 



157 



dence des chefs de juridiction, à l'établissement d'une 
seule cour d'appel, à l'abolition du tavernage. 

Ces différents objets furent renvoyés à une commission 
et au Conseil d'Etat, qui ne s'en sont occupés ni l'un ni 
l'autre. L'abolition de la corvée n'était pas possible, parce 
que le trésor du roi n'y pouvait suppléer. Le tavernage 
était un droit du roi; il ne pouvait être aboli que par lui. 
Il était fort ridicule qu'on osât demander communica- 
tion du budget du roi : c'était son bien, et nous n'avions 
rien à y voir. La pensée d'établir une liste civile fut traitée 
d'insolente : formuler de tels désirs au moment où le roi 
était si généreux envers nous, c'était incompréhensible. 
On voit que pour chaque objet on mettait en avant les 
droits et l'autorité du roi, et que le Conseil d'Etat, qui 
voulait tout conserver dans ses mains, se retranchait, der- 
rière cette autorité pour ne concéder quoi que ce soit. 
Comment, au surplus, qualifier cette indignation qui se 
manifesta sur les deux questions du budget et de la liste 
civile-? Elles étaient tellement peu subversives des droits 
du roi et de l'ordre constitutionnel, que lorsque la discus- 
sion fut terminée et que l'on eut bien déclaré que cela ne 
nous regardait pas, le commissaire royal, par grâce spé- 
ciale, annonça que le budget de l'Etat serait communiqué 
au Corps législatif. Quant à la liste civile, elle existait de 
tait depuis 1814; mais on comprend parfaitement la réti- 
cence du gouvernement à l'endroit des deniers publics. 
Avouer que le roi recevait une liste civile déterminée d'a- 
vance, c'était convenir que le surplus des revenus appar- 
tenait non plus au roi, mais à l'Etat, autrement dit au pays. 
Cette distinction admise, il était évident que l'autorité 
devant régler l'emploi de cet excédant, n'était plus le 
Conseil d'Etat, qui représentait le roi, mais le Corps légis- 
latif, qui représentait le pays. Aussi a-t-on eu soin jusqu'en 
1848 de toujours confondre dans le langage officiel ce qui 
était parfaitement distinct dans les comptes de l'Etat. 
Nous.avons bien des fois pu entendre prôner la générosité 



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158 



du rai, qui fournissait certaines sommes pour l'instruction 
publique, pour les routes, pour l'académie, etc., etc., géné- 
rosité qui, sur la fin de la domination prussienne, ne trom- 
pait plus personne depuis qu'on sut que la somme ronde 
filait chaque année à Berlin ou servait à des générosités 
envers quelques serviteurs dévoués. 

La plupart des autres pétitions du Val-de-Travers 
obtinrent d'être discutées, ce qui prouve que les griefs 
qu'elles exposaient étaient bien sérieux. Seulement, on ne 
laissa pas au Corps législatif l'honneur des redressements. 
Afin de se rendre populaire, le Conseil d'Etat fit droit à 
plusieurs de ces demandes, soit par voie d'ordonnance, 
soit par l'établissement de règlements. En agissant ainsi, 
il empêchait le Corps législatif de s'en mêle*, et son pou- 
voir restait intact. 



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CHAPITRE XXV. 



Déceptions. 



J'ai puisé les détails de cette première session du Corps 
législatif un peu dans mes souvenirs et beaucoup dans les 
procès-verbaux publiés. Mais ce que je n'ai pu recueillir 
dans les bulletins, c'est l'impression produite sur les hom- 
mes qui voulaient de sérieuses réformes dans nos institu- 
tions. J'ai souvenir de tous les sentiments de dépit, de 
désappointement, je dirais presque de rage qui animaient 
les patriotes en voyant les mouvements populaires du 
printemps aboutir à un aussi piètre résultat. 

Dès longtemps le peuple neuchâtelois possédait un cer- 
tain vernis qui, sans être précisément de l'instruction, en 
tenait cependant lieu. Il prenait beaucoup d'intérêt à la 
politique française, surtout depuis que sous la Restauration 
l'opposition libérale recevait une prépondérance que la 
nation appuyait. La presque totalité des citoyens neuchâ- 
telois avaient applaudi à une révolution qui chassait un 
roi parjure. Les sympathies du pays étaient aussi acquises 
aux mouvements qui s'étaient accomplis dans une partie 
des cantons suisses. Les Neuchâtelois suivaient les dis- 
cussions- des Chambres françaises, ainsi que celles des 
constituantes qui siégeaient à Berne, Fribourg et Lau- 
sanne. On comprend qu'avec les connaissances politiques 
qu'ils acquéraient ainsi, ils devaient en venir tout natu- 
rellement à songer à leur propre situation. On a vu que 
l'inexpérience les avait empêchés de faire une révolution 
dans le moment où elle éclatait chez tous leurs voisins. 






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— 160 — 

La même inexpérience les avait engagés à accepter la mo- 
dification des audiences générales en Corps législatif pour 
toute réforme politique. 

Qu'on juge d'après cela ce que durent éprouver des 
hommes qui aspiraient aux institutions démocratiques 
en leur comparant le rôle du nouveau Conseil sur lequel 
ils avaient compté. Il n'y a de régime constitutionnel, aussi 
bien dans une monarchie que dans une république, qu'au- 
tant que le Parlement vote les crédits nécessaires à l'ad- 
ministration. A Neuchâtel, on se récriait en disant: c'est 
l'argent du roi, et l'assemblée s'inclinait. Une autre con- 
dition absolue de tout Etat constitutionnel, c'est la liste 
civile; quoique celle-ci existât en fait, on traitait d'inso- 
lents ceux qui osaient soulever la question, sans que cette 
expression fût relevée par un seul député. Au sujet des 
instructions à donner aux députés à la Diète, on réservait 
les droits du roi; le premier député devait être pris dans 
le sein du Conseil d'Etat, dépendant du roi. Si l'assemblée 
nommait elle-même son président, elle en était redevable 
à une gracieuseté du roi. L'entretien des routes ne pouvait 
s'améliorer, parce qu'il faudrait toucher aux revenus 
du roi. Pour les droits régaliens, pour les redevances 
injustes comme le fournage et le tavernage, pour le 
droit de pèche, partout on était arrêté par les droits du 
roi, qui trouvaient un nombre infini d'orateurs pour les 
défendre, tandis que les droits du peuple ne faisaient pas 
même l'objet d'une proposition sérieuse. Et puis, pour 
couronner le tout, on termina cette session par une adresse 
au roi dans laquelle on le remerciait de ses bienfaits, et 
l'on ouvrit une souscription dans le but d'offrir une mé- 
daille d'or au commissaire royal qui avait si largement 
interprété les sentiments du roi. 

Est-il étonnant qu'une telle situation ait désillusionné 
et aigri les hommes de progrès qui avaient vu dans l'insti- 
tution du Corps législatif une ère de réformes ou tout au 
moins l'acheminement à un état politique analogue à celui 



161 



des cantons confédérés voisins? Las d'une lutte stérile qui 
ne leur offrait pas la moindre chance du plus léger avan- 
tage, ils songèrent à supprimer brusquement l'obstacle 
qui se dressait toujours devant eux et se révoltèrent. Ils 
furent vaincus : respect à leur courage, à leur dévouement, 
à leur malheur. 

Sommes-nous bien placés pour apprécier sainement la 
conduite parlementaire des libéraux de 1831? Tandis 
qu'en 1848 nous n'avons eu aucune opposition à com- 
battre, celle-ci ne s'étant formée qu'insensiblement et timi- 
dement, et que nous dominions nos adversaires de toute 
la hauteur d'une position acquise et avec l'assurance — 
je dirais presque avec l'arrogance — du succès, nos de- 
vanciers de 1831 se trouvaient dans une situation bien 
différente ; en présence d'hommes rompus aux affaires, 
accoutumés à dominer, possédant pour la plupart un vé- 
ritable talent oratoire, exerçant une pression morale à 
laquelle les habitudes et les mœurs donnaient une influence 
considérable, les députés libéraux étaient pour ainsi dire 
condamnés au silence. La moindre parole prononcée par 
l'un d'eux dans le sens de l'abolition d'une prérogative 
quelconque, était interprétée comme une tendance révolu- 
tionnaire. Si l'on joint à cela l'inexpérience de ces députés 
qui pour la première fois faisaient partie d'une assemblée 
dont ils ne connaissaient ni les usages ni les manoeuvres à 
l'aide desquelles on déplace les forces, on se rendra compte 
de leur situation, qui me porte à les juger avec une grande 
indulgence. Toutefois, je ne 'saurais m'empècher de mani- 
fester le regret que fait nécessairement naître leur conduite 
par trop pusillanime. Leur nombre était assez considérable 
pour former un groupe avec lequel il aurait bien fallu 
compter s'il eût été compacte, puisque quarante-un avaient 
sinon refusé, du moins accompagné de réserves la pres- 
tation de serment. S'ils se fussent entendus et eussent été 
fermas, leur attitude digne leur aurait certainement attiré 
les sympathies du peuple et peut-être eût-elle changé la 

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— 162 - 

tournure des événements. C'aurait été trop exiger d'eux 
que de leur demander d'imiter le tiers Etat aux Etats gé- 
néraux de 89 ; mais on sent, toute proportion gardée, que là 
était l'exemple à suivre. 

La position des députés libéraux était tout à fait fausse. 
Tous ou presque tous désiraient l'affranchissement de la 
domination prussienne; mais ils avaient prêté serment au 
roi, et ils n'osaient avouer cette tendance, quoiqu'elle n'é- 
chappât point à leurs adversaires. La crainte d'être traités 
de révolutionnaires et de parjures les obligeait de céder 
toutes les fois qu'on mettait en avant un droit ou une pré- 
rogative royale, ce qui arrivait à chaque instant; aussi 
toute leur action se borna-t-elle à appuyer quelques péti- 
tions et à faire eux-mêmes quelques propositions dans le 
même sens. Sur les quarante-un, il y en eut dix seulement 
qui eurent le courage d'appuyer la demande d'une simple 
communication du budget de l'Etat, et lorsqu'on repoussa 
avec indignation la pétition ayant pour but l'établissement 
d'une liste civile, Tordre du jour fut voté avec acclamation 
par la presque unanimité du Corps législatif. 

Les événements qui ont suivi ont fait voir que les dé- 
putés libéraux manquaient d'expérience, mais non de 
courage. Il semble cependant qu'ils auraient dû, au mo- 
ment où la majorité de l'assemblée voulait voter une 
adresse au roi pour le remercier de ses bienfaits, ne pas 
la signer comme ils l'ont fait, mais en rédiger une de leur 
côté, dans laquelle ils auraient demandé au roi de mettre 
le comble à ses bienfaits en consentant à traiter de l'aban- 
don de ses droits. Cette demande n'aurait aucunement 
violé le serment de fidélité et n'eût point été inconstitu- 
tionnelle, puisque la déclaration de Pfuel du 28 juin admet- 
tait que la souveraineté était du ressort du droit de péti- 
tion. Elle aurait eu en outre l'immense avantage de poser 
nettement la question et de faire constater dès lors les 
entraves que la prérogative royale mettait au progrès. La 



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168 — 



tentative de septembre n'aurait pas eu lieu, et nous n'au- 
rions pas eu dix-sept années de persécutions. 

Loin de moi la pensée d'accuser des hommes pour les- 
quels je professe le plus grand respect. La faute en est moins 
à eux qu'aux habitudes de soumission des Neuchâtelois 
envers le gouvernement qu'ils frondaient souvent mais 
n'attaquaient pas en face, ainsi qu'à l'habileté des gens 
du roi, qui firent accepter par l'assemblée tout entière les 
devoirs envers le souverain comme dominant les autres 
devoirs. 

A la fin de cette première session, les libéraux se parta- 
gèrent en deux fractions : les uns, découragés, atten- 
daient des temps meilleurs, espérant que la forte minorité 
du Corps législatif se renforcerait par de nouvelles élec- 
tions, que leurs députés acquerraient plus de valeur, 
agiraient avec plus d'ensemble et finiraient par obtenir 
de meilleurs résultats. J'avoue que j'étais assez sot pour 
faire partie de ceux-là. Les autres organisaient une cons- 
piration. 



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CHAPITRE XXVI. 



La prise du Château. 



J'ai indiqué précédemment quelle était la nature de mes 
rapports avec Rœssinger, et comment je ne m'étais pas 
rendu à la réunion de Couvet parce que c'était lui qui 
m'en avait fait l'invitation. C'est dans cette réunion qu'on 
émit pour la première fois la proposition de renverser par 
la force l'autorité du roi. Cette idée, il est vrai, ne fut pas 
suivie d'effet, mais on y revint après la session du Corps 
législatif, qui avait excité un grand mécontentement. Des 
citoyens des différentes parties du pays se réunirent à Ro- 
chefort, vers la fin de juillet. Comme je n'y ai pas assisté, 
je ne puis dire avec assurance quels étaient ceux qui com- 
posaient ce conciliabule, quoique j'en connaisse une bonne 
partie. Le renversement du gouvernement du roi y fut 
décidé d'un accord unanime, et la discussion ne s'établit 
que sur le moment le plus propice pour son exécution. 
Les uns proposaient le 12 septembre, anniversaire de 
notre incorporation dans la Confédération, et les autres le 
12 décembre, époque où le Corps législatif se réunirait de 
nouveau. Henri-Constant Dubois, qui assistait à la réu- 
nion, offrit d'amener vinq-cinq Butterains si on choisis- 
sait le 12 septembre, et cent si on choisissait le 12 dé- 
cembre, par la raison que beaucoup de gens de Buttes, 
exerçant la profession de maçons ou tailleurs de pierre, 
passaient l'été hors de chez eux. Malgré l'avantage que 
présentait la seconde de ces alternatives, on comprit qu'il 
fallait rapprocher autant que possible l'exécution du pro- 



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165 



jet, bien que du reste le secret dût être gardé assez soi- 
gneusement, surtout à l'égard du Conseil d'Etat, qui n'était 
aimé de personne dans le pays. Le gouvernement n'avait 
alors que ses agents officiellement connus et point de po- 
lice secrète, en sorte qu'il n'apprit le fait que quelques 
jours auparavant, comme tout le monde. 

La tentative armée contre le gouvernement une fois 
décidée, il fallait trouver le moyen de la mettre à exé- 
cution. Chacun ignorait quelle était la date de notre entrée 
dans la Confédération, et nul n'avait songé d'en fêter 
l'anniversaire, qui pouvait du reste aussi bien être le 
19 mai, jour où l'acte de réunion fut signé, que le 12 sep- 
tembre, jour où la Diète admit Neuchâtel. Le 12 septem- 
bre étant assez rapproché, on convint de choisir ce jour-là 
pour la célébration d'une fête commémorative dont on 
profiterait pour donner aux citoyens l'occasion de se pro- 
noncer sur la question d'être Suisses ou Prussiens. Des 
milliers de citoyens de toutes les parties du canton se 
préparèrent à participer à cette fête, sans se douter qu'ils 
coopéraient à un plan dressé contre l'autorité du roi et de 
son gouvernement. Cependant, quelques jours auparavant, 
le bruit courut qu'une démonstration année allait avoir 
lieu. Rœssinger qui, en raison de ce que je n'étais point 
d'accord avec lui, me prenait presque pour un aristocrate, 
n'avait eu garde de me prévenir, pas plus que BobiUier; 
mais comme il fallait recruter des soldats, il avait fait 
des ouvertures à quelques-uns de mes camarades qui 
vinrent me consulter. La tentative de descente faite au 
Val-de-Travers au mois de mai, à laquelle Rœssinger 
avait coopéré, ayant été souverainement ridicule, je ne 
me sentais nullement favorable à celle-ci, qui me parais- 
sait dirigée par les mêmes hommes; je répondis à ceux 
qui me consultaient que je n'y participerais pas, mais que 
je ne découragerais point ceux qui étaient disposés à 
s'y joindre. 

Comme il est facile de le penser, une expédition pré- 



— 166 — 



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parée six semaines d'avance ne pouvait pas rester secrète; 
et au dernier jour elle n'était un mystère pour personne, 
pas plus pour le gouvernement que pour l'ensemble des 
citoyens. Le Conseil d'Etat avait bien songé à des moyens 
de défense ; il avait même fait établir une barricade près 
de l'endroit où était le bangar du pressoir. Il chercha à 
recruter quelques défenseurs dans la ville de Neuchâtel; 
mais il ne put réunir qu'environ soixante hommes. Toute 
la puissance qu'il déployait en présence des députés au 
Corps législatif disparaissait quand il s'agissait du pays, 
où il n'avait pas un seul soutien et où son autorité était 
unanimement détestée. Use sentait d'ailleurs si peu solide, 
qu'il n'osa pas se dispenser de prendre part à la fête du 
12 septembre, organisée au su et au vu de chacun pour 
avoir une occasion d'entraîner les hommes dans le mou- 
vement. L'anniversaire fut célébré partout, même à Neu- 
châtel. 

Il fallait le courage, la foi et le patriotisme dont étaient 
animés les entrepreneurs de cette expédition, pour la 
tenter dans les conditions où elle a eu lieu. A part un 
petit nombre de localités du Vignoble et du Val-de-Travers, 
le sentiment n'était nulle part à la révolution. Un très- 
petit nombre d'hommes prirent part à la première opéra- 
tion; environ trente citoyens de Buttes et une cinquan- 
taine de Travers composaient le détachement du Val-de- 
Travers, auquel devaient se joindre, à Corcelles. un nom- 
bre assez restreint de patriotes de la Chaux-de- Fonds. 
Avec ceux dePeseux, Corcelles, Cormondrêche et Roche- 
fort, cela donna un total de deux cent cinquante hommes 
environ, formant la colonne qui devait attaquer le châ- 
teau par la route du haut. Une seconde colonne, com- 
prenant environ cent hommes fournis par les populations 
de Colombier jusqu'à Vaumarcus, devait s'emparer de 
l'hôtel de ville par la route du bas. 

Les conjurés avaient à leur disposition deux militaires 
aguerris. L'un, le major Perrot, avait fait ses armes dans 






- 167 — 

la grande armée de l'empire avec le grade de capitaine. 
L'antre, le colonel Couvrant, avec le même grade, avait 
pendant vingt ans guerroyé pour le compte de l'Angle- 
terre. Bien que Perrot appartînt à la fraction du parti 
libéral qui voulait employer tous les moyens, même la 
force, qu'il eût été nommé député au Corps législatif par 
une des communes les plus échauffées, Bevaix, et que sa 
conduite au Corps législatif eût été irréprochable, il n'ins- 
pirait pas de confiance aux chefs politiques du mouve- 
ment, un peu parce qu'il était noble, un peu aussi en 
raison de son caractère peu solide et des excentricités 
qu'on lui connaissait. On manœuvra donc de façon à ne 
pas lui confier le commandement supérieur auquel son 
grade l'appelait tout naturellement, et on jeta les yeux 
sur Alphonse Bourquin, qui n'était, lui, que lieutenant de 
carabiniers. 

La troupe étant rassemblée à Corcelles devant le do- 
micile de Bourquin lui-même, il la harangua en termes 
de circonstance, et elle répondit par le mot d'ordre donné : 
Vive notre commandant! Là-dessus Bourquin de ré- 
pliquer : Puisque vous m'avez nommé votre commandant, 
je vais vous conduire, etc. Il prit ainsi le commandement 
de la colonne du haut et devint pour quelques mois le 
personnage important du parti qui voulait l'émancipation, 
bien qu'il fût fort au-dessous d'une pareille mission. 

Le plan d'exécution réussit à peu près comme il avait 
été conçu. La colonne qui marchait par la route du haut, 
le 13 septembre au matin, rencontra avant d'arriver à la 
porte du château le colonel Pourtalès, connu générale- 
ment sous le nom de comte Louis, qui venait annoncer 
au chef de la colonne que le château se rendait sans dé- 
fense et que les soldats chargés de le soutenir étaient 
licenciés. 

Bourquin avait fait placer des tambours à la queue de 
sa colonne afin de faire croire qu'outre la troupe qui était 
en vue, il y en avait d'autres qui arrivaient successive- 






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- 168 — 

ment, dont on entendait les batteries à des distances 
différentes. Cette petite ruse était superflue, car avant 
d'avoir vu un seul peloton le Conseil d'Etat était décidé 
à n'opposer aucune résistance, non point par sentiment 
d'humanité, les événements du mois de décembre prouvè- 
rent le contraire, mais bien réellement par faiblesse. La 
colonne commandée par Bourquin s'installa sans obstacle 
dans le château, protégée par la barricade que le Conseil 
d'Etat avait fait élever. La colonne du bas, après avoir 
également exécuté sa marche d'après le plan conçu et 
s'être emparée de l'hôtel de ville, vint rejoindre l'autre, 
et toute l'expédition se trouva ainsi concentrée au châ- 
teau, ce qui au point de vue militaire pouvait être utile; 
mais ce qui fut réellement très-fatal au point de vue poli- 
tique. 

Après s'être installés, Bourquin et son état -major 
purent s'apercevoir que si le gouvernement avait cédé le 
château, il n'avait cédé que cela et qu'il y avait des pré- 
cautions à prendre pour un séjour plus ou moins pro- 
longé. La ville de Neuchâtel craignait quelque coup de 
tête des patriotes, qui pouvaient lui causer d'immenses 
dommages. Les chefs des insurgés, profitant de cette cir- 
constance, obtinrent des quatres ministraux, autorité exe- 
cutive de la bourgeoisie, l'engagement de fournir des 
vivres pour la troupe pendant tout le temps qu'elle 
occuperait le château. Là s'est borné tout le résultat de 
l'expédition, qui n'eut au dehors et surtout en ville que 
des effets fâcheux. 



CHAPITRE XXVII. 
Les effets du coup de main. 



Le coup de main avait été fort bien exécuté. On s'était 
emparé du siège du gouvernement; il semblait que, d'a- 
près ce qu'on avait vu se passer dans les autres cantons 
quelques mois auparavant, il n'y avait plus rien à faire 
qu'à installer un autre gouvernement et que la révolution 
était accomplie; mais cette illusion que beaucoup de 
patriotes partageaient et à laquelle je me laissais aller 
comme bien d'autres devait être promptement dissipée. 
Le Conseil d'Etat, en abandonnant le château à l'insur- 
rection, entendait si peu abandonner le pouvoir, qu'il fit 
immédiatement des démarches pour s'établir sur un 
autre point du canton. Il comprit de suite que c'était au- 
près des privilégiés qu'il devait chercher son appui, lors 
même que ceux-ci avaient été pendant un siècle ses plus 
ardents adversaires. Les bourgeoisies lui avaient prêté 
un puissant concours au mois de mai, en se mettant à 
la tête de l'agitation et en dirigeant le mouvement des 
esprits vers la création d'un Corps législatif auquel on 
venait de rogner les ongles; ce fut vers elles qu'il tourna 
ses regards. Lo matin même du 13 septembre, il fît de- 
mander asile à la bourgeoisie de Valangin. Celle-ci, crai- 
gnant encore l'effet du coup de main, ne sachant pas trop 
comment les choses pouvaient tourner, pria le Conseil 
d Etat de passer outre. 

Valangin fermé pour le moment, le Conseil d'Etat alla 
demander l'hospitalité à la commune du Locle. Celle-ci, 









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de même que la bourgeoisie de Valangin, était encore 
terrifiée par l'événement et craignait d'attirer chez elle 
la tmerre civile en fournissant un refuge au gouvernement, 
qui pourrait bien y être attaqué; elle refusa comme la 
bourgeoisie de Valangin. 

Ainsi repoussé, le gouvernement s'en vint bravement 
s'installer à Neuchâtel même, sous les murs du château 
et à portée du canon des insurgés, qui ne s'en préoccu- 
pèrent nullement, croyant l'avoir bien duement renverse. 
Le Conseil d'Etat se mit à l'œuvre pour se procurer des 
défenseurs et pour réclamer l'assistance des Confédérés, 
en vertu de l'article 4 du pacte fédéral, et les hommes du 
château le laissèrent très-tranquillement agir. 

Les chefs de l'insurrection, aveuglés par leur premier 
succès, nommèrent un gouvernement provisoire à la tête 
duquel ils mirent Jonas Berthoud, député de Fleuner au 
Corps législatif, fort bon patriote qui était républicain 
depuis 1793, mais malheureusement trop riche et trop 
timide pour être le chef politique d'une révolution. Aussi, 
lorsqu'il apprit sa nomination, s'écria-t-il : M'aurait-on 
compromis?... Ce singulier choix indiquait dans quel esprit 
de timidité et d'inexpérience étaient les meneurs du mou- 
vement. Aussi, sur dix membres choisis pour faire partie 
du gouvernement provisoire, deux seuls acceptèrent. 

L'expédition se trouva ainsi réduite à elle-même, assez 
embarrassée de sa position dans le château. 

Le Conseil d'Etat, qui en cette occasion fut plus heu- 
' reux que sage et brave, allait obtenir des secours spon- 
tanés, qu'il n'avait pas su se procurer. Quoique plusieurs 
jours avant l'expédition le secret n'existât pour personne, 
il n'était venu à qui que ce fût l'idée d'organiser une ré- 
sistance que ne tentait pas le gouvernement lui-même, 
parce que dans ce moment le but de l'expédition n'était 
pas encore bien défini; on supposait qu'elle se bornerait 
à une démonstration ou même à une attaque contre le 
Conseil d'Etat et contre les privilégiés de la noblesse, à 



— 171 — 

laquelle la bourgeoisie de Valangin n'était même pas 
tachée de voir donner cette leçon, ce qui explique son 
refus ainsi que celui de Locle de recevoir le Conseil d'Etat. 
Quel fut donc le motif qui détermina tout à coup la 
bourgeoisie de Valangin et tous ses ressortissants à dé- 
ployer en faveur du gouvernement une activité qui con- 
trastait si singulièrement avec l'hostilité du premier jour? 
L'explication en est très-simple : les insurgés touchaient à 
la souveraineté du roi de Prusse, et les bourgeoisies se 
sentaient elles-mêmes atteintes par cet acte. Pendant 
toute l'agitation des mois de mars et d'avril, cette question 
avait soigneusement été laissée dans l'ombre. Chacun 
voulait des changements, des réformes selon l'expression 
de l'époque. On sentait vaguement qu'il y avait un moyen 
de tout obtenir d'un coup, mais personne n'osait aborder 
franchement ce sujet. Si donc l'expédition du château mit 
fin aux tergiversations en posant nettement la question, 
elle ne fit qu'accentuer la division profonde qui existait 
à l'état latent, mais ne la créa pas. 

La bourgeoisie de Valangin avait rendu des services 
fréquents et considérables à la cause de la liberté pendant 
le dix-huitième siècle; mais elle l'avait fait dans son 
propre intérêt et pour conserver sa puissance. Ses res- 
sortissants étaient imbus de l'idée que les privilèges et 
les droits particuliers étaient préférables à la liberté pour 
tous. Ils sentaient que sous une forme républicaine la 
constitution ferait table rase de toutes les prérogatives; 
que leurs droits, celui de remontrance par exemple, dis- 
paraîtraient inévitablement, dès que les lois et ordon- 
nances seraient l'œuvre des mandataires du peuple. Les 
bourgeois tenaient à ces privilèges autant par orgueil 
que pour leur utilité, et les voyant menacés, ils se firent 
les défenseurs de la royauté en haine de l'égalité. 

A la bourgeoisie de Valangin qui à elle seule entre- 
prit de sauver le principe monarchique se joignait un 
aulre élément peu considérable, mais qui doit cependant 






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— 172 — 

être mentionné. J'ai parlé de l'organisation militaire et 
des frais considérables qu'elle occasionnait aux particuliers 
appelés au service. Cette organisation avait été nécessitée 
par notre entrée dans la Confédération. Personne ne 
savait que le gouvernement aurait pu réduire considé- 
rablement les charges en diminuant des deux tiers le 
nombre de ceux qui les supportaient. C'était donc un grief 
contre la Confédération, et comme à cette époque on criait 
de toutes parts que cette double situation politique ne 
pouvait se prolonger, qu'il fallait être Suisses ou Prussiens, 
un certain nombre optaient en faveur du roi, s'imaginant 
qu'on serait dispensé de tout service militaire. 

Or donc, sans que le gouvernement s'en mêlât, un noyau 
d'abord peu considérable avait pris naissance à la Sagne 
et s'était formé à Valangin. Si dès le 18 septembre au 
soir ou dès le 14 au matin, les chefs de l'expédition du 
château eussent mis la main sur les membres du Conseil 
d'Etat; si, au lieu de se renfermer dans le château, 
ils eussent dispersé les quelques individus qui se grou- 
paient à Valangin et intimidé les communes où avaient 
lieu des manifestations royalistes en y envoyant quel- 
ques colonnes mobiles, leur troupe se fût renforcée de 
tous les timides qui attendent le succès pour agir, et la 
position eût été bien différente. 

Se tenir renfermé dans le château, borner toute son 
action à inspirer, par la menace d'un bombardement, la 
frayeur dans la ville de Neuchâtel, était la politique la 
plus maladroite qu'il fût possible de tenir, parce qu'on 
s'aliénait la population de la capitale, qui, en effet, n'a 
jamais oublié la terreur que lui causa sa position à cette 
époque. La classe moyenne de Neuchâtel, dont les opi- 
nions très-libérales penchaient même à la république, 
se jeta en masse dans la troupe royaliste qui se formait 
alors. 

La bourgeoisie de Valangin qui le 13 septembre avait 
refusé de donner asile au Conseil d'Etat, fit un appel aux 



178 — 



armes pour la défense des privilèges et franchises qu'elle 
voulait protéger. Cette proclamation, adressée à tous les 
bourgeois et conçue en termes très-chaleureux, avait été 
rédigée par Henri-Florian Galame. Elle a considérable- 
ment contribué à mettre son auteur en relief et a été 
l'origine de sa fortune politique. 

A peine rentré à Neuchâtel, le Conseil d'Etat put juger 
que le coup de main qui l'avait chassé du château était 
impuissant à le poursuivre plus loin. Aussi continua-t-il 
à gouverner, comme si son siège ordinaire n'eût pas été 
envahi. Il prit aussitôt des mesures pour maintenir sa 
position. Il convoqua d'urgence le Corps législatif et dé- 
légua le procureur général de Chambrier à Lucerne pour 
demander à la Diète assemblée l'assistance fédérale 
Outre cette démarche, il requit directement les gouverne- 
ments de Berne, Fribourg et Vaud, en vertu de l'article 4 
du pacte fédéral, de lui fournir chacun trois compagnies 
d infanterie. On voit que s'il avait un peu perdu la tête 
dans le premier moment, alors que le 11 septembre il 
avait fait un appel au dévouement des citoyens amis des 
institutions et n'avait réuni que soixante hommes à peine 
la plupart officiers, le Conseil d'Etat s'était considérable- 
ment raffermi lorsqu'il eut vu la troupe de Valangin se 
former. 



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1*1 



CHAPITRE XXVIII. 
La politique des Confédérés. 



La troupe dn château avait été renforcée par l'arri- 
vée de Fritz Courvoisier, de la Chaux-de-Fonds, avec 
une bonne partie de la compagnie de carabiniers dont 
il avait le commandement, et par des détachements ve- 
nus de toutes les localités où l'émancipation du pays 
était désirée, c'est-à-dire tout le Vignoble moins la ville 
et le Landeron, tout le bas du Val-de-Travers et une ou 
deux communes du Val-de-Ruz. Ces détachements se 
composaient d'hommes qui, pour des causes diverses. 
n'avaient pas eu foi dans l'entreprise quoiqu'ils eussent 
les mêmes vues que les chefs du château et s'étaient 
abstenus d'y prendre part, ou avaient été laissés de côté 
par les organisateurs. Ces citoyens, qui avaient repoussé 
un mouvement armé comme trop peu sûr, ne voulaient 
cependant pas laisser en échec les hommes engagés dans 
l'entreprise, estimant qu'il était de leur devoir de les sou- 
tenir maintenant que l'action était engagée. Voilà, pour 
dire un mot de ma personne, pourquoi je me rendis au 
château deux jours après, en amenant avec moi une 
vingtaine de mes camarades de Môtiers. 

De son côté, le camp de Valangin recevait des renforts, 
provenant essentiellement du comté de Valangin. Le 
gouvernement qui, au Corps législatif, se posait comme 
neutre entre les deux troupes, faisait payer à celle de Va- 
langin la solde fédérale. Il avait des agents qui parcou- 
couraient les communes fidèles et recrutaient à prix 



— 175 - 

d'argent ce qui ne marchait pas par conviction ; de cette 
manière, cette troupe se grossit considérablement. Les 
amis qui venaient nous voir au château après avoir visité 
Valangin, nous berçaient d'illusions sur le nombre des 
royalistes en armes; il est certain qu'ils étaient plus 
nombreux que nous. 

Cependant, la position ne pouvait se prolonger ainsi; 
il fallait une solution soit par les armes soit par l'entre- 
mise d'un pacificateur quelconque, qui ne pouvait être 
que la Confédération. Les chefs du château le sentaient 
aussi bien que le Conseil d'Etat, et c'est pour s'assurer des 
bonnes dispositions des autorités fédérales que Fritz Cour- 
voisier fut envoyé à Lucerne. Il fut reçu par l'avoyer Am 
Rhyn, président de la Diète, qui lui donna beaucoup d'eau 
bénite de cour, l'engagea à être toujours bon Suisse, à 
éviter l'effusion du sang. Flatté des manières affables du 
chancelier Am Rhyn qui lui avait pris les deux mains, et 
des vaines protestations avec lesquelles certains hommes 
avisés savent satisfaire chacun, Fritz Courvoisier revint 
au château rassurer complètement officiers et soldats 
sur les dispositions de la Confédération à l'égard de la 
révolution neuchâteloise. 

Les assurances rapportées par Fritz Courvoisier, et que 
j'ai entendues moi-même, eurent un effet fâcheux en ce 
qu'elles donnèrent à nos chefs une fausse sécurité à l'é- 
gard des intentions des autorités fédérales et leur firent 
refuser des propositions acceptables, tandis qu'il fallut 
en passer par de moins bonnes. Fritz Courvoisier, que 
j'ai assez connu pour porter sur son compte un juge- 
ment impartial, n'était pas l'homme qu'il eût fallu en- 
voyer à Lucerne. Plus brave que perspicace, la droi- 
ture de son caractère lui a fait prendre pour bon argent 
les banalités du président de la Diète. Que le chancelier 
Am Rhyn souhaitât que la Confédération fût affranchie de 
la fâcheuse position d'un canton qui recevait des repré- 
sentants du roi les instructions pour ses députés en Diète, 






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— 176 — 

c'est ce qu'il est facile de comprendre; qu'il ait laissé 
percer quelque sympathie pour les hommes qui tentaient 
d'affranchir Neuchâtel, cela n'aurait rien d'extraordinaire; 
cependant il est inadmissible qu'il soit allé jusqu'à rassu- 
rer Fritz Gourvoisier sur les intentions de la Diète, car le 
jour même ou le lendemain, celle-ci votait à l'unanimité 
l'intervention fédérale en faveur de la souveraineté du 
roi de Prusse. M. Am Rhyn n'a pas pu pousser la fausseté 
au point de donner des assurances qui devaient être dé- 
menties par le vote du lendemain. Il est donc évident que 
le brave Fritz Courvoisier se sera payé de généralités, 
qu'il aura traduites en route par des déclarations plus po- 
sitives. 

Les patriotes qui avaient mis dans leur tête d'affranchir 
le pays d'une domination étrangère s'étaient bercés d'une 
espérance bien fausse à l'égard des dispositions de la 
Diète. Ils s'étaient figuré que les révolutions qui s'étaient 
accomplies sans secousse dans les cantons de Berne, Zu- 
rich, Vaud, Soleure, Saint-Gall, Lucerne, n'ayant amené 
aucune intervention fédérale, ni celle d'un canton en faveur 
d'un autre, à plus forte raison celle de Neuchâtel, qui 
affranchissait une partie du sol suisse de l'influence d'un 
prince étranger, devait se passer sans que la Confédéra- 
tion s'en mêlât. Tous les patriotes neuchâtelois pensaient 
d'ailleurs ainsi; mais tous oubliaient que les temps 
avaient beaucoup changé. Les révolutions suisses de 
Berne. Zurich, Lucerne, etc., avaient eu lieu simultané- 
ment dans les plus grands cantons, les seuls ayant une 
force militaire sérieuse. Il n'était donc pas possible qu'un 
canton vînt étouffer une révolution chez son voisin quand 
il ne pouvait pas même l'empêcher chez soi. En second 
lieu, le ministère Périer, dont l'avènement avait marqué 
en France un temps d'arrêt dans la révolution de 1830, 
avait remplacé le ministère Lafûtte en même temps qu'on 
apprenait l'échec de la révolution en Pologne. 
Cette situation politique intérieure et extérieure que 



177 — 



dans notre inexpérience nous n'apercevions pas, nous les 
hommes de la révolution neuchâteloise, qui nous atta- 
quions follement à l'un des souverains les plus-puissants de 
l'Europe, devait agir considérablement sur les magistrats 
qui dirigeaient les affaires fédérales, bien que bon nombre 
d'entre eux eussent dû leur élévation à une révolution 
quelques mois auparavant. Les aristocraties qui avaient 
été rétablies en 1814 s'envisageaient comme les souve- 
raines légitimes des Etats qu'elles gouvernaient ; c'est en 
quelque sorte en cette qualité que les traités de 1815 les 
avaient reconnues et garanties, et si au mois de décembre 
1830 la possibilité d'une guerre n'eût pas effrayé les puis- 
sances européennes et surtout l'Autriche, il est peu pro- 
bable qu'elles eussent toléré la substitution des gouverne- 
ments démocratiques aux gouvernements aristocratiques 
qu'elles avaient installés quinze ans auparavant. Les au- 
torités issues des révolutions cantonales de décembre 
avaient donc à se faire pardonner leur position et n'étaient 
pas disposées à compromettre les avantages qu'elles 
avaient acquis en refusant à la diplomatie de venir au 
secours du gouvernement de Neuchâtel violemment at- 
taqué. 

Ghambrier, en se rendant à Lucerne pour réclamer l'in- 
tervention fédérale, avait lait appuyer sa demande par 
l'ambassadeur prussien en Suisse, et il faut reconnaître 
que dans cette situation il n'était pas possible que la Diète 
refusât d'intervenir. 

Les Neuohàtelois ont pu s'apercevoir à cette occasion 
combien étaient fantaisistes les allégations des orateurs 
royalistes au Corps législatif, entre autres Ghambrier, 
lorsqu'ils disaient que nous étions complètement séparés 
de la monarchie prussienne, que nous possédions le même 
personnage pour souverain et que c'était là tout ce que 
nous avions de commun avec la nation prussienne. Ce 
n'était pas le prince de Neuchâtel qui pesait sur nous, 
c'était bien réellement le roi de Prusse, l'un des cinq 

12 






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— 178 — 

souverains qui s'étaient attribué l'arbitrage de tout ce 
qui se passait en Europe. Les choses auraient suivi un 
autre cours si Frédéric-Guillaume m, au lieu d'être en 
même temps roi de Prusse et prince de Neuchâtel, eût 
été prince de Lippe et prince de Neuchâtel, ou simplement 
prince de Neuchâtel. Il est .probable que dans ce cas l'a- 
ristocratie et le gouvernement, ainsi que leur organe le 
Constitutionnel, n'auraient pas eu à l'égard de la Con- 
fédération suisse le ton insolent qu'ils ont gardé pendant 
dix-sept ans. La domination du roi de Prusse était bien 
pour nous une domination étrangère; ce n'était pas la 
personne du prince qui pesait sur nous, c'était la puis- 
sance prussienne. Aucun raisonnement ne peut détruire 
cette vérité. 






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CHAPITRE XXIX. 
Les patriotes perdent du terrain. 



Cette fausse idée des dispositions des autorités fédérales 
et des autorités cantonales voisines à notre égard, eut 
une fâcheuse influence sur les négociations entre les chefs 
du château et les diverses autorités avec lesquelles ils se 
trouvaient en pourparlers. J'ai dit que le Conseil d'Etat 
réinstallé à Neuchàtel avait d'abord convoqué le Corps 
législatif ; mais avant sa réunion il avait déjà désigné une 
commission d'Etat chargée de travailler à la pacification 
générale. Le Corps législatif, qui s'était réuni le 15, en 
avait également nommé une qui devait aussi travailler à 
la pacification, avec les commissaires fédéraux que la 
mission de Chambrier à Lucerne avait amenés à Neu- 
chàtel. Les patriotes avaient donc à négocier avec la com- 
mission du Conseil d'Etat, avec la commission du Corps 
législatif, avec les commissaires fédéraux, et lorsque l'oc- 
cupation eut commencé, avec le colonel Forrer comman- 
dant des troupes fédérales. Les patriotes avaient montré 
trop d'inexpérience dans toutes les questions politiques 
pour ne pas être bientôt battus par les feux croisés de 
quatre négociateurs différents, qui tous avaient pour but 
unique de leur faire lâcher le gage qu'ils avaient en mains ■ 
le château de Neuchàtel. 

Les chefs des insurgés sentaient bien que ce gage était 
leur unique salut; aussi faisaient-ils jurer à chaque ins- 
tant à la troupe qu'elle n'abandonnerait le château que 
lorsque nous ne serions plus Prussiens. Ces serments 






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— 180 — 

prêtés avec tant de facilité étaient bien futiles; car il était 
facile de voir même avant l'arrivée des troupes fédérales 
que nous perdions chaque jour du terrain et que la 
position ne pourrait se soutenir. Les insurgés sentaient 
d'ailleurs qu'il y avait pour eux plus de sécurité à traiter 
avec les représentants de la Confédération qu'avec les 
commissions d'Etat ou du Corps législatif, naturellement 
peu bienveillantes à leur égard, quoique un certain nombre 
de membres de cette dernière appartinssent à l'opinion 
qui voulait l'émancipation. Les commissaires fédéraux 
étant annoncés, on convint d'une suspension d'armes jus- 
qu'à leur arrivée. 

La position de la troupe au château devenait très- 
mauvaise. En politique elle attirait sur elle la haine de la 
ville, soulevait toujours davantage la bourgeoisie de Va- 
langin, perdait la considération des cantons suisses par 
l'absence totale de savoir-faire qui se manifestait si ou- 
vertement chez les chefs. Sa force morale diminuait con- 
sidérablement, parce qu'une troupe ainsi renfermée, ayant 
des chefs de hasard, guidée un moment par un sentiment 
généreux, ne pouvait conserver longtemps la discipline. 
Dans les commencements elle avait une espèce d'organi- 
sation, des bureaux de contrôle et une surveillance sur 
l'emploi des vivres que fournissait la bourgeoisie de Neu- 
châtel. J'ai été employé dans un de ces bureaux. Au bout 
de quelques jours, tout cela disparut; les vivres et les 
boissons furent donnés au hasard, et l'on s'imagine faci- 
lement ce qui eut lieu. La position militaire de la troupe 
n'était pas meilleure. Tandis que son action s'étendait à 
peine à la ville qui était sous ses canons, les soldats de 
Valangin venaient la braver jusqu'à portée de la voix et 
de la carabine. Quelques promenades militaires en ville, 
avec de longs couteaux de chasse et des baïonnettes au 
bout des carabines et des fusils, au bruit des tambours, 
tout cela plus propre à effrayer des femmes et des enfants 
qu'à repousser des soldats si nous en avions eu devant 



I 



- 181 — 

nous de bien sérieux, l'enlèvement du matériel et des 
munitions contenus à l'arsenal du Crêt et à la poudrière 
de la route de Peseux, et la prise d'un char de capotes à 
Hauterive : tel est le bilan de ce que surent faire les 
chefs militaires de l'expédition en dehors des murs du 
château. Je vais dire un mot de cette expédition sur 
Hauterive, dont j'ai fait partie. La troupe du château 
avait les sympathies des populations des cantons de 
Vaud, Berne et Fribourg. Nous recevions des visites des 
citoyens d'Yverdon, deMorat, d'Anet. Le 20 ou le 21 sep- 
tembre vers midi, un exprès envoyé par des amis d'Anet 
vint annoncer que des canons expédiés par le gouverne- 
ment de Berne avaient passé par leur village, dirigés sur 
le camp de Valangin. Aussitôt ia compagnie de carabi- 
niers, sous les ordres de Frilz Courvoisicr, et la 4" com- 
pagnie de fusiliers, composée de patriotes des Monta- 
gnes, furent désignées pour arrêter ces armes au pas- 
sage. Arrivés à la ruelle en bise du Crêt, les deux dé- 
tachements se séparèrent. La compagnie de carabiniers 
passant par les Fahis et la Coudre vint sur Hauterive; la 
compagnie d'infanterie, suivant la grande route, alla jus- 
qu'à Thielle. L'incapacité militaire de nos chefs était telle 
qu'il ne fut pas organisé le moindre service de sûreté, ni 
aucune communication entre ces deux corps, qui agirent 
aussi isolément que s'ils eussent été complètement étran- 
gers l'un à l'autre. Si ia compagnie de carabiniers, qui 
était la plus exposée parce qu'elle côtoyait les avant- 
postes des Valanginois placés dans le bois de l'Hôpital, 
eût été attaquée derrière la colline du Mail, elle aurait été 
écrasée avant que la 4 e compagnie en eût été informée. 

Pendant que la 4 e compagnie poussait sa reconnaissance 
jusqu'à Thielle, les carabiniers aperçurent à Hauterive les 
traces d'un ou de plusieurs de ces gros véhicules à larges 
jantes tels qu'en possèdent les voituriers de la Suisse alle- 
mande. Ces traces étaient trop évidentes pour laisser le 
moindre doute; mais les gens d'Hauterive, tous zélés 



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— 182 — 

royalistes, refusèrent de donner aucun renseignement. 
Quelques carabiniers suivirent ces traces et revinrent au 
bout de quelques instants demander du renfort. A ce 
moment, j'ai vu Fritz Courvoisier pâlir et laisser aller 
plutôt qu'envoyer les hommes de bonne volonté prêter 
leur appui à ceux qui s'étaient les premiers lancés à la 
recherche. Il garda environ les deux tiers de la compagnie 
avec lui au carrefour de la route de Neuchâtel et de Saint- 
Biaise, et un détachement de 25 ou 30 hommes partit 
sous le commandement du lieutenant Gustave Jeanre- 
naud. Par étourderie ou curiosité autant que par dévoue- 
ment, je m'étais joint à ce détachement. Les habitants 
d'Hauterive nous voyant armer nos carabines en montant 
le village au pas de course, jetaient les hauts cris et s'at- 
tendaient à voir une bataille. Nous n'étions pas éloignés 
de le croire nous-mêmes : car ces cris nous faisaient sup- 
poser une escorte et nous fûmes tout surpris lorsque arrivés 
au-dessus du village nous n'aperçûmes qu'un pauvre 
diable de voiturier, conduisant une grosse voiture bâchée, 
qu'il avait une peine infinie à faire avancer, dans des che- 
mins de traverse. On intima au voiturier l'ordre de s'ar- 
rêter. On l'atteignit bientôt et on l'obligea à rétrograder. 
Détachement, voiturier, voiture et chevaux rejoignirent 
la compagnie à Hauterive, et celle-ci revint à Neuchâtel 
par la grande route, conduisant sa prise en triomphe sans 
prendre plus de mesures de sûreté qu'en allant, ignorant 
où se trouvait la 4 e compagnie, qui continuait sa course 
sans plus s'inquiéter de nous que nous nous inquiétions 
d'elle. Les carabiniers rentrèrent en ville au milieu des 
habitants consternés qui ne savaient pas d'où nous ame- 
nions ce butin et qui soupçonnaient bien que nous l'a- 
vions enlevé à leurs amis les Valanginois, et des accla- 
mations des soldats du château qui nous saluaient comme 
des vainqueurs. 

Pendant que nous forcions le voiturier à tourner la voi- 
ture et à nous suivre, on voyait à une distance d'un quart 



- 183 — 

de lieue au plus un avant-poste valanginois, qui nous ob- 
servait et qui avait sans doute été envoyé pour protéger 
le voiturier. Il nous aurait peut-être assaillis si nous n'a- 
vions été appuyés; mais ayant aperçu la compagnie tout 
entière, dont le plus gros détachement était resté dans le 
village, il resta dans l'expectative. Je lui prête ici peut- 
être plus de courage qu'il n'en avait, car nous n'étions 
guère aguerris ni les uns ni les autres. Quant à la 4 e com- 
pagnie, elle ne revint que plusieurs heures après nous, 
fort avant dans la soirée, lorsqu'on commençait à conce- 
voir de sérieuses inquiétudes sur ce qu'elle pouvait être 
devenue. 

Voici ce que c'était que cette grosse voiture qu'on don- 
nait depuis Anet pour des canons. Tandis que la troupe 
du château se trouvait fort bien équipée et vêtue grâce 
à l'arsenal et au magasin d'habillements qui était à sa 
disposition, celle de Valangin manquait complètement de 
vêtements chauds. Les chefs, ou peut-être même le gou- 
vernement, avaient écrit à Berne pour obtenir des capotes 
du magasin de ce canton. Ainsi que je l'ai déjà dit, la ré- 
volution bernoise avait laissé subsister l'ancien Conseil 
d'Etat comme gouvernement provisoire, et au mois de 
septembre 1831 le nouveau Conseil d'Etat n'était pas en- 
core constitué. L'aristocratie de Neuchâtel s'adressait donc 
à des amis qui mirent de l'empressement à fournir le 
camp de Valangin de tout ce dont il pouvait avoir besoin, 
et c'est ce char de capotes que nous ramenions au châ- 
teau. Il contenait en outre quelques menues munitions 
d'artillerie. 



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CHAPITRE XXX 



Les négociations. 






Les; commissaires fédéraux étaient arrivés le jour 
même ; ils envoyèrent prendre des informations sur cette 
capture. L'inventaire s'en fit le soir même par devant 
leur secrétaire et, sur la demande des commissaires, elle 
fut rendue aux Valanginois. 

Le choix des commissaires fédéraux aurait dû éclairer 
les chefs du château sur les dispositions de la Diète à leur 
égard. C'étaient M. de Tillier, qui s'était il est vrai rallié à 
la révolution de Berne ; mais il n'en appartenait pas moins 
à l'aristocratie de ce canton et était par cela même très- 
favorable à celle de Neuchâtel, et M. Sprecher de Ber- 
neck, des Grisons, tous deux conseillers d'Etat. Le can- 
ton des Grisons était dirigé par une oligarchie com- 
prenant quatre ou cinq familles au plus qui suivaient le 
mouvement des révolutions cantonales, mais n'en avaient 
jamais laissé accomplir une chez eux. M. Sprecher, 
comme d'ailleurs tous les Grisons, tenait aux alliances 
avec les puissances étrangères. Il alla plus tard jusqu'à 
dire en pleine Diète qu'il serait à désirer que tous les 
cantons eussent un puissant protecteur comme Neuchâtel. 

Ce sont ces deux hommes qui devaient décider du sort 
de Neuchâtel. Il ne fallait pas beaucoup de perspicacité 
pour juger du résultat. Cependant les libéraux se faisaient 
toujours illusion. Officiers et soldats s'imaginaient que 
leur but étant de ne vouloir être que Suisses, il était im- 
possible qu'ils n'eussent pas les sympathies de tous les 



■ i* 



— 185 — 

Suisses indistinctement. Ils pensaient que si, pour obéir 
au Pacte fédéral, on les délogeait du château, ce ne serait 
qu'un simulacre et que des soldais suisses ne feraient ja- 
mais feu contre eux. C'est sur cette fausse sécurité qu'ils 
attendaient le résultat des négociations. 

Les commissaires fédéraux prirent d'emblée toutes les 
précautions pour appuyer par la force leur intervention 
dans nos affaires. Lorsque le Conseil d'Etat avait solli- 
cité des secours à Lausanne, à Berne et à Fribourg, il s'é- 
tait borné à demander trois compagnies de chacun de ces 
cantons. Les commissaires, de leur côté, firent entrer à 
Neuchâtel une brigade entière, deux batteries d'artillerie, 
dont une de gros calibre, une compagnie de carabiniers et 
trois bataillons d'infanterie. Avec de pareilles forces, ils 
n'avaient plus à négocier, ils pouvaient imposer leur vo- 
lonté. Cependant, comme le château manifestait des 
velléités de résistance et que les commissaires avaient 
pour recommandation d'éviter l'effusion du sang, ils en- 
tamèrent des négociations précédées de la signature d'un 
armistice. 

Cet armistice indique le degré d'incapacité des chefs 
patriotes. Tandis que les troupes de Valangin occupaient 
des postes à plus d'une lieue de leur centre et à portée de 
carabine du château, vers le Chanet, le Vauseyon, le 
Plan, les Fahys et le Mail, celles du château étaient ren- 
fermées dans cette place. L'armistice admettant que 
chaque parti gardait ses positions, il fut conclu sur ces 
bases. La ville de Neuchâtel neutralisée, les troupes des 
deux cnmps pouvaient la parcourir avec des armes 
blanches seulement. Tandis que Valangin avait des postes 
qui entouraient la ville, le château n'avait pas l'ombre 
d'un avant-poste. Il en devait être ainsi : les troupes de 
Valangin avaient à leur tète le colonel Pettavel, qui avait 
fait la grande guerre et s'était même distingué au passage 
de la Bérésina; de plus, il était secondé par plusieurs offi- 
ciers de l'état-major fédéral et étrangers. Les libéraux, en 






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— 186 — 

choisissant Bourquin, avaient perdu les conseils et le 
concours de deux militaires distingués, le colonel Courrant 
et le major Perrot. Il est facile de comprendre que des 
hommes de mérite ne pouvaient consentir à recevoir des 
ordres d'un officier subalterne sans connaissances mili- 
taires et sans expérience de la guerre. Courrant s'était re- 
tiré dès le premier jour ; Perrot était resté, mais n'avait 
aucun commandement. Il était tellement mal à l'aise qu'il 
répéta la scène qu'il avait déjà jouée en 1820 sur la place 
d'armes de Fleurier en découvrant sa poitrine et deman- 
dant qu'on le fusillât si l'on n'avait pas confiance en 
lui. 

Après la signature de l'armistice et l'arrivée des troupes 
fédérales, qui entrèrent à Neuchâtel le 23 et le 24 septem- 
bre, les négociations furent reprises entre les chefs du 
château d'une part et les commissaires fédéraux, la com- 
mission du Conseil d'Etat et celle du Corps législatif 
d'autre part. Malgré tous les serments qu'on avait fait 
prêter aux libéraux de ne sortir du château que Suisses 
et rien que Suisses, il fallut bien en rabattre. La seule 
concession à laquelle allaient se réduire toutes les préten- 
tions de ceux-ci était que les assemblées primaires seraient 
convoquées dans tout le pays pour voter sur la question 
de l'émancipation. Ils n'exigeaient pas même que le ré- 
sultat de cette votation étant favorable, l'émancipation 
fût reconnue. Les commissaires fédéraux n'auraient pas 
admis cette condition, qui pouvait procurer de graves 
embarras avec la Prusse. On convint seulement que si la 
majorité demandait l'émancipation, on entrerait en négo- 
ciation avec le roi de Prusse. 

A cette époque, tous les patriotes, qu'ils fussent dans 
le château ou au dehors, s'imaginaient que si la question 
politique était portée devant les assemblées primaires, elle 
serait résolue en leur faveur, et que le roi de Prusse ne 
ferait aucune difficulté d'y souscrire. J'ai partagé cette ma- 
nière de voir comme chacun; mais lorsque l'agitation fut 



ter. 



- 187 — 

calmée, la réflexion et l'expérience me prouvèrent que nous 
nous étions fait d'étranges illusions. D'abord, le compte 
des royalistes et des républicains n'était pas difficile à 
établir et il était évident que nous étions de beaucoup les 
moins nombreux. Indépendamment des moyens d'action 
qui avaient été employés pour amener les hommes sous 
les armes, Valangm avait plus de volontaires réels que le 
château. En faisant le recensement des localités apparte- 
nant à chaque parti, dans une votation parfaitement libre, 
les républicains auraient réuni un tiers des suffrages et 
les royalistes les deux autres tiers. Cette votation, au sujet 
de laquelle nous nous obstinions, aurait été un enfonce- 
ment moral à ajouter à l'enfoncement politico-militaire 
que nous subissions tous les jours. 

Sans doute, si une votation avait eu lieu et que le parti 
de l'émancipation l'eût emporté ou eût fait la balance, le 
gouvernement se serait trouvé dans une très-fausse posi- 
tion, ne pouvant plus nier qu'il avait une partie impor- 
tante du pays contre lui. Mais il faut reconnaître que la 
divergence politique, qui partageait le pays en deux frac- 
tions égales, aurait rendu le gouvernement aussi difficile 
pour les républicains qui auraient acquis le pouvoir que 
pour les royalistes qui l'auraient conservé. Même en pre- 
nant nos illusions pour hase, nous ne pouvions compter 
que sur une majorité insignifiante, et ce résultat obtenu, 
quelle figure aurions-nous faite devant le roi de Prusse et 
devant la diplomatie en demandant d'être maîtres de 
nous-mêmes, non pas au nom du pays, mais au nom 
d'une majorité de quelques cents voix sur dix mille vo- 
tants? Il est évident que le roi n'aurait pas abandonné 
les fidèles pour satisfaire les rebelles ; il aurait rappelé à la 
Confédération qu'elle avait garanti ses droits; si celle-ci 
eût favorisé les républicains et permis le renversement 
du gouvernement, elle se serait trouvée sous le coup d'une 
menace de guerre. Dans ce cas, le gouvernement de Louis- 
Philippe, qui cherchait à se faire pardonner son origine 



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— 188 — 



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révolutionnaire, aurait pesé sur la Confédération et nous 
serions restés Prussiens malgré notre majorité. Le gou- 
vernement ainsi soutenu aurait acquis des partisans dans 
le pays par ce seul fait qu'il était gouvernement, comme 
cela s'est d'ailleurs passé après sa victoire de décembre, 
et les patriotes auraient dû se tenir coi. 

La condition de la convocation des assemblées primaires 
pour la votation sur la question politique ne pouvait donc 
mener à rien de bon pour les patriotes. Toutefois, si elle 
n'avait quant au fond aucun avantage sérieux, elle était 
pour la forme et pour l'apparence un moyen de sortir 
honorablement du château. 

Cependant le Conseil d'Etat refusait obstinément de 
souscrire à cette condition. Croyait-il à l'infériorité numé- 
rique de son parti? Il est difficile de le supposer. Lui. si 
peu habitué aux faveurs populaires, il se voyait acclamé 
par la partie du pays où il avait ses plus ardents adver- 
saires, depuis que sa cause était commune avec celle du 
roi. Il connaissait trop bien la situation pour ne pas ap- 
précier plus justement que nous ne le faisions nous-mêmes, 
les résultats probables de la votation. Quel était donc son 
but en refusant ce scrutin? Voulait-il sauvegarder le 
principe monarchique qui n'admet pas que les sujets dis- 
posent d'eux-mêmes, ou craignait-il réellement les consé- 
quences de cet acte? Je ne saurais le dire. Il lutta jusqu'au 
bout, et tout ce qu'on obtint de lui c'est qu'il ne s'op- 
poserait pas à la convocation des assemblées primaires. 

M. Blanc, député de Travers, voyant que les négocia- 
tions n'aboutissaient pas et que le Corps législatif allait se 
séparer en renonçant à la pacification, prit sur lui de pro- 
poser que le Corps législatif convoquât lui-même les as- 
semblées primaires sur lesquelles les patriotes comptaient 
tant; mais cette proposition fut ajournée. 



CHAPITRE XXXI. 
La capitulation et la sortie. 



Les commissaires fédéraux et le colonel Forrer, com- 
mandant la brigade fédérale, reprirent les négociations 
abandonnées par les commissions et aboutirent le 27 sep- 
tembre à la convention suivante : 

1" Oubli complet du passé de part et d'autre; 

2° Renvoi dans leurs foyers au même jour, de tous les 
hommes armés en quelque partie du pays qu'ils soient 
rassemblés ; 

3° Remise du château aux troupes fédérales, avec le 
matériel de guerre appartenant au canton. 

Cette convention était signée par le colonel Forrer pour 
les troupes fédérales et par Bourquin, Roulet, Perrot et 
Courvoisier pour les troupes du château. Elle était accom- 
pagnée d'une déclaration des commissaires fédéraux 
Sprecher et Tillier, qui en garantissaient l'exécution au 
nom de la Confédération, et d'une lettre du Conseil d'Etat 
aux commissaires fédéraux déclarant que le gouverne- 
ment ne mettrait aucun obstacle à la convocation des as- 
semblées primaires. 

Cette convention était réellement tout ce qu'on pouvait 
obtenir de mieux dans la situation qui était faite aux libé- 
raux, en présence des troupes fédérales d'un côté et du 
camp de Valangin de l'autre. S'obstiner à rester dans le 
château, lorsqu'on en pouvait être expulsé par quelques 
boulets lancés par les deux batteries bernoises, aurait été 
de la folie. Nous en sommes redevables au colonel Forrer, 






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dont l'influence dans cette affaire a contre-balancé celle 
des commissaires fédéraux, et que cependant, nous avions 
alors accusé bien injustement d'être favorable aux Valan- 
ginois, parce que, obéissant aux ordres des commissaires 
il allait nous forcer à évacuer la place, comme si en sa 
qualité de commandant de la brigade il eût pu faire autre 
chose ! 

Il est à remarquer que nous qui, aux yeux de la Con- 
fédération comme à ceux du gouvernement du canton, 
étions des insurgés, nous étions traités d'égal à égal avec 
le gouvernement. Il n'y avait pas amnistie, mais oubli du 
passé de part et d'autre ; les troupes du château étaient 
licenciées en même temps que celles du gouvernement : 
il y avait égalité parfaite dans les termes de la conven- 
tion. Cependant il n'en fut pas tout à fait ainsi dans son 
exécution. Au moment où nous allions abandonner la 
place que nous avions occupée seize jours, pour y revenir 
seize années après, le colonel Ferrer nous harangua en 
nous engageant à reprendre nos travaux et à travailler à 
la paix du pays; mais il ne nous dit pas quelles précau- 
tions blessantes il avait prises à notre égard. Nous n'a- 
vions certes aucune envie de sortir isolément des rangs 
pour aller en ville, où nous aurions été en butte à des in- 
jures et même à des attaques plus graves; il était superflu 
et offensant de nous barrer toutes les issues par lesquelles 
nous aurions pu sortir de la colonne. Depuis le château 
jusques et y compris la route du bas de Corcelles, il n'y 
avait pas un seul passage aboutissant à la route qui ne 
fût gardé. Nous acclamions ces soldats au passage, à 
cause du brassard qu'ils portaient et parce que nous sup- 
posions qu'ils avaient des sympathies pour nous. Quelle 
situation forcée! Les troupes fédérales étaient venues ré- 
tablir l'autorité du roi et les royalistes les insultaient; 
elles nous avaient forcés à abandonner le château, elles 
nous surveillaient et nous gardaient à notre sortie, et nous 
leur envoyions des vivats!... 



191 — 



Les deux tiers de la population suisse avaient, huit ou 
dix mois avant nous, substitué le régime démocratique 
au régime oligarchique. Les gouvernements de ces can- 
tons devaient désirer que Neuchâtel s'émancipât de la 
tutelle royale comme de la direction aristocratique; ils 
devaient désirer que la frontière occidentale de la Suisse 
ne fût pas échancrée sur une longueur de dix lieues par 
une souveraineté étrangère, qui bien qu'admise dans la 
Confédération, pouvait à l'occasion être ou un obstacle à 
la défense ou l'objet même d'une attaque, et malgré cela, 
intimidés par la diplomatie, ils envoyaient leurs bataillons 
pour empêcher l'acomplissement d'un acte qui était tout 
à leur avantage. Par la même raison, nous acclamions 
comme amis ceux qui venaient renverser notre ouvrage 
et détruire nos espérances. 

Cette égalité qui était dans la convention d'évacuation 
et que le colonel Forrer n'observa pas en nous faisant en 
quelque sorte garder jusqu'à Corcelles, précaution qu'il 
n'avait pas prise envers les troupes de Valangin, ne fut 
pas observée non plus quant à l'heure du licenciement. 
Nos adversaires restèrent sur pied deux heures après 
notre sortie du château. 

Ainsi finit cette expédition qui a été la cause détermi- 
nante de la division qui a régné pendant vingt-six ans 
entre les citoyens neuchâtelois et qui a duré jusqu'au 
traité de Paris de 1857. On peut dire que les promoteurs 
de cette entreprise y ont mis tout leur dévouement et tout 
leur courage, et que lorsque des citoyens sacrifient ainsi 
leur position sociale, exposent leur vie, donnent leur for- 
tune et leur temps pour une oeuvre généreuse, on leur doit 
la même reconnaissance que si leur projet eût réussi. Les 
vertus qui les avaient poussés à se sacrifier pour l'affran- 
chissement de leur pays ne leur ont fait défaut dans au- 
cune occasion; mais ils étaient, comme la plupart des 
hommes appartenant au parti patriote, complètement 
inexpérimentés, tandis que leurs adversaires connaissaient 



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toutes les roueries de la politique. Ils ne surent pas re- 
marquer combien la situation politique de la Confédéra- 
tion et de l'Europe, en septembre 1831, était différente de 
celle de 1830. Ils laissèrent se former tranquillement le 
premier noyau du camp de Valangin, alors quïl était si 
facile de le dissoudre. Le gouvernement, d'abord en fuite, 
vint siéger sous les canons du château sans que les pa- 
triotes fissent aucune tentative pour le déloger. Leurs chefs 
permirent aux avant-postes de Valangin d'entourer la ville 
sans avoir eux-mêmes le moindre moyen de se faire res- 
pecter en dehors des murs du château. Enfin la trop grande 
confiance qu'ils accordèrent aux paroles équivoques du 
chancelier Am Rhyn leur fut fatale, et après un temps pré- 
cieux perdu dans de fâcheuses illusions, il fallut accepter 
quelque capitulation que ce fût; le colonel Forrer, qui sen- 
tait que l'esprit patriotique et suisse vibrait chez les libé- 
raux et non chez leurs adversaires, leur fournit le moyen 
de se tirer honorablement d'affaire. 

Toutes ces fautes, que j'ai dû faire remarquer pour être 
juste, n'étaient pas celles des chefs du château seulement, 
elles étaient celles du parti tout entier et ne provenaient 
que de l'inexpérience d"hommes qui faisaient leurs pre- 
miers pas dans la politique, tandis que leurs adversaires, 
qui se croyaient nés pour diriger les affaires de leur pays, 
en avaient fait l'étude de leur vie entière. 

On remarque à diverses reprises cette même infériorité 
relative du parti patriote : d'abord en mars et avril, lors- 
qu'il se laissa bercer dans l'idée qu'il obtiendrait tout par 
un conseil de la nation ; puis dans la lutte parlementaire 
du mois de juillet, où ce même Corps législatif semblait 
créé pour défendre les prérogatives royales ; dans la lutte 
armée de septembre, où la Confédération, amie naturelle 
de ceux qui voulaient se vouer à elle, fut contrainte de 
tourner ses armes contre eux. 

Quelles qu'aient été d'ailleurs les conséquences désas- 
treuses de cette expédition de 1831, conséquences qui 



193 



sont retombées sur ceux qui l'avaient faite et soutenue, 
cet acte n'en devait pas moins amener un jour l'affran- 
chissement du canton de Neuchâtel. Il précipita la division 
dans les opinions politiques du pays et toutes les animo- 
sités et les haines que cette division entraîne A sa suite, 
mais on peut dire qu'il ne la créa pas. La division était à 
l'état latent dans les esprits et dans les idées ; elle pouvait 
aussi bien surgir d'une discussion du Corps législatif que 
d'une prise d'armes. Il était impossible que les inconvé- 
nients de notre situation politique ambiguë une fois si- 
gnalés comme ils l'avaient été dès le printemps de 1831 
n'amenassent pas un jour un conflit entre ceux qui vou- 
laient les faire cesser par la renonciation du roi de Prusse 
et ceux qui voulaient y mettre fin par notre sortie de la 
Confédération. Il fallait que cette question fût posée, et 
une fois posée elle ne pouvait être résolue que par la re- 
nonciation du roi de Prusse à tous ses droits. La majorité 
du pays, la presque unanimité du Corps législatif, les 
quatre bourgeoisies et le Conseil d'Etat réunis, appuyés 
par la Prusse, l'une des cinq grandes puissances, et par 
la diplomatie européenne, ont à deux reprises vainement 
tenté la solution inverse et n'ont réussi qu'à prouver que 
les patriotes avaient raison. Le coup de tonnerre de février 
1848, en étourdissant la diplomatie pendant quelques 
jours, a suffi pour nous permettre d'amener la vraie solu- 
tion, que l'Europe a fini par sanctionner. 

L'expédition du château a donc posé la question. Mais 
ce n'est pas le seul avantage qui soit résulté de cette 
tentative. Vraie école, elle a instruit les hommes de 1848 
qui sans cette expérience seraient retombés dans les mê- 
mes fautes que je viens de signaler. 

Les conséquences immédiates de la prise d'armes fu- 
rent désastreuses. La division des partis se fit presque 
instantanément; chacun prit sa place dans les rangs des 
royalistes ou dans ceux des patriotes. J'aurais de la peine 
à me rappeler un seul individu qui soit resté à l'écart. 

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Non-seulement chacun avait adopté une cocarde, mais 
tous l'avaient prise avec exaltation. Je conviens que très- 
passionné moi-même, je pouvais à tort attribuer aux au- 
tres l'ardeur qui m'animait; cependant, ce qui est très- 
réel et que mon imagination n'a pas créé, ce sont les 
coups, les insuites dont les hommes des deux partis se 
gratifiaient réciproquement, les divisions dans les familles 
et les haines que le temps n'a pas toutes éteintes. 

Après avoir réinstallé le gouvernement au château, les 
commissaires fédéraux et le colonel Forrer s'étaient en 
quelque sorte mis à sa disposition. Il ne resta à Neuchâtel 
que le nombre de soldats suffisant pour la tranquillité du 
gouvernement; le surplus fut cantonné dans les parties du 
pays connues pour appartenir à Fopposition libérale. Quoi- 
que les patriotes aimassent beaucoup les confédérés, et 
que les royalistes dussent les aimer encore davantage, 
puisqu'ils les avaient secourus, ni les uns ni les autres ne 
voulaient les loger. On les reçut pourtant bien partout; 
mais c'était un nouveau sujet de récriminations entre les 
partis : on reprochait aux royalistes de les avoir appelés; 
on reprochait aux libéraux d"avoir nécessité leur interven- 
tion. 



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CHAPITRE XXXII. 
L'émancipation devant le Corps législatif. 



Cependant tout n'était pas dit par L'évacuation du châ- 
teau. Le Conseil d'Etat avait déclaré qu'il ne mettrait 
-aucun obstacle à la consultation du pays sur la question 
politique qui le divisait. La proposition de Blanc, député 
de Travers, que le Corps législatif se chargeât lui-même 
de 3a convocation des assemblées primaires, était sur le 
bureau de ce Conseil. La question de savoir si oui ou 
non cette convocation aurait lieu devait être résolue. C'é- 
tait le dernier avantage politique que les chefs du château 
avaient non pas obtenu, mais cherché à obtenir; il ne 
pouvait pas être abandonné à la mauvaise volonté du 
Conseil d'Etat. Guinand, dans ses Fragments neuchâtelois, 
dit que cette proposition était une faute, qu'il fallait laisser 
le Conseil d'Etat dans son tort en ne convoquant pas les 
.assemblées primaires. Mais Guinand oublie que le Conseil 
■d'Etat n'en avait pas pris l'engagement et qu'il n'avait 
aucune obligation positive ni aucune obligation morale 
de faire cette convocation. Il valait donc bien mieux être 
encore battu sur ce point que de paraître redouter le scru- 
tin en laissant tomber l'affaire. 

Le Corps législatif était convoqué pour le 7 octobre; de 
toutes les parties du pays les libéraux lui envoyèrent des 
pétitions pour lui demander la votation sur la question 
politique, cause de tant de divisions, en promettant de se 
soumettre à ce que la majorité aurait décidé, quel qu'en 
fût le résultat. 






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Cette assemblée se réunit en effet à l'époque fixée, dans 
le but unique de délibérer sur cette question. C'était cer- 
tainement un moment solennel pour le pays, et il faut 
avouer que la discussion eut lieu avec une parfaite liberté 
d'allures de part et d'autre. 

Les appréciations que j'ai faites plus haut sur le nombre 
des partisans de chacun des deux systèmes politiques en 
présence ne sont certes pas exagérées, et si la votation 
avait eu lieu, il est certain que les partisans de l'émanci- 
pation auraient été battus et qu'ensuite ils n'auraient plus 
eu une bonne raison à donner pour critiquer le système 
politique en faveur duquel le pays se serait prononcé. 

Malgré cela, le gouvernement, ainsi que tout le parti 
royaliste à sa suite, s'acharna à combattre une mesure qui 
aurait infailliblement tourné à son avantage, tandis que 
les patriotes réclamaient à grands cris une votation qui 
aurait tourné à leur confusion. 

La session du Corps législatif dans laquelle cette ques- 
tion politique fut discutée est certainement la plus belle 
session parlementaire qui ait jamais eu lieu dans le canton 
de Neuchâtel, même depuis 1848. La question proprement 
dite de la convocation des assemblées primaires resta en 
quelque sorte à l'arrière-plan; ce qui fit l'objet réel des 
débats, ce fut de savoir s'il y avait utilité et convenance 
pour le pays à conserver la forme aristo-monarchique 
sous laquelle il vivait, ou à la remplacer par la forme mo- 
narchique et républicaine. Placée sur ce terrain, la dis- 
cussion se ressentit de la gravité du moment; mais ici 
comme dans la session du mois de juillet précédent, les 
défenseurs de la liberté et du système républicain avaient 
les allures moins franches que leurs adversaires et ne 
pouvaient critiquer le système qu'ils voulaient mettre de 
côté qu'en faisant toute espèce de réserves et de protesta- 
tions de leur respect pour les droits du roi et de leur sou- 
mission à sa volonté s'il voulait continuer à nous protéger 
malgré nous. 



— 197 — 

Le grand événement de cette session mémorable est 
évidemment le discours de Ghambrier, procureur général. 
Si ce discours n'eut pas une influence appréciable sur la 
votation, attendu que chaque député ou à peu près était 
fixé d'avance, il eut cependant un retentissement considé- 
rable, eu égard au personnage qui l'avait prononcé et aux 
documents sur lesquels l'orateur s'appuyait, documents 
que personne ne pouvait contredire alors, puisque le gou- 
vernement seul avait à sa disposition les actes sur lesquels 
ils se fondaient. 

Chambrier était bien réellement le personnage principal 
aussi bien du gouvernement d'octobre 1831 que de celui 
qui lui fut substitué quelques semaines après. Jusqu'alors, 
cet homme avait été peu remarqué; on croyait même qu'il 
avait un embarras dans la prononciation qui l'empêcherait 
de prendre la parole en public. On ne fut pas peu surpris 
de l'entendre dès le début de la session du Corps législatif 
au mois de juillet 1831, et surtout à l'occasion de la dis- 
cussion sur la convocation des assemblées primaires ; il se 
fit connaître non-seulement comme homme d'Etat, mais 
surtout comme orateur de talent, pour autant bien en- 
tendu qu'il y a du talent à débiter agréablement des so- 
phismes et quelquefois des fictions. 

Ce discours, qui fut publié et répandu à profusion dans 
le pays, n'eût pas été difficile à réfuter par quiconque 
aurait eu quelque talent, sa liberté d'allures et la posses- 
sion des documents officiels dont Chambrier s'était servi 
à sa manière pour jeter de la poudre aux yeux. Il était 
superflu de dire que les bourgeoisies avaient été consul- 
tées en 1814 sur le rétablissement de la domination prus- 
sienne, puisque chacun, à cette époque surtout, pouvait 
se rappeler que cette restauration avait eu lieu aux accla- 
mations enthousiastes de toute la population. Ce fait de 
la consultation des bourgeoisies était d'ailleurs absolu- 
ment faux, aussi bien en ce qui concerne les bourgeoisies 
elles-mêmes qu'en ce qui concerne leurs conseils, car 






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— 198 — 

l'adresse au roi est du 3 février 1814. tandis que, dès le 
mois de décembre 1813, Chambrier s'était rendu aVec 
son oncle Chambrier d'Oleyres auprès du roi de Prusse, 
à Fribourg-en-Brisgau , d'où il correspondait avec le 
Conseil d'Etat sur le rétablissement de l'autorité du roi 
avec incorporation dans la Confédération suisse. 

Ce fait , qui peut être vérifié en consultant les ma- 
nuels du Conseil d'Etat, prouve que si en peuple fidèle 
les Neuchâtelois ne pouvaient prêter serment de fidé- 
lité au roi sans être déliés de leur serment envers Ber- 
thier, le Conseil d'Etat et Chambrier lui-même avaient 
été moins scrupuleux, en intriguant pour la déchéance 
de ce prince alors que son gouverneur Lespérut était 
encore à Neuchâtel; ils gouvernaient au nom du roi 
et levaient un bataillon pour le roi cinq mois avant le 
18 juin, époque où Berthier signa sa renonciation, qui 
constatait que la principauté était retournée d'elle-même 
sous la domination du roi de Prusse. 

Quel charmant sophisme, que celui qui consistait à pré- 
tendre que la souveraineté du roi de Prusse ne rendait 
pas les Neuchâtelois Suisses et Prussiens, mais simple- 
ment Suisses et Neuchâtelois, comme d'autres cantons 
étaient restés suisses et vaudois, suisses et fribourgeois, 
etc.; que le roi de Prusse n'y faisait rien, bien au con- 
traire; que ce n'étaient pas les Neuchâtelois qui devenaient 
Prussiens, mais bien le roi de Prusse qui devenait Suisse! 
Il fallait une fameuse dose d'outrecuidance pour dire de 
pareilles choses à des hommes sensés, lorsqu'on avait vu 
quelques jours auparavant là Confédération, sous la pres- 
sion de l'ambrtssadeur de Prusse, décréter l'intervention 
à Neuchâtel et le rétablissement par la force de l'autorité 
du roi. L'ambassadeur sur lequel Chambrier s'était appuyé 
dans sa démarche à Lucerne était-il donc aussi Neuchâ- 
telois et Suisse? Si le roi de Prusse eût été un être séparé 
du prince de Neuchâtel autrement que par une abstrac- 
tion, à la bonne heure; mais comme il n'en était rien, 



199 



nous subissions le joug d'un roi puissant et non celui du 
souverain d'un Etat de cinquante mille habitants, dont 
nous n'aurions pas eu grand'peine à nous défaire. 

L'agitation qu'une votation dans les assemblées pri- 
maires pouvait amener, ne devait pas être un motif pour 
surseoir à cet acte; s'il y avait un moyen de calmer 
les irritations et les haines que suscitait la division du 
pays en deux camps, c'était bien certainement de faire 
constater par un vote libre quels étaient ceux qui étaient 
les plus nombreux. J'ai déjà dit ce que je pensais du ré- 
sultat probable, et certes l'échec que les républicains au- 
raient subi alors eût été plus propre à assurer la tranquil- 
lité que les moyens violents qui furent employés peu de 
temps après. 

Ghambrier. qui se sentait appuyé par tout ce qui tenait 
aux bourgeoisies, comprit-il alors qu'il fallait plus qu'un 
échec moral pour abattre les ennemis du gouvernement? 
C'est possible ; cependant je le crois peu. J'ai souvent 
remarqué que certaines combinaisons politiques que l'on 
se figuré avoir été préparées longuement ne dérivent que 
d'un concours d'événements qui servent mieux les hom- 
mes politique^ que les calculs les mieux combinés. 

Le seul argument irréfutable que Chambrier et les ora- 
teurs royalistes aient donné dans cette mémorable dis- 
cussion, c'est la chute nécessaire des bourgeoisies ; c'est 
aussi celui qui fit le plus d'effet ; les chefs du mouvement 
avaient espéré en affaiblir la portée et rassurer les popu- 
lalions sur ce point en disant que la république, loin de 
restreindre les droits des bourgeoisies, les étendrait à 
tout le pays; mais c'était précisément là l'écueil : on tenait 
à ces droits parce qu'ils n'étaient l'apanage que de quel- 
ques-uns : les étendre à tous, c'était leur ôter tout le mé- 
rite qu'on y attachait. 

Malgré la liberté de discussion dont la hardiesse de 
quelques discours prouve l'existence, il faut reconnaître 
que les partisans de l'émancipation furent généralement 












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faibles. Le discours de Bourquin, le plus hardi de tous, 
contenait même des assurances de soumission pour le 
cas où le roi ne voudrait pas nous émanciper. Il serait 
difficile aujourd'hui de se faire une idée de l'intimidation 
toute morale que le gouvernement exerçait sur la plupart 
des députés républicains. Jouas Berthoud, que les chefs 
du château avaient désigné comme président du gouver- 
nement provisoire, eut même la lâcheté de critiquer l'ex- 
pédition du château, lui qui savait parfaitement, au mo- 
ment où elle se préparait, tout ce qui allait se passer. Il 
assistait au banquet préparatoire de Fleurier, lorsque son 
neveu Georges Vaucher prit congé en disant que le lende- 
main le gouvernement tomberait. Jouas Berthoud avait 
des idées républicaines, mais sa fortune lui ôtait tout 
courage. 

En général tous les républicains de l'assemblée s'effor- 
çaient de se disculper; leurs vœux pour l'émancipation 
étaient toujours accompagnés de serments de soumission 
et d'assurances de respect pour la volonté du roi ; ils 
déclaraient se soumettre complètement ù sa décision, et 
se disaient prêts à ratifier le payement du capital de sa 
liste civile. Ce dernier point ne contribua pas peu à 
effrayer quelques esprits, car il ne s'agissait de rien moins 
que d'une somme de deux millions et demi. Gomme les 
Neuchâtelois méritent leur réputation d'hommes d'ar- 
gent, la perspective d'établissement d'impôts pour cou- 
vrir cette somme était de nature à effrayer toute la partie 
supérieure du pays, où les anciennes redevances féodales 
étaient peu considérables. 

Si dans l'assemblée le gouvernement n'exerçait qu'une 
pression morale sur les députés, il n'en était pas de même 
dans la ville. Là l'exaspération était telle, que les per- 
sonnes connues pour leurs idées libérales ne se trouvaient 
plus en sûreté. Les députés de cette nuance y étaient 
journellement insultés, et Bille, leur chef parlemen- 
taire, mieux connu par cette raison, et facile à désigner 



201 



à cause de sa gibbosité, risqua un beau soir de perdre la 
vie. La ville de Neuchâtel avait tremblé pendant quinze 
jours sous les canons du château. Ses habitants, qui n'a- 
vaient pas eu le courage de se défendre contre une poignée 
d'hommes sans munitions le 13 septembre au matin, ni 
de soutenir un gouvernement pour lequel ils s'enthou- 
siasmaient tardivement, alors que la bourgeoisie de Va- 
langin avait sauvé le principe monarchique, ses habitants, 
dis-je, reprenaient courage et devenaient d'autant plus 
cruels que leur frayeur avait été plus grande. L'aristo- 
cratie nobiliaire du château et l'aristocratie bourgeoise de 
l'hôtel de ville se donnaient la main et s'entendaient pour 
soudoyer une populace qui a toujours été en forte pro- 
portion à Neuchâtel; celle-ci était chargée d'exercer un 
terrorisme capable d'étouffer toute idée antipathique aux 
meneurs. 

Pendant la session, qui dura quatre jours, il ne fut 
question que de la proposition de convocation des as- 
semblées primaires; le sujet d'ailleurs en valait bien la 
peine; mais le résultat fut ce que tout homme un peu 
perspicace aurait pu prévoir : une forte majorité (47 
contre 31) se prononça pour le maintien du principe 
monarchique sans consultation des assemblées primaires. 
Les patriotes virent s'évanouir leur dernière illusion. 
Aussi la nouvelle de ce vote jeta-t-elle tout le parti dans 
une véritable stupeur. Le résultat de l'expédition du 
château était réduit à néant; il fallait courber la tête sous 
le joug prussien ou reprendre les armes. L'un était bien 
difficile, l'autre bien téméraire, maintenant que le parti 
royaliste était organisé. 

C'est pendant la discussion même au Corps législatif 
qu'eut lieu l'incendie de la Brévine, qui détruisit presque 
entièrement ce village. La curiosité m'y conduisit avec 
mon père quelques heures après qu'on était maître du 
feu. Lorsque nous eûmes visité les ruines et supputé l'é- 
tendue du désastre, nous allions nous remettre en route 










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— 202 — 

pour le Val-de-Travers, quand on annonça que le maire 
venait d'arriver de Neuchàtel et qu'il mandait les habi- 
tants dans l'église, que le feu avait épargnée. Cette nou- 
velle nous engagea à différer notre départ et nous at- 
tendîmes l'issue de l'assemblée convoquée par le maire, 
pensant apprendre quelque chose sur les encouragements 
que celui-ci donnerait aux malheureux incendiés et sur 
les moyens de reconstruire convenablement leur village. 
Après une longue attente, nous avisons un individu de la 
connaissance de mon père que nous questionnons, et nous 
apprenons à notre grand ébahissement qu'il leur avait 
lu quoi? le discours que Chambrier avait prononcé la 
veille au Corps législatif ! 

Les habitants de la Brévine, tous bourgeois de Valan- 
gin. n'avaient aucun intérêt à l'abolition des redevances 
féodales; ils étaient tous ou à peu près d'ardents roya- 
listes. La lecture d'un discours politique, même dans leur 
sens, faite sur les ruines fumantes de leur village, devait 
cependant médiocrement les intéresser. Je cite cette 
anecdote, non point pour formuler un reproche et jeter 
du ridicule sur un magistrat honorable, mais pour mon- 
trer à quel point les esprits étaient exaltés. M. Huguenin 
lui-même était victime de Tincendie ; les intérêts généraux 
du pays le préoccupaient plus que la ruine de sa maison 
et de son village : c'est presque de l'héroïsme. Sachons le 
reconnaître, même chez nos adversaires. 



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CHAPITRE XXXIII. 



Le retour de Pfuel. 



Comme cela arrive toujours lorsque les partis sont 
fortement excités, ils se donnent réciproquement des 
noms ou ridicules ou injurieux. Les royalistes nous 
appelaient pourris ; nous les traitions de bédouins. Le 
nom dont ils nous affublaient n'a pas dépassé les événe- 
ments qui l'avaient provoqué ; celui de bédouin a survécu 
et n'est pas aujourd'hui complètement tombé. 

L'état des esprits était tel, qu'il fallait nécessairement 
qu'un des partis fût vaincu. La Confédération, en faisant 
capituler les troupes qui occupaient le château, n'avait 
pas tranché la question qui divisait le pays; cette question 
ne pouvait rester plus longtemps indécise : il fallait que 
le gouvernement cédât la place ou eût raison des répu- 
blicains. 

Telle était la position lorsque de Pfuel vint une seconde 
fois en qualité de commissaire royal. Il comprit bien vite 
dans quelle impasse nous nous trouvions et fit savoir que 
si précédemment il était venu avec la main pleine de 
dons généreux, aujourd'hui elle était armée d'une verge. 

La conduite que le pouvoir avait tenue à la veille et 
pendant les événements de septembre, n'était pas de 
nature à donner de la confiance aux royalistes. Le per- 
sonnel du gouvernement avait besoin d'éléments nou- 
veaux et énergiques. Pfuel, qui s'en était aperçu, avait 
comblé quelques vides en nommant avant son départ 
des hommes de valeur et d'énergie, toujours pris dans la 






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— 204 — 

noblesse. Mais le nombre des vieux incapables était trop 
considérable pour que quelques recrues pussent donner 
une valeur réelle à l'ensemble. Le Conseil d'Etat le sen- 
tait tellement lui-même, qu'en violation de la règle il 
avait laissé Sandoz-Rollin présider quinze mois consécu- 
tifs, quoiqu'il fût le plus jeune des quatre présidents. Un 
vieux Tribolet, l'un des présidents, n'avait pas même su 
que le gouvernement était en danger et sa résidence oc- 
cupée par des insurgés. Il se présenta un beau jour au 
château, et, surpris d'y trouver des soldats, il persistait 
à vouloir se rendre au conseil, prétendant que c'était le 
jour où il devait y assister. 

Pfuel, conseillé, sans doute par les hommes énergiques 
de l'aristocratie et du parti, vit bien que de pareils élé- 
ments ne seraient que des entraves et que ce corps était 
trop nombreux et trop vieux pour renverser le parti 
républicain qui ne se croyait pas vaincu. Il travailla à 
une refonte du pouvoir, j'allais dire du pouvoir exécutif; 
pour être vrai, il faut dire du seul réel pouvoir qu'il y eût 
dans l'Etat. Il obtint facilement la démission de tous les 
titulaires et au lieu de vingt-quatre membres, le Conseil 
d'Etat n'en eut que sept. Pourtalès, qui avait rendu le 
château le 12 septembre, eut, en récompense de ce fait 
d'arme et en raison de sa grande fortune, la présidence du 
nouveau corps. Chambrier avait montré trop de talent 
politique dans les derniers événements pour ne pas être 
maintenu. Perrot fut conservé comme un des plus jeunes 
et pour ses capacités oratoires. Perregaux, l'une des der- 
nières créations, y trouva sa place, non pour ses talents 
et son intelligence, mais pour son énergie qui était 
grande; c'était, certes, une qualité dans ce moment-là. 
Courvoisier, le premier plébéien arrivé au pouvoir, homme 
de talent politique, fut aussi conservé. Enfin, il fallait 
récompenser le dévouement, le mérite et la volte-face de 
Favarger : il obtint un siège et la direction de la chan- 
cellerie. Pour satisfaire la bourgeoisie de Valangin, un 



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- 205 - 

fauteuil fut donné à Delachaux. La fameuse proclamation 
qui appelait la bourgeoisie de Valangin aux armes, au nom 
du trône et de l'autel, méritait une récompense: son 
auteur, H.-F. Calame, fut nommé secrétaire d'Etat. 

Pfuel profita de l'occasion pour mettre un peu d'ordre 
dans l'administration. Avant cette époque, les affaires se 
traitaient par des rapports des chefs de juridiction ou par 
quelques employés spéciaux. Au moment de la réorgani- 
sation du Conseil d'Etat, il fut formé quatre dicastères : 
Finances, Militaire, Intérieur, et Justice et Police. Chacun 
de ces dicastères avait un conseil de cinq à six membres, 
qui délibérait sur les objets concernant sa partie d'admi- 
nistration. 






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CHAPITRE XXXIV. 
Les rigueurs, l'armement. 






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Il était facile de voir que cette réorganisation avait pour 
but la résistance à la révolution et que nous allions entrer 
dans une phase bien différente de celle dans laquelle nous 
vivions depuis le commencement de l'année 1831. Mais 
les patriotes n'y virent rien et la confiance dans le succès 
de leur cause ne les abandonna pas le moins du monde. 
Il est vrai que le rejet de la volation sur la question 
d'émancipation fermait la porte à tout moyen pacifique 
d'obtenir une renonciation du roi de Prusse; mais 
malgré le peu de succès de la première expédition, mal- 
gré l'intervention fédérale qui était venue raffermir le 
gouvernement du roi de Prusse, on persistait à croire 
qu'une nouvelle prise d'armes mettrait à la raison tous 
ces vieux royalistes. On ne savait pas encore quand et 
comment elle se ferait ; mais on sentait que c'était le seul 
moyen d'en finir. Tous les patriotes avaient les yeux sur 
Bourquin, qui était le chef, je dirai presque le héros du 
parti républicain. Il parcourait les localités où il se sentait 
appuyé et promettait de faire un nouvel appel aux armes, 
si le gouvernement refusait de convoquer les assemblées 
primaires. Il passait des revues sous les yeux mêmes des 
troupes fédérales et annonçait publiquement ses inten- 
tions. 

Cependant, Pfuel et le nouveau Conseil d Etat ne 
restaient pas inactifs : Louis et Charles Renard, Constant 
Meuron, Rœssinger et Cugnier, qui tous avaient participe 



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— 207 — 

à la prise d'armes et dirigé l'expédition du château, furent 
décrétés de prise de corps pour menées révolutionnaires. 
Ils se retirèrent à Yverdon. Si l'idée de tenter encore une 
fois la fortune des armes pour affranchir Neuchâtel de la 
domination étrangère n'était pas déjà éclose, elle devait 
naître de la réunion de cinq des chefs du parti de l'action 
sur le sol d'un autre canton où ils étaient proscrits. Tou- 
jours les exilés conspirent, et ceux-ci ne faillirent pas au 
mandat que le décret de prise de corps leur conférait en 
quelque sorte. Ils formèrent le comité révolutionnaire qui 
devait tenter le second mouvement. 

Il se passa alors un fait qui est resté mystérieux jusqu'à 
aujourd'hui et qui a été interprété bien diversement. De 
Pfuel et Bourquin eurent une entrevue, à la suite de 
laquelle les royalistes répandirent la nouvelle que ce 
dernier avait fait sa soumission et promis sur sa tète de 
ne plus faire aucune tentative contre l'autorité du roi. 
Bourquin. sans nier l'entrevue, soutenait de son côté que 
Pfuel lui avait promis que le pays serait émancipé. 
Où était la vérité? C'est ce que personne n'a su d'une 
manière exacte. Ce qu'il y a de certain, c'est que le parti 
républicain avait mis toute sa confiance en un homme 
dont le caractère et les talents étaient fort au-dessous 
d'une pareille position. Qu'il ait été un traître comme on 
l'en a accusé après sa défaite et comme les faits qui vont 
suivre semblent l'indiquer, c'est ce que j'admets difficile- 
ment. Il a manqué de fermeté ; il a senti qu'il encourait 
une immense responsabilité et s'est laissé entraîner par 
des événements qu'il subissait plutôt qu'il ne les dirigeait. 
Toujours est-il que peu de jours après le décret de prise 
de corps dont j'ai parlé, celui de Bourquin lui-même fut 
rendu et il ne sut rien faire de mieux que de rejoindre les 
cinq conjurés, qui le reçurent au milieu d'eux, lui con- 
servèrent le commandement du mouvement armé qui se 
préparait, mais ne l'admirent pas à faire partie du comité. 

Cette mesure contre les principaux chefs du parti du 






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— 208 — 

mouvement avait réussi au nouveau Conseil d'Etat, puis- 
qu'elle n'avait amené aucune agitation dans le canton ; 
cela lui donna du courage et l'engagea à persévérer dans 
son système répressif. L'oubli complet du passé n'était 
pour lui qu'une promesse faite dans un momenl difficile, 
que la conscience permettait d'éluder. Sans précisément 
arriver à des persécutions directes que la Confédération 
n'eût pas tolérées, il commençait par des taquineries. 
Tous les Suisses d'autres cantons qui avaient fait partie 
de la troupe insurgée furent mandés devant les cours de 
justice et obligés de signer un acte par lequel ils décla- 
raient se soumettre aux lois et au régime politique de la 
principauté, avec menace d'expulsion pour ceux qui 
refuseraient cet acte de soumission. Sans doute que sans 
signer quoi que ce soit, un étranger au pays qui vient s'y 
établir, se soumet par cela même aux lois et au régime 
politique en vigueur. La soumission signée n'ajoutait rien 
à cet engagement, que chacun contracte par le fait même 
de son séjour ou de son établissement ; mais cette taqui- 
nerie intimidait, et si elle n'était pas à la rigueur une 
persécution proprement dite, elle inquiétait et violait 
manifestement la capitulation du château qui n'était pas 
une amnistie, mais un oubli réciproque, ensuite duquel 
le gouvernement ne devait pas même chercher cà connaî- 
tre les noms de ceux qui avaient fait partie de l'ex- 
pédition. 

Le régime rigoureux par lequel le gouvernement débu- 
tait, ne se manifestait pas seulement par des actes de 
vigueur comme le décret de prise de corps de six des 
principaux chefs, ou par des vexations comme les sou- 
missions exigées des Suisses des autres cantons; il y 
joignait des mesures militaires telles, qu'il fallait 
l'aveuglement dans lequel nous étions tous pour attaquer 
des forces pareilles avec les moyens et les hommes dont 
le comité d'Yverdon allait disposer. 

Pfuel était trop militaire pour ne pas comprendre que 



— 209 — 

le système de défense devait avoir comme base un corps 
solide, ayant toutes les qualités d'une troupe réglée et 
permanente. Il commença donc par créer une troupe 
soldée composée d'un bataillon d'infanterie, une com- 
pagme de carabiniers, une batterie d'artillerie, qui fut 
complètement habillée, équipée et armée au moyen des 
dépôts qui se trouvaient à l'arsenal. Elle fut recrutée dans 
toutes les localités où le royalisme était puissant et ardent 
instruite convenablement et commandée par des officiers 
passables; le gouvernement donnait les épaulettes à la 
noblesse de toutes les parties du pays, mais celle de Neu- 
châtel avait, comme toujours, la part du lion. Ce corps 
recevait la solde fédérale. 

Il aurait été imprudent au parti patriote de s'attaquer 
même en nombre supérieur, à une troupe ainsi organisée,' 
dont le fanatisme politique était égal à celui de ses adver- 
saires mais qui y joignait la discipline sans laquelle il n'y 
a pas de force militaire sérieuse. 

Toute la partie où le royalisme dominait presque ex- 
clusivement c'est-à-dire le Val-de-Ruz, les vallées de 
a Sagne et des Ponts, celle de la Brévine, Lignières 
Landeron, etc., fut recensée, armée, fournie de munitions' 
et organisée par compagnies et bataillons. On obligea 
même les républicains clair semés qui se trouvaient dans 
ces localités a s armer et à se tenir prêts comme les autres 
Il fut encore pris d'autres mesures de sûreté non moins 
efficaces : toutes les avenues de la ville de Neuchâtel 
furent pourvues de barricades et celles-ci armées de 
canons. On acheta un grand nombre d'armes et on assura 
même que quelques militaires de l'état-major de l'armée 
prussienne avaient été appelés. Rien n'a confirmé ce der- 
n.er bruit La ville de Bâle, qui ne devait pas tarder à 
recevoir des services politiques du gouvernement de 
Neuchâtel, prêta quelques centaines de mille francs- 
ainsi arme et préparé le gouvernement pouvait attendre 
les événements. 

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- 210 — 

Cependant la situation était trop tendue pour qu'elle 
pût se prolonger encore longtemps. Le gouvernement 
sourirait lui-même de cet état d'irritation et multipliait 
les efforts pour le faire cesser. Il envoya dans toutes les 
communes des commissaires qui exigèrent d'eiles des 
actes de soumission à l'autorité du roi. Les communes où 
les libéraux dominaient n'osant pas refuser, firent des 
adresses de soumission ; les autres firent des adresses de 
dévouement et de fidélité. Deux mois s'étaient à peine 
écoulés depuis la sortie du château que déjà le ton avait 
baissé, surtout dans la partie qui forme aujourd'hui le 
district do Boudry. La soumission avait remplacé l'arro- 
gance; bientôt on allait être fidèle, et plus tard dévoué. 



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CHAPITRE XXXV. 
Les cinq questions, la presse. 



Le gouvernement convoqua sur ces entrefaites environ 
quinze notables du Val-de-Travers qui se réunirent au 
château. Parmi ceux-ci se trouvaient mon père et Jean- 
renaud-Besson. Sans entrer avec eux dans aucune discus- 
sion, il leur fut présenté individuellement par écrit cinq 
questions sur les causes du malaise dont le pays souffrait 
et sur les moyens d'y porter remède, avec invitation de 
donner, après réflexion, leur avis sur ces questions. On 
s*est demandé s'il n'aurait pas été tout aussi simple d'en- 
voyer les questions par la poste, puisqu'on ne voulait 
entrer dans aucune discussion immédiate, au lieu défaire 
ainsi courir les gens pour rien. Il va sans dire que les 
réponses ne résolurent rien du tout et que de cette dé- 
marche il n'est resté que la partie ridicule. Je n'en parle- 
rais même pas ici si elle n'avait donné lieu à certain com- 
mentaire qui mérite d'être rapporté. On croyait que le 
gouvernement, sentant l'impossibilité de ramener jamais 
à la fidélité et à la tranquillité les populations du Vignoble 
et du Val-de-Travers, avait conçu l'idée de les séparer du 
canton de Neuchâtel pour les joindre à celui de Vaud, et 
on a supposé que les délégués du Val-de-Travers étaient 
appelés pour être consultés sur les dispositions du Vallon 
a cet égard. Lorsque ces délégués se rendirent au château, 
on avait partout la conviction que c'était dans ce but 
qu'ils étaient mandés. Les uns pensaient que le gouverne- 
ment le faisait avec l'idée sincère d'y donner suite; le plus 






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grand nombre cependant n'y voyaient qu'un stratagème 
tendant à faire constater que le Val-de-Travers avait 
préféré rester prussien plutôt que de faire partie du canton 
de Vaud. 

L'inutilité évidente des questions posées et la manière 
dont les délégués furent reçus et congédiés, sembleraient, 
donner Raison à cette dernière opinion et feraient penser 
que le gouvernement,craignant que les délégués n'acceptas 
sent la proposition de séparation, s'en serait tiré en leur po- 
sant ces questions ridicules (1). En tout cas, il est assez 
difficile d'admettre que cette manière de faire fût sérieuse, 
et si les conjectures que j'ai rapportées plus haut sont tom- 
bées à faux, la présence des délégués pourrait bien avoir 
eu pour but de les mettre à même de constater les formi- 
dables préparatifs militaires qui avaient été faits. Certain 
est-il qu'on les fit passer par devant les bouches à feu qui 
garnissaient les barricades et qu'ils furent arrêtés par les 
Qui vive ! répétés d'un grand nombre de sentinelles. Mon 
père en avait reçu une impression très-vive et me dissua- 
dait de prendre part au mouvement qui se préparait. 

Jusqu'au moment de la discussion sur la convocation 
des assemblées primaires, on ne comptait qu'un seul 
journal dans la contrée. La Revue, les Feuilles et le Neu- 
châtelois n'avaient eu que quelques numéros : c'étaient 
d'ailleurs des feuilles mensuelles qui ne pouvaient avoir 
beaucoup d'action sur l'opinion. Le Messager, qui parais- 
sait une fois par semaine, cessa de paraître avant le départ 



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(1) Depuis que j'ai écrit ce qui précède, j'ai eu l'occasion de voir une lettre origi- 
nale écrite par Ancillon, ministre des affaires étrangères de Prusse, adressée à Pfuel, 
dans laquelle le ministre prussien combat l'idée d'une séparation du pays et l'ad- 
jonction d'une partie au canton de Vand. ce qui prouve bien que l'idée de se séparer 
de la portion la plus turbulente des républicains de cette époque a sérieusement 
existé et a sérieusement été discutée. 

A-t-elle été abandonnée parce que le gouvernement prussien n'en voulait pas, ou 
bien parce qu'on s'est senti assez fort pour dominer le pays tout entier? Je ne le 
sais; mais ce qui est positif, c'est que l'idée est partie de Neuchâtel et a été com- 
battue à Berlin. 



— 218 - 

d'Armand. Restait le Journal de Neuchâtel, rédigé par 
notre amiGonzalve Petitpierre qui jusqu'alors s'était tenu 
beaucoup trop sur la réserve. Pendant l'occupation du 
château par les insurgés, la crainte de perdre ses abonnés 
de la ville le poussait non pas à blâmer la prise du châ- 
teau, mais à louvoyer entre les deux partis quoique son 
frère comptât parmi les chefs et que lui-même partageât 
nos idées. Les députés libéraux au Corps législatif, réunis 
vers le milieu d'octobre, l'engagèrent fortement à arborer 
enfin son drapeau, et dès ce moment il devint l'organe 
avoué du parti libéral. 

La conséquence forcée de cette détermination fut la 
création d'un journal carrément royaliste, le Constitu- 
tionnel neuchâtelois, sous la direction de Favarger, ancien 
républicain des tirs fédéraux et de la réunion du Faucon 
au mois de février précédent, plus tard maire de Travers, 
devenu alors ardent coryphée du royalisme et chancelier 
de la principauté. 



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CHAPITRE XXXVI. 



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Le Comité d'Yverdon. 



Depuis la sortie du château, le parti royaliste et le gou- 
vernement s'étaient organisés ; le Conseil d'Etat était 
maintenant un pouvoir fort et énergique : la valeur 
morale et politique de plusieurs de ses membres, l'appui 
qu'il recevait d'une partie considérable du pays, l'arrivée 
du général Pfuel, qui était venu donner de la cohésion à 
tous les éléments dévoués au parti monarchique, le con- 
cours que lui avaient prêté les autorités fédérales et celui 
qu'elles ne cessaient de lui promettre, et enfin la faiblesse 
des libéraux, qui avaient laissé partir pour l'exil les 
principaux chefs du mouvement et avaient lâchement 
voté dans leurs communes des adresses au gouverne- 
ment, croyant avoir accompli un acte de haute valeur en 
exprimant la soumission plutôt que le dévouement et la 
fidélité, tout cela contribuait à donner au gouvernement 
une très-grande force. 

Cependant la masse du parti républicain persistait dans 
ses illusions. L'intervention fédérale, la garantie de l'appui 
des confédérés obtenue par le gouvernement contre toute 
tentative de révolution, la formation d'un bataillon soldé, 
l'organisation de toute la population royaliste et son arme- 
ment, les travaux de fortifications pour la défense de la 
ville et du château, les mesures de rigueur du gouvernement 
recevant leur exécution sans obstacle, rien n'intimidait 
les proscrits, qui voulaient rentrer dans leur patrie. On 
avait promis à ceux-ci le concours de corps francs, venant 



— 215 — 

des cantons de Genève, Vaud, Berne, etc. ; ils se figurèrent 
dès lors que les arsenaux de ces divers cantons allaient 
s'ouvrir d'enthousiasme pour fournir des armes et des 
munitions à ces corps francs, et que leur entrée sur le 
territoire du canton de Neuchâtel serait jusqu'à la capitale 
une marche triomphale. 

Je n'exagère rien; j'y croyais un peu moi-même, tant 
on aime à croire ce que l'on désire, et cependant j'étais, 
comme les membres du comité d'Yverdon, parfaitement 
informé de la situation nouvelle que le gouvernement re- 
constitué avait créée. Cette illusion était telle, que l'orga- 
nisation des corps francs à Genève et ailleurs, leur mar- 
che, leur arrivée, tout était réglé plusieurs jours à l'a- 
vance an su du gouvernement comme au su de chacun. 
La facilité avec laquelle s'était opéré le mouvement de 
septembre, contribuait à nous entretenir dans nos folles 
espérances. Les troupes fédérales et le colonnel Forrer 
lui-même avaient été tellement bafoués à Neuchâtel sur 
la fin de l'occupation, alors que la peur était passée et 
que les royalistes reprenaient confiance en eux-mêmes, 
que l'on croyait sincèrement que si on réussissait à s'em- 
parer du gouvernement et du chef-lieu, ces troupes ne 
reviendraient plus rétablir un gouvernement qui les avait 
si malmenées. 

Depuis le jour où Bourquin s'était présenté chez de 
Pfuel, sa conduite comme chef politique prit un caractère 
mystérieux qui inspirait de graves soupçons aux membres 
du comité d'Yverdon. Gomme je l'ai dit, ce comité n'agis- 
sait pas dans l'ombre ; ses membres étaient à Yverdon 
avec Bourquin, d'où ils correspondaient avec les patriotes 
du canton et avec les hommes qui leur promettaient du 
secours de la part de Confédérés d'autres cantons. Il tra- 
vaillait au su et vu de toute la population d'Yverdon, qui 
trouvait que, pour des conspirateurs, ces gens-là parlaient 
beaucoup trop. Le gouvernement du canton de Vaud était 
informé de ce qui se passait, aussi bien que celui du canton 






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— 216 — 

de Neuchâtel, et cependant il laissait tranquillement orga- 
niser sur l'extrême frontière une attaque armée contre un 
canton voisin. Il y a plus, et ceci vient confirmer les 
soupçons qui ont depuis plané sur la conduite de Bour- 
quin : le président du gouvernement vaudois, M. de la 
Harpe, et le président du gouvernement neuchâtelois, 
M. Pourtalès, se rencontrèrent à Yverdon, peu de temps 
avant l'entrée des corps francs dans le canton de Neu- 
châtel. Ils firent appeler Bourquin, et eurent avec lui, à 
l"hôtel de Londres, une conférence qui dura plusieurs 
heures. Bourquin ne souffla mot au comité de cette entre- 
vue, dont le but et le résultat resteront un mystère. 

Le parti libéral était tellement aveuglé, que la soumis- 
sion faite par Bourquin à Pfuel, annoncée officiellement 
par celui-ci, et la conférence avec Pourtalès et de la Harpe 
ne purent pas même lui faire perdre la foi en ce chef de 
hasard et sans aucune espèce de capacité. Lorsque les 
événements nous ont arraché nos dernières illusions, que 
Bourquin s'est enfui sans combattre, les soupçons ont pris 
corps et l'on a conjecturé que le gouvernement, fortement 
organisé comme il l'était et dans l'anxiété permanente 
que lui causait la présence du comité d'Yverdon, voulut 
précipiter le mouvement et que Bourquin, déjà alors 
traître, avait combiné avec ses adversaires l'attaque qu*il 
allait commander. Il est certain que si le gouvernement 
de Neuchâtel n'eût pas eu besoin d'une attaque pour 
prendre une position solide et incontestée vis-à-vis du 
pays, il n'aurait eu qu'à demander au gouvernement de 
Vaud l'internement des six proscrits, ce qui certes n'au- 
rait pas été refusé, et toute tentative devenait impos- 
sible. 



CHAPITRE XXXVII. 
Deuxième session du Corps législatif. 



Peu de jours avant celui qui était fixé pour l'attaque 
du mois de décembre, le Corps législatif fut encore con- 
voqué. Dans son discours d'ouverture, Pfuel annonça 
qu'un formidable complot venait d'être découvert. C'était 
souverainement ridicule : il ne fallait pas une police bien 
secrète pour découvrir ce complot ; à cette époque, 5 dé- 
cembre, l'entreprise d'une seconde tentative révolution- 
naire n'était pas un mystère. On discutait même publique- 
ment devant des royalistes quel jour elle devait avoir 
Jieu. 

Cette session de décembre 1831 mérite une mention 
particulière : elle a été l'inauguration de la politique d'op- 
position que Neuchâtel s'attribua en Diète pendant seize 
années et qui devait conduire son gouvernement à sa 
chute. 

A cette époque surgit dans la politique fédérale la lutte 
entre Bâle- Ville et Bâle-Campagne. La souveraineté des 
villes était tombée en 1798; en 1814 elle renaquit en 
partie, et si la domination des villes sur les campagnes ne 
s'exerça pas alors d'une manière aussi absolue, les villes 
s'assurèrent cependant une prépondérance politique qui 
en approchait sensiblement. La révolution de juillet 1830 
avait, comme je l'ai dit, provoqué des révolutions dans 
un grand nombre de cantons qui avaient secoué la domi- 
nation des aristocraties de leur capitale et proclamé la 
souveraineté du peuple. Le canton de Bâle avait subi sa 









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- 218 — 

révolution comme d'autres, mais la ville, après avoir 
refusé les demandes de la campagne, dissous par des me- 
sures militaires vigoureuses, le gouvernement qui s'é- 
tait formé à Liestal en présence et en dépit des com- 
missaires fédéraux, et intimidé la campagne par des pro- 
menades militaires et des refus d'ouvrage aux ouvriers 
de fabrique, la ville avait réussi à faire accepter et garantir 
par la Diète une Constitution par laquelle elle conservait 
sa prépondérance et s'assurait le gouvernement de tout le 
canton. Cependant cet escamotage n'avait pas ramené la 
paix, et malgré la garantie accordée à la Constitution, la 
Diète sentait que Bâle- Ville ne pouvait être autorisé à 
exercer un pouvoir aussi exorbitant et se montrait favo- 
rable aux réclamations des campagnards qui n'en étaient 
que plus agités. 

C'est sur cette question de la garantie de la Constitution 
bâloise que Neuchâtel, ayant à sa suite les petits cantons, 
forma la ligue qui ne devait se dissoudre qu'en 1847. Les 
cantons qui venaient de proclamer la souveraineté du 
peuple demandaient que les privilèges de la ville de Bâle 
fussent supprimés et que satisfaction fût donnée à la cam- 
pagne. Les petits cantons et Neuchâtel voulaient que les 
privilèges que la Constitution garantissait à la ville fussent 
maintenus, même par la force. La situation avait assez 
d'analogie avec celle du canton de Neuchâtel, et il est 
dès lors peu étonnant que le Conseil d'Etat soit venu dans 
la session dont je m'occupe proposer au Corps législatif 
de donner pour instruction à ses députés en Diète de 
maintenir même par les armes la Constitution bâloise. 
Dès ce moment Neuchâtel fut constamment d'accord avec 
les petits cantons pour faire minorité contre toutes les 
mesures libérales que la majorité voulait faire passer. 

Une seconde remarque à faire sur cette session de 
décembre 1831, c'est la scandaleuse pression qui fut 
exercée sur les députés libéraux. La ville était alors pleine 
de militaires : le bataillon soldé l'occupait, toute la popu- 



— 219 



lation de la ville était organisée en garde urbaine. La peur 
était passée, et ces miliciens insultaient et même frap- 
paient les députés qui ne pensaient pas comme eux. Bille 
s'en plaignit par lettre au président Le maire de Neu- 
châtel répondit ironiquement qu'on ferait des enquêtes, 
et lorsque celles-ci furent achevées il prétendit que ces 
coups et ces injures ne s'adressaient pas aux personnes 
des députés mais à celles des particuliers. L'exaspération 
du moment peut justifier des soldats fanatisés par leurs 
chefs et par les circonstances ; mais rien ne saurait justifier 
l'indifférence et le ton avec lesquels le président de l'as- 
semblée et le magistrat chargé de la police de la ville ont 
reçu la plainte de Bille et de ses collègues. Les attaques 
allèrent à tel point que Bille dut quitter la ville et fut 
suivi le lendemain par la presque totalité des députés 
libéraux. Les royalistes triomphants eurent alors l'inso- 
lence de voter un blâme contre les députés qui s'absen- 
taient et ne remplissaient pas leur devoir. 

Si les passions politiques excitées expliquent bien des 
choses, il faut cependant reconnaître que lorsque les 
républicains de 1848 ont été les maîtres de la situation et 
quoique les esprits fussent alors aussi exaltés qu'à l'épo- 
que dont je parle, la liberté parlementaire a été respectée 
dans les moments les plus difficiles. 

Durant les dernières semaines qui précédèrent le mou- 
vement de décembre, le parti royaliste se sentait telle- 
ment maître de la position qu'il oublia bientôt les services 
que les troupes fédérales lui avaient rendus, et ne se gêna 
pas pour les honnir de la belle façon, ainsi que leur digne 
chef le colonel Forrer. Certes il avait fallu un sentiment 
du devoir bien puissant pour que cet officier fédéral ainsi 
que les troupes qu'il commandaitvinssent ainsi contraindre 
par la force des citoyens qui ne demandaient qu'une union 
plus intime avec la Confédération et l'affranchissement 
du sol helvétique d'une souveraineté étrangère à la Suisse. 
Après l'évacuation du château, les royalistes n'eurent pas 









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- 220 — 

assez de mépris pour le colonel Forrer, parce que, 
n'épousant pas leurs passions, il ne mettait pas ses trou- 
pes au service de leurs vengeances. Les commissaires 
fédéraux avaient signalé au Directoire fédéral et au gou- 
vernement de Neuchâtel l'état des esprits et offraient de 
faire occuper les districts mécontents par un grand 
déploiement de forces; mais cela ne faisait pas l'affaire du 
gouvernement, qui préférait se passer des troupes fédé- 
rales afin de pouvoir canonner à son aise. 

C'est à cette époque qu'est arrivé sur notre scène poli- 
tique un homme qui devait y rester le dernier de son 
opinion. Georges Petitpierre, fils d'une sœur de l'ancien 
procureur général de Rougemont, avait été poussé et 
recommandé à la cour de Prusse par son oncle. On en 
avait fait un diplomate, et par son mariage il était devenu 
apparenté à la cour et revêtu du titre de comte de 
Wesdehlen. Après avoir été ambassadeur de Prusse en 
Hollande, il revint s'établir à Neuchâtel, et entra immé- 
diatement dans le Conseil d'Etat en remplacement de 
M. Conrvoisier qui n'avait pas accepté sa nomination. 
Wesdehlen débuta en quelque sorte sur la scène politique 
par un article du Constitutionnel neuchâtelois qui fit 
sensation et qui était intitulé : Où sommes-nous, où allons- 
nous ? Proclamant le système d'intimidation et de haine 
pour la Suisse libérale qui a distingué le gouvernement 
de la principauté jusqu'à la fin, Wesdehlen disait: mieux 
vaut deux jours de guerre civile que deux mois d'occu- 
pation fédérale. C'était le plan du gouvernement mis à la 
portée de tout le monde, et dont l'entrevue de Pourtalès, 
La Harpe et Bourquin avait été un commencement d'exé- 
cution. 

Les débuts de M. de Wesdehlen n'avaient pas été 
brillants. Mon père avait instruit au Val-de-Travers une 
procédure qui devait être plaidée au souverain tribunal 
des trois Etats. Il était en très-bons termes avec le pro- 
cureur général de Rougemont, qui l'engagea à prendre 



221 



son neveu Petitpierre, alors avocat débutant, pour plaider 
cette affaire en appel. Monsieur l'avocat Petitpierre, qui 
n'avait pas encore l'assurance qu'il a acquise dès lors, resta 
muet après son exorde et ne put plus décrocher un seul 
mot, ce qui ne l'empêcha pas de gagner sa cause. Cet 
avocat manqué dînant ensuite avec mon père chez son 
oncle, qui était l'homme prépondérant dans le Conseil 
d'Etat, paraissait tout triste de son fiasco. L'oncle chercha 
à le dérider en lui disant : Va, nous ferons de toi autre 
chose ! Il a tenu parole : l'avocat muet est devenu comte 
et diplomate. 



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CHAPITRE XXXVIII. 



Evénements de décembre. 



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■ 9. 



Le gouvernement, qui aurait pu régner paisiblement 
sous la protection eftective et morale de la Confédération 
et supprimer tout sujet d'inquiétude en faisant interner 
les six proscrits d'Yverdon. préférait vaincre avec éclat 
au moyen des ressources dont il disposait; il était servi à 
souhait par ses adversaires. Ceux-ci s'étaient assurés de 
quelques secours des cantons voisins, entre autres de 
Genève, où environ deux cents ouvriers s'étaient organisés 
pour marcher sur Neuchâtel, sous le commandement du 
citoyen Bergeon-Boileau, qui est mort il y a peu d'années 
à Neuchâtel. Le comité d'Yverdon nous faisait croire qu'il 
disposait de soldats par milliers, venant des cantons de 
Vaud, Genève et Fribourg. que ces corps-francs seraient 
pourvus de canons, que les citoyens habitant le canton 
n'avaient à fournir que des vivres et quelques armes qui 
manquaient. En réalité tout cela se réduisit au petit déta- 
chement des Genevois. Ceux-ci étaient partis de Genève 
par le lac et vinrent débarquer à Morges, où le gouverne- 
ment vaudois avait placé un détachement de troupes pour 
les désarmer, mais après cette opération on les laissa con- 
tinuer leur route. Ils vinrent coucher à Yverdon le ven- 
dredi 16 décembre. Ce même jour j'appris par Jeanrenaud- 
Besson le désarmement de Morges, auquel je ne voulus 
pas croire, et par exprès arrivé d'Yverdon l'état du dé- 
tachement qui se trouvait dans cette ville. Malgré toutes 
les réticences de cet envoyé, le bandeau me tomba des 



- 223 - 

yeux à ce moment et je pus facilement m'imaginer le 
résultat probable de l'entreprise. Le lendemain 17, Bour- 
quin, Louis Renard, Gugnier et Rœssinger, avec la moi- 
tié du détachement, entrèrent dans le canton par Concise 
et Saint-Aubin, et vinrent s'arrêter à Bevaix, où ils fu- 
rent le même soir attaqués par le bataillon soldé et par la 
garde urbaine de Neuchàtel, et facilement défaits et dis- 
persés. En faisant une reconnaissance sur Boudry, Rœssin- 
ger, trompé par les pompons rouges et blancs du bataillon 
soldé, qu'il prenait pour des siens, tomba dans un poste 
royaliste et fut arrêté, garrotté et conduit à Neuchàtel 
par le bourreau, qui dans cette affaire jouait un triste rôle. 
Louis Renard et Cugnier s'enfuirent, je ne sais où ni 
comment. Bourquin passa la montagne avec quelques 
hommes et arriva à Travers le dimanche 18 au matin. 

La seconde partie du détachement venu de Genève 
entra dans le canton par Sainte-Croix en se dirigeant sur 
le Val-de-Travers. Elle avait à sa tête Charles Renard 
et Constant Meuron. Ces hommes avaient l'air de gens qui 
vont en fête et recevaient du vin dans chaque village. Ils 
étaient dénués d'armes, assez légèrement vêtus et déjà 
un peu avinés. La figure triste des deux chefs indiquait 
assez le peu de foi qu'ils avaient dans la réussite de leur 
entreprise. Ils allèrent prendre gîte à Gouvet et accom- 
pagnés d'un nombre très-restreint d'habitants du Val- 
de-Travers ils rejoignirent Bourquin à Travers le di- 
manche matin. Le village de Couvet était celui qui comp- 
tait les habitants les plus exaltés dans chaque camp. Le 
ministre, M. Courvoisier, et son gendre, avec d'autres 
personnes, s'étaient par prudence réfugiés à Plancemont, 
hameau au-dessus du village, devenu presque célèbre par 
son royalisme. Les ardents du parti patriote n'étaient 
pas gens à les laisser tranquilles : une expédition s'or- 
ganisa pour s'emparer d'eux comme d'excellents otages. 
Les gens de Plancemont étaient sur leurs gardes et avaient 
formé un avant-poste sur une éminence, que l'expédition 






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partie de Couvet voyait en silhouette dans les nuages. 
Un échange de coups de fusil eut lieu, sans qu'on sache 
bien d'où est parti le premier coup. Le poste abandonne 
par les gens de Plancement, les hommes de l'expédition 
trouvèrent sur l'emplacement et gisant sur le sol le 
nommé D.-L. Borel, qu'une balle avait atteint à la rotule, 
et le firent transporter à Couvet où il est mort des suites 
de sa blessure. 

Les auteurs de cette fatale expédition, faite sous une 
idée de vengeance, amenèrent ensuite en triomphe M. 
Courvoisier et son gendre qui s'étaient cachés dans du 
foin. 

Pendant cette triste nuit du 17 au 18 décembre 1831, 
le Val-de-Travers était dans l'attente. Les chefs de l'entre- 
prise nous disaient que la colonne qui était entrée par 
Concise et Saint -Aubin était très- considérable. Nous 
avions peine à le croire, car ce qui passait chez nous 
était tellement pitoyable que ce n'était guère capable de 
nous donner une bonne opinion de nos forces. Partout 
des gardes s'étaient organisées pour la protection de la 
propriété en se proclamant neutres, ce qui était un men- 
songe : personne ne pouvait être neutre clans un pareil 
moment. Je commandais un poste de cinquante hommes 
à Môtiers et je sais bien que si un instant l'on avait pu 
croire qu'un coup de main pouvait être utile, les trois 
quarts au moins auraient marché avec moi contre les 
royalistes. Buttes avait fourni un certain nombre d'hom- 
mes à la colonne venue de Sainte-Croix, Fleurier une 
dixaine au plus, Môtiers à peine autant. Couvet avait 
dans son sein toute la force agressive contre le gouverne- 
ment et s'en servait pour organiser l'expédition dePlance 
mont et exercer des vexations sur les meneurs royalistes 
du village. Quelques tètes brûlées de l'endroit se dispo- 
saient à marcher sur Neuchâtel. Travers attendait le pas- 
sage de cette fameuse colonne pour se joindre à elle; mais, 
comme nous le verrons bientôt, il n'en eut pas le temps. 



— 225 

Le parti royaliste était en armes dans tout le pays, au 
nombre de 2,500 à 3,000 hommes parfaitement organisés, 
armés et commandés. La colonne du Vignoble était dé- 
faite sans que nous en sussions un seul mot. Nous redou- 
tions une descente des royalistes des Verrières et Bayards 
ou de la Sagne pour nous piller. Je ne veux point faire 
injure aux habitants de cette contrée, où il y a comme 
partout de braves gens et d'autres qu'il est superflu de 
qualifier; mais il faut reconnaître que le parti royaliste 
de ces localités comptait une plus forte proportion de ces 
derniers. 

Bourquin, qui de Bevaix avait passé la montagne pen- 
dant la nuit et était arrivé à Travers le matin, ne souffla 
mot de la défaite de la colonne du Vignoble: s'il l'eût fait, 
toute tentative de lutte devenant impossible, le vallon 
aurait informé le gouvernement qu'aucune force n'était 
organisée dans son sein, et des centaines d'individus n'au- 
raient pas été traqués, proscrits, emprisonnés, ruinés et 
quelques-uns atteints par la mort. Bourquin avait à Tra- 
vers une troupe d'environ deux cents hommes, composée 
partie des Genevois et partie de gens du Val-de-Travers. 
Avec cela, il n'y avait rien à tenter contre les forces dont 
le gouvernement disposait, et qui avaient outre l'avantage 
d'un nombre décuple, un armement parfait, des munitions, 
de l'artillerie, un excellent commandement, le fanatisme 
politique et par-dessus tout un premier succès. Dans cette 
situation, une défense même ne pouvait pas être soutenue 
un quart d'heure. Bourquin le savait parfaitement, car s'il 
ne connaissait pas tous les détails de la situation, il en 
savait du moins assez pour ne pas compromettre davan- 
tage des gens qui avaient eu la bonne foi de croire en sa 
sincérité et en ses capacités. Cependant il ne dit rien, ne 
marcha ni en avant sur Neuchâtel, ni en arrière sur le 
haut du vallon, alla tranquillement se coucher, et lorsqu'on 
vint l'avertir qu'on avait quelques renseignements qui 
faisaient croire à une descente des Sagnards, il regarda sa 






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montre et répondit : « Pas encore ! » Enfin, vers les deux 
heures de la soirée, il réunit tout ce qu'il put rassembler 
de son monde, partit dans la direction du village de Pro- 
vence et vint se réfugier sur le canton de Vaud. 

Bourquin était à peine à un quart de lieue du village de 
Travers qu'on vit apparaître au-dessous des bois, dans la 
direction des Ponts, une troupe armée assez nombreuse. 
Quelques-uns des patriotes du Val-de-Travers qui n'a- 
vaient pas suivi Bourquin se portèrent en avant du village, 
échangèrent quelques coups de fusil avec cette troupe, et 
retardèrent sa marche jusqu'au moment où une autre co- 
lonne apparut sur la grand'route de Neuchâtel. Les quel- 
ques braves qui avaient eu le courage de soutenir un mo- 
ment la lutte s'enfuirent alors le long du Val-de-Travers, 
en criant que les Sagnards descendaient pour piller. 

Tout espoir ne nous avait cependant pas abandonnés : 
nous nous persuadions encore que les affaires pourraient 
tourner à notre avantage. Le bruit se répandit à Fleurier 
que Valangin était pris, et il s'est trouvé des gens pour le 
croire. Toutefois l'anxiété était grande dans la partie haute 
du vallon où je me trouvais, entourés que nousélions par 
les populations malveillantes et royalistes fanatiques de 
la Gôte-aux-Fées, des Verrières, des Bavards, de la Bré- 
vine et des Ponts. Chaque village gardait pour soi les 
renseignements qu'il recevait, ce qui ne contribuait pas à 
tranquilliser. Cette situation était tellement intenable que, 
autorisés par les officiers qui formaient la garde à Môtiers, 
Louis Bobillier et moi nous nous rendîmes à Fleurier pour 
organiser un service de correspondance et en faire orga- 
niser un sur Buttes, etc. Nous devions en faire autant sur 
Couvet et Travers. 

A notre retour, la garde du village était tout entière sur 
pied. On venait d'apprendre l'arrivée des Sagnards à Tra- 
vers. Le plus grand nombre des hommes qui composaient 
la garde à Môtiers étaient d'excellents républicains qui ne 
se souciaient pas de se mettre à la merci des Prussiens. 



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227 — 



Une vive discussion s'engagea sur le parti à prendre. Jean- 
renaud-Besson, l'un de nos officiers, appuyé parle ministre 
DuPasquier, soutenait qu'il fallait laisser passer les troupes 
royalistes comme on avait laissé passer les troupes républi- 
caines. Je répondis que nous avions refusé nos armes à cel- 
les-ci, mais que les royalistes les exigeraient probablement; 
il fallait donc leur répondre avec des coups de fusil. J'étais 
exaspéré de celte disposition à nous rendre ainsi facile- 
ment et proposai de nous fortifier dans la cour des prisons 
de Môtiers, jusqu'à ce que nous eussions l'assurance de 
ne pas être désarmés. Sur ces entrefaites, quelques hom- 
mes arrivant de Travers nous apprirent qu'une défense 
s'organisait à Couvet. J'interrompis la discussion en criant 
à tous les soldats de la garde : Que ceux qui m'aiment me 
suivent ! et je partis avec vingt ou trente d'entre eux pom- 
me joindre aux défenseurs de Couvet. 

Avant d'arriver, nous rencontrâmes un grand nombre 
de gens qui s'enfuyaient, disant qu'ils allaient chercher du 
secours. Nous les fîmes rebrousser chemin et marcher 
avec nous; mais ils profitèrent du premier moment où 
nous n'avions pas les yeux sur eux pour s'échapper. 

A Couvet, nous n'aperçûmes que des gens ivres; les 
auberges en étaient pleines. Lorsqu'on les invitait à pren- 
dre les armes en leur faisant observer que l'ennemi était 
à portée du village, ils se contentaient de demander à 
boire. Nous avions cru, sur la foi des fuyards, que nous 
n'aurions à nous mesurer qu'avec quelques bandes ve- 
nant de la vallée de la Sagne pour piller, mais nous apprî- 
mes alors qu'il s'agissait d'une véritable troupe pourvue 
de canons et régulièrement commandée. Il devint évident 
qu'on n'avait plus affaire à des bandes, mais bien au 
gouvernement lui-même, et que les quelques hommes 
ivres qui étaient sous nos yeux, s'il était possible de les 
mettre en ligne, seraient sacrifiés. Bergeon, que je voyais 
pour la première fois, m'engagea à former une chaîne du 
côté de Boveresse, au bord de la colline sur laquelle le 



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— 228 - 

village est situé. Je lui montrai les gens ivres dont les 
cabarets étaient pleins en lui demandant si c'était avec 
de pareils éléments qu'il voulait organiser la défense, et 
je revins à Métiers avec Louis Bobillier seul. Les hom- 
mes qui nous avaient suivis lors de notre départ de Mé- 
tiers nous avaient successivement abandonnés. 

Le samedi 17 au soir, Pfuel, commandant la garde 
urbaine et le bataillon soldé, avait marché sur Bevaix et 
défait la première colonne des patriotes. Le lendemain, il 
partit de Neuchàtel avec les royalistes armés du Val-de- 
Ruz, du Vignoble et une partie de la garde urbaine, et se 
dirigea sur le Val- Je-Travers pour y attaquer l'autre ras- 
semblement. La colonne des Ponts s'y rendit de son côté, 
et ce sont ces deux troupes que l'on aperçut de ce village, 
un quart d'heure après le départ de Bourquin et de ses 

gens. 

Après l'escarmouche dont j'ai parlé, les deux troupes 
royalistes entrèrent à Travers ; elles trouvèrent sur la route 
le cadavre d"un nommé Juvet, de Buttes, qui avait été 
atteint dans le combat. Les soldats à portée du cadavre 
le criblaient de coups de baïonnette en passant, fantaisie 
ignoble que se permettent à la guerre les meilleures troupes. 

Le village de Travers, envahi par deux mille royalistes 
fanatiques, passa un mauvais moment. Le docteur Petit- 
pierre fut saisi, garrotté et conduit à Neuchàtel après que 
Pourtalès-Steiger lui eut asséné un coup de sabre sur la 
tête. Cet acte de lâcheté fut vengé vingt-cinq ans plus 
tard. 

Les troupes réunies marchèrent sur Gouvet, précédées 
de quelques fuyards de Travers, qui cependant s'arrêtè- 
rent près des deux fermes du bois de Croix, dans un en- 
droit où la forêt, rapprochée de la rivière, ne laisse qu'un 
étroit passage; là, ils échangèrent avec la troupe quelques 
coups de fusil qui n'eurent aucun effet. A. Couvet, le tocsin 
annonça l'arrivée des royalistes, et c'est alors qu'eut lieu 
le seul combat, si même on peut donner ce nom à la légère 



— 229 - 

résistance que Bergeon et quelques hommes tentèrent de 
faire. Cependant Pfuelcrut devoir employer le canon, qui 
endommagea quelques maisons, mais produisit surtout 
un grand effet moral : dans le vallon, personne ne songea 
plus à résister. A ma connaissance, un seul homme a été 
tué dans cette rencontre. 

De retour à Métiers, avec Bobillier, je reconnus que ia 
soumission était nécessaire. On jugea une démarche à 
Couve t indispensable pour éviter au village de Métiers le 
traitement que Couvet venait de subir, et je me disposais 
à m'y rendre, lorsque mon père, mieux avisé, y mit 
obstacle et y alla à ma place avec Jeanrenaud-Besson et 
Louis Bobillier. Ces messieurs furent présentés à Pfuel. 
qui accepta leur soumission et se fit le plaisir de leur 
annoncer que Rœssinger était arrêté et serait fusillé. Ii 
les engagea à maintenir la garde formée pour la sûreté des 
propriétés, après quoi il les congédia. La députation de 
Métiers fut escortée à son entrée et à sa sortie de Couvet 
par un avant-poste. Pendant le trajet, Jeanrenaud-Besson, 
qui ne se distingua pas plus par le courage civique que 
par le courage militaire, faisait d'avance sa soumission 
par les cris répétés de Vive le roi ! 

J'avais servi en France pendant quelques années, et 
j'étais un des plus exaltés du parti patriote : ces deux 
raisons me donnaient une certaine prépondérance dans 
l'espèce de garde civique de sûreté que nous avions orga- 
nisée à Métiers, et qui était restée constituée par ordre de 
Pfuel pendant la nuit du 18 au 19 décembre. Lorsque 
toute la colonne royaliste se mit en marche sur le haut 
du Val-de-Travers, on me demanda mon avis et je con- 
seillai de la faire reconnaître, comme je l'avais vu faire 
lorsque j'étais au service français. Je fus encore chargé 
de cette opération. J'avais fait faire là et j'avais fait moi- 
même une énorme sottise. Les royalistes, au nombre de 
deux à trois mille, n'entendaient pas se soumettre à la 
reconnaissance d'un poste de dix ou quinze hommes. 



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Toute la garde urbaine à cheval nous tomba dessus le 
sabre levé, et désarma mon pauvre petit poste; nous 
courûmes au village où les cent patriotes composant la 
garde étaient rassemblés; d'après ce que j'avais vu, je 
leur conseillai à tous d'aller cacher leurs armes, mais 
Jeanrenaud-Besson les fit rester en place, ce qui rendit le 
désarmement de Métiers d'autant plus facile. 

A cet épisode, succéda un des moments les plus pénibles 
de ma vie : toute la troupe royaliste, cavalerie, artillerie, 
infanterie, défila triomphante, Pfuel et Favarger transfuge 
en tête. Les habitants du village formaient deux groupes 
bien distincts pour voir passer nos vainqueurs : l'un, 
composé d'une dizaine d'individus seulement, royaliste; 
l'autre, d'au moins cent, républicain. La distinction n'était 
pas difficile à faire : car le petit groupe s'égosillait à crier 
Vive le roi ! tandis que l'autre était morne et silencieux. 
Les soldats nous couchaient en joue en passant devant 
nous, disant : Criez : Vive le roi, canailles ! Beaucoup 
d'entre eux possédaient des lambeaux de drapeau avec 
lesquels ils faisaient des simulacres dégoûtants, nous 
disant : Voilà du fédéral ! 

Le gros de la colonne s'était dirigé sur Fleurier et 
Buttes ; il était resté dans notre village une compagnie 
chargée d'opérer le désarmement, de fouiller les maisons 
et d'arrêter ceux que les fidèles royalistes désigneraient : 
c'était le moment des vengeances. Le colonel Berthoud 
était resté avec cette compagnie ; il rassembla les roya- 
listes pour leur faire faire des dénonciations. Dès son 
arrivée j'avais remarqué qu'il me suivait des yeux et je 
compris que j'allais être pincé. Je m'esquivai et avec 
quelques amis nous prîmes le chemin de la montagne 
pour gagner le sol vaudois et laisser passer l'orage. 

La colonne royaliste opéra la même exécution à Fleu- 
rier et à Buttes : désarmement, arrestations, intimidation, 
puis elle revint le même jour bivouaquer à Couvet. Les 
deux principaux foyers du républicanisme, le Val-de- 



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— 231 — 

Travers et le Vignoble, étaient maintenant étouffés. 
Restait un autre centre où les mêmes idées comptaient 
beaucoup de partisans, et quoiqu'il fût resté parfaitement 
tranquille pendant les événements de décembre, les roya- 
listes étaient en trop bonne voie pour ne pas lui faire 
sentir la verge que Pfuel avait apportée de Berlin : c'était 
la Ghaux-de-Fonds. 

Pfuel prit ses précautions comme pour un siège dans 
toutes les formes; il rassembla ses forces, les fit passer 
par la Sagne où celles-ci laissèrent tous les prisonniers 
qu'elles traînaient après elles et parmi lesquels se trou- 
vait le vénérable père de Constant Meuron. Dès la pointe 
du jour du 22 décembre, il commença l'investissement 
de la place afin que personne n'échappât, puis il entra 
triomphalement, comme il l'avait fait au Val-de-Travers, 
et y fit exécuter les mêmes mesures de désarmement et 
d'arrestations. 

Le parti libéral était désormais vaincu et sans ressources, 
les chefs dispersés, quelques centaines de citoyens empri- 
sonnés, un nombre plus considérable encore répandu sur 
la frontière des cantons voisins et de la France. Le gou- 
vernement allait se livrer tranquillement à ce qu'il appe- 
lait la punition des coupables, c'est-à-dire aux vengeances 
que les partis qui se croient de droit divin exercent tou- 
jours contre ceux qui ont tenté d'ébranler leur pouvoir. 
La plupart des patriotes du Val-de-Travers s'étaient ré- 
fugiés à Bullet, et à Sainte-Croix. Je fus amicalement reçu 
chez M. Relier, pasteur de Bullet; Charles Renard s'y 
trouvait aussi, bien découragé, le brave garçon, et bien 
décidé à ne pas recommencer de sitôt. 



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CHAPITRE XXXIX. 
Trois observations. 



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Pour quiconque a connu ces événements comme j'ai pu 
les connaître et les apprécier, lorsque le calme fut revenu, 
il ressort trois choses : 1° le besoin qu'avait le gouver- 
nement d'une tentative de révolution pour se remonter; 
2° la trahison de Bourquin; 3° la coopération, pour ne 
rien dire de plus, du gouvernement vaudois. En effet, après 
les événements de septembre 1831, la dispersion momen- 
tanée du Conseil d'Etat et la possession du château par 
l'insurrection, le prestige du gouvernement du roi était 
considérablement tombé. La formation du camp de Valan- 
gin avait relevé celui de la bourgeoisie ; mais chacun savait 
que cette antique corporation s'était levée non point pour 
soutenir le gouvernement de la noblesse, mais pour con- 
server le principe monarchique sur lequel s'appuyaient 
les privilèges. Le rétablissement de l'autorité du Conseil 
d'Etat par les troupes fédérales avait plutôt diminué que 
consolidé l'autorité morale de ce pouvoir. Les choses en 
étant là et le pays divisé en deux partis fortement tranchés, 
il allait devenir bien difficile de gouverner dans ces condi- 
tions. Un gouvernement démocratique sans prestige et 
sans grande force morale peut à la rigueur administrer 
ainsi; un gouvernement aristocratique ou monarchique 
ne le peut pas sans renier son principe. 

Le gouvernement de Neuchâtel devait donc se relever 
moralement, comme il avait été relevé matériellement 
par les troupes fédérales et le camp de Valangin. Le roi 



— 233 



lui-même avait souffert de l'affront que faisaient à un si 
puissant souverain l'envahissement de son château et l'ex- 
pulsion de son gouvernement, et si au printemps de 1831 
il était facilement disposé à faire bon marché de sa prin- 
cipauté, comme j'en ai la conviction, il ne pouvait plus 
en être de même après l'insulte faite à sa souveraineté et 
à ses représentants; il devait rétablir coûte que coûte 
l'autorité incontestée et incontestable de son gouverne- 
ment. 

Je ne dirai pas que le Conseil d'Etat ait fait décréter 
de prise de corps les cinq membres du comité d'Yverdon 
avec l'intention arrêtée d'en faire des conspirateurs; mais 
il faut reconnaître qu'avec ou sans intention cette cir- 
constance le servit admirablement. La substitution aux 
troupes fédérales d'un corps de troupe neuchâtelois, per- 
manent et soldé, dont il pouvait disposer à volonté, l'or- 
ganisation do tout le parti royaliste avant qu'aucune es- 
pèce de complot n'existât, indiquent assez que l'on voulait 
en finir avec le parti patriote et le contraindre à la sou- 
mission. Des mesures de vigueur contre lui n'étaient pas 
possibles aussi longtemps qu'il était couvert par la capi- 
tulation du château. 

Les cinq membres du comité d'Yverdon désiraient 
revenir chez eux. Ils perdaient par le raffermissement de 
l'autorité du gouvernement l'espoir d'y rentrer par grâce 
ou justice. Ne le pouvant que par la force, ils compro- 
mirent le pays tout entier pour user de la seule ressource 
qui leur restât : l'insurrection à main armée. Je ne les 
hlâme pas, ils ont fait ce que font les proscrits de tous 
pays. 

La trahison de Bourquin tut un excellent auxiliaire 
pour décider le mouvement dont le gouvernement avait 
besoin. On avait été trop infatué de cet homme pour con- 
venir au premier moment qu'il fût un traître, mais lors- 
que les faits eurent parlé, l'évidence fut accablante. Peu 
de temps après le retour de Pfuel, Bourquin eut avec lui 



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une entrevue qu'il a expliquée comme il l'a pu; mais lui, 
le chef du parti patriote sur lequel chacun comptait, 
qu'avait-il à faire chez ce commissaire du roi de Prusse? 
Pfuel a annoncé solennement à l'ouverture du Corps lé- 
gislatif que Bourquin lui avait fait sa soumission et offert 
sa tête. Le second fait, bien plus significatif encore, est 
l'entrevue à l'hôtel de Londres avec Pourtalès et la Harpe. 
Bourquin a expliqué que ces messieurs l'avaient fait ap- 
peler pour le dissuader de la tentative qu'il méditait. Il 
pouvait faire croire cela à des hommes sans expérience et 
sans connaissance du droit international, comme les cinq 
du comité d'Yverdon, mais non à des gens sérieux (1). 
Comment! Bourquin avouait au président du Conseil 



il) C'est quelque chose de bien grave, que de porter un jugement aussi sévère 
snr un homme qui a joué dans nos affaires de 1831 un rôle tellement considérable. 
Apres avoir écrit les lignes qui précédent, rédigées sous l'impression des événements 
que ma mémoire et mon imagination ont conservée intacte et sur des renseigne- 
ments que, soit pendant, soit après les événements, chacun tenait pour certains, j'ai 
voulu m'assurer encore par le témoignage d'autres personnes que je ne commettais 
pas une grave erreur et une injustice. J'ai donc consulté les souvenirs de Constant 
Meuron, l'nn des membres du comité d'Yverdon. Mais ce brave patriote, trop préoc- 
cupé do sauver l'honneur de ceu» qui ont dirigé la révolution de 1S31, ne veut voir 
que de la bravoure et des vertus civiques chez tous les hommes qui travaillaient avec 
lui au renversement de la domination prussienne, il conviant bien de la soumission 
faite par Bourquin à Pfuel, mais il l'excuse en disant qu'il avait été excessivement 
circonvenu par des ministres mêmes qui t'avaient sollicité, au nom de la tranquil- 
lité du pays, de se soumettre au roi. 

Meuron prétend qu'après cette soumission, qui brisait tous les moyens d'action du 
comilé d'Yverdon, celui-ci, sentant l'impossibilité de rien entreprendre sans le 
concours de Bourquin, iui envoya députation sur députation pour l'engager à les 
rejoindre et à se mettre à la tête du second mouvement, et qu'à force de sollicita- 
tions il céda et vint travailler avec eux aux préparatifs de l'expédition dont j'ai 
raconté les péripéties. En supposant qu'une trahison se paye toujours, Meuron invo- 
que, en faveur de la loyauté de Bourquin, la misère dans laquelle il s'est trouvé 
pendant son séjour à Troyes. En ce qui concerne l'entrevue de l'hôtel de Londres, il 
dit qu'elle n'a pas eu lieu, et l'attribue à une calomnie d'un seul individu, qui pré- 
tend avoir vu Bourquin et Pourtalès; mais personne d'autre n'est venu confirmer 
ce fait. 

D'un autre côté, j'ai pu consulter les souvenirs du citoyen Alexandre Favre, 
aujourd'hui baron de Butlar, aide-de-camp de Bourquin pendant cette seconde 
affaire. Celui-ci soutient, de son coté, que l'entrevue avec Pourtalès a bien effective- 
ment eu lieu, qu'il le tient lui-même du général de la Harpe, qui, pour le décou- 



- 235 - 

d*Etat de Neuchàtel et au président du Conseil d'Etat de 
Vaud qu'il allait marcher sur Neuchàtel pour renverser 
le gouvernement, et le président du Conseil d'Etat de 
Neuchàtel n'a pas immédiatement requis celui de Vaud 
d'interner cet homme et ses complices afin d'empêcher 
cette expédition? Il faut n'avoir pas la moindre idée des 
devoirs réciproques des gouvernements limitrophes pour 
admettre une pareille explication. Bourquin devait déci- 
der les membres du comité d'Yverdon à précipiter le 
mouvement, parce que le gouvernement de Neuchàtel ne 
pouvait tenir longtemps ses moyens de défense sur le 
pied formidable où il les avait organisés. Si la situation se 
fût ainsi prolongée pendant tout l'hiver, les royalistes 
armés se seraient lassés, n'auraient plus cru au danger, et 



rager de prendre part à l'entreprise. I„i a annoncé que Bourquin avait eu avec 

Pourtalès une conférence qui avait duré une journée tout entière. Il a r arqué. 

que pendant la soirée du 17 décembre, a Bevaix, la conduite de Bourquin avait des 
allures suspectes, qui ont été aussi remarquées à Travers, et il croit que cet homme 
a trahi les siens. 

La soumission de Bourquin avouée par toi-même, sa conférence, à l'insu de ses 
amis, avec le président du gouvernement qu'il allait attaquer, maintenant hors de 

doute, sa conduite équivoque pendant le évén ents remarquée par chacun, sont 

des laits accablants pour la mémoire de Bourquin. 

Les soldats battus n'acceptent pas volontiers que leur défaite soit le résultat 
dune supériorité morale, physique ou même numérique de leurs ennemis; aussi, 
orsqne les patriotes neuchàteluis furent vaincus et qu'ils crièrent à la trahison de 
leur chef, on eut d'abord assez de peine à admettre le lait. Ce n'est que lorsque j'ai 
pu étudier le concours de circonstances que j'ai énuiuérées que j'y ai cru moi-même 
Au surplus, la défaite des patriotes étail inévitable, alors même que le chef eût été 
Bdèle a la cause. Dans tous les cas. la conduite de Bourquin dénote une faiblesse de 
caractère indigne du rôle qu'il voulait jouer. Puisqu'il avait fait sa soumission au 
gouvernement, pourquoi se laisser entraine.' par le comité d'Yverdon à se remettre 
a la tête de l'insurrection ? Sa soumission étail en elle-même une lâcheté: sa parti- 
cipation aux événements en était une seconde. Si cette dernière a eu lieu par suite 
d une entente avec le gouvernement, ce que la conférence de l'hôtel de Londres 
laisse supposer, c'est le comble de l'infamie. 

Apres sa soumission, Bourquin ne devait plus croire à la possibilité d'une réussite 
LUS membres du comité d'Yverdon étaient poussés par l'envie de rentrer dans leur 
l'aine. Ce sentiment bien naturel faussait leur jugement. Bourquin. qui, lui, n'était 
pas dans les mêmes conditions, aurait dû leur faire comprendre l'inutilité de toute 
tentative, si réellement il n'était pas l'instrument du gouvernement 






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— 236 — 

les dépenses considérables que cet armement général 
avait occasionnées eussent été faites en pure perte. 

A supposer que l'entrevue d'Yverdon n'eût pas suffi 
pour mettre au jour la trahison de Bourquin, sa conduite 
à Travers devait dessiller les yeux des plus aveugles. 
Laissons là cet homme plus faible et plus incapable que 
criminel peut-être. Il a fait bâillonner pour bien des 
années la liberté neuchâteloise; il a occasionné la mort de 
plusieurs, compromis la position de centaines de ses 
compatriotes. Il est maintenant devant un autre juge: 
paix à ses cendres ! 

Pfuel fut ridicule lorsque, le 7 décembre, il aunonça au 
Corps législatif qu'un complot venait d'être découvert' 
alors que chacun savait ce qui se passait à Yverdon et 
que Pfuel lui-même se préparait depuis six semaines à 
résister à l'attaque. Mais ce qui frappe le plus dans toute 
cette affaire, c'est la complicité évidente du gouvernement 
vaudois. L'expédition s'organisait à une lieue et demie 
de la frontière sans qu'il y mît le moindre obstacle, et le 
gouvernement neuchàtelois ne se plaignit pas de ce laisser- 
faire, tandis qu'il suffisait d'un seul mot pour couper court 
à toute tentative. Sans refuser l'asile aux cinq membres 
du comité et à Bourquin, on pouvait les interner à Aigle 
ou à Villeneuve, et tout était dit. 

Ensuite, lorsque en apparence Vaud remplissait si 
mal ses devoirs de confédéré et de voisin et laissait le 
complot se tramer sur son territoire, on peut se demander 
pourquoi il a attendu que tout soit bien compromis, pour 
ôter à l'insurrection ses moyens d'action en désarmant 
les Genevois à Morges. La loyauté lui faisait un devoir 
de ne pas laisser croire à sa tolérance, ou de fermer com- 
plètement les yeux sur le mouvement. Après k victoire, 
lorsque les proscrits ne lui furent plus nécessaires pour 
les besoins de sa cause , le gouvernement neuchàtelois 
sut bien réclamer leur internement, et le gouvernement 
vaudois, qui avait garni la frontière de troupes, obligea les 



— 237 — 

réfugiés à s'en éloigner. J'ai dû à l'obligeance de M. Mer- 
mod, juge de paix, que je connaissais, de ne pas être 
interné avec mes camarades. 

Quoique ces faits fussent connus de tous les patriotes 
au moment où ils se passaient : les mesures du gouverne- 
ment, les entrevues de Bourquin et la conduite équivoque 
du gouvernement vaudois, nous étions tellement aveuglés 
que nous croyions encore à la possibilité d'un succès. 




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CHAPITRE XL. 
Les vengeances. 



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C3 qui distingue surtout les partis aristocratiques des 
partis démocratiques, c'est l'usage que les uns et les autres 
font des victoires obtenues. Tandis que ceux-ci travaillent 
et combattent pour l'égalité des droits et les avantages 
généraux de l'Etat, ceux-là, au contraire, agissent pour la 
conservation ou la conquête de droits particuliers et pour 
l'exercice de leurs privilèges. Il en résulte que lorsqu'un 
parti démocratique a lutté et vaincu, il ne profite de 
cet avantage que pour assurer la conservation de la 
position acquise; tout au plus peut-on signaler quelques 
vengeances individuelles que le parti répudie toujours. Il 
n'en est pas de même lorsqu'un parti aristocratique a eu 
le dessus. Ses meneurs sont des privilégiés par la fortune 
et la naissance. Les attaques qu'ils ont subies sont envi- 
sagées par eux comme des atteintes à leurs droits. La 
noblesse se considère encore comme instituée de droit 
divin, et toute atteinte à son prestige et à sa position dans 
l'Etat est regardée par elle comme un grand crime. Les 
vengeances sont donc la conséquence forcée des réactions 
aristocratiques. C'est ce qui eut lieu à Neuchâtel. 

Je ne reprocherai pas au gouvernement royaliste d'avoir 
fait occuper militairement les localités qui avaient appuyé 
l'insurrection ou y avaient aidé : c'est une mesure d'inti- 
midation, souvent nécessaire pour le maintien de l'ordre 
après une grande crise. On a placé les garnisaires chez 



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— 239 — 

les patriotes; si ce n'est pas dans l'ordre, nous, les répu- 
blicains neuchâtelois qui l'avons fait à notre tour, nous 
devons nous taire. C'est d'ailleurs passé en usage en 
Suisse dans tous les temps de révolution. 

Je ne blâmerai pas davantngo les jugements par un 
conseil de guerre. L'état de siège était déclaré. Le gouver ■ 
nement avait été attaqué ; en faisant juger les coupables. 
il était dans son droit, Tant pis pour ceux qui n'avaient 
pas vu qu'on leur tendait un piège ! 

Mais là ne se bornèrent pas les mesures coercitives. Il 
fallait fusiller les fauteurs de l'insurrection si on en avait 
le courage; mais on devait ménager leur honneur. Les cinq 
membres du comité d'Yverdon n'avaient agi en septem- 
bre que pour l'affranchissement du pays, et avaient eu en 
décembre le désir bien légitime de rentrer dans leur 
patrie. Je les ai tous particulièrement connus : aucun 
d'eux n'était poussé par un motif de cupidité, ni même 
d'ambition. Preuve en est la formation du gouvernement 
provisoire, où pas un d'eux n'avait été mis en liste. Pour- 
quoi donc les traiter de brigands, de pillards, de voleurs, 
d'incendiaires et d'empoisonneurs? Pourquoi joindre ces 
infâmes qualifications aux accusations assez fortes d'ail- 
leurs pour motiver des représailles? Je ne parle pas ici du 
langage des rues ni même des proclamations avant l'at- 
taque. Que pour recruter des hommes le gouvernement 
ait dit officiellement que les insurgés ne voulaient que le 
pillage et l'incendie, passe encore; mais que l'accusateur 
public ou capitaine rapporteur devant le conseil de guerre. 
qui n'était autre que le maire de NeuchâteJ et conseiller 
d'Etat Perrot, ait poussé la haine et la fureur jusqu'à 
accuser Rœssinger, en ce moment garrotté devant ses 
juges, d'avoir voulu empoisonner les fontaines de la ville, 
c est odieux. Pas un de ceux qui ont été jugés par le con- 
seil de guerre n'a échappé à des accusations de ce genre. 
La première fois que Charles Renard vint nous visiter 



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— 240 — 

après 1848, il avait encore sur le cœur ces atteintes à son 
honneur. Il avait juré de s'en venger et de souffleter l'an- 
cien maire Perrot; mais lorsqu'il vit l'être cacochyme et 
souffreteux qu'était devenu le capitaine rapporteur du 
conseil de guerre, il se sentit désarmé. 

Rœssinger, qui avait été le premier saisi, était le plus 
ardent et le plus actif de tous les membres du comité 
d'Yverdon. Il fut condamné à mort, attendu que d'après 
l'accusation et la Caroline, il l'avait mérité quatorze fois. 
Il ne fut cependant condamné à être fusillé qu'une fois ; 
encore six des juges demandèrent-ils qu'il fût sursis à 
l'exécution jusqu'à confirmation du roi. Cette dernière 
circonstance faillit amener une émeute parmi la troupe 
royaliste qui occupait la ville. Rœssinger n'avait pas en- 
core assez été insulté et bafoué lorsqu'on l'avait conduit 
aux prisons et promené de là à l'hôtel de ville ; on vou- 
lait le voir mourir sous un feu de peloton. Ce brave 
patriote plus que tout autre était destiné à être la victime 
expiatoire. Deux mois après son jugement il fut bâillonné 
et conduit dans la forteresse d'Ehrenbreitenstein et plus 
tard dans celle de Wesel. Ce ne fut que lorsque Pfuel, lui 
ayant fait une visite, remarqua que son moral s'affectait, 
qu'il en eut pitié et le fit gracier à l 'insu et en dépit de 
l'aristocratie de Neuchâtel. Cette déportation de Rœssinger 
dans une forteresse prussienne, me rappelle le discours 
de Chambrier au mois d'octobre : Le roi de Prusse est en 
même temps prince de Neuchâtel; qu'est-ce que cela fait? 
Cela fait que le roi de Prusse prête ses forteresses au 
prince de Neuchâtel, ce qui n'était pas indifférent au mal- 
heureux Rœssinger. 

En faisant des fouilles pour découvrir des armes et 
autres objets compromettants à la Chaux-de-Fonds, la 
troupe royaliste trouva au domicile de Cugnier. dans un 
coffret de femme, une déclaration par laquelle les signa- 
taires s'engageaient sur l'honneur à reprendre les armes 
et à renverser le gouvernement s'il ne convoquait pas les 



- 241 — 

assemblées primaires, comme il en avait pris l'engagement 
lors de la capitulation du château. Cette pièce, qui ne con- 
tenait qu'une douzaine de signatures, avait été destinée à 
être signée par tous les hommes qui occupaient le château 
au moment de la capitulation. Elle donna lieu à une con- 
damnation à mort contre tous les signataires, parmi les- 
quels se trouvaient le docteur Petitpierre et L. Humbert- 
Droz, devenu plus tard président du tribunal de Boudry 
L'interprétation qui fit de cette pièce un acte de haute 
trahison laissait bien à désirer au point de vue juridique • 
car d un côté cet acte était couvert par la capitulation 
elle-même et de l'autre il avait pu avoir sa raison d'être 
ensuite de l'engagement pris par le Conseil d'Etat le 
27 septembre, pour l'obliger à exécuter ses promesses 
Mais un conseil de guerre n'y regarde pas de si près et 
comme il s'agissait surtout de produire un effet très-con- 
siderable sur la population, on en prit occasion de multi- 
plier les condamnations à mort, non-seulement contre des 
citoyens qui avaient pris les armes en décembre mais 
aussi contre d'autres. Sans ce maudit chiffon de papier 
qui par une négligence impardonnable s'est trouvé mêlé à 
des colifichets de femme, aucune poursuite n'aurait été 
dirigée contre l'excellent docteur Petitpierre, que la prison 
a tue en quelques mois. 

L'établissement de l'état de siège et du conseil de guerre 
qui en fut la conséquence donnait un rude coup à la bour- 
geoisie de Neuchâtel et au privilège qu'elle réclamait avec 
orgueil, déjuger elle-même exclusivement ses ressortis- 
sants. GaUot, qui croyait que le monde croulerait s'il était 
touche aux droits de la corporation, voulut prendre occa- 
sion de les soutenir et accepta pour ce motif la défense de 

5 + 'i ■ J?f • MaiS ' C ° mme 0n devait s > att endre, le 
salut de 1 Etat fut mis avec raison au-dessus des privilèges 
de a bourgeoisie. Reste la question de savoir si le salut 
de 1 Etat exigeait la mise en état de siège, ce qui est très- 
contestable. Bille fut condamné à deux ans de'prison et à 

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— 242 — 

dix années de bannissement ; Vouga fut acquitté. Je ne 
connais pas les motifs de la condamnation de Bille, mais 
je doute qu'on eût pu en trouver de plausibles devant des 
juges sérieux, car ce brave patriote n'avait pas commis 
le moindre acte compromettant. Toutes ses sympathies 
étaient acquises à l'émancipation du pays, voilà tout. 

Après avoir jugé quelques-uns des principaux fauteurs 
de l'insurrection, le conseil de guerre cessa de siéger et les 
centaines de prisonniers qui remplissaient les divers locaux 
où on les avait entassés furent renvoyés devant le tribunal 
de Neuchâtel. Des enquêtes minutieuses avaient été faites 
partout; tous les royalistes grands et petits furent appelés 
à faire leurs dépositions sur ce qu'ils avaient vu avant et 
pendant les événements, et on peut penser à quel degré 
les rancunes et les vengeances s'exercèrent. Tous les ren- 
seignements obtenus furent remis au tribunal de Neuchâtel 
qui décréta de prise de corps ceux qui n'avaient pas été 
saisis et mit ensuite plusieurs mois à les juger successive- 
ment. Au point de vue de la forme, ce renvoi général de 
tous les prévenus devant le tribunal de Neuchâtel pouvait 
être régulier si, ne faisant qu'une seule procédure, on en- 
visageait l'ensemble de l'insurrection comme un seul et 
même événement dont tous les faits se reliaient les uns 
aux autres. Dans ce cas, il fallait juger ensemble tous les 
accusés, les mettre en présence les uns des autres, établir 
des débats qui fissent ressortir la vérité sur la part que 
chacun avait prise à l'insurrection; mais les garanties des 
citoyens ne préoccupaient pas beaucoup alors. On fit juger 
chaque inculpé séparément pour les faits particuliers qui 
lui étaient imputables. Ce système était une violation des 
prétendues garanties constitutionnelles que les bourgeoi- 
sies avaient voulu conserver en prenant les armes, puis- 
qu'il soustrayait les neuf-dixièmes des accusés à leurs 
juges naturels. 

Cette observation sur la question de forme n'a pas pour 
but d'en faire un grief contre le gouvernement, car la cour 



243 



de justice de Neuchâtel était la plus indépendante de toutes 
celles du canton. Si les fauteurs des troubles avaient été 
renvoyés devant les tribunaux criminels de leur domicile 
respectif, les condamnations auraient été beaucoup plus 
fortes, car le châtelain ou maire pouvait à son gré choisir 
dans une liste de vingt-quatre justiciers les six ou douze 
juges nécessaires pour rendre la sentence, et ceux-ci au- 
raient été pris sans aucun doute parmi les royalistes les 
plus passionnés, comme je l'ai vu faire plus tard. 

Le pardon des injures n'est pas une des vertus de l'aris- 
tocratie, surtout quand ces injures portent atteinte à ses 
droits et à son prestige : aussi les sentences furent-elles 
exécutées rigoureusement. A peine y eut-il quelques 
grâces accordées à ceux qui, proscrits, venaient déclarer 
publiquement en cour de justice qu'ils se soumettaient au 
régime politique établi et prêtaient le serment de fidélité 
au roi en s'engageant à ne rien entreprendre contre son 
autorité. 

Indépendamment des jugements rendus par le conseil 
de guerre et les tribunaux, qui ne pouvaient atteindre que 
les hommes compromis par les événements de décembre, 
il fallait que la vengeance s'exerçât même sur ceux qui 
avaient pris part à l'expédition de septembre, pourtant au 
bénéfice de la capitulation du château. Le Conseil d'Etat, 
tel qu'il avait été réorganisé au mois de novembre précé- 
dent, comptait des hommes d'action qui n'étaient jamais 
embarrassés en fait d'expédients. Voici ce qu'ils imaginè- 
rent: les communes avaient le droit d'autoriser les habi- 
tants non communiera à prendre domicile dans la circon- 
scription territoriale de leur ressort, de même qu'elles 
pouvaient refuser cette autorisation et même la retirer. 
Le Conseil d'Etat, en sa qualité de tuteur et surveillant 
des autorités communales, prit directement une mesure 
qui obligeait tous les Neuchâtelois connus pour leurs opi- 
nions libérales, et cependant non assez compromis pour 
être atteints par les tribunaux, à être domiciliés dans leurs 



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— 244 — 

communes d'origine. Les Suisses d'autres cantons dans le 
même cas furent expulsés du territoire de la principauté. 
Cette mesure rigoureuse, qui n'était justifiée que par un 
besoin de vengeance et d'intimidation, était une violation 
flagrante de toutes les lois et de toutes les garanties des 
citoyens. Dans un pays industriel comme le nôtre, où les 
besoins du commerce et de l'industrie ainsi que la pau- 
vreté du sol obligent des milliers de personnes à prendre 
domicile ailleurs que dans leur lieu d'origine, c'était 
exorbitant. Cette mesure atteignait un nombre considé- 
rable de personnes et de familles; elle était tellement 
grave qu'elle aurait jeté une grande perturbation dans les 
affaires commerciales. Le gouvernement dut céder et ac- 
corda, sur requête de soumission, bon nombre d'autorisa- 
tions de rentrées. C'était toujours autant d'obtenu. L'ex- 
pulsion en masse était tellement peu fondée qu'on ne l'a- 
vait motivée que par l'accusation vague d'avoir eu une 
conduite révolutionnaire. 

On pourrait croire que le désarmement des patriotes, 
l'occupation militaire des districts où l'émancipation était 
désirée, plusieurs centaines de condamnations criminelles, 
les décrets de prise de corps contre ceux qui n'avaient pas 
été atteints, l'expulsion soit dans leur commune soit hors 
du canton de ceux que la capitulation couvrait, étaient des 
mesures qui pouvaient rassurer complètement pour l'ave- 
nir et donner satisfaction aux rancunes de l'aristocratie. 
Ceux qui penseraient cela ne se font pas une idée de la 
fertilité d'imagination des gens dont l'orgueil a été froissé, 
car si l'on peut jusqu'à un certain point soutenir que les 
différentes mesures dont je viens de parler étaient néces- 
saires au salut de l'Etat, il n'en est pas de même de celles 
dont je vais parler. 

On comprend facilement que des hommes qui s'étaient 
entièrement voués à l'affranchissement de leur pays, aient 
quelque peu négligé leurs propres affaires pendant ce 
temps, et que lorsqu'ils ont été incarcérés ou exilés, il ait 



— 245 — 

pu se présenter quelque créancier inquiet. Le gouverne- 
ment, qui joignait à ses attributions politiques et adminis- 
tratives des fonctions judiciaires très-considérables, en prit 
occasion de prononcer la mise en décret de leurs biens 
Ln langage nouveau, il prononça la faillite d'un certain 
nombre de patriotes les plus compromis. Le tuteur nommé 
à la famille du colonel Perrot demanda la renonciation 
aux biens c f dettes de ce citoyen. Ces mesures nécessi- 
taient des publications au prône de chaque paroisse. Elles 
faisaient très-bon effet à la suite des affirmations que 
les patriotes venaient pour voler et piller. Il pouvait être 
utile de fair è e considérer comme gens insolvables ceux qui 
avaien pris part à la révolution. Mais c'était la pire de 
toutes les infamies, car aucune des faillites que le gouver- 
nement prononça n'a été amenée, que je sache, par une 
nsolvabiite réelle. Ruiner les familles en emprisonnant 
leurs chefs n était pas suffisant ; il fallait encore les décrier 
publiquement! 

Après ou plutôt en même temps, eut lieu la publication 
du signalement de tous ceux qui étaient décrétés de prise 
de corps. A une véritable abomination on joignait une 
petitesse qui serait ridicule si quelque chose pouvait être 
id.cule dans un pareil moment : le gouvernement, la 
chancellerie, la police, je ne sais qui, s'était procuré sur 
tous ces inchvidus, et la liste en était longue, les sobriquets 
ou au très appe lations pouvant prêter au ridicule ou rap- 
pelant un fait désagréable. 






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CHAPITRE XLI 
Le recours contre les chefs du château. 



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Le couronnement de toutes les vengeances exercées 
contre les hommes qui n'avaient voulu qu'une situation 
politique pareille à celle dont nous sommes heureux de 
jouir au dire de nos adversaires eux-mêmes, fut complè- 
tement manqué. La capitulation du château portait dans 
son article 3 : Remise du château aux troupes fédérales 
avec le matériel de guerre appartenant au canton de 
Neuchàtel. Le château était à peine évacué que le Conseil 
d'Etat dressait avec beaucoup d'exagération un proces- 
verbal des dégradations que les bâtiments avaient subies 
et des armes et effets d'habillement qui manquaient. Il 
adressa aussitôt des réclamations aux commissaires pour 
obtenir la réintégration des objets disparus, enlevés 
disait-il, contrairement à la capitulation. Si j'ai bon sou- 
venir Forrer ne fit rien: mais les commissaires fédéraux, 
beaucoup plus complaisants envers le gouvernement, in- 
vitèrent ou sommèrent les hommes qui avaient emporte 
des armes ou des effets de les rapporter à l'arsenal. Inti- 
midés par cette sommation, quelques-uns rendirent leurs 
fusils et leurs capotes, mais la masse conserva les armes 
avec lesquelles elle avait quitté le château, et il aurait 
fallu un déploiement militaire bien sérieux pour que les 
patriotes du château se désaisissent de leurs armes dans 
un moment où les esprits étaient tellement irrites, qu on 
pensait à chaque instant en avoir besoin. Les chefs du 
château avaient même publiquement déclaré qu on ne les 



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— 247 — 

rendrait pas aussi longtemps que les assemblées primaires 
n'auraient pas été convoquées. 

Après de violentes récriminations au sein du Corps 
législatif, les choses en étaient restées là jusqu'aux événe- 
ments du mois de décembre et il semblait que le gouver- 
nement eût renoncé à toute réclamation ultérieure, conseillé 
d'ailleurs en cela par les commissaires fédéraux. Les 
royalistes se consolaient en nous appelant voleurs du 
château. Mais les événements de décembre facilitant 
toutes les entreprises contre les patriotes, c'était une rai- 
son pour reprendre cette affaire. Interprétant la capitula- 
tion à sa manière, le Conseil d'Etat lit réclamer par voie 
judiciaire aux plus aisés des chefs du château le paye- 
ment d'une somme de plus de cent mille livres courantes 
(au-delà de 150,000 fr.) pour armes et effets manquant à 
l'arsenal et dégradations au château. Il déclara que tous 
ceux qui avaient participé à l'expédition étaient solidaire- 
ment responsables, et il autorisa les défendeurs à exer- 
cer leur recours contre tous ceux qui leur conviendraient. 

Fort heureusement pour les citoyens que cette demande 
concernait, l'interprétation de la capitulation put être sou- 
mise à d'autres autorités. Le souverain tribunal des trois 
Etats, qui devait statuer en dernière analyse sur cette de- 
mande, était composé de cinq membres du gouvernement 
que les troupes du château avaient mis en fuite, de quatre 
chefs de juridiction, dont trois avaient aussi fait partie de 
ce même Conseil d'Etat, et de quatre justiciers de Neu- 
châtel qui pouvaient être indépendants, mais qui, à 
cette époque où les passions politiques étaient si forte- 
ment exaltées, l'auraient été fort peu. 

Le Conseil d'Etat avait, comme je l'ai dit, fait grand 
bruit de cette prétendue violation de l'article 3 de la capi- 
tulation, tandis qu'il violait lui-même tous les jours l'ar- 
ticle 1«, qui stipulait l'oubli du passé de part et d'autre. 
Il faisait dire en plein Corps législatif que l'on avait 
accordé amnistie aux hommes du château et que les 






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— 248 — 

royalistes de leur côté n'en avaient point à recevoir : les 
mots de part et d'autre n'existaient pas pour les roya- 
listes. Il avait exigé des Suisses d'autres cantons des 
déclarations de soumission signées. Il poursuivait par des 
taquineries, sous prétexte de conduite révolutionnaire, 
tous les citoyens qui avaient fait partie de cette expédi- 
tion et les obligeait à des déplacements de résidence sou- 
vent bien plus cruels que la peine afflictive elle-même. 
Pour lui il n'y avait pas oubli, mais pardon accordé aux 
insurgés. Il se faisait ainsi l'interprète d'une convention 
dans laquelle il n'était pas intervenu, mais qui le liait 
puisque c'était en vertu de cette convention qu'il était 
rentré en la possession du siège du gouvernement. Quant 
aux stipulations de l'article 3 qui concernaient les chefs 
du château seuls, il leur attribuait une importance et une 
valeur que les contractants n'avaient jamais eu la pensée 
de leur donner. Le procès intenté aux chefs auxquels on 
connaissait quelque fortune avait pour but le payement de 
sommes dues pour dégradations au château, armes et 
effets manquants. Les dégradations étaient bien peu consi- 
dérables; malgré les exagérations qu'une visite juridique 
faite par des adversaires pouvait amener , elles ne furent 
évaluées qu'à quelques centaines de francs. En 1856, 
en vingt-quatre heures les royalistes en ont fait de plus 
considérables. On ne pouvait ainsi réclamer une réparation 
civile pour des actes tout politiques, quand cette réparation 
civile devait entraîner la ruine d'un ou plusieurs individus : 
ce n'eût été ni de l'oubli, ni même du pardon. 

Les objets enlevés à l'arsenal et au magasin d'habille- 
ments formaient une somme importante; malgré les som- 
mations faites par les commissaires fédéraux, malgré les 
ordres à eux donnés par le Directoire fédéral, et maigre 
les interprétations plus ou moins jésuitiques du gouverne- 
ment, il était évident pour tout esprit non prévenu que ce 
que la capitulation avait entendu par matériel de guerre 
ne concernait ni des effets d'habillement ni des armes por- 
tatives. Les troupes du château, lorsqu'elles évacuèrent 



- 249 



cette place, avaient conservé leurs armes, soit qu'elles 
fussent la propriété particulière de leurs détenteurs, soit 
qu'elles eussent été prises à l'arsenal. Le commandant de 
la brigade fédérale, L'un des contractants de la capitulation, 
en était positivement instruit. Il n'ignorait pas non plus 
que ces mille hommes, qu'il a en quelque sorte passés en 
revue et harangués au moment même où ils allaient quitter 
le château, qui tous avaient des capotes d'ordonnance, 
ne les avaient pas apportées de leur domicile. Si donc 
la capitulation avait obligé les chefs du château à remettre 
la place avec le matériel appartenant à l'Etat de Neuchâtel 
et que le signataire de cette convention les ait laissés partir 
avec des armes et des effets qu'il savait appartenir à l'Etat, 
c'est évidemment que ces armes et ces effets n'étaient 
point compris sous la désignation de matériel. Si les in- 
surgés, comme on l'a prétendu, eussent dû rendre ces 
effets après leur retour dans leurs foyers, il est évident 
que la capitulation aurait stipulé cey,e restitution et déter- 
miné un terme. Rien de pareil n'existant, le gouvernement 
interprétait faussement l'article 3 de la capitulation, comme 
il interprétait faussement l'article 1 er . La preuve ne tarda 
pas à en être fournie. 

A ce moment-là, les patriotes étaient tellement sous le 
coup de la terreur, que ceux qui étaient visés par cette 
demande ne se réunirent pas même pour combiner leur 
opposition à une action aussi exorbitante, et chacun agit 
séparément. Fritz Gourvoisier ou son avocat eut une heu- 
reuse inspiration. Il fit intervenir en témoignage celui-là 
même qui avait contracté, le colonel Forrer, qui déclara 
catégoriquement, comme d'ailleurs cela avait été entendu 
de bonne foi, que par matériel de guerre on n'avait com- 
pris que ce qui était sur roues. 

Ce témoignage mettait fin à cette affaire, qui fut un vé- 
ritable échec pour le gouvernement. Jusqu'alors tous ses 
coups avaient porté et avaient atteint leur double but : la 
vengeance et l'intimidation. Mais cette fois il en fut au- 
trement. 






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CHAPITRE XLII. 



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Les récompenses. 



J'ai parlé des mesures de rigueur et des vengeances que 
la victoire des royalistes avait provoquées, et j'oubliais 
presque complètement de mentionner les récompenses qui 
furent accordées aux fidèles. A tout seigneur tout honneur ! 
De Pfuel, qui n'était que général-major, grade équivalant 
au général de brigade, obtint celui de général de division, 
qu'il cumula avec ses fonctions de gouverneur de la 
principauté, lui rapportant 14,000 fr. Pour un officier 
prussien accoutumé aux minces traitements que le gou- 
vernement économe de la Prusse alloue à ses serviteurs, 
c'était brillant. Je dis ceci non point pour faire une criti- 
que, car personne n'avait mieux mérité une récompense 
et n'avait plus contribué à relever les affaires fort com- 
promises au moment de son retour. Les conseillers d'Etat, 
les huppés de la noblesse et les gros bonnets du royalisme 
furent faits chevaliers de l'Aigle- Rouge. On ne pouvait pas 
laisser tout le fretin du parti sans quelque marque de la 
munificence royale; pour ceux-là on fonda une espèce 
d'ordre dont tous les royalistes firent partie, décorés d'une 
médaille d'argent ayant pour devise : Fidélité au Roi et 
à la Patrie. Gomme cette médaille était portée à un ruban 
aux couleurs de Neuchâtel et de Prusse, savoir orange et 
rouge, noir et blanc, les beaux de la noblesse neuchàte- 
loise qui se rendaient à l'étranger avaient soin de porter 
à la boutonnière un bout de ce ruban, ce qui les faisait 
prendre pour des chevaliers de plusieurs ordres. C'était 



— 251 — 

la vanité s'affublant du bonnet d'Arlequin. Au surplus, 
cette médaille manqua complètement son effet ; jamais les 
royalistes les plus ardents n'osèrent s'en parer. On avait 
voulu créer cette distinction comme en 1813 celle du lys 
en France, afin de séparer à l'instant les brebis d'avec les 
boucs ; mais elle devint ridicule dès le premier moment, 
malgré les décrets de prise de corps et les poursuites contre 
ceux qui osaient en plaisanter ou en médire- Cela est si 
vrai, que je me rappelle avoir vu un zélé royaliste, Ami 
Jequier, receveur au Val-de-Travers. contraint de mettre 
sa médaille pour une circonstance politique, boutonner 
son habit de manière qu'elle fût dissimulée au public, puis, 
au moment utile, la mettre en évidence pour un instant. 

La bourgeoisie de Valangin méritait une distinction 
particulière. Elle reçut deux pièces de canon de quatre 
livres avec le harnachement et les munitions nécessaires. 
Ce cadeau, qui n'en était pas un, mais une mesure de pré- 
caution pour le cas où un nouveau camp de Valangin de- 
viendrait nécessaire, prouve que le gouvernement, qui 
criait partout que l'immense majorité du pays était roya- 
liste, n'avait qu'une confiance limitée à ses propres paroles 
et qu'aucune précaution n'était négligée. 

Je dois mentionner également la récompense qu'obtin- 
rent les gens de Plancemont, ce hameau situé au-dessus du 
village de Couvet, qui se distinguait entre tous par son roya- 
lisme ardent comme par le soin que ses habitants savaient 
prendre de leurs intérêts. Ceux-ci s'étaient distingués dans 
les derniers événements. Le zèle monarchique les avait 
poussés; mais lorsque la victoire fut obtenue, ils n'étaient 
pas gens à attendre une récompense incertaine, ils la de- 
mandèrent avant que le gouvernement ait pu se recon- 
naître et surtout avant qu'il eût le temps d'examiner avec 
calme la faveur sollicitée. C'était, cela va sans dire, une 
faveur d'argent. Ils obtinrent, en échange d'un payement 
annuel assez modique, calculé à la pose, d'être dispensés 



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de la visite du dimeur, qui chaque année venait pendant 
les moissons prélever la onzième gerbe. Les gens de Plan- 
cemontsont presque tous mes parents ; mais cela ne devait 
pas me dispenser de rappeler cette circonstance qui carac- 
térise cette population d'ailleurs fort honnête. 






CHAPITRE XLIII. 
La demande de séparation de la Suisse. 



On a vu que si le gouvernement qui existait pendant la 
première phase de la révolution avait été faible, en revan- 
che celui qui fut institué au mois d'octobre avait le bras 
lourd, que ses adversaires le sentaient et que la réac- 
tion marchait bon train. Elle ne devait pas s'en tenir 
à assurer par des rigueurs le maintien de l'état politique tel 
que l'avait fondé le traité de Vienne; elle était en trop 
bonne haleine pour ne pas pousser sa pointe au-delà de 
ce même traité et viser non pas à ce que, en opposition 
au parti libéral, nous fussions Suisses et Prussiens, mais 
bien à ce que nous devinssions tout simplement Prussiens. 
La bourgeoisie de Valangin fut-elle mise en avant ou en 
prit-elle l'initiative de son propre mouvement et par excès 
de zèle ? c'est ce que rien dans les documents officiels ne 
peut nous apprendre. Il est certain que dès le commence- 
ment de janvier 1832, cette corporation envoya une adresse 
à Pfuel, commissaire royal, dans laquelle on le priait d'in- 
tervenir auprès du roi pour nous faire sortir de la Confé- 
dération suisse en prenant des mesures pour assurer notre 
neutralité en cas de guerre. J'ai de la peine à croire que 
le gouvernement ait eu l'idée d'une pareille gaucherie, car 
rien ne pouvait mieux donner raison aux libéraux qu'on 
venait de vaincre, que de vouloir faire cesser la position 
mixte et de manquer Bon coup. Lorsque la bourgeoisie de 
Valangin eut préparé les esprits à cette idée, qu'elle eut 
consulté ses bourgeois, même ceux qui étaient sous les 






- 254 






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armes (j'ai vu à Métiers une compagnie de Sagnards voter 
et signer, ce qu'elle faisait avec plus d'ensemble que le 
maniement d'armes), elle constata que 2,898 contre 62 
voulaient être uniquement Prussiens. Son exemple fut 
suivi partout. Les commandants des troupes qu'on avait 
hivernées au Vignoble, au Val-de-Travers et à la Chaux- 
de-Fonds, requéraient les communes de formuler une de- 
mande dans le sens de celle de la bourgeoisie de Valangin. 
Les chefs de juridiction, les commissaires du Conseil d'Etat 
poussaient les communes à se prononcer, et à peu près 
toutes votèrent des adresses séparatistes, même celles qui 
quelques mois auparavant demandaient les assemblées 
primaires pour nous soustraire à l'autorité du roi de 
Prusse. 

Quant à ceux qui n'étaient pas partisans d'une telle 
mesure, ils avaient une telle crainte, que les plus coura- 
geux d'entre eux ne poussaient pas leur opposition au- 
delà d'une abstention calculée, en ne paraissant pas même 
dans les assemblées de communes où ces questions se 
débattaient. 

Qui eût dit alors que dans un temps relativement peu 
éloigné, la révolution relèverait la tête et tenterait de 
nouveau l'affranchissement du joug prussien? Les hom- 
mes qui avaient manifesté cette généreuse idée étaient 
emprisonnés ou proscrits. Ceux qui étaient restés libres 
se trouvaient paralysés par le découragement. Le triom- 
phe des royalistes s'étendait partout. C'était donc pour 
leur cause une bien malheureuse idée, lorsqu'ils étaient 
déjà suffisamment triomphants, que de pousser la prus- 
somanie à l'extrême et de vouloir nous séparer de la 
Confédération suisse à laquelle nous étions unis par des 
liens bien autrement solides que ceux qui nous atta- 
chaient au roi de Prusse, puisque la nature et uon le 
caprice politique les avait créés; bien autrement anciens, 
puisqu'ils dataient de plus de trois siècles. 
Lorsque les libéraux avaient la parole libre et qu'ils 



255 



signalaient l'ambiguïté de notre système politique et le 
proclamaient impossible, on leur répondait sur tous les 
tons que rien n'était si simple : nous étions Neuchàtelois 
et Suisses comme d'autres étaient Vaudois ou Bernois et 
Suisses. On nous comparait au Hanovre, qui faisait bien 
partie de la Confédération germanique, tout en ayant à 
cette époque le roi d'Angleterre pour souverain. Mainte- 
nant que le canon, la trahison de Bourquin et la coopé- 
ration du gouvernement vaudois aidant, on avait réussi à 
nous placer de plus en plus sous le joug du roi de Prusse, 
ceux qui nous avaient écrasés reprenaient tous nos argu- 
ments pour nous prouver que la situation politique de la 
Suisse ayant considérablement changé depuis que nous 
étions entrés dans la Confédération, nous ne pouvions 
plus en faire partie. Le dogme de la souveraineté popu- 
laire proclamé dans presque tous les cantons de la 
Suisse, se trouvait en contradiction avec celui de la 
souveraineté du prince qui était le nôtre. Nous ne pou- 
vions former une association politique avec ces cantons 
sans nous exposer à perdre un jour le principe monar- 
chique et l'attachement au prince. Si la Suisse primitive, 
la Suisse imaginaire des siècles passés, eût continué 
d'exister, comme il en restait un échantillon dans les petits 
cantons, les Neuchàtelois n'auraient pas demandé mieux 
que de rester unis à elle, et ils auraient été ses meilleurs 
enfants. Mais la Suisse de 1830 et 1831, qui avait substitué 
le principe populaire et démocratique à l'aristocratie, 
allons donc! les Neuchàtelois se déshonoreraient en ne 
rompant pas avec elle. Tel était le raisonnement que l'on 
faisait dans les adresses des communes et bourgeoisies 
comme dans le sein du Corps législatif. On oubliait 
bien vite que trois de ces cantons qu'on insultait ainsi 
étaient venus naguère au secours du gouvernement mo- 
narchique. Le grand grief qui faisait le sujet de tous les 
discours était que dans plusieurs cantons on avait été 
indigné de la conduite du gouvernement de la principauté 



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pendant et après les événements de décembre, que cette 
indignation s'était traduite jusque dans les discussions des 
Grands Conseils cantonaux, où des critiques assez vio- 
lentes avaient stigmatisé la réaction monarchique de Neu- 
châtel. 

Tout ce qui fut dit à cette époque contre la double po- 
sition d'Etat monarchique et de confédéré dans une asso- 
ciation républicaine était parfaitement juste : c'était une 
situation qui devait un jour ou l'autre amener la ruine du 
principe monarchique, et quant à cette question, les roya- 
listes comme les républicains avaient raison en soutenant 
que la situation n'était ni normale ni convenable. Il 
manquait une seule chose à leur tentative de séparation : 
la réussite, car dès le moment qu'il fut reconnu que cette 
séparation était impossible du côté de la Suisse, il est évi- 
dent que la solution unanimement désirée devait avoir 
lieu d'un autre côté. Si les royalistes eussent été moins 
passionnés, ils en auraient convenu; mais quoique le main- 
tien de notre incorporation dans la Confédération fût un 
danger pour le principe qui leur était si cher, voyant qu'ils 
ne pouvaient être complètement Prussiens, ils se conten- 
tèrent de l'être à demi et le plus longtemps possible. 

Les commissaires fédéraux Sprecher de Berneck et 
Monod, successeur de Tillier, avaient montré assez de 
sympathies au gouvernement de Neuchâtel pour se per- 
mettre, en clôturant leur rapport final au Directoire fédé- 
ral, un conseil d'ami à l'adresse de ce même gouverne- 
ment, qui n'en profita guère. Je transcris ici ce conseil: 

D'un autre côté, il nous semble aussi que vu la position 
de Neuchâtel entre la France et les cantons démocratisés 
de la Suisse, le haut gouvernement de cet Etat aura bien 
des difficultés « surmonter (si des circonstances extraor- 
dinaires ne viennent pas à son secours) pour conserver à 
la longue la constitution monarchique, et qu'il ferait bien 
par conséquent d'aller au-devant de tous les vœux équi- 
tables du peuple, afin que si les événements du temps 



— 257 — 

devaient finir par amener des mouvements qui ne pussent 
être évités, il pût les diriger lui-même pour le bien du 
pays. 

Si la tentative de 1831 avait besoin d'une justification, 
on la trouverait certes dans ce rapport final des commis- 
saires fédéraux. Ce rapport a servi pour appuver l'idée 
d une séparation de la Suisse, mais à combien plus forte 
raison n appuyait-il pas celle de l'émancipation du roi de 
Prusse ; car encore que Neuchâtel fût séparé de la Suisse 
au point de vue politique, il n'en pouvait être séparé ter- 
ntorialement parlant, et le danger de l'exemple que les 
commissaires fédéraux signalaient n'en existait pas moins 
Mais les passions parlaient trop fortement à cette époque 
pour qu un raisonnement aussi juste pût avoir quelque 
valeur, et le Corps législatif entra carrément dans la dis- 
cussion d'une adresse au roi demandant d'ouvrir les né-o- 
c.abons pour sortir Neuchâtel de la Confédération. Celte 
adresse, rédigée parFavarger, n'était qu'un long acte d'ac- 
cusation contre la Suisse libérale qui se couvre de clubs 
et de révolutions, qui est bien intervenue pour expulser 
es insurges du château, mais a traité avec eux au lieu de 
les écraser (sic), qui ne soutient pas assez la constitution 
de Baie et qui marche tout droit vers l'unitarisme. On y 
demandait que la neutralité de Neuchâtel séparé fût ga- 
rantie par les puissances comme celle de la Confédération 
et on espérait vivre ainsi en parfaite sécurité. La Suisse 
n avait d'ailleurs qu'une force matérielle insignifiante, et 
elle avait perdu sa force morale depuis que le souffle des- 
tructeur des révolutions l'avait frappée. 

L'adresse fut votée à l'unanimité moins quinze voix. 
Plus d un libéral qui avait demandé la convocation des 
assemblées primaires appuya ce long libelle contre la 
Suisse libérale et ses institutions, entre autres Théodore 
Calame, député de Métiers. Très-libéral en 1831, redevenu 
républicain rouge en 1848, il commit en cette occasion une 



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— 258 — 

faute qu'on ne lui a pardonnée que quinze ans après : la 
fieur fait faire bien des choses! 

On se demande ce qu'étaient devenus les quarante-cinq 
députés libéraux qui avaient refusé le serment au roi au 
mois de juillet précédent, ou même les trente-un qui au 
mois d'octobre avaient voté la convocation des assemblées 
■ primaires? Hélas! le courage civique est une vertu facile 
en temps ordinaires; mais dans les périodes orageuses, il 
est d'autant plus rare. Un certain nombre d'entre eux 
n'avaient pas osé affronter l'insolence du triomphe de 
leurs adversaires, et avaient donné leur démission ou 
étaient absents de la séance ; un petit nombre avait voté 
avec les royalistes. La prison et l'exil retenaient les autres. 
Ces circonstances avaient donné lieu à quatorze vacances 
dans cette assemblée, et le gouvernement, qui ne négligeait 
aucun des avantages que la victoire lui procurait, profita 
du moment de stupeur qui suivit immédiatement les évé- 
nements pour faire procéder aux élections, même pendant 
Tétat de siège et l'occupation militaire. Le résultat était 
facile à prévoir : quatorze députés royalistes remplacèrent 
les quatorze députés libéraux. Il était d'ailleurs impossible 
qu'il en fut autrement, car la pression n'était aucunement 
dissimulée. Le collège de Fleurier, comprenant les com- 
munes de Fleurier et de Saint-Sulpice, devait nommer deux 
députés. L'immense majorité du premier village était libé- 
rale et ne parut pas à l'élection. Les gens de Saint-Sulpice, 
en majorité royalistes, s'y rendirent en masse et proposè- 
rent deux de leurs communiers habitant Neuchâtel, fort 
royalistes sans doute. Cependant il se trouva deux braves 
communiers de Fleurier, très-peu révolutionnaires, quoi- 
que libéraux, qui, froissés de cette suprématie que prenait 
la petite commune sur la grande, voulurent proposer 
d'autres noms, entre autres celui d'Olivier Petitpierre. Mal 
faillit leur en prendre : le colonel Eugène de Roulet occu- 
pait le Val-de-Travers avec une espèce de bataillon de 
Bagnards : on lui rapporta cette circonstance, et aussitôt 



259 — 




il fit avertir les malheureux auteurs de la proposition 
qu'ils eussent à la retirer s'ils ne voulaient avoir chacun 
dix garnisaires à loger. La proposition fut retirée, et tout 
fut dit. C'est un moyen électoral que je recommande : il 
est simple et infaillible. Je puis assurer que ce fait est 
parfaitement exact. 

L'adresse envoyée au roi de Prusse n'eut d'autre résultat 
qu'une note remise par le ministre prussien à Berne, la- 
quelle fut à peine l'objet d'une discussion au sein de la 
Diète, tant cette démarche fut peu prise au sérieux, aussi 
bien par le roi lui-même que par la Confédération. 



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CHAPITRE XLIV. 
Observations rétrospectives. 



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■Quoique j'aie accompagné ma relation des événements 
de 1831 de bien longues réflexions qui me sont personnelles, 
je ne puis passer aux événements moins émouvants qui 
les ont suivis sans examiner la- conduite qu'aurait pu 
tenir (je ne dis pas qu'aurait dû tenir) le gouvernement. 
L'état politique du pays, tel que l'avaient créé les traités 
de Vienne, était très-bien conçu pour l'époque où il avait 
été institué. Dans toute la Suisse, des gouvernements 
aristocratiques dirigeaient les affaires politiques et s'en- 
tendaient à merveille avec celui de Neuchàtel. Je ne serais 
pas surpris qu'il en existât même plus d'un en Suisse qui 
eût voulu avoir, comme Neuchàtel, un protecteur puissant 
et éloigné, sous le couvert duquel on pût à son aise mener 
les affaires sans que quiconque dans le monde populaire 
osât murmurer. 

Les aristocraties qui avaient gouverné la Suisse pen- 
dant les deux derniers siècles étaient peu soucieuses de l'in- 
dépendance nationale ; elles se créaient des appuis chez les 
voisins puissants en leur fournissant des soldats, et si 
son indépendance n'était pas entière, la Suisse était au 
moins tranquille sur sa situation extérieure. En 1814, les 
aristocraties devaient vouloir reprendre leurs anciens erre- 
ments, et quoiqu'elles pussent déjà alors prévoir les em- 
barras que la situation ambiguë de Neuchàtel pouvait 
occasionner, on accepta cependant, parce qu'on se créait 
un allié intime dans l'un des vainqueurs de Napoléon et 
qu'on rentrait ainsi dans le système du dernier siècle. 



— 261 — 

Cette position politique de Neuchâtel, qui a causé tant 
d'agitation depuis 1831 jusqu'à 1857, ne pouvait être bonne 
qu'autant que la Suisse resterait constituée comme elle 
l'était en 1815, et les hommes politiques qui l'ont créée 
pourraient obtenir un brevet de capacité, s'il était pos- 
sible d'être capable en politique lorsqu'on ne prévoit pas 
l'avenir 

En effet, la Révolution française n'avait pas dit son 
dernier mot parce qu'on avait vaincu et garrotté le soldat 
couronné qui l'avait bâillonnée elle-même. C'était une stu- 
pidité que de le croire et de fonder un système politique 
sur cette idée. Aussi lorsque cette révolution refit un bond 
en 1830, que ce bond eut produit une commotion qui ren- 
versa presque toutes les aristocraties cantonales, l'ambi- 
guïté de la position de Neuchâtel parut alors, à tous les 
yeux, dans toute sa nudité et amena les événements que 
je viens de raconter. 

Le Conseil d'Etat qui gouvernait en 1830 et pendant 
les neuf premiers mois de 1831 dut être lui-même frappé 
de l'état d'isolement dans lequel les révolutions suisses 
l'avaient réduit, et l'on conçoit qu'il les ait prises en haine. 
Mais si la masse de ce Conseil était composée d'hommes 
qui gouvernaient par habitude et sans y mettre beaucoup 
du leur, il s'y trouvait cependant cinq ou six magistrats 
perspicaces, qui auraient dû prévoir les conséquences 
finales d'une situation aussi anormale que celle où ils se 
trouvaient. Il est certain qu'aux yeux d'hommes tels que 
Chambrier, Sandoz-Rollin, Gourvoisier et deux ou trois 
a-utres encore , il se présentait deux routes à suivre 
pour parvenir au maintien des positions des principaux 
personnages de l'aristocratie : d'un côté la voie des con- 
cessions larges aboutissant même à l'émancipation, de 
l'autre, la résistance après quelques concessions insigni- 
fiantes. 

Nous avons vu laquelle de ces deux routes fut préférée. 
Il est bon d'examiner aussi jusqu'où le gouvernement 






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serait allé, s'il avait pris l'autre, ce qui, sans trop de pré- 
tention, peut être à bien des égards assez exactement 
apprécié. -î' 

Le peuple neuchâtelois, comme je l'ai dit déjà, peu 
habitué à se faire son sort lui-même et le recevant tou- 
jours des événements, n'est pas, de sa nature, et n'était pas 
surtout alors un peuple révolutionnaire. Si donc le gou- 
vernement eût pris l'initiative d'un changement politique 
qui aurait abouti à une constitution républicaine, il est 
probable qu'à l'exemple des cantons suisses, il l'aurait 
demandée démocratique et l'aurait obtenue. Mais ce qui 
est plus probable encore, c'est que son goût nouveau pour 
la démocratie ne serait pas allé au delà des principes de 
la Constitution et que les anciens gouvernants, eu égard 
surtout au service qu'ils venaient de rendre, seraient 
restés à la tète des affaires de la république. 

Toutefois, des hommes qui avaient gouverné sans con- 
trôle et par droit de naissance ne pouvaient pas appliquer 
sincèrement les principes démocratiques, et la législation 
du pays faite sous leur influence, le peu de goût des Neu- 
châtelois non nobles pour les affaires publiques, les flat- 
teries aux bourgeoisies peut-être, les auraient maintenus 
aux affaires pendant bien des années. D'un autre côté, leurs 
tendances politiques les auraient poussés dans la politique 
fédérale dans le sens qu'ils ont suivi de 1832 à 1847, et il 
est fort probable qu'ils auraient subi le sort des gouverne- 
ments de Berne, Vaud et Genève avant les affaires du 
Sonderbund. 

En se plaçant au point de vue des hommes qui con- 
duisaient la politique au commencement de 1831, on doit 
évidemment conclure que pour le maintien des droits et 
privilèges de l'aristocratie.jpour la conservation du pou- 
voir entre les mains de ceux qui le tenaient, ils ont atteint 
leur but aussi bien que celui-ci pouvait l'être, c'est-à-dire 
qu'ils ont longtemps conservé le pouvoir absolu et sans 
contrôle sérieux, ni du roi, ni du Corps législatif, ni des 



263 



bourgeoisies. La résistance au mouvement révolution- 
naire jointe à l'absence presque complète de concessions 
avait donc eu tous les résultats beureux pour ceux qui 
avaient conçu cette entreprise, et à leur point de vue ils 
ont réussi. 

Mais si, faisant abstraction des intérêts de caste et des 
tendances que devaient avoir ceux-là seuls qui avaient le 
pouvoir de changer la situation, on examine la conduite 
que l'intérêt du pays aurait dû leur suggérer, on arrive à 
des conclusions bien différentes. Si par impossible on eût 
pu obtenir que des nobles renonçassent de bon gré à 
des droits et à une position qu'ils croient être acquis par 
leur naissance; s'ils avaient admis une situation politique 
plus simple, telle que celle qu'ils ont acceptée vingt-six 
années plus tard, combien de malheurs eussent été évités, 
combien de haines ne fussent pas nées, qui ne disparaîtront 
qu'avec les hommes qui les ont conçues ! combien de pro- 
grès eussent été réalisés dans cette période de 1831 à 
1848, au point de vue de notre législation civile, de notre 
organisation intérieure et de nos intérêts économiques ! 
Je ne prétends pas que nous eussions vécu pendant ces 
vingt-six ans dans une paix parfaite. Nous aurions eu. 
comme d'autres Etats confédérés, les oscillations de la 
démocratie, les hauts et les bas de certaines idées et de 
certains principes. Les aristocraties appellent ce mouve- 
ment de l'agitation ; moi je dis que c'est la vie des peuples 
et la constatation de leur liberté. 

Certes je ne forai pas un reproche aux gouvernants de 
1831, de n'avoir pas amené eux-mêmes le changement 
politique que la situation exigeait alors. Ils étaient de 
leur caste et ne pouvaient se placer au même point de vue 
que les démocrates. Le danger de la situation ne leur 
échappait pas : la discussion sur la séparation de la Suisse 
en fait foi, et le rapport final des commissaires fédéraux 
le leur aurait rappelé au besoin. Cependant ils crurent 
pouvoir s'en tirer par la suite des temps. En premier lieu. 










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— 264 — 

les aristocraties ne croient pas au règne permanent et 
tranquille de la démocratie, et celle de Neuchâtel n'était 
pas sans espoir de voir bientôt les anciennes familles 
reprendre leur position dans les cantons suisses. Alors 
la situation redevenait normale et solide. Les tendances 
du gouvernement issu de la révolution de juillet, qui 
arrêtait la révolution partout où il pouvait et cherchait à 
se faire pardonner son origine, étaient de nature à donner 
beaucoup d'espoir dans ce sens. Au surplus, les événe- 
ments qui se sont passés pendant la période de 1831 à 
1848, prouvent que l'aristocratie de Neuchâtel se pro- 
mettait bien d'aider à toutes les réactions qui surgiraient 
en Suisse et à se créer des alliés de son espèce qui lui 
manquaient à peu près complètement en 1831. 



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CHAPITRE XLV. 
La position après les événements. 




Le gouvernement issu en quelque sorte des événements 
de 1831 eut une position bien différente de celle qu'a- 
vait son prédécesseur. Outre qu'il était moins nom- 
breux, par conséquent plus énergique et plus actif, il 
avait désormais l'appui d'une grande partie de la popu- 
lation, celle qui tenait fort peu à l'aristocratie mais sou- 
tenait le Conseil d'Etat comme représentant direct du roi 
et défenseur né du principe monarchique. 

On se ferait difficilement aujourd'hui une idée des 
changements d'opinion que ces circonstances produisirent 
chez le plus grand nombre des royalistes neuchâtelois à 
l'égard des événements politiques qui se passaient en 
Suisse et même en Europe. Pendant la grande lutte que 
la branche aînée des Bourbons soutint contre les libéraux, 
la presque unanimité de la population neuchâteloise avait 
pris parti pour le libéralisme. La révolution de Juillet, 
qui chassa du trône et de la France un roi parjure, fut 
applaudie chez nous comme un acte de justice et l'ex- 
pression de la volonté d'une grande nation. Après notre 
malheureuse tentative, les neuf-dixièmes des royalistes, 
voyant où avait failli nous mener cette révolution fran- 
çaise, devinrent d'enragés légitimistes et soutinrent de 
tous leurs vœux les tentatives de soulèvement qu'entre- 
prenait la duchesse de Berri dans la Vendée. J'ai vu> 
deux mois après la révolution de Juillet, un noble Neu- 
châtelois revenir au pays avec la cocarde tricolore, la 



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moustache et les insignes de la garde nationale que la 
tenue civile permettait. Un an plus tard il était royaliste. 

Les nouveaux principes démocratiques des cantons 
suisses, qui pendant les six ou huit premiers mois 
de 1831 étaient du goût de tout le monde, devinrent des 
principes anarchiques depuis que ces révolutions mettaient 
en péril le principe monarchique à Neuchâlel. Les dames 
de la ville, qui au début de la révolution polonaise fai- 
saient de la charpie pour les opprimés, traitèrent désor- 
mais la Pologne de grande rebelle, et tous les royalistes 
neuchâtelois applaudirent aux rigueurs exercées contre 
cette malheureuse nation. Dans quelque lieu qu'un évé- 
nement politique se produisit dès lors, soit en Suisse soit 
en Europe, on pouvait être certain d'avance que les roya- 
listes neuchâtelois donnaient leurs sympathies au parti 
rétrograde si le mouvement était purement politique, 
au parti ultramontain s'il avait pour fondement une lutte 
contre la domination du clergé catholique. Jadis, ces 
mêmes hommes avaient des idées élevées, quelques-uns 
même très-avancées, sur les principes qui doivent régir 
les nations. 

Cet état des esprits se maintint de 1831 à 1847, pé- 
riode pendant laquelle il n'y eut presque pas de politique 
intérieure. Il est bon, cependant, de rappeler les faits qui 
se sont accomplis durant cet intervalle. 

Les tribunaux avaient à peine repris le cours de leurs 
travaux après la levée de l'état de siège, que le maire de 
Neuchâtel, s'avisant de revenir sur le passé, trouva dans 
le Journal de Neuchâtel, toujours rédigé par notre ami 
Gonzalve Petitpierre. un article publié dans le courant 
de novembre, en réponse au fameux Où sommes-nous, 
où allons-nous? de Wesdehlen, et dans lequel il ap- 
préciait à sa manière la situation. Lors de la publi- 
cation de cet article, le gouvernement avait repris 
toute sa puissance ; cependant personne n'avait songé à 
lui faire un procès. Mais après le triomphe final, on osait 



267 



tout, et Gonzalve fut condamné à trois mois de prison- 
Il n'y avait pas jusqu'à la veuve du châtelain de Vattel, 
qui ne profitât de la circonstance pour donner son coup 
d'épingle à propos d'un article qui datait de six mois, où 
elle prétendit que la mémoire de son mari était offensée. 
Elle porta plainte, et une nouvelle poursuite fut intentée 
contre le pauvre journaliste, qui pourtant ne faisait pas 
grand mal. La cour de justice de Neuchâtel, la seule in- 
dépendante quoique bonne royaliste, trouva pourtant 
que c'était trop, et Gonzalve fut libéré. 

Quoique gouverneur de la principauté et touchant de 
ce fait un assez beau traitement, Pfuel n'en continuait 
pas moins son service dans l'armée prussienne. Il venait 
chaque année passer quelques semaines à Neuchâtel, 
prenait son magot et repartait. Dans les premiers temps, 
ses séjours à Neuchâtel étaient plus fréquents et plus 
longs; sur latin, à peine venait-il chaque année pendant 
quelques jours. 

Vers la fin de l'été 1832, Pfuel se trouvait à Neuchâtel. 
Les patriotes étaient tranquilles; toute la politique consis- 
tait en un échange de paroles, quelquefois amères, le plus 
souvent plaisantes, entre les hommes de chaque parti. Le 
gouvernement pouvait jouir en paix de la situation : son 
ciel était bleu et serein ; s'il s'élevait parfois de légères 
brises, elles ne ridaient pas même l'azur de son lac, et ce- 
pendant cela l'inquiétait et lui rappelait qu'un orage avait 
eu lieu, et que ce qui s'est vu peut se revoir. Tantôt c'é- 
taient quelques paroles imprudentes jetées par quelqu'un 
de ces incorrigibles patriotes, le bruit des pétards, la vue 
des feux allumés le 12 septembre ; tantôt une société de 
musique qui, se rendant sur le Doubs, arborait, oh! quel 
crime, un drapeau fédéral ! Ces velléités, seuls signes de 
vie que donnât désormais le parti patriote, étaient répri- 
mées avec une rigueur extraordinaire. Enquêtes, poursui- 
tes, prison se succédaient, et le pauvre diable ainsi atteint 
ne recommençait pas de sitôt. 






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Cependant, il paraît que le gouvernement prit ces lé- 
gères démonstrations bien au sérieux, car il profita de la 
présence de Pfuel pour passer une revue des fidèles et 
stimuler leur zèle. Je ne Sais quel en fut le résultat ailleurs, 
mais au Vâl-de-Travers elle ne fut autre chose qu'une 
excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres. 
Elle eut lieu à Gouvet; tout ce qui était capable de tenir 
un fusil figurait dans ies rangs. Les royalistes trop âgés 
furent également passés en revue et harangués sous la 
qualification de notables. A. tous Pfuel tint ce joli langage 
en parlant des patriotes : Marchez-leur sur les pieds ! Pour 
peu que les royalistes eussent été disposés à se rapprocher 
des libéraux, non pas au point de vue politique, mais au 
point de vue des rapports sociaux, une pareille recomman- 
dation venant d'une telle bouche était bien propre à l'em- 
pêcher et à exciter de plus en plus la haine entre les partis 
déjà suffisamment attisée. 

Pfuel, qui ne devait prendre à nos affaires qu'un intérêt 
fort secondaire, qui s'était d'abord présenié à Neuchâtel 
avec des vues élevées et conciliatrices, qui avait très-bien 
compris, j'en ai la conviction, que ceux qui voulaient l'é- 
mancipation n'avaient pas tous les torts, Pfuel était le 
dernier duquel on aurait attendu une pareille excitation 
à la haine entre citoyens. Il faut, pour le comprendre, se 
rappeler qu'étant venu avec des pouvoirs qui lui permet- 
taient de tout faire ou au moins de tout écouter, les pa- 
triotes n'avaient ni osé ni su lui exprimer le fond de leur 
pensée, et qu'à peine son départ effectué, ils avaient in- 
sulté à la majesté royale de laquelle il relevait en enva- 
hissant le château et cherchant follement à secouer l'au- 
torité du pirince qu'il représentait. La lutte ayant recom- 
mencé après son retour, les patriotes, en l'attaquant, s'en 
étaient fait un ennemi décidé à venger l'insulte faite à la 
Prusse sa patrie par ceux qui avaient tenté de soustraire 
une province, si petite qu'elle fût, à l'autorité de son roi. 
Une circonstance qui explique les allures que cet homme 






269 



a conservées à l'égard des patriotes neuchâtelois pendant 
tout le temps qu'il a exercé ou plutôt revêtu les fonctions 
de gouverneur, c'est que Favarger avait sur lui une in- 
fluence considérable, et que s'il ne lui a pas dicté les pa- 
roles excitantes que j'ai rapportées plus haut, il a dû tout 
au moins lui en inspirer l'idée. 






CHAPITRE XLVI. 
La tentative de l'avoyer Fischer. 



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L'isolement dans lequel se trouvait le gouvernement 
monarchique de Neuchâtel au sein de la Confédération le 
portait naturellement à chercher à se faire des alliés en 
appuyant de tout son pouvoir les contre-révolutions ten- 
tées en Suisse et en soutenant les gouvernements aristo- 
cratiques partout où ils avaient été maintenus. 

Cette tactique s'affirma dès le commencement de 1831, 
alors que le gouvernement bâlois faisait publier le signa- 
lement de tous les meneurs de la politique de Bâle-Cam- 
pagne. Notre Conseil d'Etat s'empressa de reproduire ce 
document qu'il fit lire au prône de chaque paroisse. En 
décembre 1831. les instructions données à nos députés en 
Diète furent telles, que les campagnards Bâlois qui n'ac- 
ceptaient pas la suprématie de la ville devaient être traités 
en rebelles. En 1832, Neuchâtel forma avec les petits 
cantons une figue de résistance contre les décisions de la 
Diète et se prétendit le seul vrai interprète du pacte fé- 
déral. 

Ces tendances à amener des réactions dans les cantons 
ne se bornaient pas à des manœuvres en Diète; de concert 
avec les petits cantons, où l'influence des prêtres avait 
converti la démocratie pure en une oligarchie de deux ou 
trois familles, le gouvernement de Neuchâtel tenta le ren- 
versement de celui des gouvernements issus des révolutions 
de 1830 qui le gênait le plus, le gouvernement du canton de 
Berne. Véritable puissance dans le siècle passé, autant par 



— 271 — 

sa force particulière qu'à l'aide de ses alliances avec certains 
cantons suisses et avec les différentes cours européennes 
auxquelles il fournissait des soldats, le canton de Berne 
avait perdu de son importance depuis 1798. Il s'était un 
peu relevé en 1814 par l'adjonction de l'ancien évêché de 
Bâle. au moment où l'aristocratie avait repris sa toute- 
puissance. Cette aristocratie était fort redoutée en Suisse, 
et Ncuchàtel s'appuya sur elle pendant toute la période 
de 1814 à 1830. Des alliances de families avaient été con- 
clues, et avec un voisin et ami comme l'était alors Berne, 
le gouvernement de Neuchâtel pouvait braver toutes les 
attaques suscitées à l'intérieur. Mais l'aristocratie était 
tombée en décembre 1830; sans cette circonstance, les 
patriotes neuchâtelois n'auraient jamais osé entreprendre 
une lutte contre leur gouvernement, lutte déjà bien témé- 
raire dans les conditions données. Le gouvernement de 
Neuchâtel dut sentir la privation de cet appui et saisit 
l'occasion de se l'assurer de nouveau lorsqu'elle se pré- 
senta. Les patriotes bernois n'avaient pas une confiance 
bien considérable en eux-mêmes, lorsqu'ils eurent réussi 
à faire abdiquer les anciennes familles gouvernantes, car 
ils confièrent d'abord l'administration du pays à ce même 
gouvernement qu'ils venaient de renverser, jusqu'à ce 
qu'une nouvelle constitution fût élaborée. L'aristocratie 
de Berne en profita pour rendre encore un service à ses 
amis de Neuchâtel, en envoyant au camp de Valangin le 
char de capotes dont il a été précédemment question. Une 
fois constitués, les révolutionnaires bernois se crurent trop 
heureux de trouver quelques patriciens qui voulussent 
bien encore prendre part aux affaires et accepter les pre- 
mières magistratures de l'Etat. C'est ainsi que M. de Tillier 
était député en Diète et devint commissaire fédéral à Neu- 
châtel, que MM. de Tscharner et de Tavel sont restés 
alternativement pendant douze ans avoyers de la répu- 
blique, fonction qui n'était autre que celle de président 
du Conseil d'Etat, Ces messieurs rendirent, encore un ser- 




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— 272 — 

Tice à leurs amis de Neuchâtel en faisant arrêter Constant 
Meuron, l'un des membres du comité dTverdon, et en le 
livrant au gouvernement de Neuchâtel à l'insu du Conseil 
d'Etat lui-même, sous prétexte qu'il n'était pas un proscrit 
politique, mais un pillard qui avait volé des armes à Noi- 
raigue, comme si la saisie d'armes n'était pas une précau- 
tion purement politique! A ce compte-là, tous les partis 
sont composés de voleurs. 

L'esprit qui guidait, la grande majorité des membres du 
nouveau gouvernement bernois était cependant te!, que 
Neuchâtel n'avait plus guère de services à en attendre, et 
qu'un gouvernement hostile aussi puissant que l'était celui 
de Berne devenait sinon dangereux, du moins fort peu ras- 
surant. Aussi notre Conseil d'Etat accompagna-t-il de tous 
sesvœux et d'autre chose encore la misérable tentative que 
fit dans le mois de septembre 1832 l'aristocratie de Berne 
pour ressaisir le pouvoir. Une ertain avoyer Fischer, dont 
la famille avait depuis plusieurs siècles l'entreprise à ferme 
des postes, prévoyait que le nouveau gouvernement ne le 
laisserait pas jouir longtemps d'un privilège qui lui pro- 
curait d'immenses bénéfices. Il pensa que pour conserver 
son bénéfice, le plus simple était de rétablir l'ancien gou- 
vernement. Sa conspiration, assez mal organisée, aboutit à 
un magnifique fiasco. Elle prouva combien les aristocraties 
savent peu ce que c'est que le gouvernement d'un pays 
par lui-même. On peut substituer un roi à un autre roi, 
au moyen d'une simple révolution de palais; mais ce 
moyen est ridicule lorsqu'il ne s'agit pas de questions de 
personnes et que l'on veut substituer un régime aristo- 
cratique à un régime démocratique. C'est cependant ce 
qu'avait voulu tenter l'avoyer Fischer. A l'aide de quel- 
ques hommes et de quelques armes cachées dans l'hôtel 
d'Erlach, il entreprit le renversement du gouvernement 
de Berne, et échoua comme il le méritait. 

Lorsque le gouvernement bernois eut réprimé cette ten- 
tative de cqntre-révolution, il fit visiter l'hôtel d'Erlach; 



— 273 — 

on trouva dans des cartons de toilette une provision con- 
sidérable de cartouches. Ces cartons portaient encore les 
étiquettes de leur destination primitive; mais les impru- 
dents qui avaient fourni les cartouches avaient trop compté 
sur le succès ; elles avaient été confectionnées avec du 
papier ayant servi à des écritures de la chancellerie de 
Neuchâtel. La complicité de notre gouvernement était 
évidente, et dans tout le canton les patriotes reçurent cette 
nouvelle avec une vive satisfaction, non point qu'ils espé- 
rassent en profiter dans l'intérêt de leur cause, mais parce 
qu'ils s'imaginaient, les innocents, que le gouvernement 
de Neuchâtel rachèterait sa faute en rendant Constant 
Meuron, extradé six mois auparavant contre toutes les 
règles du droit, international. 

Rien de bon pour les patriotes neuchâtelois ne résulta 
immédiatement de cette affaire. Leur gouvernement s'en 
tira par un tas de mensonges; il sacrifia un subalterne, et 
sa conspiration ne lui coûta pas d'autres désagréments. 

Le comte Louis de Pourtalès, qui était en même temps 
président du Conseil d'Etat et président du département 
militaire, fit mander chez lui le major de Morel, intendant 
de l'arsenal, et lui posa cette question : « L'un de nous 
deux doit être sacrifié; lequel sera-ce? » Morel, qui était 
noble, peut-être autant que Pourtalès, mais qui se croyait 
d'un rang inférieur, comprit ce qu'on demandait de lui 
pour sauver le président et le gouvernement lui-même, 
et il se laissa décréter de prise de corps pour avoir exécuté 
les ordres de son supérieur. Une fois de plus l'innocent 
dut pâtir pour le coupable. Morel quitta le pays sans trop 
se presser et en quelque sorte avec ostentation. Je l'ai vu 
au Val -de -Travers s'arrêtant plusieurs heures sur la 
place publique, quoique le décret de prise de corps fût 
prononcé depuis bien des jours, au su de chacun. Je cite 
cette circonstance, parce qu'elle prouve une fois de plus 
qu'il n'était pas le vrai coupable. Quelle compensation 
a-t-on donnée à Morel pour son sacrifice ? c'est ce que 

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personne n'a jamais pu savoir. Certain est-il qu'il n'a 
plus reparu dans le pays. 

Après 1848, les recherches faites dans les comptes ont 
t'ait voir qu'en 1832, il est passé un article de 28,000 fr. 
pour erreur dans les comptes de l'arsenal. Ce poste indique 
bien que le gouvernement était complice de l'envoi fait à 
l'avoyer Fischer. On ne passe pas ainsi sur une erreur de 
28,000 fr. sans en rechercher la source. 



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CHAPITRE XL VII. 
Les réformes. 




Les événements de décembre 1831 avaient tellement 
écrasé et épouvanté les patriotes, que pendant l'année qui 
suivit, on put à peine s'apercevoir qu'il y avait dans le 
canton de Neuchâtel deux partis différents. Si de temps en 
temps quelque société se rendant à une fête arborait le dra- 
peau fédéral ou poussait le cri bien innocent de : Vive la 
Suisse ! ou si quelque individu disait une plaisanterie 
bonne ou mauvaise sur la médaille ou sur quelque sujet 
politique, aussitôt une poursuite était dirigée contre les 
imprudents, qui payaient de trois jours de prison la simple 
manifestation d'une idée, car alors il ne pouvait plus être 
question de provocation à la révolte, et le gouvernement 
le savait mieux que nous. C'est ainsi que j'ai vu punir à 
trois jours de prison les membres d'une société de musique 
qui avaient transformé en drapeau un mouchoir de poche 
en indienne ayant la croix fédérale au centre et les écus- 
sons des cantons sur les bords. Cinq de mes camarades 
du Yal-de-Travers qui étaient allés danser dans un quar- 
tier de royalistes sur la montagne de Boveresse, furent bat- 
tus par plus de quarante individus et poursuivis juridique- 
ment, parce que leur présence à elle seule était une pro- 
vocation. 

La manifestation la plus considérable de cette époque 
fui celle du tir fédéral, qui eut lieu à Lucerne au mois de 
juillet 1832. La députation de Neuchâtel était assez nom- 
breuse, mais se présenta intentionnellement sans armes 
dans le but de faire voir comment les patriotes neuchâte- 



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— 276 - 

lois qui voulaient être Suisses avaient été traités par ceux 
qui voulaient être Prussiens. 

Le 12 septembre, qui survint quelque temps après, donna 
aussi lieu à des manifestations, des feux et des cris. Les 
agents de police se mirent en frais pour dénoncer les au- 
teurs de ce bruit bien innocent; ils ne purent à peu près 
rien découvrir, puis tout rentra dans le calme jusqu'à une 
prochaine occasion. 

Lorsque l'agitation de 1831 avait commencé, elle avait 
été générale. On demandait unanimement des réformes, 
les uns pour les réformes elles-mêmes, les autres pour 
aboutir à un changement politique, seul moyen d'en ob- 
tenir de sérieuses. Dans la session de juillet 1831, le Corps 
législatif avait reçu un nombre assez considérable de pé- 
titions, réclamant qu'il fût légiféré sur diverses ques- 
tions laissées jusqu'alors à l'arbitraire ou réglées par une 
coutume variant suivant les localités. 

Gomme je l'ai déjà expliqué précédemment, le gouver- 
nement sentait le danger de porter la hache sur une foule 
d'institutions qui faisaient en quelque sorte partie inté- 
grante de l'édifice et le soutenaient. Il ne voulait pas qu'en 
faisant des lois sur toutes sortes de sujets, le Corps législatif 
vînt ainsi mettre la main dans les affaires dont il voulait 
se réserver le monopole. C'était une raison pour qu'on 
entrât le moins possible dans cette voie des modifications, 
parce que de changement en changement on aurait re- 
fait une autre organisation administrative et judiciaire et 
alors le pouvoir arbitaire aurait nécessairement dû faire 
place à la loi. 

Les réformes demandées en 1831 ne pouvaient pas être 
toutes repoussées. Il fallait au moins avoir l'air de s'en 
occuper. Une commission législative avait été nommée à 
la première session du Corps législatif. Favarger en était 
l'âme et le rapporteur perpétuel; il présenta différents 
projets et propositions remplissant parfaitement le but 
que l'on voulait atteindre, c'est-à-dire avoir l'air de faire 



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— 277 — 

tout en ne faisant rien. La coutume contraire à nos mœurs 
actuelles qui rendait les enfants débiteurs solidaires des 
dettes de leurs ancêtres de génération en génération, fut 
déclarée inattaquable. Le Corps législatif trouva que c'é- 
tait une loi de moralité, et surtout qu'elle faisait partie de 
l'organisation politique; que toucher à ce principe, c'était 
ébranler l'ordre social et par conséquent l'ordre politique. 
L'exemple du monde entier, qui a écarté de sa législation 
civile cette disposition absurde, ne suffit pas pour con- 
vaincre nos législateurs. Neuchàtel en savait plus sous le 
rapport de la moralité et de la sagesse des nations, que 
l'univers entier. On pouvait comprendre une loi pareille 
à une époque où notre pays était purement agricole, où 
l'on vivait de la vie des patriarches, les familles restant, 
sans se dissoudre, sur le môme domaine, y travaillant et en 
vivant; mais obliger des enfants à payer quelquefois les 
folies ou simplement les conséquences de spéculations 
hasardées ou les cautionnements faits par leur père, cela 
devenait d'une criante injustice. 

Le système hypothécaire, ou plutôt l'absence de système 
hypothécaire, fut aussi déclaré partie intégrante de l'arche 
sainte et on n'y toucha pas. On ne voulait pas, disait-on. 
constituer des garanties matérielles et les substituer aux 
garanties morales qui avaient jusqu'ici suffi au crédit. 
Ce principe était lié à celui de l'hérédité nécessaire des 
enfaïUs. Pour faire quelque chose, la commission législa- 
tive présenta une loi sur les poursuites pour dettes, met- 
tant par écrit la forme que la coutume avait établie, mais 
n'y changeant à peu près rien. Toutefois, c'était quelque 
chose que de nous donner une règle écrite. Sachons être 
reconnaissants même de peu. Une loi sur quelques ma- 
tières commerciales fait encore règle aujourd'hui. Elle 
dut tenir lieu du code de commerce, comme la loi sur les 
poursuites et le maintien de l'hérédité nécessaire et des 
hypothèques nous tenait lieu du code civil désiré. 
Enfin vint la loi sur l'établissement d'une seule cour 




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d'appel. On le sait, notre juridiction suprême était telle- 
ment absurde, que déjà dans la charte de 1814, le Gonseii 
d'Etat constatait l'obligation de la réforme. C'était même 
la seule chose sérieuse que contînt cette charte. Les pé- 
titions de 1831 demandaient aussi cette réforme; mais 
malheureusement, la bourgeoisie de Valangin avait rendu 
depuis lors le service de sauver le principe monarchique, 
et cela trop récemment pour qu"on pût, en 1832, heurter 
en face cette puissante corporation. La bourgeoisie de 
Neuchâtel elle-même demandait le maintien de son droit 
de représentation dans les Etats de Neuchâtel. Quelque 
envie qu'eût donc le gouvernement d'arriver à une me- 
sure rationnelle, il fut entravé par ces deux bourgeoisies, 
et on édicta une loi bâtarde qui faisait siéger quelques- 
uns des juges à Neuchâtel et à Valangin et quelques au- 
tres dans l'une de ces deux localités seulement. On abolit 
la division en trois ordres, mais on ne créa rien de bien- 
Une ou deux années plus tard, le Corps législatif fit 
encore une loi sur les discussions de biens ou faillites qui 
eut le même caractère que celle sur les poursuites pour 
dettes, c'est-à-dire qu'elle mit l'usage par écrit et le con- 
serva soigneusement, et une loi sur les poursuites cor- 
rectionnelles et sur les poursuites criminelles. Dans l'une 
comme dans l'autre, on s'attacha le plus possible à 
maintenir l'état de choses; cependant il était ici tellement 
absurde, qu'il fallut bien innover quelque peu ; tout mince 
que fût l'avantage de ces deux lois, ce fut cependant un 
progrès. Auparavant on ne connaissait en fait de cor- 
rectionnel que ce qui était appelé bizarrement la pour- 
suite à Vexigence du cas, c'est-à-dire trois jours et trois 
nuits de prison. Si la peine encourue devait être plus 
considérable, on passait au décret de prise de corps et à la 
prison préventive qui en était à la conséquence. C'est par 
cette loi que fut institué le décret de comparaître, qu'il ne 
faudrait pas confondre avec notre décret de comparaître 
actuel. En effet, cette mesure ne dénaturait pas la pour- 



— 279 — 

suite, qui conservait le caractère de poursuite criminelle : 
elle ne faisait que permettre à l'individu poursuivi de 
se défendre en liberté. Il paraissait seul, sans aucune 
assistance, devant le tribunal d'instruction pour y être 
interrogé et confronté avec les témoins, et sur cette pro- 
cédure faite à huis clos le tribunal criminel jugeait. Cette 
même loi instituait aussi un défenseur en faveur de l'ac- 
cusé; mais comme on ne voulait rien imiter de ce qui se 
faisait hors de chez nous et qu'on voulait laisser au pou- 
voir toute sa force, le défenseur ne prenait la parole 
qu'une fois et le président du tribunal, qui remplissait les 
fonctions du ministère public, la prenait avant lui pour 
des conclusions et après lui pour répondre. On voit que 
ce progrès, très-réel et même assez considérable eu égard 
à l'état précédent, laissait les Neuchâtelois bien en arrière 
des autres peuples en fait de garanties sur la liberté et 
l'honneur et qu'avec le pouvoir qu'exerçait le Conseil 
d'Etat sur les cours de justice, il pouvait aller loin. 
Ajoutons encore, à propos de cette loi, que le Conseil 
d'Etat s'arrogeait le droit de grâce soit par lui-même 
soit par ses rapports à Berlin, et pouvait ainsi protéger 
les siens. 

Voilà à quoi se sont bornées, pendant dix-sept ans, 
toutes les réformes que l'unanimité du peuple neuchâtelois 
réclamait au commencement de 1831. On ne s'en serait 
certes pas contenté si la question de l'émancipation n'avait 
pas amené la division du pays en deux camps dont l'un. 
par esprit politique, soutenait quand même tout ce que 
disait et proposait le gouvernement. 









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CHAPITRE XLVIII. 



Elections. 



Quoique le parti royaliste se crût bien sûr de sa po- 
sition, le moindre incident le mettait en émoi et lui faisait 
voir des dangers. Dans le mois d'avril 1833, une conspi- 
ration fut organisée en Allemagne pour renverser la Diète 
germanique qui se tenait à Francfort. Les Allemands qui 
tentaient cette entreprise folle et impossible obtinrent 
l'aide des réfugiés polonais qui se trouvaient dans l'est 
de la France et les organisèrent en conséquence. Un 
beau jour, le préfet de Besançon avise les gouvernements 
suisses limitrophes qu'environ trois cents réfugiés po- 
lonais étaient partis se dirigeant sur la Suisse. Il est facile 
d'imaginer la peur que cette nouvelle donna à tous nos 
gens. Aussitôt tous les comités de défense se mettent à 
l'œuvre : des postes sont organisés sur tous les points et 
l'on se prépare à la résistance. Le gouvernement soup- 
çonne une entente avec les patriotes des Montagnes qui 
veulent toujours piller et voler (discours de Pfuel), et 
malgré le désarmement de ceux-ci, malgré l'absence d'ar- 
mes chez les Polonais, malgré le calme du pays, les trois 
cents Polonais font trembler les deux mille cinq cents ou 
trois mille hommes armés que les comités de défense ont 
à leur disposition! Le grand incendie du Locle du 24 avril 
1833 eut lieu pendant cette crise. J'y ai vu Favarger, qui 
s'y trouvait pour organiser la défense. 

Le découragement était alors tellement complet dans 
le parti libéral, que chaque fois qu"un député appartenant 



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— 281 - 

à cette opinion laissait une place vacante soit par démis- 
sion ou décès, il était invariablement remplacé par un 
royaliste. Je ne parle pas seulement de l'époque de l'état 
de siège, mais de toutes les élections qui avaient eu lieu 
dès lors. Il fallait cependant qu'il y eût de temps à autre 
quelque chose qui rappelât aux royalistes que des libé- 
raux subsistaient encore dans le canton. Et pour mieux 
le leur rappeler il fallut qu'un cercle où la majorité roya- 
liste était incontestable vînt se faire battre par quelques 
libéraux actifs et intelligents. 

M. Besson, député de Couvet, homme libéral mais ex- 
cessivement timide, avait donné sa démission. Deux ou 
trois libéraux, parmi lesquels C. Guyenet et Louis Borel- 
Sandoz, se mirent en tête de faire passer un patriote, 
si le candidat pouvait convenir. Ils firent des avances à' 
mon père; mais quoique libéral d'idées, il n'aimait pas à 
s'occuper de politique, refusa net et leur conseilla de s'a- 
dresser à Jeanrenaud-Besson. Ils eurent bien quelque 
peine à accepter comme candidat un homme qui jusque- 
là n'avait pas donné de garanties à l'opinion libérale; 
mais mon père, qui connaissait Jeanrenaud-Besson, leur 
dit qu'il irait bien et qu'il accepterait, mais qu'il ne fallait 
pas l'en instruire à l'avance. 

Jusqu'alors, Jeanrenaud-Besson n'avait en effet trop 
su quelle voie suivre. Il manquait complètement de cou- 
rage civique : libéral d'idées dès le commencement de 
1831, il aurait volontiers accepté une république toute 
faite et n'aurait pas été fâché d'en être l'un des premiers 
magistrats. Mais il était opposé à toutes les mesures et à 
tous les moyens qui pouvaient l'amener. Il s'était mis en 
travers de tout ce que nous avions fait et pour faire 
triompher notre parti, aussi bien lorsqu'on plantait l'arbre 
de liberté pour protester contre les ordonnances d'organi- 
sation du Corps législatif que lorsqu'on parlait d'un pre- 
mier ou d'un second mouvement sur Neuchâtel. Cette con- 
duite l'avait mis en suspicion auprès de tous les libéraux 









282 






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du Val-de-Travers. On l'accusait, à tort sans doute, de 
chercher dans quel camp il pourrait le plus vite s'élever, 
car malgré sa conduite équivoque il n'en était pas moins 
excessivement ambitieux et, voulait être partout le pre- 
mier. Aux élections de 1831 il n'avait pas même été élu 
dans la commune de Métiers dont il était le président et 
où il aurait pu exercer une grande influence par sa po- 
sition de fortune. 

Il avait été appelé comme témoin devant la cour de 
justice du Val-de-Travers, pour indiquer ce qu'il savait 
des événements de décembre, et il avait beaucoup trop 
dit de choses; le fait seul qu'on l'appelait pour désigner 
les fauteurs du mouvement indique assez qu'à cette 
époque le gouvernement ne le comptait pas parmi les 
nôtres. Après qu'un grand nombre de personnes eurent 
été expulsées de leurs communes pour menées révolu- 
tionnaires, un certain nombre d'habitants de Métiers que 
cette mesure atteignait, voulant obtenir une espèce de 
grâce du Conseil d'Etat, demandèrent à la commune de 
Môtiers des certificats attestant qu'ils n'avaient pris aucune 
part aux événements du mois de décembre. Des com- 
muniers de Môtiers, par amitié pour moi et par bien- 
veillance, m'engagèrent à en demander également un, 
qui fut accordé ; mais Jeanrenaud-Besson, qui était chargé 
de les rédiger tous, conçut le mien en termes tellement 
équivoques qu'il voulait dire le contraire de ce que les 
termes mêmes mentionnaient : c'était une vengeance de 
ce que j'avais empêché son élection six mois auparavant. 

La conduite de Jeanrenaud-Besson faisait que ni l'un 
ni l'autre des deux partis n'en avait voulu pour sien et 
que se trouvant ainsi isolé dans une politique qui con- 
sistait à vouloir sans oser, il dut bientôt se convaincre 
qu'il fallait enfin opter pour l'un ou l'autre drapeau, et 
il se déclara enfin pour le parti libéral. Il y avait, je crois, 
dans cette détermination de sa part, des motifs multiples : 
il avait perdu l'espoir d'être quoi que ce soit d'important 



283 



sous le principe monarchique; le fond de ses idées était 
libéral, et enfin il y aurait eu très-mauvais goût de sa 
part à se jeter dans un parti le lendemain de sa victoire, 
alors surtout qu'il n'avait contribué en rien à cette 
victoire. 

Quoi qu'il en soit, Jeanrenaud-Besson fut élu au collège 
de Couvet à une majorité de deux voix, au grand étonne- 
ment des royalistes qui ne s'y attendant pas n'avaient 
pas convoqué les leurs. Les derniers doutes à son égard 
s'évanouirent dès qu'il fut entré au Corps législatif, où il 
devint chef de parti. 

Il faut avouer que les patriotes n'étaient pas fortement 
montés en hommes pour accepter ce chef, non point qu'il 
ait failli à cette qualité, mais parce que lorsqu'un parti 
lutte dans une assemblée parlementaire à titre d'oppo- 
sition, les hommes qu'il met en avant sont en quelque 
sorte un programme. Sous ce rapport Jeanrenaud-Bes- 
son n'avait point les qualités requises pour une pareille 
situation : éloquence très-emphatique, pas de talents po- 
litiques, intelligence très-moyenne compensée par beau- 
coup de travail. 

Au mois de juillet 1833 vinrent les élections pour le 
renouvellement du tiers sortant du Corps législatif. Elles 
ne présentèrent absolument rien de remarquable, si ce 
n'est qu'à l'exception de deux collèges elles furent toutes 
dans le sens royaliste. Les exceptions furent Buttes, qui 
confirma Erhard Borel, et Môtiers, qui nomma Frédéric 
Jeanrenaud, frère de Jeanrenaud-Besson, en remplace- 
ment de Théodore Calame, victime de sa défection lors de 
la votation au Corps législatif sur la séparation de la 
Suisse. Frédéric Jeanrenaud n'avait pas même le talent 
de son frère; mais son dévouement était plus désintéressé 
et ses idées politiques beaucoup plus décidées dans le 
sens libéral : c'était certes un très-bon choix. 






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CHAPITRE XLIX. 
La conférence de Sarnen. 



Si, pendant les deux premières années qui suivirent les 
tentatives de révolution à Neuchâtel, la politique canto- 
nale était complètement morte, en revanche la politique 
fédérale occupait tous les esprits et devait amener de 
graves événements. J'ai déjà dit un mot des affaires du 
canton de Bâle, el laissé le conflit entre la ville et la cam- 
pagne entre les mains de la Diète, qui de temps en temps 
y envoyait des troupes fédérales et y maintenait des 
commissaires. Ces mesures fédérales n'aboutissaient à 
rien, et les esprits n'en étaient que plus échauffés de part 
et d'autre. La ville demandait qu'on lui garantît et main- 
tînt sa Constitution ou qu'on la séparât de la campagne; 
celle-ci voulait l'égalité proportionnelle des droits ou la 
séparation, et la Diète, qui répugnait à diviser un troi- 
sième canton en deux Etats, louvoyait assez mollement 
et ne pouvait mettre les parties d'accord sur une Consti- 
tution commune. 

Les hommes qui ont longtemps gouverné ont assez le 
penchant de croire que lorsqu'ils auront retiré leur pro- 
tection à leurs administrés, tout ira à l'envers et qu'on 
les rappellera bientôt. Les citadins bâlois, persuadés 
sans doute que les campagnards ne pourraient se passer 
d'eux et rappelleraient bientôt leurs anciens maîtres, 
imaginèrent, par un décret du 22 février 1832, de retirer 
des communes insurgées tous les fonctionnaires publics 
et d'abandonner cette partie du pays à son malheureux 



- 285 — 

sort. Cette maladresse mit tout le monde à l'aise. Les 
communes s'organisèrent et constituèrent un gouverne- 
ment siégeant à Liestal,- lequel fut reconnu par la Diète 
malgré les protestations dé Neuchâtel et des petits can- 
tons, qui jetaient les hauts cris et emplissaient le bureau 
de leurs protestations. 

Les amis de la ville de Bàle furent assez embarrassés 
de ce fameux décret qui retirait l'administration, et sous 
1 inspiration de Ghambrier qui conduisait la minorité de 
la Diète, tout en demandant le maintien de la Constitution 
de Bâle ils ne voulaient pas même que la ville fût con- 
trainte, mais seulement invitée à retirer le fameux décret 
du 22 février. 

La ville de Bâle voulant réparer la faute qu'elle avait 
commise, résolut de reprendre par les armes une autorité 
qu'une fausse mesure politique lui avait fait abandonner 
volontairement. De tous temps elle avait possédé une 
garnison permanente, qui sous le nom de compagnie 
d'Etat était forte d'environ cent cinquante hommes, et 
dont elle ne se servait que pour sa police urbaine. Cette 
garnison fut considérablement augmentée et portée à 
quatre cents hommes au moins : c'était une force sérieuse 
dont elle avait déjà fait usage une fois contre la cam- 
pagne, en 1831, et qui constituait la base de ses moyens 
de défense. Derrière elle se trouvaient pour l'appuyer 
tous les hommes du contingent ainsi que de nombreux 
volontaires. La ville avait en outre conservé l'appui de 
quelques communes qui lui étaient restées fidèles au sein 
même de la campagne. 

Pour mettre à exécution ses plans d'attaque, elle fit 
passer ses troupes déguisées et ses armes dans des caisses 
par le territoire du grand-duché de Bade, et les cacha 
dans le village fidèle de Gelterkinden. Mais quelles que 
soient les précautions que l'on puisse prendre, une troupe 
aussi nombreuse ne peut être ainsi transportée, même 
pendant la nuit, sans que les adversaires n'en sachent 






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quelque chose. C'est ce qui arriva en effet. Les cam- 
pagnards bâlois furent avertis à temps, sonnèrent le toc- 
sin dans toutes les paroisses, et en peu d'instants toute 
la population était sous les armes. La troupe citadine, 
attaquée dans l'église de Gelterkinden où elle s'était ré- 
fugiée, fut mise en complète déroute. Battu par les armes, 
le gouvernement de Bàle se lança pour un moment dans 
l'intrigue politique afin de reprendre son autorité. Il n'était 
pas sans alliés : nous avons vu que la victoire des roya- 
listes neuchâtelois lui en avait procuré; d'autres incidents 
en augmentèrent le nombre. 

Le canton de Schwytz, formé d'abord des districts inté- 
rieurs, avait conquis sur ses voisins quelques districts 
assez importants qu'il traita en sujets, comme le faisaient 
d'ailleurs dans leur origine tous les Etats suisses. Cette 
domination des districts intérieurs dura jusqu'en 1798. 
L'acte de médiation la fit cesser ; mais elle reprit en 1814. 
La révolution de juillet 1830, qui avait mis un grand 
nombre de cantons en mesure de substituer le régime 
libéral et démocratique au régime aristocratique qui 
dominait dans toute la Suisse, devait aussi produire son 
effet sur les districts extérieurs de Schwytz. Mais ici la 
difficulté était plus considérable, car il ne s'agissait pas 
de secouer la domination d'une ville presque toujours 
moins puissante que le reste du canton; il fallait secouer 
la domination d'une partie du pays aussi forte que la por- 
tion dominée. Partout les privilégiés sont les mêmes : 
les bergers des districts intérieurs ne retiraient aucun 
avantage de leur situation : tous les bénéfices en reve- 
naient exclusivement à quelques familles qui possédaient 
les faveurs de la Landsgemeinde. Toutefois cette position 
de privilégiés flatte l'orgueil, et les plus simples bergers 
en ont autant que les autres hommes. Schwytz intérieur 
voulait le maintien de son droit souverain ; Schwytz exté- 
rieur voulait l'égalité des droits ou la séparation. Les 
Schwytzois sont de braves soldats ; ils l'avaient montré en 



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— 287 — 

1798 sous le commandement d'Aloïs Reding. Mais Schwytz 
n'avait pas comme la ville de Bàle l'argent en suffisante 
quantité pour solder une troupe régulière et tenter de 
soumettre les districts insurgés par la force des armes ; 
en outre, comme je l'ai dit. les deux parties étaient de 
force a peu près égale ; si les districts extérieurs avaient 
une plus forte population, les districts intérieurs étaient 
mieux groupés, ce qui faisait la balance. La séparation 
était donc en quelque sorte le seul moyen de sortir d'une 
position qui durait depuis deux ans, et les districts exté- 
rieurs ayant constitué un gouvernement à Lachen, la Diète 
le reconnut et reçut dans son sein les députés des districts 
extérieurs comme elle avait reçu ceux de Mie-Campagne 
Indépendamment des affaires de Bâle et de Schwytz°qui 
agitaient les esprits, il survint une troisième question, non 
moins grave et non moins irritante : la révision du Pacte 
fédéral. Cette constitution de la Confédération suisse avait 
ete fondée sur le principe de la souveraineté absolue des 
cantons. A peine avait-on admis que la majorité des can- 
tons put contraindre la minorité dans quelques questions 
seulement, Les députés en Diète avaient des droits égaux 
et représentaient non point la population de leur canton 
mais bien le gouvernement cantonal. La Diète était beau- 
coup plus un congrès d'ambassadeurs émettant les volon- 
tés des gouvernements qu'ils représentaient qu'une as- 
semblée représentant une nation. Depuis qu'un grand 
nombre de cantons avaient fondé la démocratie, on était 
frappe des vices de cette constitution qui faisait entrave à 
toute espèce de progrès et mettait l'immense majorité de 
la nation à la merci de quelques petits cantons. Le canton 
d Cri avec quatorze mille habitants avait autant de droits 
que Berne avec cinq cent mille. Aussi de toutes parts 
demandait-on la révision du Pacte fédéral et la cessation 
des privilèges monstrueux qu'il consacrait. 

Cette question avait été agitée plusieurs fois dans les 
Urands Conseils cantonaux ; elle vint enfin sur le bureau 












— 288 



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de la Diète et fut sérieusement examinée. Une com- 
mission fut nommée pour élaborer un projet ; celle-ci prit 
pour rédacteur un Italien réfugié nommé Rossi, naturalisé 
genevois, qui représentait ce canton à la Diète. Cet homme 
de beaucoup de talent était trop cosmopolite pour bien 
comprendre nos intérêts et s'identifier avec eux (il devint 
peu de temps après citoyen français et pair de France). 
Son projet ne satisfit personne : il maintenait l'égalité du 
vote entre les grands et les petits cantons et se bornait à 
permettre le vote sans instruction dans certains cas; ce 
n'était qu'un mauvais replâtrage du Pacte de 1815. Ce- 
pendant la Diète en entreprit la discussion dans une 
session extraordinaire tenue à Zurich dans les premiers 
mois de 1833. 

Il va de soi que le gouvernement de Neuchâtel, dans 
les trois questions de Bâle, de Schwytz et du Pacte fédéral, 
marchait partout avec les partis des privilèges et de la 
stabilité. Il s'était aliéné toute la Suisse libérale, par le 
principe de son gouvernement d'abord, par la manière 
dont il avait écrasé le parti patriote qui était le parti 
suisse, et enfin par sa demande de séparation. Il com- 
prenait bien qu'il ne pouvait pas vivre isolé au sein de la 
Confédération et il avait saisi avec empressement l'occa- 
sion des troubles que je viens de signaler pour donner 
son appui aux privilégiés de Bàle et de Schwytz et se 
créer des alliés. Les cantons d'Uri et d'Unterwald n'avaient 
aucun intérêt à soutenir les privilèges de la ville de Bâle, 
mais ils étaient les voisins et les plus anciens confédérés de 
Schwytz; ils se liguèrent avec lui pour soutenir la supré- 
matie de la partie intérieure et se mirent en quelque sorte 
à la disposition de Chambrier, alors député de Neuchâtel. 
Le Valais se joignit ensuite à cette ligue, laquelle disposait 
ainsi de six voix sur vingt-deux, ce qui suffisait pour 
tout empêcher, grâce aux cantons timides qui n'osaient 
prendre des mesures énergiques pour régler les affaires 
de Bâle et de Schwytz. Cependant la reconnaissance 



— 289 — 

des gouvernements institués à Bàle - Campagne et à 
bchvvytz extérieur fut un grand coup pour la ligue, qui 
y réponde par une alliance plus étroite entre les cantons 
dissidents et la formation d'une confédération insurgée au 
sein de la Confédération légale. g 

Au mois de novembre 1832, les délégués des cantons 
d Un, de Schwytz intérieur, d'Unterwald, de Bâle-Ville, du 
Valais et de Neuchàtel, se réunirent à Sarnen pour orga- 
niser la résistance à la Diète : résistance passive, mais 
puissante en raison de l'importance que le Pacte donnai 
aux petits cantons Ils envoyèrent plusieurs protestation 

1 Bal T" " Dlet : T tre radm ' SSi0n des ^Présentants 
de Bâle-Campagne et de Schwytz extérieur en déclarant 
qu Us ne siégeraient jamais avec ces représentants illéga- 

le Pacte fédéral en demandant une séparation de la Con- 
fédération et en fondant une ligue particulière se prête - 
daien les vrais interprètes de ce Pacte qu'ils violaienUt 
voulaient, par leur retraite, obliger la Confédération tout 
entière a admettre leurs prétentions. 

La Diète était convoquée pour le mois de mars 1833 
dans le but de s'occuper de la révision du PacTe fédÏÏai 
mais au lieu de s'y rendre comme le serment en fait un 
devoir a tout confédéré, les députés des cantons de 
conférence de Sarnen s'assemblèrent à Schwytz et éd 
TTnZ mUV f lG .^^n contre l'admission L 

le députe du Valais se rendit à Zurich où il commença 
aussi par protester, mais il se soumit ensuite et prit siège 
a cote des députés de Liestal et de Lachen 

Pendant toute la durée de ces longues divisions les 
Jbecaux neuchâtelois faisaient des vœux pour le^ompt 

S^yTSf B f°" 6t d6S ***** -téneursde 
d v , ? Ue SS l ' >" aliste ^»tenaient la politique 

delcbwTTpt, 7 <1U ° ^"samisdeBàleWet 
de Schwytz. Cette situation où le parti libéral suisse avait 

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290 



une prépondérance marquée, nous dédommageait un peu 
des défaites que nous avions subies dans notre canton 
et nous laissait espérer quelque incident imprévu qui 
pourrait sinon nous procurer l'émancipation, du moins 
rabattre un peu de la morgue de ceux qui nous domi- 
naient. Dans toutes ces questions fédérales, le Corps légis- 
latif, comme le Conseil d'Etat, subissait l'influence de 
Chambrier: le rapport sur les affaires suisses, présenté 
par notre député lors de chaque session, était toujours 
approuvé avec remerciements. Les instructions des dépu- 
tés en Diète étaient soumises à un préavis du Conseil 
d'Etat; Chambrier rédigeait lui-même ce préavis, qui 
était aussitôt renvoyé à une commission dont il était 
toujours membre, président et rapporteur. C'est à ces 
titres qu'il venait proposer de confirmer ce préavis du 
Conseil d'Etat. La presque unanimité du Corps législatif 
le confirmait et tout était dit : le Conseil d'Etat pouvait 
suivre hardiment sa politique fédérale, donner la main 
à toutes les réactions sans crainte d'être désavoué par les 
représentants du peuple. A peine s'élevait-il de temps à 
autre quelque voix pour signaler le danger de se mettre 
ainsi en contradiction avec l'immense majorité du peuple 
suisse. Cette voix, qui venait de quelque député libéral 
perdu au milieu de la cohorte gouvernementale, n'était 
écoutée qu'avec dédain. Chambrier était à leurs yeux le 
premier magistrat de la Suisse, le seul qui connût la véri- 
table interprétation qu'il fallait donner au Pacte fédéral. 
Pour être sincère, il faut convenir que le sens absolu 
que cet homme d'Etat donnait à cet acte d'association 
était bien réellement celui qu'avaient voulu lui donner 
les contractants au mois d'août 1815, lorsqu'ils en adop- 
tèrent les principes et le texte. A cette époque, les oligar- 
chies cantonales rentraient dans les droits qu'elles avaient 
exercés sur les campagnes et sur leurs sujets. L'acte d'as- 
sociation avait pour but, outre la sûreté extérieure, une 
véritable assurance mutuelle contre les attaques qu'elles 



— 291 



pourraient subir de la part de leurs peuples. Les Consti- 
tutions cantonales y étaient garanties, mais en faveur des 
gouvernements seulement; ceux-ci étant envisagés comme 
les souverains du pays, leurs sujets n'avaient pas à venir 
reclamer contre des violations de Constitution qu'auraient 
commises leurs gouverneurs. La Confédération était une 
association de gouvernements, et non pas une confédéra- 
tion de peuples divers. Mais les changements que la révo- 
lution de Juillet avait provoqués dans treize cantons 
différents, s'étaient effectués malgré le Pacte, parce que 
les événements, arrivant simultanément dans les trois 
quarts de la Suisse, ne permirent pas que les gouverne- 
ments cantonaux vinssent au secours les uns des autres 
Toutefois, au milieu de toutes ces révolutions cantonales, 
le Pacte fédéral fut respecté, parce que, contrat volontaire' 
une majorité n'avait pas pouvoir de le rompre. Il était 
évident cependant que si le contrat restait invariable 
dans son texte, les contractants n'étaient plus les mêmes, 
qu un esprit différent les animait et que le Pacte fédéral 
devait en subir les conséquences. 

La conférence de Sarnen, s'en tenant uniquement à la 
lettre du Pacte fédéral, voulait que, sans s'inquiéter des 
■dispositions injustes que renfermaient les Constitutions 
de Bàle et de Schwytz, on donnât à celles-ci une garantie 
fédérale et l'appui de la force. La Diète, presque unique- 
ment composée d'Etats qui avaient pour base de leurs 
Constitutions la souveraineté du peuple, ne pouvait ga- 
rantir des droits de souveraineté à une partie d'un canton 
sur l'autre ou à une ville sur la campagne. Tel était le 
fond du conflit, lorsque le Pacte fédéral sorti des délibéra- 
tions de la Diète de mars 1833 fut présenté à l'acceptation 
des cantons. Le projet Rossi, que la Diète avait modifié 
sans le rendre beaucoup meilleur et surtout sans le rendre 
acceptable, fut soumis en premier lieu à la votation popu- 
laire dans le canton de Lucerne dans le courant de 
juillet 1833, et rejeté. Il était d'ailleurs assez mal accueilli 
par toute la Suisse. 



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CHAPITRE L. 
La guerre civile. 



La conférence de Sarnen, qui siégeait à Schwytz tandis 
que la Diète siégeait à Zurich, connaissant assez peu 
l'opinion publique en Suisse, prit cette circonstance pour 
un symptôme en sa faveur et voulut en profiter pour 
hâter les événements. Le canton des Grisons, jouant le 
rôle de conciliateur, avait provoqué une entrevue à Zurich 
entre les Etats représentés en Diète et ceux de la confé- 
rence de Sarnen. Cette conférence, acceptée par tout le 
monde au moins en apparence, couvrait des projets que 
les Sainiens méditaient sans doute depuis longtemps. 

Sous leurs yeux, à Schwytz même, s'organisait une 
troupe de six cents hommes qui, le 31 juillet, vint tomber 
à l'improviste sur Kussnacht, chef-lieu d'un des districts 
extérieurs, Cette troupe était suivie d'environ quinze cents 
hommes avec ou sans armes, qui vint inonder le village. 
La Diète avait reconnu le gouvernement de Schwytz exté- 
rieur et reçu ses députés. C'était donc à elle que cet 
affront était infligé, et elle le sentit. Elle ordonna aussitôt 
une levée de dix mille hommes, pour mettre Schwytz à la 
raison. A cette nouvelle, sur une sommation faite par le 
chancelier Am llhyn, de Lucerne, qui avait immédiate- 
ment paru à la frontière avec des troupes de son canton, 
les envahisseurs de Kussnacht rentrèrent chez eux. 

Cet événement, qui avait entin donné à la Diète une 
énergie que le peuple suisse réclamait d'elle depuis long- 






— 293 — 

temps, n'était pas un fait isolé. La ville de Bâle méditait 
en même temps une attaque contre ses anciens sujets de 
la campagne, et dans la nuit du 2 au 3 août, ses troupes 
marchaient sur Liestal, précédées des quatre cents sol- 
dats de la garnison permanente, en tout seize cents hom- 
mes et douze pièces de canon. En passant ils mirent le 
feu au village de Prattelen, ce qui ne contribua pas peu 
à exaspérer les campagnards, qui d'ailleurs avaient été 
avertis par les manœuvres qu'ils remarquaient dans les 
communes restées fidèles à la ville. Les paysans balais 
étaient aguerris; ils avaient déjà résisté à plusieurs atta- 
ques de la ville, et malgré la forte organisation et le ter- 
rible armement des assaillants, ils les attendirent de pied 
ferme- dans un bois en avant de Liestal. Une fausse bar- 
ricade qu'on leur avait d'abord opposée et qu'on avait 
laissé facilement enlever donna confiance aux troupes de 
la ville, qui ne s'aperçurent pas même qu'elles mar- 
chaient entre deux rangs de campagnards armés, embus- 
qués dans la forêt. 

Cette défense organisée par les soins de quelques offi- 
ciers polonais qui séjournaient à Liestal, fut couronnée 
de succès. Les citadins, assaillis à la fois de trois côtés, ne 
tinrent pas longtemps malgré leur valeur très-réelle. Les 
soldats citoyens se débandèrent facilement; mais la gar- 
nison d'Etat couvrit la retraite et protégea l'artillerie, 
qu'elle put ramener en ville. Les campagnards poursui- 
virent leurs adversaires jusqu'à la Birse où ceux-ci per- 
dirent de cent à cent vingt hommes tués et environ deux 
cents blessés. 

La Diète, informée de cette attaque le jour même, se 
décida enfin à agir énergiquement comme elle l'avait fait 
a l'égard des Schwytzois, à la grande satisfaction de l'im- 
mense majorité du peuple suisse, qui assistait depuis 
deux ans à des tiraillements sans fin suscités par quelques 
égoïstes. 

Le temps des demi-mesures était enfin passé et les 






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— 294 - 

hommes d'Etat comprenaient, comme le peuple le sentait 
depuis longtemps, qu'il fallait.mettre fin à ces bravades de 
quelques meneurs qui , sous prétexte de conservation du 
Pacte fédéral, allaient fatalement amener la chute de la 
Confédération elle-même. La Diète rendit un décret qui 
dissolvait la conférence de Sarnen et somma les Etats 
qui la composaient de remplir leurs sièges dans son sein. 

On comprendra facilement l'effet que ces événements 
produisirent sur les patriotes neuchâtelois, qui n'avaient 
que déboires depuis les malheureux événements de 
décembre. Notre gouvernement, que nous détestions 
comme on déteste toujours un vainqueur, surtout dans 
une lutte de politique intérieure; que nous voyions depuis 
deux ans pousser le canton de Neuchâtel dans les intri- 
gues de quelques meneurs de la ville de Bàle et des 
magnats des petits cantons et du Valais, eux-mêmes sous 
l'influence du clergé catholique; que nous entendions, par 
l'organe du Corps législatif et de son journal, traiter la 
Diète d'assemblée de factieux; qui accusait les neuf 
dixièmes de la Suisse libérale d'être des perturbateurs de 
l'ordre; notre gouvernement recevait enfin une leçon : il 
allait reconnaître que lui seul n'était pas le maître de la 
Suisse et que l'appui de la diplomatie prussienne ne le 
garantirait pas toujours contre les conséquences de ses 
insolences. 

Nous n'avions point alors l'idée que les événements 
suisses pussent nous procurer l'émancipation; mais l'hu- 
miliation que subissait le gouvernement monarchique en 
cette occasion ne pouvait que faire sentir un jour ou 
l'autre à beaucoup de royalistes neuchâtelois où pouvait 
les conduire cette politique antifédérale, qui mettait 
Neuchâtel en travers de tout ce que la nation voulait 
tenter pour l'amélioration de son organisation politique 
et administrative; nous avions donc l'oreille attentive à 
ce qui allait se passer au sein du Corps législatif convo- 
qué pour discuter la sommation de la Diète. 



CHAPITRE LI. 
Le Corps législatif. 



Les meneurs royalistes, Chambiïer en tète, ne parurent 
point abattus. On sentit dans toule la discussion du Corps 
législatif que ces gens comptaient sur un appui extérieur 
propre à leur donner, s'il est possible, une assurance plus 
orgueilleuse encore. Pfuel avait quitté le commandement 
de sa division pour se rendre à Neuchàtel afin de parer 
aux événements, et sa présence ne contribuait pas peu à 
rassurer les timides qui, sentant la Suisse irritée, se tran- 
quillisaient derrière la puissance tutélaire de la Prusse. 

Cependant cette assurance orgueilleuse dont on faisait 
parade, ne pouvait complètement déguiser l'embarras 
réel dans lequel on se trouvait. Des actes graves avaient 
compromis la paix et il fallait s'en justifier. La simulta- 
néité des deux attaques contre Bâle-Campagne et Schwytz 
extérieur, au moment où la conférence de Sarnen siégeait 
à Schwytz, indiquait clairement que ces plans avaient été 
combinés au sein de cette conférence au moment même 
où les cantons opposants avaient feint d'accepter la mé- 
diation qui devait avoir lieu à Zurich le 5 août. Cham- 
brier, dans son rapport, parlant non point pour le Corps 
législatif qui lui donnait d'avance l'absolution, mais poul- 
ie peuple suisse qui l'accusait avec raison d'être l'âme de 
la rébellion, tâcha de se disculper. Il expliqua comme il 
put qu'il avait ignoré la prise d'armes des Schwytzois, que 
ce n'est qu'après le départ des hommes et des armes 
qu'il en fut informé. Si cela eût été vrai, le devoir de 









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Ghambrier était d'abandonner la conférence comme il 
avait abandonné la Diète, et ne pas sanctionner par sa 
présence la violation de la foi promise. Car pour mieux 
assurer le succès de leurs entreprises, Bâle et Schwytz 
avaient accepté la réunion cle conciliation en donnant 
l'assurance qu'aucune tentative armée ne serait entreprise 
jusqu'au moment où le résultat en serait connu. Mais 
croira qui voudra que Ghambrier soit resté étranger à un 
armement fait sous ses yeux, quand cet armement pou- 
vait ou faire triompher ou écraser la politique qu'il sui- 
vait. Si quelque naïf royaliste du Corps législatif ou 
quelque lecteur bénévole du Constitutionnel neuchàtelois 
a pu ajouter foi à ses paroles, pas un homme en Suisse, 
pas un patriote neuchàtelois. pas même un royaliste 
sérieux n'a pu admettre cette mauvaise défaite, surtout 
lorsque Chambrier avoue lui-même que la prise de Kuss- 
nacht lui a causé un moment de joie. 

Cependant il fallait sortir de la position dans laquelle 
on se trouvait, et accepter la dissolution de la conférence 
de Sarnen, ce qui n'était pas difficile : il suffisait d'en 
nier l'existence. C'est ce qu'on fit. Mais la Diète ne se 
contenta pas de cette déclaration négative; elle ne voulait 
plus qu'un ou plusieurs cantons pussent, en refusant de 
siéger dans son sein, rester indéfiniment dans un état de 
protestation permanente et ne pas reconnaître la valeur 
de ses actes. Ici il n'y avait pas d'équivoque possible : il 
fallait dire oui ou non; ou refuser de reconnaître les actes 
de la Diète en restant en dehors de ses discussions et 
s'exposer aux conséquences de ce refus, ou paraître au 
sein de cette assemblée et par conséquent reconnaître 
tous ses actes comme valables. 

Pour des gens qui depuis deux ans se proclamaient les 
seuls vrais interprètes du Pacte fédéral, qui déclaraient 
peu de mois auparavant que la conférence de Sarnen était 
la vraie représentation nationale et que la Diète de Zurich 
n'était qu'un conventicule de traîtres, il était pénible de 



— 297 — 

reculer. Ces gens étaient trop orgueilleux pour le faire du 

premier coup. Comptant sur l'appui que l'ambassadeur 

de Prusse allait leur donner, le Conseil d'Etal et tous les 

royalistes du Corps législatif soutinrent qu'ils étaient 

battus par la force, mais qu'ils ne l'étaient pas sur les 

principes. Us exhumèrent des débats des Diètes suisses 

datant de trois siècles et invoquèrent la Constitution des 

provinces unies de Hollande pour établir que la majorité 

n'avait pas le pouvoir d'introduire un nouveau membre 

dans l'alliance, que l'unanimité des Etats était nécessaire, 

que Bâle-Campagne ne pouvait être affranchie de la 

tutelle de Bâle- Ville sans le consentement de cette ville 

souveraine du pays, enfin que ce demi-canton ne pouvait 

être admis dans la Confédération qu'autant que tous les 

membres de la Confédération seraient consentants. 

Un des députés libéraux qui formaient la minorité 
détruisit cette argumentation d'un seul mot : c'est que 
Neuchâtel avait été admis dans la Confédération non 
point à l'unanimité, mais à la majorité. Chambrier, qui 
n'était pas emprunté lorsqu'il fallait se tirer d'affaire, 
répondit par un sophisme : il cita l'acte d'admission du 
19 mai 1815 pour prouver que Neuchâtel avait été admis 
au grand agrément de toute la Suisse. Il fallait être sur 
que personne n'avait les documents officiels à sa disposi- 
tion pour se permettre cette effronterie, car les registres 
du Conseil d'Etat de 1814 contiennent des renseignements 
qui établissent la répugnance que la plupart des cantons 
avaient manifestée au sujet de l'admission de Neuchâtel 
dans l'alliance. Ils établissent également que cet Etat n'a 
été reçu qu'à une grande majorité et non point à l'una- 
nimité. Notons que Chambrier était l'un des trois députés 
qui s'étaient rendus à Zurich pour négocier l'incorporation 
à la Suisse. 

Neuchâtel se trouvait dans la situation d'une porte qui 
n'est ni ouverte ni fermée. L'orgueil ne permettait pas 
d obéir aux sommations de la Diète ; on décida une nou- 



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velle tentative pour sortir de la Confédération. Il y avait 
dix-huit mois qu'une première démarche avait été faite 
dans ce but. Le roi n'y avait pas donné suite, il pres- 
sentait probablement non pas l'inutilité, mais le danger 
d'une pareille mesure. N'ayant ni les passions ni les va- 
nités froissées de ses conseillers neucliâtelois, il se rap- 
pelait qu'il leur avait dit lui-même en 1806 qu'il ne pou- 
vait leur accorder une protection directe et suffisante, et 
il tenait à leur conserver cette protection pour savoir à 
qui s'en prendre si les Neucliâtelois avaient un jour la 
fantaisie de s'émanciper. 

On résolut cependant une nouvelle démarche auprès 
du roi, dans l'espoir de l'amener à céder aux rancunes 
des meneurs nenchâtelois; et cette fois, ne se contentant 
pas d'une adresse, on proposa l'envoi d'une députation 
pour le convaincre. 

Cette singulière réponse aux sommations de la Diète 
fut la dernière bravade des royalistes. L'envoi de la dé- 
putation à Berlin fut votée par tous les députés royalistes 
du Corps législatif. Cette détermination pouvait amener 
de graves conséquences, et on comptait pour y parer sur 
l'appui de l'ambassadeur prussien. Dans le cours de la 
discussion au Corps législatif, on indiqua combien il était 
peu probable que la Diète en vînt à quelque extrémité, 
pour un fait si simple que l'absence des députés de Neu- 
châtel, tandis qu'elle avait souffert cette absence depuis 
un an sans protester. On soutint d'ailleurs que la repré- 
sentation en Diète était un droit et non pas un devoir et 
qu'on pouvait user ou ne pas user de ce droit sans que 
personne le trouvât mauvais. 

La Diète avait fait preuve d'une résolution dont on ne 
la croyait pas capable. Le discrédit qui la frappait, tenait 
à l'institution elle-même qui était horriblement défec- 
tueuse, et non point aux hommes qui étaient animés de 
la meilleure volonté. Ne pouvant voter que sur des ins- 
tructions données par les gouvernements qu'ils reprt- 






— 299 — 

sentaient, les députés étaient sans cesse entravés; mais 
lorsque les événements eurent parlé, que le danger de la 
patrie fut évident à tous les yeux, beaucoup d'entre 
eux eurent le courage de prendre l'initiative des me- 
sures propres à ramener la paix, alors même qu'ils n'a- 
vaient pas de pouvoirs pour voter ces mesures. La nation 
dans son ensemble et les gouvernements cantonaux des- 
quels ils relevaient, ont ratifié leurs actes. Cependant 
c'étaient les mêmes hommes qui pendant deux ans avaient 
louvoyé dans les demi-mesures. Ce sont les situations 
qui font les caractères. 

L'envoi d'une députation neuchâteloise à Berlin au lieu 
d'une députation à Zurich fit comprendre à la Diète qu'il 
y avait là une bravade devant laquelle elle ne pouvait 
pas céder. Aussitôt elle résolut de sommer de nouveau 
Neuchâtel d'envoyer ses députés à la Diète, en fixant 
comme délai fatal le- 12 septembre. Si à cette date Neu- 
châtel n'avait point obtempéré à cette sommation, dix 
mille hommes de troupes devaient entrer le même jour 
dans le canton. 

Aussitôt le Corps législatif neuchàtelois fut convoqué, 
et cette fois il se soumit en attendant que le roi eût né- 
gocié la séparation. 

Ce qui prouve que la résolution précédemment prise 
par le Conseil législatif se basait sur l'assurance que l'am- 
bassadeur de Prusse protégerait Neuchâtel. c'est la note 
que cet ambassadeur remit au président de la Diète pour 
protester contre l'occupation éventuelle de la principauté 
par les troupes fédérales. Le président lui répondit que la 
Confédération avait le droit d'envoyer ^es troupes dans tou- 
tes les parties du territoire suisse, et la Diète passa outre. 
Le colonel Dufour, qui avait le commandement supérieur 
de toutes les troupes sur pied, eut ordre de détacher des 
troupes de Bâle et de Schwytz les bataillons nécessaires 
pour l'occupation de Neuchâtel. Ceux-ci étaient arrivés à 
Anet, à la Neuveville et à Saint-Imier lorsque les dé- 



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pûtes de Neuchâtel, en se présentant à la Diète, firent 
donner l'ordre de surseoir à l'occupation. 

Pendant la seconde discussion au Corps législatif, le ton 
d'arrogance avait considérablement diminué et l'em- 
barras était grand. Un seul député, le colonel Meuron, 
avec sa jactance accoutumée, vota contre l'envoi des dé- 
putés, assuré du reste que sa voix ne ferait pas majorité. 
Perregaux, conseiller d'Etat, qui avait dit quelques jours 
auparavant que jamais les députés de Neuchâtel ne sié- 
geraient à côté de ceux de Liestal, mit toute son éloquence 
à prouver que lors même qu'ils seraient placés côte à côte, 
ils ne siégeraient pas moralement ensemble. Wesdehlen 
et Terrisse furent les deux députés élus. La première de 
ces nominations déplut beaucoup à Zurich, où on savait 
que cet homme avait fait une étude de la diplomatie. 
C'était en effet indiquer que Neuchâtel allait continuer sa 
politique d'intrigue. 






CHAPITRE LU. 
La pétition. La députation. 



Ces affaires donnèrent lieu à un réveil du parti libéral 
Si la demande de séparer Neuchàtel de la Suisse eût pu 
être sérieuse, elle nous plaçait dans une situation exces- 
sivement fausse : elle détruisait les alliés que les patriotes 
avaient en Suisse, et tout en nous mettant en mesure de 
renverser ie gouvernement dès que nous arriverions à 
être assez forts pour cela, elle nous exposait à être annexés 
a la France si la moindre brouille survenait entre cette 
puissance et la Prusse; elle renforçait pour longtemps le 
parti royaliste et nous donnait tort par nos propres ar- 
guments, en faisant cesser la double position dont nous 
nous étions prévalus pour renverser l'autorité du roi en 
lbol. Aussi, lorsque Ton app.it que le Corps législatif en- 
voyait une députation à Berlin pour que le roi donnât 
suite aux demandes déjà exposées au mois de février 1832 
le parti libéral eut une véritable frayeur. Les députés 
s entendirent et organisèrent un pétitionnement général 
pour supplier le roi de nous laisser dans la position qui 
était pour le pays la seule garantie politique que nous 
pussions avoir. 

Un petit nombre de royalistes qui comprenaient que 
même pour leur parti la séparation était dangereuse con- 
sentirent a se joindre à la manifestation, qui fut signée 
par tous les libéraux .ans exception. Celte pétition, recou- 
verte de trois mille ste cents signatures de Neuchâtelois 
seulement, tous électeurs, c'est-à-dire depuis l'âge de 









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vingt-deux ans, fut remise à Louis Pourtalès, président 
du Conseil d'Etal, qui la fit immédiatement parvenir au 
roi. Un fait à remarquer, c'est que la population catho- 
lique de Landeron et Gressier, sous l'influence du docteur 
Frochaux. signa en niasse M. Frochaux était député du 
Landeron au Corps législatif. Sa famille, qui était roya- 
liste, exerça de tout temps une certaine influence dans 
cette localité. La population de Landeron se laissait con- 
duire par deux mobiles différents : ses intérêts religieux 
et ses intérêts pécuniaires. Elle était royaliste ou républi- 
caine suivant que ces deux mobiles la conseillaient. Le 
docteur Frochaux lui fit signer cette pétition comme il 
lui en aurait fait signer une disant tout le contraire; mais 
à celte époque le docteur recherchait en mariage une de- 
moiselle d'Estavayer qui est devenue son épouse et qui 
appartenait à une famille où les idées libérales étaient en 
honneur. C'était donc pour se faire bien venir dans la 
famille où il désirait entrer que ce député se ligua pour 
quelque temps avec les libéraux. Celle singulière cir- 
constance a valu à la pétition deux ou trois cents signa- 
tures. 

Une pétition dans le même sens fut euvoyée à la Diète 
pour la prier d'écarler la demande de séparation; elle 
portail un nombre de signatures à peu près égal. Cette 
manifestation eut l'immense avantage de faire connaître 
le nombre des patriotes dans le canton et de faire sentir 
à ceux-ci qu'ils disposaient d'une force réelle. Le gouver- 
nement, qui se disait dans son journal, dans le Corps lé- 
gislatif et dans sa correspondance à Berlin et en Diète, 
représenter l'immense majorité des Neuchâtelois, reçut 
dans cette occasion un démenti qui lui fut sensible. Il 
était évident que ce nombre représentait à peu près la 
moitié des électeurs, et que si une fraction aussi considé- 
rable de la population savait s'entendre et s'organiser, elle 
pouvait obliger le gouvernement à compter avec elle. 



303 



Nous verrons que ce cas ne se présenta pas : il y avait à 
Neuchâtel des libéraux, mais pas de parti libéral. 

La question de la séparation de la Suisse avait ému le 
parti libéral et lui donnait quelques appréhensions, mais ne 
l'inquiétait pas sértetrsêmerit. Le peu d'effet de la première 
tentative nous prouvait que le roi lui-même n'en voulait 
pas, et en manifestât-il le désir nous étions certains que 
la Suisse no consentirait pas à laisser échancrer sa fron- 
tière d'une manière aussi fatale pour sa défense et ne 
permettrait pas qu'à la première conflagration européenne 
Neuchâtel fût ainsi livré à la merci du premier occupant 
qui serait probablement la France, et qu'une armée étran- 
gère quelconque pût de plein droit prendre position sur 
la Thielle, à huit lieues de Berne. La Suisse y eût-elle 
consenti, que d'autres puissances s'y seraient opposées. 
Nous attendions donc assez tranquillement te résultat des 
démarches qu'allait tenter la fameuse députation à Berlin ; 
mais nous n'en espérions réellement pas un aussi plat 
que celui qui fut annoncé par une publication que les 
membres de la députation firent placarder dans tout le 
canton. 

Après avoir raconté à tous les citoyens neuchâtelois 
comment ils avaient été introduits et comment le roi les 
avait reçus avec une grâce vraiment royale, il fallait bien 
parler du but du voyage; mais il était difficile de dire 
qu'on n'avait rien obtenu. Aussi ces messieurs termi- 
nèrent-ils leur récit par cette courte phrase qui n'avait 
aucune liaison avec le reste de la publication : En un 
mot, l'affaire marche. Dès ce moment les royalistes aussi 
bien que les républicains comprirent que la séparation 
n'aurait pas lieu, et de part et d'autre il n'en fut pas plus 
question que si jamais ces ridicules démarches n'avaient 
existé. Toutefois, la députation ne dit pas tout dans sa 
publication sur la manière dont elle avait été reçue. Les 
trois membres qui la composaient ayant obtenu audience 
du roi, se présentèrent en habit noir, ignorants qu'ils 






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étaient des usages de la cour et des exigences de l'éti- 
quette à laquelle Frédéric-Guillaume III tenait, paraît-il, 
beaucoup. Il les renvoya brusquement en leur disant 
qu'ils eussent à prendre chacun le costume de sa position. 
Comment ! un chevalier de Saint-Jean se présenter de- 
vant moi en habit noir ! dit-il à Ghambner. La décon- 
venue ne dut pas être mince. Il fallut rentrer chez soi et 
faire venir le tailleur, qui confectionna un habit rouge poul- 
ie chevalier de Saint-Jean Chambrier. une robe de minis- 
tre pour Guillebert et un uniforme pour le major Dubois. 
Ainsi affublés, ils furent enfin reçus, et, il faut le croire, 
avec une grâce vraiment royale, comme les Neuchâtelois 
petits et grands en ont été informés officiellement. 

Les patriotes, qui s'étaient, eux aussi, adressés à Berlin, 
n'attendaient aucune réponse à leur supplique. Il leur 
paraissait suffisant d'avoir prouvé que la majorité des 
Neuchâtelois ne voulait pas de la séparation, ce qui met- 
tait a néant les affirmations de la députation. Cepen- 
dant le gouvernement fut chargé de leur répondre que le roi 
ne pouvait reconnaître d'autre majorité que celle qui était 
régulièrement exprimée par le Corps législatif. A une 
époque où le parti libéral comptait pour si peu, c'était 
beaucoup. 

Les événements de 1833 avaient rétabli la paix entre 
les différentes parties de la Confédération. Les sinistres 
prévisions de Chambrier, qui s'écriait au Corps législatif 
que l'avenir prouverait si les mesures prises par la Diète 
l'avaient été dans l'intérêt de la liberté, ne se réalisèrent 
pas. La Diète resta ferme et modérée. Quelques-uns de 
ses membres voulaient que les fauteurs de la division qui 
venait d'être étouffée fussent déclarés indignes de siéger 
au sein de la Diète; mais le Pacte, qui avait pour fonde- 
ment la souveraineté absolue des cantons, ne permettait 
pas une pareille mesure. L'un des auteurs de la révolu- 
tion bernoise, Ch. Schnell, de Berthoud, se contenta de 
refuser de siéger avec les membres de la conférence de 



— 305 — 

Sarnen, et là se borna toute l'hostilité contre les hommes 
qui avaient mis la Confédération à deux doigts de sa perte 
J'ai dit que pendant ce moment d'agitation, les députés 
enDiete ne pouvaient pas toujours demander des instruc- 
tions aux gouvernements dont ils relevaient et que beau- 
coup de mesures avaient dû être prises par les députés dans 
l'espoir qu'elles seraient ratifiées par les Grands Conseils 
de leurs cantons. Ces ratifications eurent lieu en effet à 
une seule exception près, et cette exception était précisé- 
ment relative au gouvernement, de Neuchâtel. La seconde 
sommation, contenant menace d'occupation fédérale, n'a- 
vait été votée qu'à la majorité rigoureuse de douze Etats, 
dont plusieurs avaient émis leur vote sous réserve de ra- 
tification. Parmi ceux-ci était le ïessin, représenté par le 
colonel Luvini, qui à son retour dans son canton demanda 
la ratification de son vote. Elle lui fut refusée en ce qui 
concernait l'occupation militaire du canton de Neuchâtel, 
à la grande joie des royalistes. Mais le coup était porté' 
Neuchâtel avait obéi et le désaveu du Grand Conseil du 
Tessin n'avait plus aucune valeur, si ce n'est pour Luvini 
lui-même. 

On se figurerait difficilement à quel degré les magistrats 
suisses de cette époque étaient influencés par la crainte 
de quelque menace d'une des grandes puissances. Neu- 
châtel le savait et en profitait pour braver la Confédéra- 
tion tout entière. Il avait fallu un grand effort pour con- 
traindre ce canton par l'occupation fédérale, en face d'une 
protestation de l'ambassadeur de Prusse. Cet acte de cou- 
rage civique devait se borner là, car le conseil de guerre 
fédéral qui dirigeait les mouvements de troupes n'osa pas 
même faire passer sur le territoire neuchâtelois celles qui 
se transportant d'Yverdon sur Soleure et Bâle, avaient 
évidemment leur route la plus courte par Neuchâtel. Ce 
canton était un territoire suisse que la Suisse ménageait, 
parce qu'il avait le roi de Prusse pour souverain ; les sol- 
dats durent faire des étapes plus nombreuses, les popu- 

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- 306 — 

lations de l'autre rive du lac durent supporter un plus 
grand nombre de logements militaires ; il en résulta un 
surcroît de dépenses pour la Confédération, uniquement 
dans la crainte de déplaire au roi de Prusse. Chacun peut 
facilement comprendre ce que des circonstances pareilles, 
après les manœuvres de Sarnen, durent provoquer de 
haine dans toute la Suisse contre un gouvernement qui se 
servait d'une protection étrangère pour narguer ses con- 
fédérés. 



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CHAPITRE LUI. 
Les notes diplomatiques. 



Les événements de Tannée 1833 avaient rétabli la paix 
intérieure dans la Confédération. La ligue de Sarnen dis- 
soute, les cantons qui la formaient parurent soumis, et la 
Suisse allait se trouver pour un temps dans un état de 
paix parfaite. Mais l'exemple d'un peuple libre, se gou- 
vernant avec ordre et calme à l'aide d'institutions démo- 
cratiques, était trop dangereux pour que les puissances 
voisines le laissassent dans cet état de tranquillité. Dès ce 
moment commença pour la Confédération ce que j'appel- 
lerai l'ère des notes diplomatiques. Pendant les six ou 
huit années qui suivirent, il ne s'est, je crois, pas passé 
six mois sans que la Confédération ait reçu soit de l'une 
soit de l'autre des grandes puissances, soit de plusieurs 
ou même de toutes collectivement, une note toujours 
insolente et quelquefois menaçante, qui intimidait la Diète 
et inquiétait la nation. Je mentionnerai les principales 
difficultés qui ont donné lieu à ces notes, pour indiquer 
quelle fut la conduite du gouvernement de Neuchâtel 
dans ces circonstances. 

J'ai dit qu'une tentative des patriotes allemands contre 
la Diète de Francfort avait jeté sur le sol suisse quelques 
centaines de Polonais. Le canton de Berne, sur le terri- 
toire duquel ils s'étaient réfugiés, en était assez embar- 
rassé, parce que la France, qui leur accordait des subsides 
lorsqu'ils étaient tranquilles sur son sol, refusait de les 
recevoir de nouveau et leur avait supprimé tout secours. Il 






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en était de ces malheureux comme il en est encore aujour- 
d'hui de ceux que l'insurrection polonaise de 1863-1864 
a de nouveau amenés en Suisse. Après avoir été défaits, 
les soldats insurgés restent sur le sol auquel ils sont assu- 
jettis et se soumettent aux lois russes qui ne sont peut- 
être pas plus dures pour eux que la domination du seigneur 
terrien, fùt-il même polonais. Il n'en est pas de même des 
officiers, qui tous nobles et instruits ont pu lire dans les 
feuilles publiques les vœux que forment les peuples de 
l'Europe occidentale pour leur succès, et qui s'imaginent 
qu'en émigrant dans nos contrées ils seront reçus en 
héros. 

Cela eut bien lieu ainsi en 1832 ; mais au bout de quel- 
que temps l'enthousiasme se refroidit. Les Polonais qui 
étaient venus au mois d'avril 1833 étaient tous de nobles 
personnages, ne connaissant que le métier des armes et 
ne se souciant pas d'en pratiquer d'autre. Ils apportaient 
au milieu de populations libérales, mais industrielles, leur 
horreur pour toute espèce de travail, leurs mœurs aristo- 
cratiques et leur brutale autorité sur les serviteurs qui les 
avaient suivis. Ces gens-là n'entendaient pas être venus 
en France puis en Suisse pour gagner leur pain. Ils se 
seraient crus déshonorés de pratiquer un travail manuel ; 
mais ils recevaient sans sourciller et comme une chose 
due l'offrande d'un simple et quelquefois pauvre ouvrier. 
Le canton de Berne avait inutilement cherché à faire 
retomber les frais d'entretien de ces nobles seigneurs sur 
la Confédération. Pour la France, quelques mille proscrits 
à subventionner ne constituaient pas une charge bien 
lourde ; mais pour un canton suisse, cela devenait pénible. 
On comprend que le gouvernement de Berne ait prêté 
l'oreille à toutes les combinaisons qui pouvaient le débar- 
rasser de ces hôtes onéreux. Voici à quelle occasion il 
réussit à s'en défaire : une conspiration s'organisait pour 
tenter une révolution dans les Etats sardes ; elle avait 
pour chef le général Romarino, qui avait servi dans la 



— 309 



révolution de Pologne en 1831. Il était bien naturel que 
Romarino utilisât les débris de l'armée polonaise qui 
étaient sous sa main. Que le gouvernement de Berne ait 
eu connaissance du départ des Polonais et du but qu'ils 
se proposaient, cela me paraît hors de doute ; mais qu'il 
ait trempé lui-même dans la conspiration dans le but de 
se défaire des réfugiés, comme il en a été accusé, cela me 
paraît tout à fait inadmissible. L'expédition organisée à 
Genève avait à peine franchi la frontière que les hommes 
qui en faisaient partie furent dispersés; mais ils avaient 
par là perdu tous droits à l'hospitalité, et Berne en fut 
déchargé. 

Cela faisait l'affaire de toute la diplomatie européenne; 
elle en prit occasion d'échanger une foule de notes diplo- 
matiques toutes menaçantes contre la Suisse, qui laissait 
s'organiser sur son sol des conspirations tendant à troubler 
les autres Etats. Cependant les gouvernements de Vaud 
et de Genève avaient fait leur possible pour arrêter l'ex- 
pédition qui, sans cet obstacle, n'eût sans doute pas réussi, 
mais eût certainement causé des embarras plus considé- 
rables. 

Dans ce temps, la Suisse recelait un nombre très-con- 
sidérable de réfugiés de toutes les nations : Français, Ita- 
liens, Allemands et même Suédois. Après la révolution 
de juillet 1830, des tentatives avaient eu lieu de tous côtés 
pour opérer des révolulions. La Belgique exceptée, elles 
avaient toutes échoué et la France renlrait dans le con- 
cert des puissances européennes; les malheureux qui 
avaient osé mettre en doute la bonté du gouvernement 
monarchique ou les vertus du prince leur souverain, 
étaient réduits à se réfugier en Suisse ou en Angleterre ; 
la Suisse étant au centre de l'Europe, il était naturel qu'ils 
la préférassent comme leur présentant les moyens de 
correspondre avec leur patrie ou leurs familles et leur 
donnant plus de facilité à l'occasion pour y rentrer. La 
Suisse a été de tous temps le pays de l'hospitalité; mais 



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- 310 — 

ses hôtes, cette fois comme presque toujours, se montraient 
peu reconnaissants. La plupart étaient des hommes de 
talent, quelques-uns même des personnages distingués. 
La liberté de la presse n'étant pratiquée que depuis un 
petit nombre d'années, le métier de publiciste, que peu 
de Suisses connaissaient, était généralement laissé entre 
les mains des réfugiés, qui remplissaient nos journaux de 
leurs utopies et traitaient avec assez de mépris nos ins- 
titutions cantonales et fédérales. On comprendra facile- 
ment aussi qu'ils ne se faisaient pas faute de profiter de 
cette situation pour attaquer les gouvernements qui les 
avaient proscrits. 

L'hospitalité, chez les nations comme chez les individus, 
est un droit et même un devoir; mais ce devoir cesse dès 
que celui qui en est l'objet en use de manière à créer des 
difficultés avec les voisins de ceux qui la lui offrent. 

On avait, dans quelques parties de la Suisse, donné une 
importance trop considérable à la plupart de ces gens. Les 
journaux dont on leur avait confié la direction défendaient 
le droit d'asile au delà de toute limite et trouvaient des 
citoyens suisses pour partager ces idées. Les gouverne- 
ments étrangers n'étaient pas ménagés, ce qui leur déplai- 
sait souverainement. Les autorités suisses auraient dû 
taire cesser spontanément cette situation; mais à cette 
époque il n"y avait en quelque sorte aucune autorité cen- 
trale de la Confédération ayant pouvoir de contraindre 
les cantons aux mesures qui étaient nécessaires. Les 
cantons eux-mêmes se conduisaient chacun selon ses 
sympathies, les uns tolérant tout des réfugiés, d'autres ne 
leur permettant pas même de résider sur leur territoire. 
Il fallut une pression extérieure pour mettre fin à l'in- 
fluence trop considérable que prenaient dans quelques 
cantons les nombreux réfugiés qui s'y trouvaient. 

Les Etats allemands sommèrent par note collective la 
Confédération de renvoyer de son sol un certain nombre 
de réfugiés et accompagnèrent cette sommation de la 



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— 311 — 






menace d'interrompre les relations diplomatiques avec la 
Suisse jusqu'à l'exécution de la mesure réclamée. Cette 
interruption des relations diplomatiques avait pour con- 
séquence d'empêcher aux Suisses de voyager en Alle- 
magne, puisque les chargés d'affaires ou représentants des 
Etats allemands ne visaient plus les passeports pour ces 
Etats. L'effet en fut très-sensible, surtout dans les cantons 
orientaux, qui ont avec la nation allemande des rapports 
de voisinage et de commerce dont l'interruption devait 
leur causer de véritables dommages. Aussi Zurich, qui était 
alors Vorort, chargea-t-il les cantons de donner des 
instructions à leurs députés sur les mesures à prendre 
envers les réfugiés. Les cantons qui se prononçaient pour 
l'expulsion ou qui ne recevaient pas de réfugiés étaient 
mieux traités que les autres par la diplomatie allemande ; 
les mesures d'interdiction ne les concernaient pas. Neu- 
châtel, qui était de ce nombre, n'en fut pas moins un des 
plus ardents pour l'expulsion en masse de tous les réfu- 
giés qui se trouvaient en Suisse, de même qu'il avait voté 
pour donner toutes les satisfactions possibles à laSardai- 
gne et aux autres puissances au sujet des fautes com- 
mises par la Suisse dans la tentative des Polonais contre 
la Savoie. 



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CHAPITRE LIV. 
Les taquineries réciproques. 



La Constitution monarchique de Neuchâtel, que la Suisse 
avait déjà acceptée avec peine en 1814 et qui avait né- 
cessité des stipulations spéciales dans l'acte d'admission 
du 19 mai 1815, était une cause continuelle de dissensions 
avec la majorité des cantons. Loin de chercher à se faire 
pardonner une situation anormale au sein de la Con- 
fédération, le gouvernement prenait à tâche de se tenir 
dans une opposition évidente, forte de l'appui de la diplo- 
matie prussienne. 

Ces bravades ne se bornaient pas seulement aux affaires 
qui se traitaient en Diète ; elles se produisaient dans toutes 
les occasions où la qualité d'Etat prussien pouvait être 
mise en avant. 

Le service militaire, tel qu'il avait été organisé à Neu- 
châtel en 1820, beaucoup trop onéreux puisqu'il astreignait 
un nombre d'hommes triple de celui exigé par la Con- 
fédération à des dépenses de temps et d'argent con- 
sidérables, avait été le grand grief des royalistes lors de la 
division des partis. Après les événements de 1831, on 
trouva beaucoup plus commode de ne pas réorganiser du 
tout le contingent fédéral, et cela dura jusqu'en 1834, 
à la pleine connaissance des autres Etats suisses ; mais 
à cette époque l'état-major fédéral était encore pres- 
que exclusivement composé d'anciens officiers du ser- 
vice étranger appartenant à la noblesse des différents 
cantons : la commission militaire fédérale se montra. 



— 313 — 

par sympathies politiques, d'une tolérance véritablement 
coupable envers le mauvais vouloir du canton de Neu- 
châtel. 

La Diète venait de décider une école spéciale de tous 
les cadres de l'armée fédérale; Neuchâtel protesta, sous 
prétexte que les finances fédérales et cantonales en souf- 
friraient, et que la Diète n'avait pas le droit d'ordonner 
une pareille mesure. Mais le motif réel était que Neu- 
châtel n'avait pas le premier homme à envoyer à cette 
école. La Diète connaissant l'absence complète de toute 
organisation militaire dans le canton de Neuchâtel, et 
voulant mettre celui-ci en demeure de remplir ses de- 
voirs fédéraux, ordonna une inspection du contingent 
neuchàtelois. Le gouvernement protesta derechef, en fai- 
sant valoir je ne sais quel article de règlement militaire. 
La Diète, intimidée par la protection prussienne, hésita 
et renvoya d'un an cette inspection, pour permettre au 
gouvernement de se mettre en mesure; mais quant à l'é- 
cole des cadres, elle tint ferme et somma Neuchâtel de 
faire paraître les siens. Cette fois il fallait s'exécuter ; mais 
au lieu d'envoyer des cadres de troupes qui n'existaient 
pas, le gouvernement forma un détachement de royalistes 
choisis. Quoique le roi eût autorisé les troupes neuchâte- 
loises à porter la cocarde aux couleurs de Neuchâtel et 
de Prusse réunies, on affubla ces militaires d'une cocarde 
purement prussienne. On fit mieux encore : on les obligea 
tous à porter la fameuse médaille créée pour récompenser 
les fidèles de 1831, quoiqu'un bon nombre d'entre eux 
fussent trop jeunes pour avoir pris une part effective à 
ces événements. 

On peut facilement comprendre l'irritation que produisit 
parmi les cadres des autres cantons cette singulière façon 
d'agir. Le colonel Hirze), de Zurich, qui avait le com- 
mandement de l'école, eut toutes les peines du monde à 
empêcher que les soldats neuchàtelois ne fussent atta- 
qués et que de graves conflits ne résultassent de cette vé- 






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— 314 — 

ritable provocation. La Diète fut saisie de l'affaire, mais 
la crainte de la diplomatie prussienne la paralysait, et 
elle n'osa proposer aucune mesure contre un Etat qui 
prenait à tâche de se rendre impossible au sein de la 
Confédération. 

Est-il étonnant après cela d'entendre M. de Wesdehlen, 
notre député en Diète à cette époque, se plaindre au Corps 
législatif du peu d'égards que la députation de Neuchâtel 
a obtenus à Zurich? Le parti royaliste cherchait à créer 
des embarras au reste de la Confédération; il faisait 
sentir en toute occasion qu'il avait la protection d'une des 
grandes puissances européennes; il se liguait avec tous les 
adversaires de la Suisse libérale, qu'ils fussent souverains 
étrangers ou conspirateurs intérieurs, et ensuite il venait 
se plaindre qu'on ne lui donnât au sein de la Diète aucune 
assurance quant au maintien de sa Constitution monar- 
chique! 

Cette tension devait forcément amener des représailles. 
Les occasions ne manquaient pas, mais les moyens de 
contrainte faisaient défaut. Notre ami Humbert-Droz, con- 
damné par contumace et proscrit pour avoir signé la dé- 
claration qui avait été trouvée chez Cugnier et avait mo- 
tivé la condamnation de Petitpierre, réclamait contre une 
violation de la capitulation du château. Le canton de 
G-Jaris proposait que dans ses actes et dans ses rapports 
avec la Confédération, Neuchâtel se qualifiât seulement 
de canton et non pas de principauté et canton. La question 
de la médaille, celle de la cocarde prussienne, étaient tout 
autant de griefs au moyen desquels la Suisse libérale 
cherchait à piquer au vif le gouvernement de Neuchâtel ; 
mais ces coups d épingle même n'aboutissaient à rien du 
tout. Les mauvais rapports en étaient rendus plus évi- 
dents, mais la majorité de la Diète était constamment 
arrêtée soit par les dispositions du Pacte fédéral qui avait 
pour base la souveraineté absolue des cantons, soit par la 
crainte de se créer des difficultés diplomatiques avec la 
Prusse. 



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CHAPITRE LY. 
Les cours de justice ; la bourgeoisie de Valangin. 



Les institutions dont nos pères étaient à juste titre très- 
fiers dans le courant du siècle dernier se trouvaient ré- 
duites à l'état de simples auxiliaires du gouvernement. 
Les événements politiques de 1831 avaient porté un coup 
fatal à ces institutions créées pour mettre un frein au 
pouvoir absolu du Conseil d'Etat : en se liguant avec lui, 
elles devenaient inutiles. 

Je constate seulement cet état de choses sans précisé- 
ment vouloir le critiquer, car il était la conséquence forcée 
des événements. Le principe du gouvernement ayant été 
violemment attaqué, les institutions qui en étaient la con- 
séquence et même le contrôle se trouvaient attaquées avec 
lui; de surveillantes elles devinrent simplement auxi- 
liaires et perdirent ainsi leur caractère protecteur du 
peuple pour devenir des instruments du pouvoir politique. 

Mais en restant dans cet état d'instruments du gouver- 
nement, alors que celui-ci n'était depuis longtemps ni 
attaqué ni menacé, les cours de justice démontrèrent le 
vice de leur constitution et la nécessité de les réformer. 
Cette nécessité était tellement frappante, que parmi la 
jeunesse royaliste et parmi la noblesse même il se forma 
avant 1848 un parti déjeunes gens qui admettait comme 
programme la réforme totale de notre organisation judi- 
ciaire. 

Comme je l'ai dit, les événements de 1831 avaient jeté, 




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à quelques rares exceptions près, tous les justiciers dans 
le parti royaliste. Le gouvernement avait même eu la 
velléité de faire destituer quelques-uns d'entre eux qui, 
sans avoir pris une part directe aux événements, s'étaient 
un peu trop prononcés contre le principe monarchique. 
Le justicier Blanc, de Travers, était du nombre. Toute- 
fois, cette institution était trop utile pour que le gouverne- 
ment pût ainsi lui faire perdre le peu d'apparence d'in- 
dépendance qu'elle conservait encore, et après avoir 
poussé l'affaire jusqu'aux informations et même jusqu'aux 
menaces, il s'arrêta. 

Après 1831, toutes les nominations de justiciers qui 
eurent lieu, portèrent sur des royalistes de la plus belle 
eau. Je connais cependant deux exceptions : Emile Bo- 
billier à Métiers et Grandjean à Buttes furent nommés peu 
avant 1848. C'étaient deux anciens patriotes dont le ca- 
ractère était bien connu du châtelain Courvoisier, qui les 
avait mis en avant. A peine étaient-ils en fonctions qu'ils 
devinrent de fougueux royalistes et firent l'un et l'autre 
partie des comités noirs organisés en 1847. 

Comme les cours de justice, les bourgeoisies s'étaient 
senties menacées en même temps que le principe monar- 
chique et s'étaient mises au service du Conseil d'Etat. 
Elles lui avaient rendu un immense service en 1831 et en 
étaient toutes fières, celle de Valangin surtout. Elles 
exerçaient une grande influence sur leurs ressortissants, 
qui se croyaient obligés d'être royalistes parce que les 
chefs de la corporation l'étaient et qu'il est naturel à un 
privilégié de soutenir un principe lorsque ce principe 
protège son privilège, celui-ci fût-il parfaitement imagi- 
naire, comme l'était celui des simples bourgeois de Neu- 
châtel ou de Valangin. 

Dès cette époque, les bourgeoisies ne remplirent plus 
aucun rôle dans l'Etat, et pendant la dernière période 
de leur existence comme corporation politique on ne peut 
citer une seule mesure politique ou administrative où 



— 317 — 

leur influence se soit l'ait sentir. Je mo trompe : les bour- 
geoisies de Neuchâtel et de Valangin intervinrent pour le 
maintien de leurs privilèges dans la loi sur l'organisation 
d'une seule cour d'appel, et cette intervention fut fatale 
et empêcha que l'institution de la première autorité du 
pays fût convenablement organisée. 

Par une singularité incompréhensible chez une cor- 
poration aussi fière de ses privilèges que l'était la bour- 
geoisie de Valangin, le roi avait seul le droit de faire en- 
trer de nouveaux bourgeois dans la corporation. Cette 
faculté passa aux mains du Conseil d'Etat, qui en profita 
pour flatter l'orgueil de la bourgeoisie en incorporant 
toutes les familles de l'aristocratie de Neuchâtel. Les 
Valanginois, tout fiers de cette combourgeoisie avec les 
Chambrier, les Montmollin, les Perregaux, ne sentirent 
pas que c'était pour les mieux diriger qu'on s'associait 
ainsi à leurs actes politiques. Non-seulement la noblesse 
fut incorporée, mais on fit de ce droit de bourgeois de 
Valangin si bien défendu pendant le dix-huitième siècle, 
une récompense en faveur des royalistes zélés qui avaient 
rendu des services en 1831. On étendit même cette faveur 
à tous les Suisses d'autres cantons ainsi qu'aux étrangers 
qui avaient pris les armes pour défendre le gouverne- 
ment; ceux-ci reçurent à la fois une lettre de naturalisa- 
tion neuchâteloise et une lettre d'incorporation dans la 
bourgeoisie de Valangin. 

^ Ainsi transformée par les hommes riches et influents de 
l'aristocratie de Neuchâtel, par les royalistes ardents pris 
dans toutes les parties du pays et par une multitude 
d'individus auxquels on prodiguait la nationalité neu- 
châteloise, la bourgeoisie de Valangin est restée d'une 
nullité qui tenait du ridicule. Tous les trois ans, les bour- 
geois s'assemblaient dans le pré destiné aux réunions. 
Ils se divisaient par groupes pour nommer les conseils de 
la bourgeoisie. Pendant dix-sept ans ceux-ci n'ont rempli 
d autre mission que d'aller complimenter le roi en la per- 






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— 318 — 

sonne du président du Conseil d'Etat le jour du premier 
janvier. Le Constitionnel de l'époque nous donnait chaque 
fois les discours échangés en ces occasions solennelles. Les 
bourgeois se félicitaient de vivre sous des institutions 
que le meilleur des princes leur avait octroyées; le pré- 
sident les remerciait de leur fidélité, et les uns et les 
autres se séparaient réciproquement satisfaits. 

Cependant il fallait que, si l'occasion se présentait de 
renouveler le service que la bourgeoisie de Valangin avait 
rendu en 1831, les fidèles qui se réuniraient sous sa ban- 
nière ne fussent pas, comme la première fois, sans artil- 
lerie. Le roi, en récompense des services rendus par cette 
corporation, lui fit cadeau de deux pièces de quatre toutes 
neuves, pourvues des moyens d'attelage et des munitions 
nécessaires. On atteignit ainsi un double but : on flattait 
les bourgeois et on armait un auxiliaire. Je ne critique 
point : nous en avons fait autant en 1849 et en 1856. On 
y ajouta une simple flatterie. On fit donner à cette bour- 
geoisie, de la part de la reine de Prusse, une bannière qui 
était soi-disant tout entière brodée de sa main, notam- 
ment un petit coin. Les bourgeois étaient excessivement 
fiers de cette distinction venant d'une reine de Prusse. 
On verra plus tard la peine qu'ils ont eue à s'en dessaisir. 



CHAPITRE LVI. 
La bourgeoisie de Neuchâtel. 



La bourgeoisie de Neuchâtel avait aussi subi des mo- 
difications à la suite des événements de 1831, non point 
dans ses allures ou dans ses rapports avec le gouverne- 
ment comme la bourgeoisie de Valangin, mais dans son 
organisation intérieure. Cette corporation ou plutôt les 
magistrats qui la dirigeaient étaient bien de tous temps 
en opposition avec le Conseil d'Etat. L'oligarchie du châ- 
teau et l'oligarchie de l'hôtel de ville se jalousaient et se 
taquinaient constamment; mais les libertés publiques ne 
gagnaient rien à ces luttes; les bourgeois eux-mêmes n'en 
pouvaient retirer aucun avantage, car s'il s'agissait de 
conserver à la bourgeoisie quelque droit contesté ou d'ac- 
quérir quelque immunité nouvelle, ces avantages étaient 
réservés aux familles desquelles ne sortait pas l'admi- 
nistration de la corporation. La fortune considérable qu'a- 
vait léguée David de Purry donnait à la bourgeoisie une 
importance, des facilités d'action et une influence con- 
tre lesquelles le Conseil d'Etat eût eu en vain lutté, lui 
pourtant le représentant du prince et tout-puissant sur le 
reste de la contrée. Il est vrai que la bourgeoisie avait, en 
1814, perdu son droit de port d'armes et qu'elle ne dis- 
posait plus comme précédemment d'une troupe nom- 
breuse et bien organisée; mais cette force militaire 
dont elle était si fière n'était qu'une vaine parade, car 
depuis des siècles elle n'avait pas trouvé l'occasion d'en 
faire usage, pas même en 1798, alors que Berne appelait 
ses alliés à son secours. 






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— 320 - 

L'attaque des patriotes avait obligé le château et l'hôtel 
de ville de joindre leurs forces contre l'ennemi commun, 
sans cependant changer beaucoup leurs allures récipro- 
ques. Les modifications que les événements de 1831 
produisirent dans la bourgeoisie n'avaient donc pas trait 
à ses rapports avec le gouvernement, mais à son orga- 
nisation intérieure. J'ai peut-être tort d'appeler cela des 
modifications : car les choses n'en ont pas subi la moin- 
dre altération. 

On se rappelle que dès le commencement de 1831, les 
bourgeois de Neuchàtel habitant hors de ville s'étaient 
émus et agités. Il ne s'agissait point pour eux de con- 
quérir de nouveaux droits en faveur de la corporation ni 
même d'étendre tant soit peu ceux que les bourgeois 
exerçaient dans la corporation même. La fortune que 
David de Purry avait léguée à la ville et bourgeoisie de 
Neuchàtel les éblouissait. Ils voyaient les bourgeois ha- 
bitant la ville profiter seuls des avantages que les millions 
Purry procuraient et occuper les centaines de petits em- 
plois que cette fortune permettait de rétribuer, tandis 
que pour les bourgeois habitant hors de ville, cette for- 
tune était comme si elle n'eût pas existé. Ils demandèrent 
donc des réformes dans l'organisation de la bourgeoisie 
et une part plus grande dans la nomination des adminis- 
trateurs de cette fortune. 

Il n'était pas facile de se mettre d'accord sur ce point. 
Bien que les magistrats qui gouvernaient les affaires de 
la bourgeoisie n'y fussent pas arrivés par droit de nais- 
sance, l'état de fait qui les avait élus amenait forcément 
des choix dans un petit nombre de familles, puisque les 
conseils se recrutaient eux-mêmes et que plusieurs mem- 
bres de la même famille y pouvaient siéger simultané- 
ment. Il était pénible d'abandonner une position si bien 
assurée, et les bourgeois de la campagne n'auraient pas 
obtenu par eux-mêmes la moindre modification en leur 
faveur. Aussi, s'adressèrent-ils à Pfuel, qui leur promit 



- 321 



d examiner la chose. Les tentatives de septembre et de 
décembre firent suspendre toute décision relative aux 
réclamations des bourgeois de la campagne, mais celles-ci 
furent reprises après les événements et ici encore Tar- 
bitre des destinées du pays trancha en maître; cepen- 
dant les circonstances qui avaient donné tort à tous les 
mouvements révolutionnaires légaux ou illégaux, devaient 
cette fois avoir une influence fatale. Sans entendre les 
réclamants, mais évidemment après avoir entendu ceux 
contre lesquels on réclamait, Pfuel rendit une ordonnance 
qui contenait toutes les concessions qui seraient accordées 
ht appeler les auteurs de la réclamation, leur soumit sa 
volonté, et quoiqu'ils eussent pour la plupart déclaré 
qu'ils avaient demandé autre chose et n'étaient pas satis- 
la.ts, on lit, imprimer la nouvelle constitution de la bour- 
geoisie en déclarant que les délégués de la campagne 
lavaient acceptée. Mon père était du nombre; maison 
sortait de la guerre civile qui nous avait vaincus ■ il ne 
reclama pas plus que d'autres. 

Depuis que je fais des observations sur les moyens po- 
rtiques de nos adversaires, j'ai toujours été frappé du 
aient avec lequel ils ont su se donner des apparences de 
libéralisme tout en conservant le pouvoir entre les mains 
qui le détenaient. Les modifications apportées au régime 
intérieur de la bourgeoisie de Neuchàtel, en 1832 en sont 
une des preuves les plus frappantes. Le Grand Conseil ouïe 
Lonseil des Quarante, dans lequel devaient être pris tous les 
administrateurs et même la cour de justice, était un corps 
qui se recrutait lui-même: ses membres étaient nommés 
a vie, sans aucune exclusion de parenté, en sorte qu'il en 
résultait une assurance mutuelle pour se partager entre un 
petit nombre la toute-puissance sur les millions de Purry 
Je nommerai ton frère »i tu nommes mon fds. Jusqu'en 
«Kl, on avait supporté cela sans murmurer, mais dès 
ce te époque une pareille monstruosité ne pouvait plus 
■subsister; il fallait avoir lair de la changer sans rien 

21 












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— 322 — 

modifier au fond. Les membres existant en 1832 furent 
déclarés conservés pour leur vie, mais dès cette époque 
il devait être pourvu aux vacances par élection. Les bour- 
geois de la campagne, quoique en général bons roya- 
listes, n'ayant pas les traditions de soumission qu'on 
imposait à ceux de la ville, ne devaient y avoir aucune 
part. Ceux habitant la ville furent reconnus être la com- 
mune et avoir seuls le droit électoral; mais ce droit lui- 
même aurait pu amener, on ne sait par quelle circonstance, 
un ou deux sujets dangereux dans ce conseil qui vivait 
si tranquillement et y auraient jeté le trouble. L'élection 
ne pouvait donc être libre d'une manière absolue ; les 
conseils réunis se chargeaient de diriger le choix des 
électeurs par une triple présentation. En outre, comme 
les conseils n'aimaient pas réunir trop souvent les élec- 
teurs, ils se réservèrent le droit de ne pourvoir aux rem- 
placements que lorsqu'il y aurait trois vacances. A chaque 
élection de trois membres on présentait à l'assemblée 
électorale trois candidats parmi lesquels elle choisissait 
un conseiller; puis, pour la seconde élection on présentait 
les deux qui n'avaient pas été élus, auxquels on ajoutait un 
troisième candidat: ce second choix fait, on ajoutait un 
autre candidat en remplacement de celui qui venait d être 
élu, et rassemblée était sensée avoir eu trois listes de pré- 
sentation de trois candidats chacune. De cette manière, les 
conseils présentaient aux électeurs une liste de cinq per- 
sonnes parmi lesquelles trois étaient élues; et on était 
ainsi assuré de maintenir les bonnes traditions de famille 
dans l'administration de la bourgeoisie. 

Le seul droit qu'eussent précédemment l'ensemble des 
bourgeois, consistait h nommer tous les six ans le ban- 
neret sur une double présentation des conseils. Ce droit 
fut étendu : au lieu d'être nommé tous les six ans, ce ma- 
gistrat le fut à chaque assemblée générale de bourgeoisie, 
savoir tous les trois ans. Au lieu d'être élu sur une pré- 
sentation double, il le fut sur une présentation sextuple. 



323 



Afin qu'on ne m'accuse pas d'avoir passé sous silence 
un objet quelconque, j'ajouterai qu'aux deux concessions 
dont je viens de parler, se joignit celle de la nomination 
de quelques auditeurs de comptes; cette nomination avait 
également lieu dans l'assemblée générale de bourgeoisie, 
divisée par groupes représentant les diverses localités du 
pays où se trouvaient des bourgeois de Neuchâtel. 

Pour apprécier exactement ces trois sortes de conces- 
sions, résumons-les en quelques mots : élection des 
membres du Conseil général par les bourgeois habitant 
la ville; extension du droit appartenant aux bourgeois 
d'élire leur banneret, et nomination des auditeurs de 
comptes. Les deux premières étaient annulées par le 
droit de présentation. Une nomination n'a de valeur 
réelle qu'autant qu'elle est parfaitement libre. Que si- 
gnifie une élection d"après une liste donnée, quand celui 
qui forme cette liste a la faculté de la composer de telle 
sorte que les choix soient forcés? J'admets que le Conseil 
général, au lieu de présenter une liste de cinq candidats 
sur laquelle trois devaient être élus, eût été obligé d'en 
confectionner une réellement triple. Ne pouvait-il pas, à 
côté des trois candidats dont il désirait l'élection, proposer 
six noms parfaitement impossibles, de manière à forcer 
les nominations dans le sens qu'il désirait? Même observa- 
tion à l'égard du banneret. Dès que le choix n'est pas 
libre, celui qui présente est le vrai électeur; les autres ne 
servent qu'à une comédie sans aucune dignité et sur- 
tout sans aucune apparence de sincérité. 

Autrefois, c'est- à-dire avant 1831, le Conseil des Quarante 
ou peut-être même les quatre ministrauxje ne sais lequel 
de ces corps, choisissait les auditeurs de comptes. On sou- 
mettait à ceux-ci quelques bribes d'écritures, on leur faisait 
vérifier des additions et ils s'en retournaient parfaitement 
persuadés que les affaires de la bourgeoisie étaient bien 
conduites. Je tiens ce détail d'un brave parent qui n'y 
mettait pas de malice, mais qui cependant était légère- 






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- 324 — 

ment froissé d'avoir été appelé pour vérifier les additions 
du produit des boucheries tandis qu'il n'avait pas vu le 
moindre article relatif à la succession Purry. Les con- 
cessions de 1832 accordèrent aux bourgeois la nomination 
de ces auditeurs de comptes; mais leur soumit-on autre 
chose que les menus détails de l'administration en leur 
cachant les grosses opérations, c'est ce que j'ignore en- 
core, car les auditeurs de comptes nommés pour trois ans 
dans l'assemblée générale de la bourgeoisie ne faisaient 
eux-mêmes aucun rapport et gardaient pour eux les 
observations qu'ils auraient pu avoir à présenter. 

Voilà jusqu'où était allée la générosité des administra- 
teurs de la bourgeoisie. Ces prétendues concessions n'a- 
vaient réellement aucune valeur. Par le droit de présen- 
tation réduit à cinq pour trois à élire, on était assuré de 
conserver en famille les affaires de la corporation. Les 
auditeurs de comptes eusSent-ils même été choisis par 
des adversaires politiques, qu'ils n'auraient pas été bien 
gênants, attendu qu'ils vérifiaient pour eux-mêmes, n'a- 
vaient de rapport à faire à qui que ce fût et que leur exa- 
men ne portant que sur l'exactitude des comptables et non 
pas sur l'administration, tout pouvait être parfaitement 
régulier à leurs yeux alors que pourtant des affaires con- 
sidérables auraient été compromises. 

Ce talent de feindre des institutions libérales dont on 
escamotait les principes par quelque croc-en-jambe, ne 
s'étendait pas seulement aux principes eux-mêmes, mais 
encore à la question des traitements. Dans les écritures, 
on voyait que les membres des divers conseils retiraient 
en apparence d'assez maigres rétributions régulières. Les 
ministraux recevaient annuellement trente louis, soit 
sept cents francs. Pour des hommes appelés à siéger ré- 
gulièrement deux fois par semaine, il n'y a^vait rien 
d'exagéré dans cette somme ; mais il s'exerçait en outre 
un cumul extraordinaire sur une multitude de petits 
emplois de toutes sortes et de commissions sans nombre 



325 — 



où l'on trouvait moyen de faire des profits, car cha- 
que travail était payé séparément. Un rapport, une dé- 
marche comportait une rémunération. 

On exemple fera beaucoup mieux ressortir que 
de longues appréciations comment on savait arranger 
les choses pour amener l'eau au moulin. M. Paul- 
Louis Jacottet était secrétaire de ville, comme on ap- 
pelait alors celui qui remplissait les fonctions de se- 
crétaire des quatre ministraux et du Grand Conseil. 
A cette époque, il y avait à la maison des orphe- 
lins un jeune homme qui se faisait remarquer par son 
intelligence, et l'administration décida d'en faire autre 
chose qu'un homme de métier; il fut placé chez le secré- 
crétaire de ville à titre d'apprenti notaire. Les directeurs 
de la maison des orphelins ne s'étaient pas trompés dans 
leurs appréciations sur son avenir. Ce jeune homme était 
Philippin. M. Jacottet reçut trente louis par an pour faire 
faire ses copies à Philippin, qui déjà alors avait une très- 
belle main, puis il s'adressa ensuite aux quatre ministraux 
et leur exposa que les travaux du secrétariat augmentant 
considérablement, on voulût bien lui allouer le traitement 
dun clerc qu'il avait l'intention de se procurer. Sa de- 
mande étant reconnue parfaitement juste, il lui fut accordé 
vingt-cinq louis pour un clerc. De cette manière. Philip- 
pin, qui faisait tout l'ouvrage, rapportait annuellement cin- 
quante-cinq louis au secrétaire de ville. C'était ingénieux 
On disait au public et aux bourgeois que le secrétaire de 
ville recevait une somme minime pour son immense tra- 
vail, et on lui procurait toutes sortes de bénéfices qui 
faisaient de ce poste une position brillante. Je n'ai rien à 
dire sur cette manière de faire, si ce n'est qu'elle est loin 
detre franche et qu'il eût mieux valu donner carrément 
la somme nécessaire pour avoir de bons administrateurs 
et de bons employés, et ne pas pratiquer ce système peu 
convenable à une administration qni se vantait pourtant 
d être intègre et probe. 



■ 



CHAPITRE LVn. 
La presse. 



MF 



Aujourd'hui que nous sommes exercés à la vie poli- 
tique, que chaque parti sait apprécier ses forces et en faire 
usage, on peut à peine se rendre compte de l'état de ma- 
rasme dans lequel était tombé le parti libéral pendant 
toute la période de 1831 à 1848. Cependant, si nos adver- 
saires étaient forts de leur nombre, des institutions qui 
donnaient aux privilégiés de tous genres la direction des 
affaires et les moyens d'accabler les libéraux, de l'appui 
forcé des autorités fédérales qui n'osaient faire autrement 
que de soutenir un gouvernement placé sous le protecto- 
rat de la diplomatie et de l'assurance que donne toujours 
le succès, — ce n'était pas une raison pour les libéraux de 
se tenir pour aussi petits. Le pétitionnement au roi et 
à la Diète à propos de la demande en séparation, un autre 
pour demander l'amnistie, avaient constaté que le parti 
qui voulait l'émancipation comptait environ trois mille 
six cents citoyens actifs, c'est-à-dire à peu près la moitié 
des électeurs. Mais ces trois mille six cents citoyens n'a- 
vaient entre eux aucun lien. Ils agissaient comme s'ils 
se fussent réciproquement crus isolés : il y avait des libé- 
raux, mais point de parti libéral. 

Nous avions la liberté de la presse, liberté relative bien 
entendu, et nous n'en faisions aucun usage, pas plus pour 
relever les actes d'un gouvernement que nous détestions 
que pour signaler les abus d'une organisation politique 
réellement monstrueuse. Le peuple neuchâtelois n'était 



- 327 — 

point fait à la vie politique; il en avait goûté en 1831, et 
les canons de Pfuel lui avaient appris à n'en prendre 
qu'avec modération. 

Le gouvernement avait sans doute organisé les collèges 
électoraux de manière à absorber les minorités libérales 
dans presque tous les cercles; cependant il est certain que 
la majorité libérale existait dans un nombre considérable 
de collèges, qui malgré cela envoyaient des royalistes au 
Corps législatif. Telle était la force de l'organisation d'un 
côté et de la complète désagrégation de l'autre. Tandis 
que le gouvernement avait un journal qui nous insultait 
chaque jour et influençait l'opinion publique, le parti 
libéral lui , n'avait à sa disposition aucun organe qui 
eût pour mission de soutenir ses idées et ses hommes. 

Nous avions bien eu pendant la ssconde moitié de l'an- 
née 1831 le Journal de Neuchâtel dirigé par Gonzalve 
Petitpierre, qui soutenait tant bien que mal la politique 
irritante de l'époque. Après les événements, ce journal 
avait dû baisser le ton. Un premier procès avait réduit à 
rien le peu de politique libérale qu'il osait encore afficher. 
Pendant l'été de 1832, provoqué par un article du Consti- 
tutionnel a exposer ses opinions, il fit une réponse très- 
anodine. Le gouvernement en prit cependant occasion 
pour lui faire un second procès. Gonzalve Petitpierre, 
brave patriote, mais qui avait déjà fait trois mois de pri- 
son pour un procès de presse, ne se sentait pas le courage 
de subir de nouveau la même peine. Après avoir consulté 
ses amis politiques du Val-de-Travers et des Montagnes, 
il prit le parti de transporter à Berne la publication de 
son journal, afin de se mettre à l'abri des poursuites ac- 
tuelles et de celles qu'il pourrait encourir plus tard. 

Dès ce moment il n'y eut plus de journal libéral dans 
le canton de Neuchâtel. Gonzalve publiait toujours le sien 
sous le nom Journal de Neuchâtel, mais ses nouvelles 
locales n'avaient plus d'actualité et ses articles de fond 
étaient absolument nuls, car notre ami ne comptait pas 






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l'amour du travail au nombre de ses vertus, et les patriotes 
ne prenaient pas la peine de lui fournir des articles, pas 
même des idées. Bientôt encore, comme s'il ne fût pas 
assez annulé, on lui interdit, je ne sais de quelle part, 
d'avoir pour titre Journal de Neuchâtel, puisqu'il se pu- 
bliait à Berne. Il adopta le titre de Patriote suisse; mais 
de mauvaises affaires financières l'obligèrent bientôt à 
cesser complètement cette publication. 

Il y eut, il est vrai, vers le commencement de l'année 
1834, quelques numéros qui semblaient promettre une 
reprise d'énergie. Ce fut lorsque le malheureux docteur 
Alphonse Petitpierre, épuisé, vint à mourir dans les pri- 
sons de Neuchâtel. Cette circonstance réveilla un peu son 
frère, qui bientôt retomba dans son apathie habituelle. 
Cette mort prévue depuis longtemps m'oblige à rappeler 
un fait qui caractérise les aristocrates lorsqu'ils sont 
maîtres et qu'ils peuvent exercer leur vengeance. 

Alphonse Petitpierre était d'un caractère doux, et quoi- 
que excellent patriote, ce n'est certes pas lui qui eût boule- 
versé le pays. Il n'avait pris aucune part au mouvement 
de décembre, mais avait signé l'engagement trouvé chez 
Gugnier; cela suffit pour le faire condamner à mort. 
Dans les derniers temps de sa captivité, il était atteint 
d'une phthisie pulmonaire qui ne pouvait pas plus lui 
pardonner que ceux qui le détenaient en prison. Dans cet 
état, il était certes peu dangereux, et lors même qu'il 
aurait été soigné chez lui, le gouvernement pouvait être 
tranquille. Sa femme tenta toutes les démarches ima- 
ginables pour obtenir la faveur de donner des soins à ce 
malheureux au sein de sa famille : tout fut inutile. Ces 
gens-là sont inexorables. Il y a plus; après la mort de 
Petitpierre, sa femme réclama son cadavre pour le faire 
ensevelir convenablement. Le maire de Neuchâtel, M. 
de Perrot, le même qui avait été capitaine rapporteur du 
conseil de guerre, lui répondit : Le corps de votre mari 
■appartient au bourreau. Le corps de Petitpierre fut cou- 



- 329 — 

duit de nuit au cimetière, déposé dans un coin ignoré de 
chacun afin qu'aucun parent ou ami ne vînt verser sur 
sa tombe quelque larme de regret et d'amour. Le geôlier 
Landry était seul présent, et a pu indiquer remplacement 
lorsque les patriotes voulurent réhabiliter ses cendres et 
sa mémoire par l'érection d'un monument, 

Après la disparition du dernier lambeau de papier qui 
ressemblât à un journal libéral neuchâtclois, le service 
des abonnements payés d'avance par les patriotes fut fait 
par ÏHelvétie, feuille qui paraissait à Porrentruy. Cette 
circonstance lia temporairement les patriotes neuchàtelois 
a ce journal, qui fut pendant quelque temps soutenu par 
des actionnaires moitié Jurassiens Bernois, moitié Neu- 
chàtelois. Une assemblée d'actionnaires avait eu lieu à 
Sonceboz pour fonder la société. Jeanrenaud-Besson y 
assistait, ce qui fut connu du gouvernement comme du 
public en général. Un décret de prise de corps fut demandé 
contre lui pour participation à une entreprise hostile au 
principe politique qui dominait clans la principauté. Mais 
la cour de justice de Neuchâtel le refusa, et cette pour- 
suite tomba. On voit que nos gouvernants voulaient 
dormir tranquilles. Les éloges que le Constitutionnel leur 
prodiguait, ainsi que les insultes aux patriotes dont Fa- 
varger remplissait ce journal, étaient la seule lecture qui 
fût permise aux Neuchàtelois. 

Cependant YHelvétie ne faisait pas grand mal. Très- 
rarement elle contenait une correspondance neuchâteloise, 
qui mettait deux jours pour parvenir à Porrentruy, deux 
jours pour en revenir et avait souvent perdu son intérêt 
lorsqu'elle était sous les yeux du lecteur. Plus tard, les 
Neuchàtelois, heureux de retirer le montant de leurs 
actions, laissèrent l'entreprise tout entière aux Jurassiens 
Bernois, et nous avons ainsi été réduits pendant une dizaine 
d années à deux ou trois articles ou correspondances par 
an sur la politique neuchâteloise. 
La loi de 1831 sur la presse devait être révisée à des 









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— 330 — 

époques déterminées. La discussion sur cette révision vint 
au Corps législatif peu de temps après la disparition du 
journal de Gonzalve. N'est-il pas étonnant que cette révi- 
sion fût demandée parce que la loi contenait des disposi- 
tions dictées par les nécessités de l'époque où elle avait 
été présentée? Cependant, malgré ces vices il fut reconnu 
qu'elle avait suffi à réprimer les actes. Il aurait en effet 
fallu être bien exigeant pour qu'une loi dont l'effet avait 
proscrit toute autre publication périodique que le Con- 
stitutionnel neuchâtelois eût été déclarée insuffisante à 
protéger le gouvernement. 

Il faut convenir que si le gouvernement nous menait 
durement, nous, les patriotes neuchâtelois, le méri- 
tions bien, et que si l'opinion publique a fait des progrès 
dans notre sens pendant la période de 1831 à 1848, nous 
n'avons pas trop à nous en glorifier. Ces progrès étaient 
dus à la politique que suivait le gouvernement dans les 
affaires fédérales. 



CHAPITRE XLVIII. 



Politique fédérale. Affaire Conseil. 



Nous avons vu, pendant toute la durée de la lutte sou- 
tenue en Diète à propos des affaires de Bâleetde Schwylz, 
Neuchàtel demander que ce qu'il appelait les révoltés de 
ces deux cantons fussent contraints à la soumission par 
une exécution armée, tandis que lui-même n'avait pas un 
homme à mettre au service de la Confédération. Cet état 
de choses avait déjà soulevé une discussion dans Je sein 
de la Diète, qui avait renvoyé à 1834 l'inspection du con- 
tingent neuchàtelois. Cette fois il fallu!, s'exéc uter sérieuse 
ment sinon convenablement. Favarger, propre à tout 
dans le gouvernement, fut mis à la tète du département 
militaire et chargé de l'organisation. Il créa deux batail- 
lons, l'un composé des hommes nés dans les années paires, 
l'autre de ceux nés dans les années impaires. Chaque 
milicien dut s'armer et s'habiller à ses frais ; on pourvut 
à l'équipement des pauvres au moyen des uniformes qui 
avaient servi au bataillon soldé en 1831. Ces deux batail- 
lons, réunis à Neuchàtel même, furent logés tant bien que 
mal dans les greniers et jusque dans les bancs de foire 
On les exerça pendant huit jours, et ainsi préparés, ils 
furent présentés à l'inspection du colonel fédéral Bon- 
temps, qui dut ne pas être très-satisfait de leur instruction. 

Favarger n'était pas homme à manquer la moindre 
occasion d'exercer sur les libéraux quelque méchanceté 
de sa façon. Outre l'infanterie, l'artillerie et les carabiniers 
devaient aussi être organisés. Non-seulement il ne fut 



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admis dans ces deux corps que des jeunes gens connus 
pour leur royalisme, mais on refusa même d'y admettre 
les hommes qui, avant 1832, avaient servi comme tels. 
On obligeait ceux-ci à se procurer un nouvel équipement. 
Beaucoup d'entre eux n'y consentirent pas et se pré- 
sentèrent en habits de carabiniers pour une instruction 
d'infanterie. On les força alors à endosser les anciens uni- 
formes du bataillon soldé, en choisissant pour eux les plus 
sales et les plus mal taillés. Dès ce moment Neuchâtel 
s'occupa sérieusement de son organisation militaire. Il est 
probable que les meneurs politiques de la principauté 
commençaient à s'apercevoir que malgré toutes les 
adresses et les députations à Berlin, il n'y avait plus 
d'espoir de se séparer jamais de la Confédération. 

Cette organisation militaire commencée en 1835 et pour- 
suivie jusqu'en 1847 me suggère une réflexion. Avant 
1830, l'Etat ne faisait que des dépenses bien minimes 
pour l'instruction militaire. L'artillerie et les carabiniers 
étaient seuls appelés de temps à autre en caserne, et 
pendant peu de jours seulement. On payait quelques 
instructeurs qui parcouraient successivement les diffé- 
rentes parties de la principauté pour enseigner l'école de 
soldat aux recrues. Le reste se faisait par les officiers de 
troupe, toujours dans les localités mêmes, sans aucuns 
frais pour le gouvernement, et celui-ci n'avait pas su où 
trouver les ressources pour habiller quelques pauvres 
gens qui ne pouvaient réellement pas le faire eux-mêmes. 
Dès 1835, les dépenses augmentèrent dans une notable 
proportion. Chaque année un bataillon était appelé en 
caserne; l'instruction des recrues pour toutes les armes 
se fit également en caserne ; les nécessiteux furent habillés 
et armés par l'Etat, et quoique les ressources du pays 
n'eussent pas augmenté, le gouvernement y pourvut sans 
nouvel impôt et sans contracter de dettes pour cela. 

On a vu que lorsque les Etits allemands eurent réclamé 
l'expulsion des réfugiés, la Diète s'empressa d'obtempérer 






- 333 — 

à leur demande et que Neuchâtel, en sa qualité d'Etat 
monarchique, avait voté pour que toutes les satisfactions 
possibles fussent données aux princes réclamants. En cela 
il visait un autre but : celui de faire tomber de la décon- 
sidération sur les gouvernements régis par des constitu- 
tions émanées du mouvement révolutionnaire de 1830 et 
1831 et de faire voir aux Neuchâtelois que leur gouverne- 
ment, par ses sages traditions, n'était point exposé aux 
désagréments qui atteignaient les cantons libéraux. Les 
mêmes difficultés devaient renaître en 1836. Les réfugiés, 
cette fois ne s'étaient point bornés à des publications poli- 
tiques contre les gouvernements voisins ; ils avaient orga- 
nisé une vaste conspiration qui, sous le nom de Jeune- 
France. Jeune-Italie et Jeune-Allemagne, devait amener 
un bouleversement universel. Sans doute, les gouverne- 
ments des divers Etats menacés ne pouvaient concevoir 
aucune crainte sérieuse : les proscrits de toutes les opi- 
nions et de tous les pays désirent rentrer dans leur patrie ; 
leur orgueil ne leur permettant pas de solliciter une 
amnistie de ceux qu'ils ont voulu renverser, il est dans 
la nature des choses qu'ils cherchent à y pénétrer par 
la révolution. Ceux qui habitaient la Suisse étaient bien 
incapables d'en opérer une ; ils n'avaient que peu ou 
point de rapports avec leurs compatriotes, et bien qu'ils 
cherchassent à enrôler les nombreux ouvriers de métiers 
qui parcouraient la Suisse le sac sur le dos, ils auraient à 
peine réuni quelques centaines d'hommes. 

Cependant quelque inefficaces que fussent ces manœu- 
vres, elles étaient de nature à compromettre la Confédéra- 
tion et méritaient à ceux qui les pratiquaient le retrait du 
droit d'asile dont ils abusaient. Les gouvernements canto- 
naux le sentaient, et cette fois, avant même qu'aucune ré- 
clamation ne fût, intervenue de la part des puissances voi- 
sines, Zurich avait nanti la Confédération de la question 
Une conclusion de la Diète de 1836, qui réunit la majorité 
réglementaire de douze voix, ordonna le transport hors 



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— 334 — 

de la Confédération de tous les réfugiés compromis. La 
diplomatie aurait donc pu laisser cette affaire aller d'elle- 
même ; mais il fallait humilier la Suisse libérale. 

Jusqu'à cette époque, la France avait été représentée 
par M de Rumigny, très-bienveillant à l'égard de la Con- 
fédération. Louis-Philippe, voulant se faire pardonner 
son origine révolutionnaire, rentrait chaque jour davantage 
dans le concert des rois contre les peuples. Son nou 
vel ambassadeur en Suisse, le duc de Montebello, fut 
chargé de se mettre à la tête des puissances recla- 
mantes et remit lui-même la note collective qui réclamait 
l'expulsion des réfugiés. Cette fois la Diète fut digne et 
répondit au duc de Montebello qu'elle avait rempli ses 
devoirs internationaux et n'avait point de leçon a rece- 
voir. Une décision dans ce sens, rédigée par le professeur 
Monnard, fut adoptée par l'unanimité des Etats, même 

Neuchâtel. . 

Si à cette seule occasion pendant une période de dix- 
sept ans, Neuchâtel a émis un vote tel que le réclamait 
le sentiment national, il ne faudrait ni croire qu'il avait 
une velléité de revenir à de meilleurs sentiments a regard 
de la Confédération, ni penser que cette fois il voulait 
lui donner raison. Loin de là. Jusqu'alors, le gouverne- 
ment de Neuchâtel et tout le parti royaliste avaient ete 
les adversaires de la royauté issue de la révolution de 
Juillet- dès que celle-ci se mit à la tête des taquineries 
que faisaient annuellement à la Suisse libérale toutes les 
monarchies absolues de l'Europe, elle eut le gouverne- 
ment de Neuchâtel pour auxiliaire, ainsi que sa deputation 
en Diète. Si dans l'occasion que je viens de rappeler la de- 
putation neuchâteloise s'est jointe à la protestation, c'est 
uniquememt parce qu'elle aurait été seule de son avis et 
que sa position exceptionnelle de deputation monarchique 
ne lui permettait pas de donner raison à la note française. 
Je n'invente pas. Le rapport de la deputation au Corps lé- 
gislatif dit positivement que dès que les petits cantons se 



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joignaient à la note, la position exceptionelle de Neu- 
châtel l'obligeait d'en faire autant. C'est en quelque sorte 
une excuse demandée au Corps législatif pour avoir une 
fois voté avec les libéraux. 

Les difficultés avec la France ne devaient pas s'arrêter 
là. Le duc de Montebello avait été blessé de la réponse 
faite à sa note, et l'orgueil hautain de ce diplomate ne 
laissait pas que de froisser les simples magistrats républi- 
cains. Une circonstance se présenta où ceux-ci crurent 
pouvoir l'humilier complètement; mais ils oubliaient que 
le fort ne s'humilie jamais devant le faible, eût-il cent fois 
tort. Les circonstances méritent d'en être rapportées. 

Au mois de juillet 1836, l'ambassadeur de France récla- 
mait de la Confédération l'expulsion d'un nommé Con- 
seil, compromis dans l'affaire de la machine infernale 
Fieschi et dans la tentative d'assassinat d'Alibaud. Ce 
Conseil arriva en effet à Berne à la même époque et se 
mit aussitôt en rapport avec des réfugiés italiens qui 
s'y trouvaient, entre autres un certain comte romain 
Bertola et un nommé Migliari. Cependant ils ne tar- 
dèrent pas à avoir quelques soupçons sur le titre de 
réfugié de Conseil et le surveillèrent. Dans la crainte 
d'être deviné, celui-ci s'en alla à Besançon, et obtint 
du préfet du Doubs un second passeport contenant 
d'autres noms que ceux portés sur le premier, qui lui 
avait été remis à Paris lors de son départ. De retour à 
Berne, Conseil se présenta à l'ambassade française, se fit 
connaître, fut immédiatement reçu et renvoyé au lende- 
main à un M. de Belleval, secrétaire d'ambassade. Mais 
entre sa visite à l'ambassadeur et l'entrevue avec le 
secrétaire d'ambassade, il avait retrouvé quatre réfugiés 
italiens parmi lesquels les deux nommés plus haut. Les ac- 
cusations d'espionnage étaientfréquemes entre réfugiés et 
les soupçons sur Conseil persistant, tous se donnèrent ren- 
dez-vous pour éclaircir réciproquement leurs doutes. Con- 
seil, appelé, ne put soutenir l'examen et finit par avouer 









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qu'en effet il était agent de police et que le soir même il 
devait voir le secrétaire d'ambassade. Dès lors, ses com- 
pagnons ne le quittèrent qu'au moment de son entrevue 
avec M. de Belleval, dans laquelle il lui fut remis un troi- 
sième passeport et une somme de 200 francs. A son re- 
tour il confessa aux réfugiés tout ce qui s'était passé à 
l'ambassadeet remit le passeport et l'argent reçu. Les 
réfugiés conduisirent leur faux collègue à Bienne, sai- 
sirent le préfet de cette ville de l'affaire et remirent 
Conseil entre ses mains. 

Le préfet do Bienne dressa procès-verbal des réponses 
que lui fit Conseil et envoya celui-ci ainsi que le résultat 
de l'enquête à Berne, où de nouvelles investigations ame- 
nèrent la preuve la plus évidente que Conseil était un 
espion, que l'ambassadeur le savait, que lorsque le, duc 
de Montebello demandait l'expulsion de Conseil comme 
d'un réfugié dangereux, il trompait la Confédération et 
que les autorités françaises, entre autres M. de Belleval, 
avaient fait des passeports sous de fausses désignations 
de nom, de qualité et de date. 

L'occasion était trop belle pour ne pas tirer vengeance 
des arrogances et du ton hautain de l'ambassadeur ; aussi 
la Diète, qui siégeait à Berne au moment où cette affaire 
vint au jour, fut-elle immédiatement saisie de tout le 
dossier. La Diète, aussi indignée que l'était la Suisse 
entière du mépris fait à la nation par de pareils procédés, 
chargea le Vorort de porter ces faits à la connaissance du 
roi des Français par l'organe du chargé d'affaires suisse 
à Paris. On entendit alors ce singulier mot répété par 
bon nombre de députés républicains : si le roi le savait .' 

Mais le gouvernement français, qui devait se trouver 
confus de la publicité donnée à ces faits scandaleux, n'at- 
tendit pas les informations qu'allait lui transmettre le 
chargé d'affaires suisses à Paris ; il était mieux informé 
que personne et il entendait humilier à son tour la Suisse 
qui comprenait si peu les convenances envers un sou- 






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— 337 - 



verain étranger et paissant. Il lui adressa une note mena- 
çante, demandant à la Confédération satisfaction de l'in- 
jure faite à son représentant et rompant toute relation 
jusqu'à ce que cette satisfaction fût intervenue. Cette note 
ne contestait pas les faits, mais elle blâmait les autorités 
suisses de les avoir recueillis d'hommes tarés, comme si de 
pareilles choses pouvaient être trouvées dans une source 
pure ! Elle laissait à ses défenseurs en Diète le soin de les 
contester. 

En effet, la Diète ayant été convoquée extraordinaire- 
ment au mois d'octobre 1836, ce fut Chambrier qui, ne 
pouvant justifier des actes tels que ceux que j'ai racontés, 
ne sut faire mieux que de nier ce que la note de la France 
ne niait pas elle-même, en votant pour que la Suisse 
s'aplatit le plus possible devant la France. La ligue de 
Sarnen subsistait toujours moralement ; aussi les petits 
cantons firent- ils chorus avec Neuchâtel sur les torts que 
la Suisse avait eus. 

La France, qui sans doute sentait sa fausse position et 
qui d'ailleurs n'avait aucun intérêt à humilier outre me- 
sure la Suisse, se contenta de quelques explications qui 
ne satisfirent pas Chambrier. Il avait proposé lui-même 
une réponse plus humble et avoua ensuite au Corps 
législatif que quoique la France se fût déclarée satisfaite 
de la réponse, il regrettait que la sienne n'eût pas été 
adoptée. On comprendra facilement par là combien cette 
constitution monarchique de Neuchâtel devait froisser les 
cantons suisses quand elle avait pour résultat de créer en 
faveur des princes qui taquinaient et vexaient la Con- 
fédération un appui certain au sein de la Diète. 

Quelques mois après cette affaire, lorsque les Chambres 
françaises étaient réunies, le public eut une explication 
des faits qui s'y rapportaient. Les hommes politiques 
français, quoique leur gouvernement eût obtenu satis- 
faction ensuite d'une menace faite à la Suisse, sentaient 
ce qu'il y avait eu d'odieux pour leur nation dans la 

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découverte d'actes qui offensaient la morale publique et 
le droit des gens. Les ministres interpellés donnèrent à 
entendre qu'il y avait, deux polices secrètes, celle du 
ministère et celle du roi ; qu'elles s'ignoraient réciproque- 
ment et que Conseil appartenait à cette dernière. Seule- 
ment, ils n'ajoutèrent pas, ce qui était pourtant réel, que 
pour la Suisse le duc de Montebello les dirigeait toutes 
deux, qu'il agissait comme représentant du ministère 
lorsqu'il signalait Conseil comme un proscrit dangereux, 
et comme représentant du roi lorsqu'il l'employait et le 
payait comme espion. 

Cette affaire, qui avait ému la population suisse pen- 
dant quelques mois, rappelle forcément la fable du loup 
et de l'agneau. Il fallait être réellement bien naïf pour 
croire que la France laisserait humilier un nom comme 
celui du duc de Montebello et donnerait raison aux radi- 
caux suisses, et il faut convenir que la publicité donnée à 
cette enquête était une malheureuse idée, dictée par l'envie 
de se débarrasser d'un ambassadeur qui ne s'était encore 
fait connaître que par son ton hautain et par des chicanes 
dont celle-ci n'était pas la plus grave. Si les autorités 
fédérales eussent été en termes convenables avec ce 
diplomate lorsque l'enquête arriva à leur connaissance, 
elles lui eussent confidentiellement signalé les faits, 
l'auraient invité à ne plus expédier en Suisse des agents 
sous le nom de réfugiés, ou à prendre des hommes 
moins compromettants que Conseil. L'ambassadeur se le 
serait tenu pour dit. Aujourd'hui les choses se passeraient 
ainsi. Alors, quoique difficile, cela pouvait encore se pra- 
tiquer et la Suisse n'aurait pas eu et l'affront d'un am- 
bassadeur se jouant d'elle et l'affront de devoir déclarer 
qu'elle avait eu tort de s'en apercevoir. 



CHAPITRE LIX. 



Conflits divers. 



Comme nous venons de le voir dans l'affaire Conseil, le 
gouvernement de Neuchâtel ne négligeait aucune occa- 
sion de scinder sa politique de celle des cantons libéraux, 
et chaque fois il savait se mettre du côté ou des puissances 
qui cherchaient des chicanes à la Suisse, ou des privilèges 
lorsqu'une partie d'un canton opprimée par l'autre récla- 
mait l'égalité des droits, ou de l'ultramontanisme s'il s'a. 
gissait de quelque conflit religieux et catholique. 

Contrairement aux tendances des prêtres de toutes les 
confessions et à celles du clergé catholique en particulier 
i'évêque de Bàle, M. Salzmann, qui résidait à Soleure^ 
était un homme aux vues larges et aux idées libérales. 
De concert avec les gouvernements de Berne, de Soleure, 
d'Argovie et des deux Bâle, il avait, dans une conférence 
tenue à Baden, réglé et réduit le nombre des fêtes chô- 
mées. Cette convention, qui devait amener des troubles 
en Suisse, prit le nom d'articles de Baden. Elle ne faisait 
l'affaire ni des prêtres qui de la religion font un moyen 
d'exploitation, ni des meneurs qui en font un levier poli- 
tique. Aussi une grande agitation se produisit immédiate- 
ment dans les bailliages libres d'Argovie et dans la partie 
catholique du Jura Bernois. Le curé de Porrentruy, à la 
tête du mouvement dans cette dernière contrée, réussit à 
provoquer une émeute. Le gouvernement de Berne y mit 
ordre en lançant un mandat d'amener contre le curé et en 
forçant la population à la tranquillité par une exécution 









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militaire. Cette tentative, qui ne tendait à rien moins qu'à 
l'annexion à la France, par cela même qu'elle pouvait 
porter atteinte à un gouvernement libéral et au plus 
puissant de tous, celui de Berne, devait trouver un appui 
dans le gouvernement de Neuchàtel et dans le parti roya- 
liste : appui moral bien entendu, car en voulant brouiller 
les cartes ces messieurs avaient soin de ne pas exposer 
leur position. 

Le même fait se produisit dans un autre conflit auquel 
la Confédération dut mettre fin. Quelques années après la 
Réformation, les catholiques du canton de Glaris, qui 
forment à peine le sixième de la population du canton, 
avaient obtenu la consécration d'un privilège exorbitant: 
le droit -d'avoir l'un des membres, soit la moitié delà 
députation, en Diète. Glaris, qui à cette époque (1837) 
révisait sa Constitution, voulut l'établir sur le principe 
de l'égalité et en effacer cette disposition qui fait de la 
confession un privilège ou un droit. La députation de 
Neuchàtel, qui dans les conflits avec Bâle et Schwytz, 
dans le pétitionnement que trois mille six cents libéraux 
neuchâtelois avaient fait contre la séparation de la Suisse, 
avait toujours soutenu que la garantie des Constitutions 
était stipulée envers les gouvernements et non pas envers 
les peuples, la députation, dis-je, trouva moyen de re- 
venir sur ce principe sous prétexte de droits consacrés, 
parce qu'il s'agissait d'appuyer le parti ultramontain 
contre une mesure libérale. — Comme elle marchait de 
concert avec les cantons primitifs, ils s'appelaient glo- 
rieusement entre eux les cantons fidèles au Pacte. 

Les deux fractions du canton de Schwytz, que les évé- 
nements de 1833 avaient replacées sous une Constitution 
commune, avaient paru pacifiées pendant un moment; 
mais un conflit s'étant élevé entre les propriétaires de 
bétail à cornes et les propriétaires de menu bétail, à pro- 
pos des droits de jouissance sur les pâturages alpestres, 
les factions s'étaient reformées. Le parti du privilège, savoir 



- 341 — 

celui qui appuyait les droits des propriétaires rte vaches, 
s'appelait les Hornmànner ; le parti de l'égalité, celui 
qui soutenait les gens n'ayant que chèvres ou moutons, 
prit le nom de Klauenmànner. 

Dans une Landsgemeinde où les partis étaient en pré- 
sence, la votation avait été troublée par les agents du 
gouvernement lui-même qui soutenaient les Horn- 
mànner, et le Vorort', qui était à Lucerne, avait dû inter- 
venir pour empêcher de nouveaux conflits. Ici encore 
Neuchâtel appuyait le côté du privilège. Sa mission 
semblait être d'arrêter les améliorations qui pouvaient se 
produire dans les différentes parties de la Suisse, lorsque, 
en quelque lieu que ce fût, la liberté ou l'égalité faisait un 
pas en avant, il craignait que le stabilisme dans lequel il 
nous condamnait à vivre ne vînt à la longue à paraître 
trop choquant et ne l'obligeât à marcher lui-même un 
jour en avant et plus fort qu'il ne le voudrait. 









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CHAPITRE LX. 



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Affaire Louis Bonaparte. 



Le duc de Montebello, que l'affaire Conseil aurait dû 
faire quitter la Suisse, était resté à son poste, où son 
gouvernement le maintenait précisément parce qu*il était 
désagréable à la Confédération. Nous n'étions pas au bout 
des tracasseries que la France nous ménageait par l'or- 
gane de cet ambassadeur. La plus grave de toutes mérite 
quelques détails. Après les événements de 1814,lareine 
Hortense avait, sous le nom de duchesse de Saint-Leu, 
acheté dans le canton de Thurgovie, sur les bords du lac 
de Constance, le château d'Arenenberg, où elle vint se 
réfugier. Cette princesse intrigante et active avait pris 
une part assez considérable aux événements qui avaient 
ramené Napoléon aux Tuileries en 1815. Après les cent 
jours, la France étant rentrée sous les Bourbons, ceux- 
ci réclamèrent l'éloignement de cette princesse. 

A cette époque de réaction générale en Suisse comme 
dans l'Europe entière, l'injonction d'une puissance étran- 
gère était une loi pour la Confédération; aussi la Diète 
s'empressa-t-elle de rendre un arrêté qui interdisait à la 
duchesse de Saint-Leu de séjourner en Suisse, malgré les 
protestations de Thurgovie qui réclamait sa souveraineté 
cantonale, et ce canton fut obligé d'obtempérer aux in- 
jonctions de la Diète réitérées en 1815 et en 1817. 

Cependant les Bourbons étaient affermis sur le trône, et 
à une éqoque que je ne puis préciser, la duchesse de Saint- 
Leu était revenue prendre domicile à Arenenberg, sans 



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— 343 — 

que personne le trouvât mauvais, ou sans que personne en 
Suisse ni en France y prît garde. Elle avait avec elle ses 
deux fils, dont l'aîné est mort jeune. Le second, qui est 
devenu empereur des Français, s'était fait en Suisse de 
nombreux amis. Il avait pris parti pour la politique 
libérale, reçu la naturalisation tburgovienne et été 
nommé capitaine d'une batterie d'artillerie bernoise, 
mais n'en avait pris le commandement qu'une seule fois 
au camp deThoune. Quand on s'appelle Bonaparte, quand 
on a pour mère et pour directrice une femme comme 
l'était la reine Hortense, on doit être ambitieux ; aussi 
le jeune prince l'était-il autant que prince peut l'être, et 
ils le sont en général beaucoup. Tout prince dépossédé 
devient nécessairement un prétendant. Celui-ci, que per- 
sonne ne songeait à envisager comme tel, voulut cepen- 
dant qu'on ne l'oubliât point complètement, et, au mois 
d'octobre 1836, il organisa une sorte de conspiration en 
séduisant quelques officiers de la garnison de Strasbourg 
où il arriva un beau malin et fut proclamé empereur 
devant un régiment d'artillerie commandé par le colonel 
Vaudrey. Le général Voirol, Suisse d'origine, qui com- 
mandait la place, avait été contraint à l'immobilité par 
une séquestration plus ou moins volontaire. On allait 
continuer la proclamation devant les autres régiments, 
lorsque quelques officiers fidèles mirent fin à cette tenta- 
tive en arrêtant l'empereur en herbe. 

Les princes ne se mangent pas les uns les autres, et 
malgré l'antagonisme qui existait entre ceux de dynasties 
différentes, possédant ou ambitionnant le même trône, ils 
tiennent trop à leur propre inviolabilité pour ne pas res- 
pecter celle de leurs ennemis. Louis-Philippe, non-seule- 
ment fit grâce à son rival, mais le fit soustraire au ju- 
gement en l'expédiant en Amérique. Pendant cet exil 
transatlantique, la reine Hortense tomba gravement 
malade à Arenenberg, et Bonaparte revint pour la soi- 
gner et assister à ses derniers moments, puis il resta 






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— 344 






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dans le château sans que personne songeât à l'inquiéter. 
Lorsque l'on est ambitieux et que l'on veut arriver à la 
tète d'une nation, le silence est la pire de toutes les con- 
ditions; le prince Louis Bonaparte était menacé de rester 
oublié, malgré la ridicule tentative de Strasbourg; cela 
ne pouvait pas faire son affaire. Il fit donc publier une 
brochure où l'équipée de Strasbourg était expliquée à sa 
façon et où l'avenir de la famille Bonaparte et ses vues 
pour le bonheur et la grandeur de la France étaient dé- 
veloppées comme doit le faire tout bon prétendant. 
Cette brochure, publiée sous le nom d'un nommé Laity, 
devenu sous le second empire sénateur et préfet de la 
Haute-Savoie, ne fit pas grande sensation; mais le gou- 
vernement de Louis-Philippe lui attribua une importance 
qu'elle n'avait pas réellement et traduisit Laity devant la 
cour des Pairs, où il ne laissa nullement ignorer le véri- 
table auteur du factum publié sous son nom. 

Déjà pendant le procès de la cour des Pairs, on avait 
pressenti en Suisse que cette publication nous attirerait 
quelque désagrément avec la France. En effet, le 1 er août 
1838, M. de Montebello remit au président de la Diète et 
duVorortune note où le gouvernement français réclamait 
l'expulsion de Louis Bonaparle, dont le domicile était à 
Arenenberg. Cette réclamation se fondait sur les antécé- 
dents du prince, qui avait fait une tentative d'expédition 
au mois d'octobre 1836 et qui avait émis les vues de la 
dynastie napoléonienne dont il se donnait pour le chef. 
La France ne pouvait, disait la note, tolérer un préten- 
dant aussi près de ses frontières. 

Cette pièce fut communiquée à la Diète le 3 août, et dès 
le début M. Kern, aujourd'hui ministre à Paris et ami 
particulier du prince, réclama pour celui-ci le bénéfice de 
citoyen suisse dont il jouissait depuis 1832. et les droits 
de souveraineté de son canton. La Diète comprit immé- 
dialement la gravité de la question et renvoya à une 
•commission le soin de lui faire des propositions. Toutes 



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— 345 — 



les assemblées délibérantes en agissent ainsi : lors- 
qu'une question grave se présente, que l'on craint pour 
une raison ou pour une autre de l'aborder carrément, on 
la renvoie à une commission, dans l'espoir que celle-ci 
trouvera une solution à laquelle personne ne songeait. Les 
moyens dilatoires sont la grande ressource des faibles. 

Il fallait cependant répondre à la France, dont la note 
était non-seulement pressante mais aussi menaçante, car 
elle parlait d'une exécution armée et impliquait la cessa- 
tion de tout rapport diplomatique avec la Suisse. 

La commission se fractionna en trois opinions: l u celle 
de M. Kopp, président de la Diète, ne pouvant recon- 
naître à Louis Bonaparte la qualité de citoyen suisse, 
renvoyait la France à s'adresser au gouvernement de 
Thurgovie pour obtenir son expulsion ; 2° celle d'une 
majorité de quatre membres, voulait «pie le prince fût 
requis de déclarer qu'il renonçait positivement-aux droits 
de citoyen français ; cela fait, la Diète le reconnaissant 
comme citoyen suisse refuserait de l'expulser; 3° enfin 
celle de deux membres, MM. Monnard et Rigaud, recon- 
naissant Louis Bonaparte comme citoyen suisse, repous- 
sait positivement la demande de la France et réclamait 
les mesures que les circonstances exigeaient. Les magis- 
trats suisses qui formaient la Diète trouvèrent encore un 
moyen dilatoire : la plupart des députations se décla- 
rèrent sans instructions, et la Dièle se sépara pour sou- 
mettre la question aux Grands Conseils cantonaux et se 
réunir quelques semaines après. 

Durant l'intervalle entre la mise au jour des différentes 
propositions de la commission et une nouvelle réunion 
de la Diète, l'agitation fut grande en Suisse, non-seule- 
ment parmi le monde officiel, mais dans la population 
tout entière. On peut hardiment avancer que la ques- 
tion fut beaucoup plus tranchée par le peuple suisse que 
par les Grands Conseils. Si l'une des fractions de la com- 
mission eût courageusement posé la question en îecon- 









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— 346 — 

naissant que Louis Bonaparte n'était pas Suisse, en ad- 
mettant que par ses actes il avait troublé la tranquillité 
d'un Etat voisin et ami et en proposant de faire droit à 
la réclamation de la France, il est possible qu'une frac- 
tion du peuple suisse se fût ralliée à cette proposition qui 
avait au moins le mérite de la franchise. 

Au lieu de cela, les Grands Conseils et le peuple qui les 
poussait avaient devant eux la proposition Kopp et la 
proposition de la majorité, qui toutes deux évitaient de se 
prononcer carrément, et la proposition Monnard et Ri- 
gaud, qui, outre qu'elle disait franchement ce qu'elle 
voulait, avait le mérite de flatter considérablement le 
sentiment national. Aussi ce fut un véritable élan dans 
toutes les contrées pour repousser la demande de la 
France et se préparer aux conséquences graves qu'un 
pareil refus pouvait entraîner. 

Les troupes françaises s'étaient approchées de la fron- 
tière ; aussitôt, dans les parties de la Suisse qui avoi- 
sinent la France, toute la population fut mise sous les 
armes. Genève et Vaud entre autres furent les cantons 
qui montrèrent le plus de zèle. Le canton de Berne suivit 
et rassembla des troupes dans le Jura. Le général Aymard, 
qui commandait à Lyon, dans une proclamation adressée 
aux soldats qui devaient envahir la Suisse, traitant la 
nation d'une manière assez cavalière en nous qualifiant 
de turbulents voisins, avait poussé l'irritation et l'enthou- 
siasme à leur comble. Il en était résulté que les Grands 
Conseils des cantons appelés à donner des instructions 
à leurs députés pour la prochaine réunion de la Diète, se 
trouvaient avoir la main forcée et que dans la majorité 
d'entre eux, dans les grands cantons surtout, on don- 
nait pour instruction de voter la proposition Monnard 
et Rigaud. 

C'est dans ces circonstances que la Diète se réunit de 
nouveau. Guidée par l'esprit public fortement excité, 
elle prit au service fédéral toutes les troupes mises spon- 



347 - 



tanément sur pied par les gouvernements cantonaux, et 
ordonna la mise de piquet de toute Tannée fédérale, élite 
et réserve. Au moment où elle allait délibérer sur la de- 
mande de la France et prononcer un refus, connu d'a- 
vance par les délibérations des Grands Conseils canto- 
naux, la difficulté fut écartée par le départ volontaire du 
personnage dont la France demandait l'expulsion. 

Les adversaires du sentiment national suisse et les roya- 
listes neuchàtelois en particulier n'ont pas manqué, pour 
ravaler la noble attitude prise par la nation suisse tout 
entière, de prétendre que tout cela était une comédie, que 
les meneurs de l'opinion publique qui poussaient à résister 
aux injonctions de la France, savaient d'avance que le 
prince ne laisserait pas laSuisse soutenir une guerre pour sa 
personne et se retirerait. Laissons à ceux qui trouvent du 
plaisir au dénigrement des plus nobles sentiments le soin 
d'expliquer les mobiles qui ont fait agirles magistratsàla 
tête des affaires politiques suisses. Ce qu'ils ne feront 
croire à personne, c'est que le peuple tout entier fût dans 
cette confidence, et ceux qui se rappellent cette époque 
de grande émotion pourront dire que l'enthousiasme pour 
l'honneur national et l'amour de la patrie qui se manifes- 
taient alors n'étaient pas de la comédie. 

A l'époque où se passaient les événements que je viens 
de raconter, le prince n'était point encore connu, et l'on 
pouvait plus ou moins admettre que le D r Kern, son ami 
particulier, avait pu être dans.la confidence de ses idées, 
et qu'il avait donné des assurances à ses amis politiques 
de quelques cantons sur l'issue probable de la difficulté. 
Après que Louis Bonaparte est devenu Napoléon III, cha- 
cun a pu savoir que le trait dominant de son caractère 
était la dissimulation de ses plans et projets; aussi peut- 
on peut être presque certain que personne n'a connu d'a- 
vance son départ, que son obstination native ne faisait 
pas prévoir. 







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CHAPITRE LXI 



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Appréciation de l'événement. 



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En repassant dans ma mémoire cet événement et tous 
les arguments qui ont été avancés de part et d'autre pour 
ou contre la réclamation de la France, je me demande 
maintenant si les motifs pour lesquels on exposait ainsi 
la nation suisse à une guerre désastreuse étaient suffi- 
samment justes et suffisamment puissants pour provoquer 
une mesure aussi grave. Pour cela, il faut exposer en quel- 
ques mots les raisons avancées de chaque côté sur la 
question, les propositions des diverses fractions de la 
commission ne suffisant pas pour élucider complètement 
le point qui caractérisait la discussion. Louis Bonaparte 
était-il citoyen suisse"? Toute la question était là. La note 
de la France ne touchait pas cette question et pour cause. 
Mais les cantons de la ligue de Sarnen, qui voulaient tout 
céder à la France, comme ils avaient déjà tout voulu lui 
céder dans l'affaire Conseil, se chargeaient delà résoudre 
dans leur sens. Pour eux, la naturalisation accordée par 
Thurgovie en 1832 n'avait aucune valeur : 1° parce qu'elle 
avait été accordée au mépris des décisions fédérales de 
1815 et 1817, qui interdisaient de tolérer les membres de 
la famille Bonaparte en Suisse; 2° parce que l'article 17 
du code civil français stipule que la nationalité fran- 
çaise se perd par l'acquisition d'une nationalité étrangère; 
Louis Bonaparte n'avait pas accepté sa nationalité suisse, 

lui qui voulait être le premier des Français; le code civil 



— 349 — 

interdisant la double qualité, il était et voulait rester 
Français. 

Nous avons vu que l'une des propositions de la com- 
mission cherchait à tourner la difficulté en demandant au 
prince de déclarer lui-même qu'il était citoyen suisse, et 
qu'alors il serait protégé. Elle espérait par là l'obliger ou 
à se dépopulariser en France en renonçant à la qualité de 
Français, ou à mettre à l'aise la Diète en déclarant 
qu'il n'était pas Suisse; mais il s'en tira par une équi- 
voque en déclarant qu'il n'avait de droit de bourgeoisie 
qu"en Suisse, car chacun sait que les corporations bour- 
geoisiales ou communales n'existent pas en France. 

Au milieu de tout ce débat, il n'y avait de logique que 
la proposition Monnard et Rigaud : déclarer que Louis 
Bonaparte était Suisse. Cette qualité reconnue, il ne pou- 
vait être expulsé de la Suisse et devait accepter les con- 
séquences de cette décision, la seule honorable. En effet, 
pour prouver qu'il n"était pas Suisse, il avait fallu avoir 
recours au code civil français, et l'on ne pouvait y avoir 
recours qu'en mettant de côté le droit public suisse, tel 
qu'il est compris depuis des siècles. La nationalité fran- 
çaise est incompatible avec toute autre nationalité étran- 
gère. La nationalité suisse est si peu dans le même cas, 
qu'à la même époque M. Delessert, préfet de police à Paris 
et Français par conséquent, ne prétendait nullement avoir 
perdu sa qualité de Vaudois. Nous avions à cette époque 
des centaines de familles qui conservaient leur nationalité 
suisse tout en ayant acquis une nationalité étrangère. 
Pour nous, Louis-Napoléon avait été nationalisé Suisse 
par le canton de Thurgovie en vertu du droit que possède 
encore aujourd'hui chaque canton de faire citoyen suisse 
celui qu'il reçoit citoyen du canton. Cette qualité de citoyen 
suisse une fois donnée se conserve à perpétuité, sans que 
celui qui l'a acquise puisse même y renoncer, quelles que 
puissent d'ailleurs être les conséquences de cette situation 
à l'égard des nationalités étrangères. Que Louis Bonaparte 









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350 



perdit ses droits de Français en devenant Suisse, c'é- 
tait une application des lois françaises qui ne nous re- 
gardait pas, et c'était une argutie que de prétendre que 
parce qu'il se donnait aux Français comme Français il 
n'était pas Suisse. 

La raison tirée des décisions fédérales de 1815 et 1817 
ne valait pas mieux, car à cette époque de persécutiou 
pour la famille Bonaparte on avait pu, pour complaire aux 
puissances alliées, se joindre aux mesures qui étaient 
prises contre elle; mais ces mesures étaient tellement 
tombées sans valeur, que peu d'années après, lorsque 
la reine Hortense fut venue prendre domicile à Arenen- 
berg, personne ne songea plus à l'inquiéter, pas même 
la branche aînée des Bourbons ni l'aristocratie suisse 
alors dominante. 

Il est presque superflu de se demander quelle a été la 
conduite du gouvernement de Neuchàtel pendant les trac- 
tations de cette grave affaire. Plus royaliste que le roi, 
plus Français que l'ambassadeur de France lui-même, le 
gouvernement de Neuchàtel sut découvrir des argu- 
ments auxquels le diplomate français n'avait pas songé 
en rédigeant sa note arrogante, afin de mettre la Suisse 
dans ses torts. Les petits cantons et Bâle-Ville suivirent 
Neuchàtel pour voter l'expulsion. La France, qui avait 
immédiatement fermé ses portes dès la signification 
de la note, et ne permettait pas aux Genevois, Vau- 
dois et Bernois de passer sa frontière, voulant témoigner 
au gouvernement de Neuchàtel sa bienveillance et sa re- 
connaissance pour son appui en Diète, laissait librement 
passer les ressortissants neuchâtelois. Je me rappelle com- 
bien cette faveur me faisait honte. 

Lorsque les cantons voisins garnissaient de troupes 
la frontière française et réclamaient même l'assistance fé- 
dérale, le gouvernement de Neuchàtel affectait une hon- 
teuse sécurité. Je dis honteuse, parce que si le malheur 
eût voulu que la Suisse dût subir l'invasion des troupes 



— 351 — 

françaises, il savait bien qu'elles auraient marché sur Ge- 
nève. Lausanne et Berne, peut-être surLucerne et Zurich, 
et que Neuchâtel, pour sa condescendance aux volontés de 
la France et en raison de la souveraineté du roi de Prusse, 
aurait été entièrement ménagé. Il y avait chez nous des 
hommes qui trouvaient cette politique très-adroite, mais 
elle n'était guère en harmonie avec le serment par lequel 
les confédi'rés s'engageaient solennellement, lors de chaque 
ouverture de la Diète, à se prêter un mutuel secours et 
à vivre eu frères dans la bonne comme dans la mauvaise 
fortuné. 

Lorsque la Diète eut décrété la mise de piquet de l'ar- 
mée fédérale, loin de prendre aucune mesure de précau- 
tion comme il était de son devoir de le faire, le gouver- 
nement se borna à envoyer non pas à tous les militaires, 
mais à tous les hommes de 20 à 32 ans, une carte les 
avertissant qu'ils étaient de piquet, sans s'inquiéter de 
leur aptitude au service. C'est ainsi que des cartes furent 
adressées à des gens boiteux, sourds, aveugles, et même 
à des morts. C'était exécuter d'une manière ridicule 
les ordres de la Diète. 









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CHAPITRE LXII. 



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Le Valais, Zurich. 



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Chaque année, quelque nouveau conflit naissait dans 
l'un ou l'autre des cantons et donnait aux délibérations 
de la Diète un intérêt que les affaires fédérales ont perdu 
dès lors. L'année 1839 fut d'abord agitée par les mouve- 
ments du canton du Valais. Avant 1798, cet Etat, qui ne 
faisait point partie de la Confédération à titre de membre, 
mais à titre d'allié, était divisé comme Schwy tz. La partie 
orientale et supérieure du pays était souveraine, tenant 
dans la sujétion la partie occidentale et inférieure. En 
1814 et 1815, lorsque le Valais eut repris son indépen- 
dance et fut entré dans la Confédération, le Pacte ne 
permettant plus l'établissement de pays sujets, la Cons- 
titution du Valais de cette époque s'était bornée à donner 
au Haut- Valais une représentation proportionnelle plus 
forte dans la Diète valaisanne, qui était le pouvoir légis- 
latif du canton, en créant un siège à l'évêque de Sion 
avec quatre voix. L'agitation avait donc pour but d'ob- 
tenir pour le Bas-Valais la représentation proportionnelle. 
Le conflit était arrivé à tel point que pendant un temps 
assez long le Valais se trouvait régi par deux Constitutions 
différentes, la partie supérieure continuant à suivre la 
Constitution de 1815 et à obéir aux autorités qu'elle avait 
créées, tandis que la partie inférieure avait nommé une 
constituante, proclamé une Constitution nouvelle et ins- 
titué les autorités qu'elle créait. Malgré les concessions 
devenues nécessaires auxquelles l'ancien gouvernement 



— 253 — 

consentait et l'abandon de la Constitution de 1815 par 
ceux mêmes qui l'avaient soutenue, la députation de 
Neuchâtel à la Diète ordinaire de 1839 soutenait encore 
les principes de 1815 et les privilèges qu'ils avaient créés. 

Nous avons vu que, après les événements de 1830 et 
1831, les révolutions dans les principaux cantons de la 
Suisse et la contre-révolution à Neuchâtel avaient placé 
notre gouvernement dans un état d'isolement qui pouvait 
être dangereux. A cette époque, le plus sûr aurait été 
peut-être de se faire pardonner sa position exceptionnelle 
en marchant d'accord avec les cantons qui avaient fai t 
leur révolution et qui formaient et la majorité de la Diète 
et l'immense majorité du peuple suisse. Mais deux choses 
devaient empêcher le gouvernement d'entrer dans cette 
voie : la lépugnance de se trouver en contact avec des 
révolutionnaires récents, et la crainte qu'une conduite 
libérale en Suisse et l'alliance avec certains cantons n'a- 
menassent des modifications dans les idées de beaucoup 
de royalistes neuchàtelois. 

Le gouvernement avait donc été logique en se déclarant 
ennemi, non-seulement des révolutions faites et à faire, 
mais encore de tous les changements qui tendaient à dé- 
truire quelque privilège ou à créer l'égalité des droits 
entre les citoyens. Il avait réussi à grouper autour de lui 
en Diète quelques cantons peu importants quant à leur 
force numérique, mais conservant une valeur politique 
par l'égalité des votes et une valeur morale et historique 
par le respect que la Suisse conserve pour ces contrées 
où l'indépendance et la liberté de la patrie ont pris nais- 
sance. Afin d'augmenter le nombre de ses amis, il n'avait 
négligé ni l'appui matériel à la tentative contre-révolu- 
tionnaire de l'avoyer Fischer à Berne, ni le conventicule 
de Sarnen pour soutenir le conservatisme bâlois. Il sou- 
tenait les catholiques de G-laris, l'émeute du curé de Por- 
rentruy, les Hornmânner de Schwytz et la suprématie 
des Haut-Valaisans sur les parties inférieures de ce canton. 

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— 354 - 

De cette manière, Neuchâtel, loin d'être isolé au sein de 
la Confédération comme semblait devoir le rendre sa 
constitution monarchique, se trouvait être l'âme d'une 
opposition bien combinée aux tendances vers une meil- 
leure organisation du lien fédéral, à laquelle aspiraient les 
cantons régénérés en 1831. La révision du Pacte fédé- 
ral, qui ne parvenait à réunir aucune majorité dans 
ce moment, était la question sur laquelle les partis pou- 
vaient le mieux faire leur recensement. Quelques Etats 
demandaient qu'une Constituante fût nommée directement 
par le peuple dans la proportion de la population : c'é- 
taient les radicaux par excellence. D'autres la voulaient 
par la Diète de différentes manières : c'était le juste mi- 
lieu. D'autres enfin, et Neuchâtel en tête, que cette révi- 
sion aurait peut-être mis dans une position délicate, vo- 
taient pour écarter cette question du recès. Ainsi la 
politique de lutte contre les cantons radicaux avait par- 
faitement réussi, et pour lui donner plus de v leur encore 
notre gouvernement y avait ajouté la condescendance, 
pour ne rien dire de plus, envers les puissances étrangères 
qui réclamaient de la Confédération des mesures contre 
les réfugiés, ou la taquinaient par des chicanes de chan- 
cellerie, ce qui avait procuré à la principauté l'appui des 
grands Etats voisins et la bienveillance de toute la diplo- 
matie résidant en Suisse. 

J'ai été l'un des adversaires les plus prononcés de cette 
politique antinationale et antilibérale du gouvernement de 
Neuchâtel. J'avais souvent honte pour mon canton de le 
voir ainsi l'allié des petits cantons et du Valais, qui étaient 
eux-mêmes conduits par les prêtres catholiques auxquels 
il fallait faire des concessions. Les patriotes neuchâtelois 
s'indignaient en voyant dans l'affaire Conseil et dans 
l'affaire Louis Bonaparte la députation de Neuchâtel de- 
mander en faveur de la France des concessions plus con 
sidérables que celles que la France elle-même réclamait 
de la Suisse. Toute la Suisse libérale, c'est-à-dire plus des 



— 355 - 

trois quarts de la population suisse, vouait aux gémonies 
cette principauté-canton, qui suscitait des conciliabules 
comme à Sarnen, aidait partout à la réaction cléricale 
ou politique et servait d'appui dans le sein même du 
Conseil de la nation aux tracasseries et aux menaces 
de l'étranger. 

Tout en reconnaissant ce que cette politique avait de 
profondément triste pour les patriotes qui mettaient leur 
espoir dans la Confédération, je dois cependant, pour être 
juste dans mes considérations, reconnaître qu'elle avait 
été conduite avec un talent remarquable et avec une ap- 
préciation bien juste des institutions et des mœurs de la 
nation suisse. Et si elle avait en quelque sorte eu raison 
comme minorité imposante au sein de la Diète, elle allait 
acquérir une force bien autrement considérable par un 
événement qui se préparait dans le canton de Zurich, 
sous les yeux mêmes de la Diète de 1839. 

Le canton de Zurich, le second de la Confédération par 
son importance territoriale et sa population, le premier 
par sa position financière, sa puissance intellectuelle et 
son influence politique, avait fait en 1831 sa révolution 
comme presque tous les grands cantons. Cette révolution 
avait créé des institutions très-libérales et fait de grands 
pas, par une éducation publique avancée, vers l'émanci- 
pation intellectuelle du peuple. Une université avait été 
créée; dès son début celle-ci avait été pourvue de profes- 
seurs éminents, elle brille encore aujourd'hui comme l'une 
des plus belles institutions pédagogiques de la Confédéra- 
tion. A Tépoque dont je retrace maintenant les faits poli- 
tiques, l'été de 1839, le conseil de l'école avait fait choix, 
comme professeur de philosophie, du D r Strauss, qui ve- 
nait de se faire remarquer par ses idées rationalistes, 
publiées peu de temps auparavant dans un ouvrage qui 
avait fait du bruit. Cette nomination avait ému le peuple 
zuricois, mais comme elle devait être soumise au Conseil 
d'Etat, on attendait de lui un refus de ratification; cepen- 



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— 356 — 

dant la ratification fut accordée, et dès lors la position 
devint très-grave pour le gouvernement. Une assemblée 
populaire était convoquée, et quoique le Grand Conseil 
eùi annulé la ratification donnée par le Conseil d'Etat, 
1 assemblée eut lieu, elle ne se déclara point satisfaite et 
réclama d'autres garanties contre les tendances antichré- 
tiennes du gouvernement. L'assemblée populaire de 
Kloten et son comité se seraient peut-être contentés des 
assurances que le Grand Conseil assemblé de nouveau 
allait donner; mais cela ne pouvait faire l'affaire delà 
réaction, qui aurait vu le pouvoir de bien près sans l'at- 
teindre. Le pasteur de Pfâffikon, M. Hirzel, reprit le mou- 
vement en sous- œuvre, convoqua les paysans dans toutes 
les paroisses pour le 5 septembre, et, voyant qu'ils n'ar- 
rivaient pas en nombre suffisant, fit sonner le tocsin ; 
suivi d'une troupe nombreuse en partie armée, il marcha 
sur Zurich où il arriva le 6 au matin. Le gouvernement, 
qui n'avait à sa disposition qu'un faible corps de cavale- 
rie, fit charger la colonne que conduisait le pasteur Hir- 
zel, mais ses soldats furent repoussés et il se retira en 
déposant ses fonctions. 

La contre-révolution était accomplie : la Diète, qui sié- 
geait en ce moment à Zurich, se trouvait sans président 
et la nation sans directoire exécutif. Les cantons qui 
avaient conclu le concordat des sept en 1832 voulaient 
que la Diète se retirât à Baden ou à Aarau, sous la pré- 
sidence du premier député de Berne. Les cantons qui 
avaient formé la ligue de Sarnen se refusèrent à cette 
décision. Forts de la contre-révolution accomplie à 
Zurich, ils prévoyaient la réaction dont elle serait le 
signal en Suisse et espéraient que Zurich serait désor- 
mais une voix acquise pour eux dans toutes les ques- 
tions qui mettaient chaque année en présence le prin- 
cipe du privilège contre celui de l'égalité. Neuchâtel entre 
autres, qui voyait dans cet événement le triomphe de sa 
politique, insista pour que le bourgmestre Hess, an- 



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857 



cien président de la Diète, fût même conservé comme tel. 
quoique dépossédé de son siège au Conseil d'Etat de Zu- 
rich, afin que le siège de l'autorité fédérale ne fût point 
déplacé d"un lieu où la révolution de 1831 avait été vain- 
cue et où la réaction commençait. Grâce à l'indécision de 
quelques cantons, milgré les conférences officieuses que 
les députés avaient fréquemment pour sortir de la singu- 
lière position où ils se trouvaient, la Diète resta dix-huit 
jours sans pouvoir se réunir, et pendant ce temps le gou- 
vernement provisoire avait fait procéder à de nouvelles 
élections. Le nouveau Grand Conseil s'était promptement 
assemblé pour nommer un Conseil d'Etat, et désormais le 
canton de Zurich avait un gouvernement régulier, la 
Confédération un directoire exécutif et la Diète un pré- 
sident. Comme il est facile de le penser, des élections 
faites dans les quelques jours qui suivent un mouvement 
qui a réussi se font toujours dans le sens de ce mouve- 
ment. Celles de Zurich amenèrent une majorité consi- 
dérable aux conservateurs. Toutefois ceux-ci n'osèrent 
rien tenter contre la Constitution de 1831. Le peuple zu- 
ricois, un des plus intelligents et des plus instruits de la 
Suisse quoiqu'il eût dans sa majorité évidente donné la 
main à la contre-révolution, n'aurait pas souffert une en- 
treprise contre les droits qu'il avait conquis en 1831. Les 
institutions et les principes restèrent les mêmes ; les 
hommes seuls furent changés. Et cela était plus que suf- 
fisant, pareille chose se passant dans un canton influent 
qui était en même temps le siège du pouvoir exécutif de 
la Confédération, pour autoriser des entreprises contre- 
révolutionnaires dans d'autres cantons. 






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CHAPITRE LXIII. 



La mort du roi. 



V 



Nous venons de voir comment, depuis les malheureux 
événements de 1831, toute la politique était concentrée 
sur les affaires tédérales. Les partis dans le canton se 
plaçant nécessairement selon leurs sympathies, les pa- 
triotes faisaient des vœux pour le succès de la politique 
des cantons libéraux ; les royalistes soutenaient avec le 
gouvernement la réaction, les privilèges et l'ultramonta- 
nisme. 

Le moment est venu de parler un peu de ce qui se pas- 
sait dans le canton même, et surtout d'un événement qui, 
sans rien changer aux institutions ni aux idées, doit ce- 
pendant être mentionné. 

Frédéric-Guillaume III, qui nous avait cédés en 1806, 
repris en 1814 et gardés depuis lors, venait de mourir au 
mois de juin 1840. Puisqu'il fallait avoir pour souverain 
un prince étranger, souverain en même temps d'une na- 
tion avec laquelle nous n'avions aucune espèce de rapport, 
celui qui venait de mourir valait autant, peut-être davan- 
tage, que tout, autre. Les événements considérables qui 
avaient marqué la première partie de son règne prou- 
vaient que c'était un roi pieux, honnête, économe, mais 
sans génie politique, timide et malgré cela ambitieux, 
parce que la nation prussienne le poussait. Pour les Neu- 
châtelois c'était un souverain parfaitement négatif, qui a 
constamment laissé son Conseil d'Etat agir comme il l'a 
voulu; aussi celui-ci avait-il toutes sortes de raisons de 



— 359 — 

l'aimer. L'affection que lui a portée le peuple neuchâte- 
lois, de 1814 à 1831, s'explique par le fait qu'il avait mis 
fin au régime de fer subi sous Berthier. L'amour des roya- 
listes enragés qui lui était resté après 1831 avait beaucoup 
plus sa raison dans la passion politique que dans le coeur. 

Pendant le siècle qu'a duré la première domination des 
rois de Prusse, ceux-ci ont maintes fois donné raison aux 
remontrances des bourgeoisies et des communes. Depuis 
1814 à 1840, je ne connais pas une seule occasion où le roi 
Frédéric-Guillaume III ait consenti à donner tort à son 
gouvernement. Je crois être assuré que ces remontrances 
n'ont eu lieu qu'à trois occasions : en 1814 ou 1815 à pro- 
pos de la composition des audiences générales, en 1820 
à propos de la prohibition des vins étrangers, et en 1830 
à propos de l'impôt militaire. Les deux premières fois les 
bourgeoisies ont éprouvé des refus nets ; la troisième, c'est 
la révolution de Paris qui est intervenue et a mis l'affaire 
de côté. Je ne parle pas de la démarche de 1831, car j'ai 
démontré que le mouvement du commencement de celte 
année avait été conduit d'un commun accord par les bour- 
geoisies et le Conseil d'Etat et que les légères concessions 
obtenues à cette époque n'étaient absolument que ce que 
les circonstances exigeaient pour obtenir la tranquillité 
publique. 

Dans la situation politique où se trouvait le pays, le roi 
ne pouvait guère être ni meilleur ni pire pour nous qu'il 
ne l'a été. Ce qui le prouve, c'est que sous son succes- 
seur personne n'a pu s'apercevoir qu'il y eût eu change- 
ment de règne. Il y avait donc beaucoup plus de politique 
que de sentiments vrais dans les démonstrations d'amour 
que tout le monde officiel et tout le parti royaliste ont 
exprimées à l'occasion de ce décès. Il serait mort tous les 
ans un roi de Prusse, que tous les ans on aurait manifesté 
les mêmes regrets pour le défunt, les mêmes espérances 
dans le successeur et que le pays serait resté dans une 
situation identique. Les partisans du système me répon- 






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360 



dront que c'est là le vrai type du roi constitutionnel : 
mais pour que cela fût vrai, il aurait fallu que la direction 
politique fût entre les mains d'un parlement quelconque 
et non point entre les mains d'un pouvoir qui n'avait 
d'autre contrôle politique et administratif que celui de ce 
roi qui ne contrôlait rien du tout. 

Quoi qu'il en soit d'ailleurs, la mort de Frédéric-Guil- 
laume III ne devait amener pour le parti patriote que de 
nouvelles chicanes de la part du gouvernement et de 
nouvelles persécutions. Un deuil officiel avait été ordonné. 
Toutes les cloches de la principauté furent mises en 
branle pendant plusieurs heures que devait durer la céré- 
monie des réceptions. Le Conseil d'Etat, qui représentait 
en même temps le roi mort et le roi vivant, recevait 
toutes les cours de justice, les bourgeoisies, la compagnie 
des pasteurs, etc., en un mot tout ce qui avait un caractère 
officiel. C'était une suite de discours dont quelques-uns 
ont été reproduits par le Constitutionnel : regrets pour 
le bon père que les Neuchâtelois perdaient ; espérance en 
son successeur et confiance dans cette noble maison de 
Brandebourg à laquelle nous avions le bonheur d'appar- 
tenir. Cet événement avait lieu au printemps de 1840, 
précisément au moment où les fêtes de tir connues sous 
le nom d'abbayes avaient ou devaient avoir lieu. Les 
patriotes, qui ne mettaient ni leur bonheur ni leur espoir 
dans la maison de Brandebourg, loin de se montrer 
tristes, affectaient plutôt de la gaîté. A. l'abbaye de Fleu- 
rier, quelques-uns avaient mis comme tablier de tir un 
de ces mouchoirs en indienne qui portaient la croix fédé- 
rale au centre et dans le pourtour les armoiries des 
vingt-deux cantons. Les royalistes, qui feignaient la tris- 
tesse, s'indignaient de cette gaîté et de ces provocations, 
et comme ils avaient l'autorité pour eux, ils firent des 
rapports au châtelain du Val-de-Travers ; plusieurs pa- 
triotes furent décrétés de prise de corps. 

A la Chaux-de-Fonds. la société des Armes-Réunies 



— 301 — 

donnait une fête à l'un de ses membres qui possédait une 
popularité bien usurpée. L'ancien maire Sandoz, celui-là 
même qui en 1831 avait fait adopter la présence des dépu- 
tés du roi au Corps législatif par l'assemblée primaire, 
allait quitter la localité pour fonder une entreprise aux 
Antilles. Cette fête, qui avait lieu pendant les jours de 
deuil, se termina par nue manifestation qui ne sentait ni 
le royalisme ni l'affliction. Le gouvernement, irrité de ce 
que des gens osaient montrer de la joie quand il comman- 
dait la tristesse, ordonna la dissolution de la société des 
Armes-Réunies. C'était le coup le plus sensible qui pût 
être porté aux patriotes de la Chaux-de-Fonds. Cette 
société, qui n'avait aucune dette et possédait même le 
domaine sur lequel son tir était établi, n'en fut pas moins 
mise en faillite par le Conseil d'Etat, par un de ces abus 
de pouvoir dont Favarger devait être l'inventeur. Cela 
procurait l'avantage de publier la faillite dans la Feuille 
officielle et d'annoncer dans chaque paroisse que cette 
société ne pouvait pas payer ses dettes. Fritz Courvoisier 
se porta acquéreur de l'immeuble et le tint en réserve 
jusqu'au moment où la société put être reconstituée. 

Un changement de régne se fait toujours sentir par 
quelque acte de générosité ou par quelque concession, le 
nouveau monarque voulant se faire bien venir de ses 
sujets. Les patriotes neuchâtelois caressaient l'espoir que 
ce serait l'occasion de proclamer une amnistie en faveur 
des centaines de proscrits qui depuis 1831 vivaient en 
dehors de leur pays. Nous venons de voir que ce change- 
ment n'avait eu d'autre effet que d'en augmenter le 
nombre. Cependant la contrée était parfaitement tran- 
quille ; la politique du gouvernement était triomphante en 
Suisse comme dans le canton même, et H.-F. Calame, qui 
était député en Diète, se félicitait de l'accueil qu'il rece- 
vait des autres députations et du rôle que jouait celle de 
Neuchâtel au sein de la Diète. La raison de cette obsti- 
nation du gouvernement a ne pas pardonner, c'est que 



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- 362 — 

malgré toutes les protestations de fidélité de l'immense 
majorité des habitants, comme il se complaisait à le répé- 
ter sur tous les tons, il sentait que sa politique reposait 
sur une base fausse, et que les quelques mille patriotes 
dont il feignait d'ignorer le nombre, étaient là tranquilles 
il est vrai, mais persévérants et attendant pour agir le 
premier événement qui mettrait la diplomatie hors d'état 
de protéger Neuchâtel. 

Peu de jours après la mort du roi, le Corps législatif se 
réunit, et avant même qu'aucune opération pût être faite, 
les députés furent invités à prêter serment de fidélité au 
nouveau roi. Jeanrenaud-Besson, qui ne négligeait aucune 
occasion de se faire remarquer, déclara qu'il ne pouvait 
accomplir cette formalité, et demanda la parole pour en 
expliquer le motif; mais elle lui fut refusée par le 
président, attendu qu'avant d'avoir prêté le serment un 
député ne peut obtenir la parole. Il fut contraint de se 
retirer, et le brave Charles Guillaume, député de Métiers, 
le suivit. Ces députés fondaient leur refus sur ce que l'une 
des franchises dont jouissaient les Neuchâtelois consistait 
en ce qu'ils n'étaient tenus de prêter serment de fidélité 
au prince qu'après que celui-ci avait juré de conserver 
leurs droits et franchises. Nos pères tenaient beaucoup à 
cette formalité et ils avaient raison, car de leur temps les 
droits et franchises étaient le fondement de notre état poli- 
tique et les serments réciproques en faisaient entre le 
prince et le peuple un contrat bilatéral qui avait le mérite 
de ne donner qu'après avoir reçu. Cependant ces condi- 
tions réciproquement consenties avaient beaucoup plus 
l'apparence d'un contrat qu'elles ne l'étaient en réalité. 
Qu'auraient fait les populations de Neuchâtel et Valangin 
si l'un des princes de la maison de Longueville, protégé 
par Louis XIV, eût refusé de garantir leurs droits et 
franchises? Eiles auraient refusé le serment de fidélité; le 
prince s'en serait passé et les aurait contraintes à la fidé- 
lité par la force. Je ne crois pas que les choses se fussent 



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- 363 — 

mieux passées si l'un des rois de Prusse eût refusé le ser- 
ment. La preuve en est dans ce qui s'est passé lors de 
l'inauguration du régime Berthier : alors on n'a fait aucune 
comédie de serment réciproque, et cependant nous n'en 
avons pas été moins soumis sinon fidèles. Que signifie en 
effet un serment prêté par procuration ? Peut-on jurer 
pour quelqu'un d'autre que pour soi ? Quelle portée ont 
d'ailleurs les serments politiques? Le roi Frédéric- 
Guillaume III se charge lui-même de répondre à la 
question. En 1798, le seigneur de Béville avait prêté en 
son nom le serment de conserver los droits et libertés des 
peuples et de ne jamais aliéner sa principauté, et en 1806 
il la troquait contre le Hanovre. En 1814 le même ser- 
ment était renouvelé au nom du même prince par Cham- 
brier d'Oleyres, et dans la même année on enlevait aux 
bourgeoisies le droit d'avoir une organisation militaire 
spéciale et le port d'armes ; à celle de Neuchâtel la pro- 
portion d'un tiers auquel elle avait droit dans les audiences 
générales ; à celle de Valangin le droit d'examiner les 
ordonnances du Conseil d'Etat avant de les publier. Je 
ne blâme point ces dernières mesures, qui étaient de- 
venues nécessaires ; mais je les signale pour démontrer 
combien peu les serments politiques offrent de garanties. 

L'opposition au serment que faisaient donc Jeanrenaud 
et Guillaume ne pouvait aboutir qu'à démontrer une fois 
de plus que ces députés n'étaient pas royalistes ; car en 
1840 ce n'étaient plus des droits et franchises qu'il fallait 
réclamer, c'était la liberté. Toutefois le gouvernement 
rencontrait si peu d'opposition, qu'il faut savoir gré à ceux 
qui ne suivaient pas la foule des royalistes dans leur 
empressement à se jeter aux pieds du roi et du Conseil 
d'Etat. 

Comme un deuil trop prolongé eût été peu flatteur poul- 
ie successeur de Frédéric-Guillaume III, le gouvernement 
s'occupa des préparatifs pour la solennité des serments 
réciproques. A cet effet, il fit mettre sur pied les deux 






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- 364 — 

bataillons du contingent fédéral, en dispensant toutefois 
de ce service les Suisses d'autres cantons, et on répéta 
les cérémonies qui avaient eu lieu à chaque changement 
de règne et que j'avais déjà vues en 1814. A Môtiers, qui 
était une des localités désignées, on établit une tribune de 
huit à dix pieds d'élévation, sur laquelle se tenait, le gou- 
verneur de Pfuel avec le Conseil d'Etat et toute sa suite. 
Le chancelier Favarger, qui au mois de janvier 1831 trai- 
tait fort cavalièrement le roi de Prusse, donna lecture de 
la formule de serment du prince ; le gouverneur fit toutes 
les simagrées d'usage, leva la main au ciel, se frappa la 
poitrine et jura au nom du roi de Prusse qu'il maintien- 
drait les droits et franchises et n'abandonnerait jamais la 
principauté, après quoi le chancelier lut la formule du 
serment de fidélité des peuples, et la foule des fidèles roya- 
listes des Verrières, Bayards, Côte- aux -Fées, Couvet, 
Plancemont, etc., s'écria avec enthousiasme : Nous le 
jurons ! Parmi les fidèles, il s'était bien glissé des groupes 
assez nombreux de patriotes haussant les épaules à cette 
comédie ; mais si ceux-là ne juraient pas fidélité, par une 
juste compensation les royalistes répétaient plusieurs fois 
la formule. Après quoi, musique, tambours, canons, 
fusillade annonçaient aux échos d'alentour que le prince 
et les sujets venaient de lier de nouveau leurs destinées, 
ce qui n'empêcha pas qu'en 1848 le peuple brûla politesse 
au prince et qu'en 1857 le prince abandonna forcément à 
son malheureux sort le peuple si fidèle. 

Cette cérémonie me rappelle une circonstance quasi 
burlesque et qui montre une fois de plus combien il faut 
peu pour que du sublime on tombe dans le ridicule. Au 
pied de la tribune d'où le gouvernement prêtait serment, 
se trouvaient réunies les différentes autorités de la con- 
trée : les cours dejustice du Val-de-Travers, des Verrières 
et de Travers, ayant chacune leur châtelain ou maire en 
tête, les pasteurs, etc., et derrière se répandait la multi- 
tude des fidèles. M. Courvoisier, châtelain du Val-de-Tra- 



— 365 — 

vers, quoique rapproché de la tribune, se trouvait mêlé à la 
partie populaire et pouvait d'autant moins se contenter de 
cette égalité, qu'il avait un discours à prononcer et désirait 
être remarqué. Il eut des débats très- vifs avec le char- 
pentier qu'il avait chargé de construire une petite estrade 
pour son usage particulier. Il n'était pas facile à ce pauvre 
charpentier d'arriver au degré d'élévation telle que la vou- 
lait M. le châtelain : tantôt celui-ci se plaignait qu'on ne * 
le verrait pas assez, tantôt, il reprochait au brave homme 
de vouloir le faire monter sur des tréteaux. La hauteur 
exacte à laquelle un homme doit se placer pour dominer 
les autres n'est facile à déterminer ni au moral ni au phy- 
sique. Si on ne s'élève pas assez, personne ne le remarque 
si on l'élève trop, on devient un saltimbanque. 

La prestation du serment eut lieu à Neuchàtel, Valangin, 
Boudry, Landeron. Saint-Biaise, avec le même cérémonial 
et les mêmes arrangements matériels. G"est à cette occa- 
sion que j'ai vu les troupes du contingent neuchâtelois 
telles qu'elles avaient été réorganisées après 1835, et il 
faut reconnaître qu'elles ne présentaient pas un aspect 
bien martial. Il y avait si peu de discipline que les ser- 
gents-majors ne faisaient pas l'appel en suivant leur rôle, 
mais en appelant les hommes qu'ils voyaient dans les rangs. 
En suivant les rôles, il aurait manqué un quart des mili- 
ciens, et les officiers n'ayant pas l'autorité nécessaire pour 
punir les absents préféraient feindre d'ignorer. Une autre 
circonstance également à remarquer, c'est que dans les 
bataillons d'infanterie, le ton n'était point au royalisme et 
que les zélés qui s'y trouvaient n'osaient pas prêter le 
serment de fidélité dans la crainte d'être plaisantes par 
leurs camarades. 



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CHAPITRE LXIV. 



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Borel-Darmès. 



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La futilité de ces prétendues franchises et du serment 
qui les garantissait ne devait pas tarder à être démontrée. 
Pendant les dix premières années de son règne, le roi des 
Français était périodiquement en butte à des attentats. 
Au mois d'octobre 1840, un nommé Darmès avait tiré un 
coup de carabine contre Louis-Philippe, et, comme tous 
les autres, l'avait manqué. Darmès avait pour camarade 
un Neuchâtelois proscrit de 1831, nommé Charles-Aimé 
Borel. Celui-ci était-il complice, simplement confident ou 
parfaitement ignorant de l'attentat de Darmès? c'est ce 
que les faits subséquents n'ont pas établi. Quoi qu'il en 
soit, Borel jugea prudent de revenir dans le canton de 
Neuchàtel, en sollicitant sa grâce du gouvernement, grâce 
qui lui fut accordée moyennant un nouveau serment de 
fidélité. Avant même que ce serment fût prêté, le président 
de la cour des pairs qui devait juger Darmès, avait lancé 
un mandat d'arrêt contre Borel, et le gouvernement fran- 
çais avait demandé son extradition par l'entremise de 
l'ambassadeur français en Suisse. 

Nous avons vu dans l'affaire Conseil et dans l'affaire 
Louis-Napoléon combien le gouvernement de Neuchàtel 
recherchait la bienveillance de la royauté de Juillet qu'a 
son début il traitait d'usurpatrice. La position politique 
du pays lui faisait un devoir de se créer des appuis par- 
tout puisqu'il s'était conduit de manière à s'attirer l'ani- 
mosité des cantons suisses les plus importants et les plus 



- 367 — 

voisins. Il fallait donc encore ici avoir une condescendance 
nouvelle pour la France, et l'extradition fut accordée par 
le Conseil d'Etat à l'unanimité de ses membres. 

Le châtelain du Val-de-Travers, qui croyait avoir 
affaire à un régicide sérieux, n'était pas sans inquiétude 
sur l'issue de l'opération. Craignant la résistance de Bo- 
re!, il imagina un stratagème peu digne, mais qui réussit. 
Un jour donné, il fit citer judiciairement Borel à compa- 
raître devant la cour de justice du Val-de-Travers, pour 
solenniser son nouveau serment de fidélité au roi. Borel, 
ne se doutant de rien, se présenta en toute confiance 
sans remarquer la gent policière qui l'observait. Sur la 
porte de la salle d'audience se tenait le grand sautier 
Durussel, qui lui dit que M. le châtelain l'attendait et le 
pria d'entrer. Au lieu de ce personnage et de la cour de 
justice, Borel se trouva en présence d'une troupe de 
gendarmes à laquelle il aurait été inutile de résister. Il 
fut saisi, garrotté et emmené à Neuchâtel. Peu de jours 
après, la gendarmerie neuchâteloise le conduisit jusqu'à 
Pontarlier où il fut remis aux autorités françaises. Borel 
comparut ensuite devant la cour des pairs avec Darmès 
et ses complices. Les débats de cette affaire ont établi 
que le mandat d'amener n'avait point eu pour but de 
faire condamner Borel; mais bien de se servir de lui 
pour convaincre les autres de leur complicité. Ses coac- 
cusés ne se sont pas fait faute de faire remarquer cette 
circonstance dans les débats publics devant la cour. Bo- 
rel, comme de raison, fut acquitté. 

Cet acte, le plus monstrueux qu'ait commis le gouver- 
ment de 1831 à 1848, était en effet : 1° un mépris des 
formes judiciaires et de la magistrature, mise en usage 
pour en faire une trappe de police; 2° une violation des ga- 
ranties constitutionnelles octroyées par la charte de 1814, 
qui ne permettait pas qu'un Neuchâtelois fût arrêté et in- 
carcéré sans une connaissance de cinq juges, garantie con- 
stitutionnelle qui n'était elle-même que la reproduction 




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- 368 — 

des articles généraux de 1707 ; 3° une violation des fran- 
chises des bourgeois de Neuchâtel, qui ne pouvaient être 
mis en état d'arrestation que du consentement des quatre 
ministraux et en présence de leur sautier ; 4° une fausse 
application du traité entre la Suisse et la France, qui 
n'accorde l'extradition que des Français en faveur de la 
France et que des Suisses en faveur de la Suisse. Mais on 
avait passé sur tout cela pour faire la cour au gouverne- 
ment français et livrer un mouchard à la police judi- 
ciaire ! 

Ce que je viens de dire de Borel le fait connaître comme 
un individu peu digne d'intérêt. Cependant la bourgeoi- 
sie de Neuchâtel s'émut de cette affaire, qui était réelle- 
ment trop grave pour passer inaperçue. Elle appela sur 
ce fait l'attention des autres bourgeoisies, et toutes en- 
semble firent une remontrance auprès du roi contre le 
renouvellement de pareils actes. Le gouvernement, qui 
se sentait véreux, eut recours au Corps législatif dont 
il disposait à son gré, pour se faire donner un bill d'indem- 
nité. Dans le cours d'une session du mois de janvier 1841, 
un certain M. Dardel, député du Val-de-Ruz, évidem- 
ment mis en avant pour amener la discussion sur ce sujet, 
adressa des interpellations afin de mettre, disait-il, M. le 
procureur général en mesure de justifier le Conseil d'Etat. 
En effet, Chambrier prit la parole le lendemain, invoqua 
Grotius, Vattel, le droit des gens, les usages, les traités 
avec les autres Etats que la France, pour prouver qu'un 
criminel comme Borel devait être extradé. Il passa rapi- 
dement sur les formes judiciaires méprisées, les droits 
violés, et conclut en disant que, d'après la loi sur la pro- 
cédure criminelle, le Conseil d'Etat accordait les extradi- 
tions ; il en résultait que pour extrader il avait le droit 
de faire arrêter. Mais l'argument le plus étrange de cette 
singulière justification fut que depuis plusieurs années le 
gouvernement de Neuchâtel réclamait de la France l'ex- 
tradition de plusieurs Français ayant commis un crime 



— 3(59 — 

dans le canton de NeuchâteJ et que la France avait 
toujours refusé de donner cette extension au traité. 
D'autres auraient trouvé qu'il fallait en agir de même; 
il n'en fut pas ainsi de M. Chambriez et l'immense ma- 
jorité du Corps législatif fit chorus pour lui donner raison : 
la politique l'exigeait. 

La démarche des bourgeoisies eut pour résultat une 
déclaration royale qui prescrivait certaines formes avant 
d'opérer l'arrestation et l'extradition, formes que le gou- 
vernement avait méconnues une première fois et qu'il 
n'aurait pas mieux observées si l'occasion de se faire 
bien venir d'une grande ou petite puissance européenne 
se fût présentée de nouveau. 



24 









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CHAPITRE LXV. 



La visite du roi. 



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A cette époque, le gouvernement, dans ses actes officiels, 
dans les délibérations du Corps législatif et dans les ar ■ 
ticles du Constitutionnel neuchâtelois, ne cessait de répé- 
ter sur tous les tons que l'immense majorité du pays était 
royaliste, comme l'indiquait la composition du Corps lé- 
gislatif. Il va sans dire que cette assurance était donnée 
à Berlin, où on n'avait pas le moyen d'en contrôler l'exac- 
titude. Le gouvernement savait cependant à quoi s'en te- 
nir, car il ne s'était relâché d'aucune de ses rigueurs en- 
vers les malheureux patriotes, qui, compromis dans les 
événements de 1831, erraient encore sur le sol étranger. 
Quelques-uns étaient morts assez misérables pendant leur 
exil, entre autres Bourquin. Rœssinger gémissait dans les 
prisons de Wesel, où il avait été transporté. Madame 
Rœssinger avait fait le voyage pour le voir, et avait rap- 
porté à ses amis la triste nouvelle que le régime de la 
prison avait réagi sur l'esprit de son mari. Malgré cette 
triste circonstance, les instances faites par la famille de 
Rœssinger pour obtenir sa sortie de prison étaient cons- 
tamment restées sans résultat ; mais un jour, le gouver- 
neur de Pfuel se trouvant dans la Prusse rhénane, où 
il commandait une division, eut l'heureuse idée de faire 
une visite à celui qu'il avait vaincu dix ans auparavant 
et fut frappé de l'état mental de ce malheureux. Sans en 
rien dire au gouvernement de Neuchâtel, qui y aurait 
mis des entraves, il sollicita du roi la grâce de ce patriote. 



— 371 - 

dont la peine fut commuée en un bannissement à dix 
lieues des frontières de la principauté. Rœssinger s'établit 
alors a Genève, rentra dans la société, et quoiqu'il pût 
pratiquer la médecine et qu'il y mît le même dévouement 
qu auparavant, il lui resta dans l'esprit une aberration 
qui 1 a fait donner en plein dans les idées singulières d'un 
fluide magnétique des tables tournantes et parlantes, le 
mettant en communication avec je ne sais quel esprit 
supérieur. 

Les rigueurs contre ceux qui n'entraient pas dans ses 
vues politiques, n'étaient pas les seuls symptômes du peu 
de foi que le gouvernement avait lui-même en sa force. 
La prestation des serments réciproques avait servi à 
réchauffer le zèle des fidèles ; il paraît toutefois que les 
fêtes données à cette occasion n'avaient pas suffisamment 
remonté le ressort visiblement détendu, et on imagina de 
promener aux yeux des Neuchàtelois royalistes lefétiche 
qu ils encensaient de loin, afin de le leur faire adorer en 
«hair et en os. 

En effet, Frédéric-Guillaume IV, qui avait déjà visité 
les provinces rhénanes en 1841, devait y retourner 
eu 1842, et pendant une année au moins il fut en butte 
aux sollicitations de la noblesse et du gouvernement de 
Neuchâtel pour l'engager à pousser une pointe jusqu'au- 
près de ses fidèles sujets de Neuchâtel et Valangm. Il 
parait que le roi ne se décida pas très-promptement, car 
ce n'est que pendant son séjour même sur les bords du 
Rhin qu on eut l'assurance de son arrivée et que la date 
en fut fixée. 

Aussitôt tout fut en l'air pour recevoir le grand per- 
sonnage : dans chaque commune où il devait passer, des 
arcs de triomphe furent élevés ; partout on préparait des 
guirlandes, des drapeaux et des plantations de sapin pour 
border les avenues qu'il devait parcourir. Les fabriques 
de Boudry et de Gortaillod firent venir des quantités con- 
sidérables de toiles de coton, qu'elles teignirent en noir, 






— 372 



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en bien, en orange, destinées à confectionner des drapeaux 
prussiens, bavarois et neucbâtelois. Dans tout le pays 
les royalistes se mirent en frais : drapeaux, banderolles, 
pavillons de toutes sortes, se multiplièrent à profusion ; 
mais, cbose que Ton croirait à peine et qui était frap- 
pante, c'est l'absence totale des couleurs servant de ral- 
liement au contingent neucbâtelois lorsqu'il allait aux 
camps d'instruction et qu'il aurait suivies s'il eût 
fallu faire une campagne sérieuse : le drapeau fédéral 
n'apparaissait nulle part. Cet emblème avait été arboré 
lors des tentatives de 1831 ; il devait l'être de nouveau en 
1848, je le sais, et c'est sans doute le motif pour lequel 
il avait été mis de côté. Cependant il eût été convenable 
de rappeler au roi de Prusse que comme prince de 
Neuchâtel il était confédéré avec les vingt-un autres can- 
tons de la Suisse, et ce signe eût mieux valu que les 
harangues sur le même sujet, harangues qui étaient dé- 
menties par la conduite du gouvernement en 1831 et en 

1833. 

Les préparatifs de fête n'étaient pas les seuls qui 
agitassent à cette époque les habitants de la [principauté. 
Il y avait aussi les pétitionnements, qui sont" de rigueur 
en pareille occasion. Il semblait que cette visite du roi 
aux fidèles allait être une source de bénédictions, de 
grâces et de bienfaits. Cette fois encore, |les patriotes 
espéraient que ce serait l'occasion d'une ammistie en fa- 
veur des proscrits de 1831 ; mais cette fois encore ils 
furent déçus dans leurs espérances. Parmi les demandes 
adressées au roi, une seule avait une véritable portée 
politique; rédigée par les principaux représentants du 
parti libéral, entre autres |par les députés de ce parti au 
Corps législatif, elle demandait au roi d'accorder aux 
Neucbâtelois le complément du régime constitutionnel, 
savoir le vote du budget de l'Etat et le contrôle des re- 
cettes et dépenses par le Corps législatif. Cette pétition, 
que tous les patriotes auraient signée, ne fut revêtue que- 



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— 373 — 

de soixante-dix à quatre- vingts signatures de notables |se 
donnant avec raison comme représentant les désirs d'une 
fraction considérable du peuple neuchàtelois. Par une 
petite rancune résultant, je |soupçonne, de ce que j'avais 
empêché son élection en 1831, Jeaurenaud-Besson, qui 
était un des initiateurs de l'affaire, me cacha cette pétition 
et ne me laissa pas l'honneur d'y apposer ma signature, 
tandis qu'il avait réclamé celle de personnes parfaitement 
insignifiantes. 

Il nous était revenu quelque chose des hésitations 
qu'avait eues Frédéric-Guillaume IV à se rendre à Neu- 
chàtel; on savait que le temps pendant lequel il se met- 
tait en quelque sorte à la disposition de notre aristocratie 
pour remonter le moral des royalistes était très-court, et 
jusqu'au dernier instant les patriotes espérèrent que cette 
comédie n'aurait pas lieu. Des signaux étaient organisés 
dons toute la contrée pour qu'au moment même de l'en- 
trée du roi dans la principauté, toutes les cloches fussent 
mises en branle. A l'heure annoncée à l'avance, comme 
les cloches se taisaient soit par suite d'un retard réel de 
1 arrivée du cortège royal soit par suite d'une mauvaise 
organisation de signaux, on s'imagina bien vite qu'il y 
avait eu un obstacle et on se réjouissait déjà de voir les 
préparatifs faits inutilement par toute la gent royaliste- 
Mais cette joie maligne fut de courte durée, et le 24 sep- 
tembre 1842, vers les quatre heures du soir, dans le can- 
ton tout entier les neuchàtelois apprirent par le retentis- 
sement de l'airain sacré, que leur seigneur et maître vou- 
lait bien se, montrer à eux et moissonner les dentelles et 
les montres qu'on avait fabriquées à son intention. 

On comprend que, peu royaliste comme je l'étais, je 
H aie pas suivi à la course celui que je devais quelques 
années plus tard contribuer pour ma petite part à dépos- 
séder de sa principauté; aussi ne puis-je faire ici un 
compte rendu circonstancié des allées et venues du prince 
de Neuchàtel; je dois me borner à cet égard à une ou 






374 — 



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deux observations sur cette visite qui n"a eu d'autres 
effet que de ranimer pour bien peu de temps le zèle des 
fidèles. 

On sentait si bien que le véritable souverain de la prin- 
cipauté n'était pas celui qui en portait le titre, surtout 
depuis que nous appartenions à la maison de Brande- 
bourg, qu'à trois reprises seulement la principauté de 
Neuchâtel eut l'avantage de recevoir le prince-roi, et que 
chaque fois l'effet en fut parfaitement nul. J'indique pour 
mémoire la visite faite en 1814, après le traité de Paris. 
En 1822, Frédéric-Guillaume III passa à Neuchâtel en 
allant au congrès de Vérone, et le seul acte qui ait mar- 
qué sa présence fut l'abolition de la torture. En 1842 en- 
fin, la visite du roi n'eut pour conséquence aucune amé- 
lioration administrative, aucun effet politique, aucune 
création utile. Si le roi eût été ou eût voulu être un sou- 
verain sérieux, au lieu de se promener de fête en fête au 
travers des arcs de triomphe, il aurait dû passer son 
temps au sein du Conseil d'Etat, se faire rendre compte 
de- la situation du pays, étudier les différentes questions 
qui avaient soulevé les habitants en 1831 et qui main- 
tenaient une moitié de la population en état d'hostilité 
contre le gouvernement, s'assurer que le système financier 
reposait sur des bases équitables, vérifier si un contrôle 
sérieux était établi, examiner si les choix qui lui avaient 
été soumis pour les premières fonctions de la magistra- 
ture étaient judicieux. Quoique nous eussions une espèce 
de charte, le roi ne devait pas seulement régner, mais 
aussi gouverner, puisqu'il était là. 

Dans plusieurs endroits où le prince s'arrêta, il y eut 
collation ou même banquet offert. Les jours suivants, la 
desserte fut portée dans les écoles et distribuée aux en- 
fants, en leur disant que cela venait de leur bon roi, du- 
quel ils devraient bien se souvenir. Lorsque les écolier* 
eurent fricoté ces restes, ce qui certes ne dut pas être 
long, il ne resta plus trace du passage d'un souverain 



375 — 



qu'on représentait aux sujets comme le meilleur des rois, 
comme le père des Neuchâtelois! Je me trompe; il est 
resté des traces assez sensibles de ce passage : ce sont 
les énormes frais qui ont été occasionnés pour le recevoir 
royalement. La bourgeoisie de Neuchâtel entre autres a 
donné un bal qui a coûté soixante mille francs. La caisse 
de l'Etat a dû en dépenser pour le moins autant. En ajou- 
tant ces dépenses à celles des communes et des particu- 
liers, on arriverait, j'en suis sûr, à une somme de plusieurs 
centaines de mille francs. Une maison pénitentiaire dont 
le besoin se faisait sentir depuis si longtemps, aurait été 
construite avec les dépenses faites à cette occasion. 

Le lendemain de l'arrivée de Frédéric-Guillaume IV, 
le Constitutionnel neuchâtelois paraissait en supplément 
imprimé en lettres d'or. Cette dépense était bien superflue 
et n'augmenta pas l'enthousiasme pour le roi. Même 
parmi les plus fougueux royalistes, je n'ai pas entendu 
une seule personne qui lui ait trouvé l'air intelligent; on 
s'accordait généralement à constater sa bonne mine et on 
admirait la facilité avec laquelle il vidait son verre de 
Champagne. Ce que j'en ai vu ressemblait tellement à une 
comédie, que c'était à prendre cette farce en pitié. En 
effet, chacun sait que cet homme, qui paraissait assez 
épais, n'en était pas moins un homme d'esprit. Combien 
n'a-t-il pas dû gémir en servant de mannequin pour ex- 
citer les fidèles! Il traversait la foule dans sa voiture, au 
milieu des vivats que lui adressaient les fervents roya- 
listes ; un sourire forcé faisait grimacer sa figure ; il saluait 
de la tête à droite et à gauche, comme aurait pu le faire 
un automate. La reine avait l'air plus éveillé et semblait 
prendre plus de part à ce qui se passait autour d'elle. 
Pauvres princes, à quels ennuis ils se condamnent pour 
régner ! 

Le Conseil d'Etat, qui ne cessait d'affirmer que le peuple 
neuchâtelois adorait son roi, avait pris ses précautions 
pour que partout le zèle se manifestat.Toutefois.au milieu 



376 — 



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des cris de Vive le roi! qu'on prodiguait sur le passage 
du cortège royal, quelques cris discordants de Vive la 
Suisse ! se faisaient entendre. Les courtisans neuchâtelois 
connaissaient parfaitement la portée de ces cris ; mais les 
protestations qu'ils exprimaient étaient sans doute tra- 
duites dans un sens capable de tromper le prince. Cepen- 
dant, malgré toutes les précautions, il put quelquefois 
s'apercevoir de la vérité. Lorsqu'il arriva à la Chaux-de- 
Fonds, je ne sais quel personnage lui faisait remarquer 
l'empressement de la foule en lui disant : Sire, quel en- 
thousiasme! — Il n'y en a pas, je m'y connais, telle fut 
sa réponse. 

Il y eut bien quelques mécomptes et quelques mal- 
entendus comiques au milieu de toutes ces fêtes. A Tra- 
vers, le maire, M. Sandoz, complimenta le prince sous 
l'arc de triomphe construit à la porte de son château et 
lui rendit hommage pour le fief que sa famille tenait de 
la munificence royale. Mais Frédéric-Guillaume était 
tellement ennuyé, que pour toute réponse il demanda 
quelle distance il y avait jusqu'à Môtiers. Le jour où le 
couple royal devait quitter la principauté, la reine avait 
pris les devants depuis le Locle, pendant que son époux 
allait visiter les bassins du Doubs. Le postillon, qui n'a- 
vait pas reçu une consigne en règle, s'arrêta devant la 
Fleur- de-Lys en vrai postillon qu'il était, pour changer 
de chevaux. Pendant l'opération, la reine fut très-aimable 
avec la seule personne qui fût présente, et lui demanda 
un œillet qu'elle tenait à la main. Les gros bonnets du 
royalisme, qui attendaient Sa Majesté à l'hôtel de ville, 
avertis de son arrivée, accoururent en hâte et sollicitèrent 
en vain la reine de descendre à l'hôtel de ville pour ac- 
cepter une collation et quelques présents. Celle-ci avait 
dépensé toutes ses grâces avec le particulier qui lui avait 
donné l'œillet ; elle reçut sèchement le maire et sa suite, 
refusa leur invitation et passa outre sans s'arrêter. Dans 
la soirée du même joui', le roi arriva à la Chaux-de-Fonds. 



A l'hôtel de ville, on lui fit voir les produits de l'indus- 
trie : c'était alors la grande mode des montres extra-plates. 
Il complimenta les fabricants en disant que beaucoup de 
fabriques étrangères leur enviaient ces platitudes. Il y 
avait un carton dans lequel on lui pria de choisir une 
pièce ; mais dans la crainte sans doute de choisir la mau- 
vaise, il prit le carton tout entier et le fit porter dans le 
caisson de la voiture, au grand ébahissement des spec- 
tateurs. 

^Cependant il ne pouvait pas se faire que les nombreuses 
pétitions remises au roi pendant son séjour restassent 
sans réponse. Il est évident pour moi qu'il n'en a pas 
examiné une seule et que le Conseil d'Etat, de concert 
avec Pfuel, fut chargé de répondre à toutes celles qui 
avaient été présentées. Aussitôt qu'une supplique quel- 
conque lui était remise, le roi la transmettait au gou- 
vernement. Les a-t-il redemandées ensuite? C'est peu 
probable. La plupart sollicitaient des allocations ou 
des grâces. Les allocations que les finances de l'Etat per- 
mettaient de faire furent accordées par le Conseil d'Etat 
lui-même au nom du roi; ce ne pouvait être bien consi- 
dérable; ainsi il a été alloué 12,000 Liv. pour la correction 
de l'Areuse. Quant aux grâces, elles furent nulles poul- 
ies délits politiques; les autres ne pouvaient avoir grand 
intérêt; je ne sais s'il en a été accordé. 
_ Restait la pétition politique dont j'ai déjà parlé et qui 
était rédigée en termes respectueux et soumis. Ce fut 
Pfuel qui fît la réponse, datée de je ne sais plus quelle 
place forte des bords du Rhin. Un refus sec et net en était 
le fond. Il était honteux de donner à cette pièce une forme 
aussi arrogante. En effet, elle contenait ces mots : le vous 
corneille de quitter un pays où vous ne savez pas vivre 
contents et heureux. Nos conservateurs d'aujourd'hui, 
qui arborent avec tant de bruit le drapeau de la nationalité 
neuchâteloise, royalistes alors, ne firent aucune protesta- 
tion contre cette grossière insolence, envoyée par un gé- 






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— 378 — 

néral prussien, datée d'une forteresse prussienne et adres- 
sée à des Neuchâtelois tels que Jeanrenaud-Besson, 
Fritz Courvoisier, Théodore Galame, Erhard Borel et 
F.-Etienne Petitpierre. Il faut dire toutefois qu'au moins 
certains magistrats neuchâtelois en ont eu honte. M. Cour- 
voisier, châtelain du Val- de-Travers, chargé de remettre 
un exemplaire de cette réponse aux signataires de la juri- 
diction, ne laissa pas que de manifester le sentiment 
qu'elle lui avait inspiré. Il est peut-être injuste d*accuser 
le général de Pfuel de la rédaction de cette pièce : une 
arrière-pensée qui n'est qu'un soupçon m'a toujours fait 
croire qu'elle était due à Favarger. Pendant dix-sept ans 
que nous avons entendu cet homme sans conviction exer- 
cer sa faconde soit dans le Corps législatif, soit lorsqu'il 
remplissait ses fonctions d'avocat général, c'était toujours 
lui qui était chargé du rôle d'insulteur du parti libéral. 
A lui comme à Pfuel, si on eût pu répondre, on aurait 
dit à l'un : Vous pouvez être content et heureux sous le 
régime qui domine à Neuchâtel, vous à qui il procure un 
supplément de traitement de 10.000 Liv. (14,000 fr.); à 
l'autre: Vous étiez républicain, vous vous êtes fait roya- 
liste; pour récompense, vous avez reçu honneurs et gros 
profits, et lorsque vos prodigalités ont épuisé vos res- 
sources, le roi vous donne de temps à autre 1000 louis 
pour payer vos dettes. Et c'est par de tels hommes que 
nous devions être brusquement éconduits et nargués. 






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CHAPITRE LXVI. 



Quelques petits faits. 



Avant de reprendre le récit des affaires fédérales, je 
dois compléter les renseignements sur ce qui se passait 
dans l'intérieur du canton. J'ai dit qu'en 1840 le gouver- 
nement voulant punir la Chaux-de-Fonds de son peu de 
tristesse lors de la mort de Frédéric-Guillaume III, lui 
avait porté le i^up le plus sensible en dissolvant là so- 
ciété des Armes-Réunies. Des pétitions avaient été re- 
mises au roi aux fins d'obtenir le rétablissement de cette so- 
ciété. Comme dans ce moment déjà la Chaux-de-Fonds 
était la localité la plus importante par sa population et 
par son commerce, il était dangereux de la maintenir en 
état d'hostilité contre le gouvernement, d'autant plus qu'à 
chaque élection nouvelle la minorité libérale augmentait 
et qu'il avait fallu modifier la circonscription électorale 
pour que cette minorité ne.[devmt pas majorité. Il im- 
portait donc de ramener cette ville dans Je giron gouver- 
nemental. 

Dans les familles princiéres, depuis surtout que les ré- 
volutions ont mis en question l'utilité ou les droits de 
souveraineté de certaines dynasties, il est devenu de 
bonne politique de répartir les rôles entre les différents 
princes, afin d'en avoir un toujours tout prêt, quelle que 
soit la nature des événements qui puissent survenir. 
Ainsi le duc d'Orléans devait être le continuateur de la 
Politique de Louis-Philippe; le duc de Nemours mani- 
festait des opinions qui en devaient faire l'homme de cir- 






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constance en cas d'un mouvement dans le sens aris- 
tocratique; si au contraire les idées étaient poussées 
vers les principes démocratiques, le duc d'Aumale était 
prêt à s'en faire l'exécuteur; le prince de Joinville devait 
plaire à ceux pour qui la grandeur de la France était le 
principal but de la politique. Dans toutes les familles 
régnantes, le même fait se présente. 

Cette tradition devait plaire à Chambrier. qui était le 
prince de fait de la petite monarchie neuchàteloise. Aussi 
prit-il soin d'employer cette tactique. Il fit nommer son 
fils maire de la Chaux-de-Fonds, avec mission évidente 
de se populariser et de ramener cette localité à de meilleurs 
sentiments envers le gouvernement. Le no'uveau maire 
vint en effet à la Chaux-de-Fonds, en quelque sorte avec 
l'arrêté qui autorisait le rétablissement de la société des 
Armes-Réunies. Au premier tir que donna cette société 
après son rétablissement, le fils deChambrier, muni d'un 
tablier vert, se distingua parmi les plus ardents tireurs. 
Afin de se rendre populaire, il donnait des dîners et allait 
bientôt passer pour un démocrate, tant on se laisse facile- 
ment éblouir par les prétendus sentiments des gens ap- 
partenant aux classes élevées. 11 est certain que plusieurs 
des patriotes de la Chaux-de-Fonds s'étaient laissé pren- 
dre à cette glu, entre autres le docteur Dubois, qui était 
devenu l'ami du jeune maire. 

Mais cette tentative devait échouer : Chambrier s'a- 
perçut-il que la présence de son fils n'avait point d'effet 
sur l'opinion d'une population décidément républicaine, 
ou bien craignit-il que cette popularité n'opérât une trans- 
formation réelle dans les sentiments du jeune homme, c'est 
ce que chacun ignore. Il est certain qu'un jour le maire 
de la Chaux-de-Fonds ne reparut plus, sans que personne 
pût en deviner le motif. L'absence de Chambrier fils, que 
l'on disait momentanée, devint définitive, au grand éton- 
nement de ceux qui l'avaient connu et qui furent peu 
flattés d'un départ qui ressemblait beaucoup à une fuite. 



381 



Il fallait une fameuse dose de naïveté pour croire à la 
sincérité des sentiments exprimés par Chambrier pendant 
Son séjour à la Chaux-de-Fonda. Fils d'un baron prussien, 
élevé dans les idées de supériorité des classes nobles, il 
ne pouvait pas vouloir se soustraire à la domination de 
ceux qui avaient fait de sa famille l'une des premières du 
canton ; il pouvait encore moins être un démocrate. Aussi, 
dés qu'il eut quitté la Cbaux-de-Fonds, abandonna-t-il 
ses allures populaires et redevint-il ce qu'il était : un 
aristocrate sans mélange. Ainsi se termina cette co- 
médie. 

Un petit procès, qui a passé inaperçu pour la multitude 
des citoyens neuchâtelois. mais qui a cependant été re- 
marqué des hommes d'affaires qui suivaient les séances 
du tribunal souverain, mérite d'être rappelé, parce qu'il 
est un signe des temps et marque à quel degré on cher- 
chait à établir des distinctions entre les classes sociales et 
à relever les privilèges sociaux en faveur de la noblesse. 
Un certain boucher qui habitait Métiers et s'appelait 
Georges Kircher, Allemand d'origine mais naturalisé 
Neuchâtelois, avait un vilain corbeau auquel il. avait coupé 
les ailes afin qu'il ne pût s'enfuir. A un quart de lieue 
du village, se trouve encore la maison de campagne ap- 
pelée le Marais appartenant à Sandoz Van den Bosch, où 
son propriétaire venait chaque année passer quelques se- 
maines de la belle saison. Ses enfants avaient vu le cor- 
beau, s'en étaient emparés et l'avaient transporté au Ma- 
rais pour en faire leur jouet. Les bouchers sont en général 
gens peu courtois et ce n'était Georges Kircher qui aurait 
fait modifier ce jugement. Il n'aimait peut-être pas beau- 
coup sa femme, mais il adorait son corbeau. Lorsqu'il sut 
ce que celui-ci était devenu, il se rendit à la maison de 
campagne de Sandoz, où sa fureur s'exhala en termes 
plus ou moins grossiers. Sandoz Van den Bosch se sentit 
offensé dans sa dignité de noble, et porta plainte; Kircher 
fut condamné par la [cour de justice du Val-de-Travers 






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— 382 — 

à trois jours et trois nuits de prison; mais il appela de ce 
jugement. 

Aujourd'hui, les avocats royalistes et conservateurs 
réclament à grands cris la liberté de la défense, qu'il 
serait certes difficile de leur donner plus grande. A cette 
époque, il y avait un seul avocat libéral, c'était Piaget; 
mais ni lui ni aucun de ceux du parti du gouvernement 
n'auraient voulu paraître à la barre du souverain tribunal 
pour contredire l'avocat général. Les personnes qui pour 
des motifs quelconques étaient condamnées à trois jours 
de prison se bornaient à produire dans l'instance suprême 
une pièce écrite qu'on appelait grief. L'avocat général 
répondait et écrasait de sa faconde le pauvre accusé qui 
se trouvait tout seul et tout penaud à la barre. Le sys- 
tème de défense qui faisait la base du grief de Kircher 
était fondé sur ce que celui-ci était un homme sans édu- 
cation qui s'était servi de termes peu respectueux sans 
doute, mais qu'il n'en connaissait pas d'autres et ne leur 
donnait pas la valeur offensante que leur attribuait un 
homme cultivé. 

Favarger, l'homme à toutes mains, remplissait, outre 
beaucoup d'autres fonctions, celle d'avocat général. Il 
soutint que c'était le principe inverse qu'il fallait admettre 
et qu'un mot offensant était bien plus grave lorsqu'il était 
adressé à un homme de qualité; que Sandoz Van den 
Bosch étant noble, Kircher n'aurait dû s'approcher de lui 
qu'avec un plus grand respect. 

Favarger, qui n'était qu'un intrus dans un gouverne- 
ment toujours composé de nobles, qui était arrivé là par 
son talent, donton aurait peut-être pu se passer, mais qu'on 
ne voulait pas voir au service d'une autre cause, Favarger 
commettait à cette occasion une bassesse de plus. Certes 
Sandoz Van den Bosch était un brave homme, et en outre 
excellent musicien; lorsqu'il était jeune, il maniait très- 
adroitement le fleuret ; mais à côté de ces talents rien 
ne le faisait remarquer comme un homme de qualité. Loin 



883 - 



de là : son langage était commun et ne révélait nullement 
un esprit cultivé: aussi, lorsque Kircher fut comme de 
raison condamné, un avocat royaliste s'écria : II faut 
donc porter avec soi un qualitometre afin de savoir sur 
quel ton on doit s'adresser aux personnes que Von 
aborde ! 

Au surplus, Favarger devait être récompensé à son 
tour par la jeunesse dorée de Neuchàtel. Quelques jeunes 
gens dans la noblesse ou dans les familles y aboutissant, 
annonçaient des hommes capables et devant avoir du 
talent. On peut citer parmi eux Perrot, qui était ou allait 
devenir maire de Travers, et Lardy. maire des Ponts. 
Parmi cette jpunesse, Favarger était assez peu estimé, 
comme il l'était d'ailleurs de Ja noblesse en général. A 
chaque occasion on lui faisait sentir que sa naissance 
aurait dû le confiner dans les rangs inférieurs de l'ordre 
social et politique. Gela est si vrai qu'étant depuis plu- 
sieurs années président du département militaire, il devait 
passer les revues en frac noir. Comme il était très-apprécié 
de Pfuel, celui-ci lui fit donner un brevet de colonel afin 
qu'il pût figurer sur la place d'armes autrement qu'en 
bourgeois. Cela ne faisait pas l'affaire des grosses épau- 
lettes de la noblesse neuchâteloise, qui consentaient bien 
à être sous ses ordres comme représentant le pouvoir 
civil, mais n'entendaient pas lui devoir obéissance dans 
la hiérarchie militaire. Lors de la première revue qu'il 
dut passer à Planeyse après réception de son brevet de 
colonel, tous les officiers d'état-major étaient réunis chez 
le colonel Meuron, à Colombier, décidés à ne pas paraître 
à la revue si Favarger se montrait en uniforme, ce qui à 
leur grande joie n'eut pas lieu : Favarger se présenta 
en frac noir comme précédemment, et le spectacle d'un 
scandale qui aurait mis à nu toutes les petitesses de ce 
monde-là fut épargné au public. Ce que le brevet de co- 
lonel et les épaulettes à graine d'épinards devinrent, per- 
sonne n'en a été informé. Comme toute cette affaire s'est 









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passée entre quelques personnes le colonel-président du 
département militaire a gardé l'affront pour lui. 

Il n'en pouvait pas être de même d'un autre fait où les 
mêmes sentiments d'hostilité se peignirent aussi, mais 
dont la publicité nécessitait une réparation. A la même 
époque, la société des Officiers suisses existait déjà et 
avait ses réunions et ses fêtes annuelles comme elle les a 
encore aujourd'hui. La réunion devait avoir lieu à Zurich, 
et le comité, au lieu de faire une invitation par la voie de 
feuilles publiques ou par lettres envoyées à tous les officiers, 
la fit parvenir à l'autorité militaire supérieure de chaque 
canton, avec prière de la transmettre aux différents officiers. 
Cette invitation était donc parvenue àFavarger. Les offi- 
ciers du contingent étaient, à une ou deux exceptions près, 
des royalistes du plus beau noir, et le président du dé- 
partement militaire crut être dans la vérité en répondant, 
d'une manière assez sèche, qu'aucun des officiers neu- 
châtelois ne se rendrait à la fête de Zurich. Cette réponse 
fut livrée à la publicité des journaux pour faire voir quels 
étaient les sentiments fédéraux des officiers neuchàtelois, 
et VHelvétie, qui était aussi le journal de l'opposition, la 
publia comme d'autres. 

J'ai déjà cité Frédéric Perrot comme faisant partie de 
la coterie de jeunes gens qui n'aimait pas Favarger. 
Lorsqu'il lut cet article, il fut saisi d'indignation et écrivit 
à VHelvétie une lettre où il laissait percer ce sentiment et 
déclarait que quant à lui il n'avait point reçu communica- 
tion de l'invitation et qu'il avait lieu de croire que beau- 
coup d'autres officiers l'avaient également ignorée. Perrot 
commettait là une double faute : il se montrait irrespectueux 
envers son supérieur dans la hiérarchie civile et militaire, 
et il envoyait sa lettre à un journal qui faisait de l'op- 
position au gouvernement. Les gens appartenant à la 
noblesse, si hautains envers la plèbe républicaine, n'ont 
aucune indépendance de position et rarement celle de 
caractère : Perrot dut publier une rétractation envers 



— 385 - 

Favarger, que le Constitutionnel neuchâtelois nous 
apporta quelques jours après. Favarger, qui dans l'affaire 
du corbeau plaidait en faveur du respect dû aux nobles, 
venait d'obtenir son payement en obligeant à son tour un 
représentant de la noblesse à s'humilier devant lui. 







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CHAPITRE LXVII. 



Finances. — Les ressources. 



Pour donner une idée exacte de l'état du pays pendant 
la période de 1831 à 1848, il est nécessaire de dire aussi 
quelque chose du système financier du gouvernement. Si 
on relit les articles du Constitutionnel et les écrits publiés 
en 1831, on peut croire que le gouvernement vivait des 
largesses du roi et que le pays ne payait rien du tout. La 
principauté n'avait, pas plus dans son système financier 
que dans sa constitution politique et dans son ordre social, 
l'égalité pour base ; au contraire, tout était fondé sur des 
droits et des privilèges particuliers. En tant que ce système 
s'appliquait aux choses, il avait un caractère de justice 
que ne présente pas même le système d'impôt propor- 
tionnel que nous appliquons depuis 1850. En effet, les 
immeubles seuls étaient grevés, et parmi ces immeubles 
le fonds seulement et non point la construction qui pou- 
vait y être élevée sans aggravation de charges. L'origine 
de ces redevances partait du régime féodal, où les 
seigneurs possédaient le sol tout entier. En affranchissant 
leurs serfs et en leur remettant des terres à cultiver, ils 
s'étaient réservé des redevances particulières et perpé- 
tuelles. Ces redevances, qui affectaient la propriété et non 
pas l'individu, la suivaient entre toutes les mains dans 
lesquelles elle passait et constituaient une part de l'im- 
meuble dont le seigneur restait perpétuellement proprié- 
taire, de sorte que lorsqu'une propriété était vendue, le 
prix se ressentait toujours de la redevance dont elle était 



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387 



grevée. Ainsi la redevance incombant au nouveau pro- 
priétaire ne lui coûtait rien, puisqu'il avait eu soin de 
faire réduire le prix de la somme nécessaire pour en servir 
le revenu. Ce système, suivi à l'origine dans toute sa 
rigueur à l'égard des cens fonciers, avait subi une altéra- 
tion sensible ensuite des faveurs accordées aux bourgeois 
de Neuchâtel et de Valangin par la duchesse de Nemours. 
Ces redevances se payaient en nature. Le censitaire avait 
la faculté de convertir sa redevance en argent à un taux 
qui était fixé chaque année par le gouvernement. Les 
bourgeois de Neuchâtel obtinrent de la duchesse de 
Nemours que leur redevance fût définitivement et per- 
pétuellement fixée à huit batz par émine de froment due 
au souverain. L'année suivante, les bourgeois de Valangin 
trouvant qu'il y avait avantage à cette fixation perpétuelle, 
obtinrent la même faveur ; mais comme cette année-là 
l'abri du froment était à sept batz, il resta à sept batz 
pour ces derniers. Sans doute les avantages de cette fixa- 
tion perpétuelle furent insignifiants pendant bien des 
années ; mais à mesure que la valeur de l'argent diminua, 
que le prix du froment s'éleva en moyenne à vingt-cinq ou 
trente batz, qu'il atteignit même le double de ce prix, la 
faveur de la fixation perpétuelle devint un privilège 
énorme, qui n'aurait pas eu de bien grands désavantages 
s'il n'avait atteint que le trésor du prince, mais qui deve- 
nait choquant lorsqu'un bourgeois privilégié se trouvait 
en concurrence avec un non privilégié pour acheter une 
propriété. La redevance étant moins forte pour l'un que 
pour l'autre, le privilégié pouvait donner un prix plus 
élevé. 

La dîme, qui était une ancienne redevance en faveur 
du clergé catholique, dont le prince s'était emparé à l'épo- 
que de la Réformation, n'avait pas le même caractère de 
justice que les cens fonciers dont je viens de parler. Elle 
se livrait en nature sur la propriété même au moment 
de la récolte. Pour les froments, le receveur prenait la 



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— 388 - 

onzième gerbe ; pour les orges et avoines, il s'attribuait la 
même proportion à l'andain ; mais la difficulté de trouver 
la quantité exacte avait fait réduire cette dernière dîme à 
deux émines par pose. Pour les vignes, la dix-septième 
gerle était due. Toutefois cette proportion, qui était la 
plus généralement usitée, n'était point uniforme : elle 
variait dans quelques endroits et pour quelques pro- 
priétés. Cette redevance était beaucoup plus injuste que 
la précédente, parce qu'elle n'atteignait que les pro- 
priétés cultivées et pendant qu'elles étaient cultivées, en 
sorte que lorsqu'un champ était transformé en verger, 
jardin ou terrain à bâtir, il s'affranchissait à perpétuité de 
la redevance ; elle était surtout injuste parce que la rede- 
vance étant prise dans la proportion du rendement, on ne 
prélevait pas seulement une part du produit de la terre, 
mais aussi une part du produit du travail. Celui qui culti- 
vait bien payait plus; celui qui cultivait mal payait 
moins ; celui qui ne cultivait pas ne payait rien : c'était 
donc bien le travail qui était taxé et non pas la terre. Poul- 
ies céréales, la dîme n'avait rien de trop choquant ; mais 
pour la vigne, où la culture coûte plus que l'amodiation 
de la terre, la dîme devenait excessivement onéreuse. 

Autrefois, ces deux redevances étaient affermées à des 
receveurs qui, au moyen d'une somme fixe payée au 
prince, exerçaient tous les droits de celui-ci. On comprend 
qu"à une époque où les plébéiens ne comptaient pour rien 
ces receveurs aient pu user et abuser de leur charge, au 
point qu'un mouvement de révolte avait eu lieu en 1768 ; 
mais dès que le peuple fut plus instruit, les exactions ces- 
sèrent complètement, même avant la tentative de révolu- 
tion de 1831. Le gouvernement, qui dès cette époque dut 
aussi compter avec le sentiment populaire, avait même 
établi plusieurs recettes en régie. 

Une autre redevance, qui avait aussi son origine dans 
la féodalité, était conservée avec soin : c'était le lod. Le 
souverain était propriétaire de tout le sol ; lorsqu'il en 



389 



remettait la propriété dune parcelle à un sujet, c'était à 
condition de retour, et ce retour avait été converti en un 
droit de transmission qui était à l'origine de huit pour cent 
mais qui fut réduit sous le régime Berthier à six pour cent. 
Quoiqu'elle eût une origine féodale, cette redevance avait 
pris le caractère d'un impôt, comme il en existe dans tous 
les Etats, sous le nom de droits de mutation. 

Indépendamment de ces trois redevances d'origine très- 
ancienne, le gouvernement s'en était créé d'autres qui 
produisaient d'assez jolies sommes. Dans le siècle dernier 
le peuple neuchâtelois ne payait aucun impôt sur le sel, 
dont le commerce était parfaitement libre. Les voies de 
communication n'existaient pas comme aujourd'hui et 
l'esprit commercial n'était pas dans le caractère des Neu- 
châtelois comme il y est entré dès lors. Il en était résulté 
à plusieurs reprises des disettes de sel très-sensibles pour 
la classe des laboureurs qui formait la presque totalité du 
peuple. Vers la fin du siècle, la détresse était si grande, 
que les bourgeoisies et les communes sollicitèrent le gou- 
vernement de pourvoir à ce que de pareilles disettes n'arri- 
vassent plus. Celui-ci saisit l'occasion aux cheveux et con- 
stitua le monopole qui a existé dès lors. Le peuple n'a 
plus manqué de sel, et le gouvernement s'est créé une 
ressource considérable. 

Le service rendu à cette occasion a fait oublier l'entrave 
mise à la liberté du commerce. Le même monopole étant 
établi dans tous les Etats voisins, personne n'a songé à 
élever la moindre réclamation. Cependant il y avait beau 
coup à dire à cet égard. Le prince, qui prétendait ne point 
lever d'impôt et devait se contenter du produit des rede- 
vances qui lui étaient dues en sa qualité de premier pro- 
priétaire du sol, n'avait point le droit de se créer une 
ressource en s'attribuant à lui seul le commerce du sel. 
Le Conseil d'Etat, qui représentait le prince et non pas le 
peuple, dut se faire bien venir de son seigneur et maître 
eu lui apprenant que ses revenus allaient ainsi être 



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390 



augmentés. S'il eût un peu songé aux intérêts du pays, il 
aurait profité de cette ressource pour créer des institutions 
qui manquaient complètement. Le prince, touchant ses 
revenus comme de coutume, n'aurait eu aucune raison de 
réclamer et n'aurait en effet ni rien su ni rien dit. Mais à 
cette époque, quoique l'on fût en pleine révolution fran- 
çaise, ce n'étaient pas les intérêts du peuple qui préoccu- 
paient le gouvernement de Neuchâtel, pas plus qu'aucun 
gouvernement suisse. 

Une autre source importante de revenu était la poste. 
J'ai déjà dit que jusqu'en 1806 ce service public était 
affermé à une famille patricienne de Berne, les Fischer, 
et qu'à cette époque le gouvernement l'avait mise en régie. 
Le produit de cette administration s'élevait annuellement 
à plus de 60.000 fr. 

Enfin le gouvernement avait encore créé une source de 
revenu dans les péages. Il y avait bien eu dès les temps 
anciens un péage sur le pont de Thielle ; une partie de son 
produit appartenait à la bourgeoisie de Neuchâtel, dont 
les ressortissants étaient affranchis de la taxe, qui avait 
probablement été établie dès la construction du pont. 
Mais à part cela, aucun autre péage n'existait dans toute 
l'étendue de la principauté. Lorsque le commerce exté- 
rieur commença à prendre de l'extension, les marchandises 
qui des ports de Marseille et du Havre étaient transpor- 
tées dans les cantons de Berne, Fribourg, Soleure, et 
même Argovie et Lucerne, passèrent naturellement sur 
notre territoire. La grande route des Verrières à Thielle 
était couverte de longues files de véhicules à attelage 
simple qui plus que tous autres détériorent considérable- 
ment les routes. Le gouvernement songea aux moyens 
d'obtenir une compensation aux dommages matériels cau- 
sés par ce passage. Peut-être eût-il été d'une meilleure éco- 
nomie politique de faciliter ce transit que de l'entraver; 
ce qu'il rapportait au pays valait certes mieux que les 
réparations qu'il exigeait ; mais vers les années 1820 ou 



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— 391 



1822 où l'on s'occupait de cette question, on ne regardait 
pas aussi loin. Il fut donc établi aux Verrières, au port de 
Neuchâtel et à Thielle des employés qui contrôlaient les 
marchandises à leur passage et réclamaient un péage de 
un batz par quintal de toutes celles qui appartenaient à 
des négociants non neuchâtelois, fussent-ils ou non établis 
dans le pays. Comme celte mesure n'atteignait pas les 
Neuchâtelois, il ne s'éleva aucune réclamation. 

Il y avait cependant beaucoup à dire sur l'établissement 
de ce péage. En premier lieu, il entrait tout entier dans 
la caisse du prince, auquel aucun acte, aucun antécédent 
ne pouvait conférer le droit de s'attribuer ainsi le montant 
d'un impôt nouveau, si ce n'est le droit de tout faire que 
les monarques absolus s'accordent si généralement. En 
second lieu, la cause qui avait motivé l'établissement de 
ce péage était l'augmentation de charges qui résultait poul- 
ie pays de l'extension considérable du transit. Or cette 
augmentation de charges n'atteignait pas le prince, qui à 
l'époque de l'établissement du péage ne dépensait pas un 
sol pour les routes. Les communes, et par conséquent les 
particuliers, supportaient seuls cette charge. Il pouvait 
être logique de frapper d'un impôt les marchandises dont 
le passage dégradait nos routes ; mais il fallait être logique 
jusqu'au bout, et remettre le produit de cet impôt à ceux 
qui réparaient le dommage, ou sinon les dégrever d'une 
manière indirecte en se chargeant d'une partie de l'entre- 
tien, comme on l'a fait depuis pour certaines routes. 

Ce n'est que plus tard que le gouvernement se décida 
à faire quelque chose pour les routes, et même à faire 
beaucoup ; mais après avoir encaissé les bénéfices pro- 
venant du sel, des postes et des péages, il n'aurait pas 



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fallu présenter 


ces 


travaux 


comme 


des dons généreux 




du roi. 
















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— 392 — 

nière a été abolie dès les premiers mois de 1831, afin de 
calmer cette partie du pays qui était la plus agitée. On 
abolit aussi à cette époque les redevances dues pour la 
banalité des moulins et celle des fours. On a peine à com- 
prendre ce que pouvaient être cette banalité et cette rede- 
vance ; quelques mots d'explication ne seront donc pas 
superflus. L'établissement d'un moulin est chose coûteuse. 
A une époque où les relations commerciales étaient à peu 
près nulles, personne ne se fût hasardé à en construire 
un sans avoir la certitude qu'il serait occupé. Dans ce 
but, le constructeur, qui était le plus souvent la commune, 
obtenait du prince un acte de banalité qui obligeait tous 
les habitants de la localité à faire moudre leur blé dans 
ce moulin. Son propriétaire payait pour cette banalité 
une redevance considérable au trésor du prince. Il en 
était de même à l'égard des fours: Autrefois il n'y avait 
pas de boulangers dans les villages ; chaque particulier 
achetait son blé, le faisait moudre, et comme chacun n'a- 
vait pas un four dans son appartement, le plus grand 
nombre pétrissait son pain et le portait chez le fournier 
communal. 



I 



De 



CHAPITRE LXVIII. 



Finances. — Les modifications. 






Ce système financier, sans changer son caractère de 
redevances particulières, tendait cependant à se modifier 
sur la fin du régime prussien. Le gouvernement, qui sen- 
tait sans doute que quelque mouvement politique pouvait 
encore être amené par les inégalités choquantes existant 
entre les citoyens quant aux charges publiques, employait 
tous les moyens pour les faire disparaître. Le privilège 
des bourgeois de Neuchâtel et Valangin dont j'ai parte, 
était un de ceux qui avaient paru le plus criants en 1831 
alors que les Neuchâtelois, pour la première fois, regar- 
dèrent ce qui se passait autour d'eux. Pour le supprimer 
et régulariser en même temps des redevances qu'il faudrait 
peut-être un jour abolir sans compensation, le gouverne- 
ment déclara rachetables les cens dus à i'Etat, au taux 
de huit batz l'émine pour le froment, D'autres cens furent 
déclarés rachetables à quinze batz ; je n'ai pas les docu- 
ments sous les yeux, je ne veux pas préciser. Mais cette 
opération rencontra des entraves auxquelles personne ne 
se serait attendu. 

Lorsque l'on vit qu'une partie importante des revenus 
de l'Etat allait être capitalisée en une somme d'argent 
dont le gouvernement disposerait, il s'éleva, chez les 
paysans surtout, une rumeur très-considérable ; on mani- 
festa des craintes sur le moyen de replacer ce capital et 
de lui faire rendre un revenu suffisant pour qu'il ne vînt 
pas un jour où, faute de pouvoir vivre, le gouvernement 



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— 394 — 

demanderait à lever des impôts. On disait surtout que les 
fonds provenant des rachats étaient placés en Prusse et 
que si un jour le pays secouait le joug du roi, ce capital 
serait perdu pour lui. Ce qui donnait créance à cette 
rumeur, c'est que le gouvernement, qui administrait ce 
qu'on appelait le fonds de l'Etat, capital formé par un 
excédant sur l'impôt extraordinaire prélevé en 1817 et en 
1820, avait placé cette somme dans les Staatsschuld- 
scheine de Prusse. 

Il ne faudrait pas croire que le mouvement contre cette 
mesure soit parti des patriotes. Loin delà, Tagitation avait 
pris naissance dans les rangs des meilleurs amis du gou- 
vernement ; ce peu de confiance était certes la condamna- 
tion la plus éclatante de notre système politique. Mais, 
chose assez singulière, tout en constatant le danger, on ne 
voulait pas le voir où il se trouvait réellement. J'ai en- 
tendu un excellent royaliste, qui m'entretenait de cette 
affaire pour m'engager à prendre part à une manifesta- 
tion opposante, me dire : Lorsque ce capital sera réalisé 
en écus ou en titres, au porteur, le premier conquérant 
venu pourra tout emporter d'un paquet. C'était vrai ; mais 
le danger n'était pas là et mon interlocuteur le savait 
bien : la principauté comptait une fraction considérable 
de la population qu'on affectait de ne pas distinguer, dont 
on méconnaissait tous les jours les aspirations et qui 
n'attendait qu'un moment favorable pour prendre sa 
revanche, tout le produit des rachats dût-il rester à 
Berlin. 

L'agitation ne pouvait menacer le gouvernement dans 
sa position ; cependant les bourgeoisies intervinrent, se 
firent appuyer par les communes et envoyèrent une re- 
montrance à Berlin. Je n'ai jamais entendu parler du 
résultat de cette démarche. 

En faisant disparaître un privilège choquant, le 
gouvernement avait raison. Loin de mobiliser un capital 
pour le rendre disponible ou pour l'expédier en Prusse, il 



— 395 — 

régularisait des redevances dues sur des immeubles appar- 
tenant à l'Etat, telles que la dîme de Frienisberg, et faisait 
une bonne opération au point de vue économique en ache- 
tant pour les reboiser de grandes étendues de forêts 
situées sur les côtes du Doubs. Si les amis du gouverne- 
ment eussent été moins aveugles, ils se seraient joints à 
nous pour obtenir un contrôle sérieux des finances qui en 
définitive étaient celles du pays, quoiqu'on soutînt tou- 
jours que tout appartenait au roi. 

Il fut aussi entrepris à la même époque une modifica- 
tion des dîmes en blé. Comme je l'ai indiqué, cette rede- 
vance consistait en une partie de la récolte prise sur la 
propriété même au moment de la moisson. Outre le côté 
onéreux d'une redevance pareille, qui frappait davantage 
l'homme laborieux, elle était extrêmement vexatoire. Le 
laboureur qui avait acheté son champ, ne voyait pas sans 
amertume remployé fiscal enlever une partie importante 
de la récolte, fruit de son travail, alors que le servage était 
aboli ; en effet, quelque exorbitant que paraisse l'impôt 
foncier français, qui a pour norme un cinquième du 
revenu, ce dernier est cependant moins élevé que la dîme, 
attendu qu'il est basé uniquement sur le revenu de la 
terre et laisse intact le travail du laboureur. 

Au Val de-Travers, où nous avions un receveur intelli- 
gent et plein de tact, on avait à peu près partout rem- 
placé la dîme par une finance équitable versée par le 
laboureur. Le gouvernement, qui ne demandait pas mieux 
que de faire disparaître le côté vexatoire des redevances 
les plus impopulaires, introduisit le système des abonne- 
ments avec bon nombre de communes, qui se libéraient à 
perpétuité de la dîme moyennant une somme annuelle 
fixe. Celles-ci se récupéraient en frappant chaque pose de 
terre arable d'un impôt calculé sur la somme à payer au 
gouvernement, et comme la culture des fourrages arti- 
ficiels introduisait des assolements variant les cultures, 
les céréales n'occupant la terre qu'à peine un tiers de 



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Tannée, le prix à la pose se trouvait passablement réduit. 
D'autres communes imposèrent seulement les champs en- 
semencés selon la nature de la récolte qu'ils devaient pro- 
duire. 

Cette modification, dont les cultivateurs n'avaient qu'à 
se louer, ne fut pas étendue aux propriétaires de vignes. 
Jusqu'en 1848, le vigneron a vu le dîmeur arriver au 
moment de la vendange et prélever en nature la part du 
fisc sur la récolte qui était plus le produit d'un travail 
m;inuel, que celui de la terre. Et lorsque la récolte était 
mauvaise et ne suffisait pas même à payer les frais de cul- 
ture, il fallait encore la voir réduite par les droits du 
prince. 

Si l'on ajoute à ces différentes sources de revenus le pro- 
duit des forêts, les amendes, la pêche, etc.. on arrive à une 
somme approximative de 360,000 livres courantes, c'est- 
à-dire un demi-million de Jfrancs dont le gouvernement 
disposait annuellement, et qui, à l'exception du produit 
des forêts et domaines, sortait à un titre quelconque de la 
bourse des citoyens. Certes je n'ai aucune intention de 
jeter le moindre blâme sur ce système financier, soit au 
point de vue du mode de répartition, qui peut se justifier 
à beaucoup d'égards, soit à celui de l'exagération des 
charges ; mon but est de faire simplement remarquer la 
fausseté de l'allégation si souvent répétée par les roya- 
listes et par le gouvernement lui-même, que dans la 
principauté de Neuchâtel on ne payait pas d'impôts. 

Le gouvernement, qui se piquait d'honneur à ce sujet, 
n'établit à la vérité aucun droit sur les successions, ni 
péages, ni timbre, ni aucune de ces mille ressources que 
mettent en usage les administrations des autres pays! 
mais il n'aurait pu continuer longtemps ce système ; déjà 
plusieurs années avant la révolution de 1848, les embarras 
financiers se manifestaient; les services publics devenaient 
plus onéreux. Il est vrai que si le gouvernement eût 
établi l'état des ressources et des besoins et se fût adressé 



- 397 — 

à la population entière en lui faisant comprendre que pour 
avoir tels avantages il fallait se procurer telle somme 
par un moyen quelconque, direct ou indirect, j'ai la 
conviction qu'un impôt se serait établi sans le moin- 
dre murmure. Mais restait toujours la difficulté du con- 
trôle des finances par les représentants du peuple, et c'est 
là ce qu'un gouvernement qui voulait ne relever que du 
roi ne pouvait accepter. Du moment qu'on viendrait dire ■ 
voilà les ressources, voilà les exigences, nous demandons 
1 établissement d'un impôt pour couvrir la différence il 
est évident que le Corps législatif n'aurait pu voter cet 
impôt sans établir un contrôle sérieux, et dès qu'on livrait 
a cette assemblée les cordons de la bourse, les représen- 
tants du peuple pouvaient arriver à rendre le gouverne- 
ment impossible. Sans doute qu'alors l'immense majorité 
royaliste qui se trouvait au Corps législatif ne rendait pas 
le danger imminent ; mais personne ne savait mieux que 
le gouvernement que cette assemblée ne représentait pas 
le pays et que les patriotes pouvaient se réveiller un jour 
ou l'autre et amener dans le Corps législatif une majorité 
ou tout au moins une minorité dangereuse. 

Un exemple trouve ici sa place pour montrer jusqu'où 
on pouvait aller pour ne pas avoir le nom de tolérer un 
nouvel impôt dans le canton. La route du Locle à Mor- 
teau était projetée, elle ne pouvait s'établir sur le terri- 
toire français par les soins du gouvernement; il fallait 
avoir recours à une Compagnie qui s'en chargeât à ses 
périls et risques, moyennant la concession d'un péao e 
Les habitants des Brenets et la commune voulaient 
aussi établir à leurs frais un tronçon aboutissant à la route 
de Morteau, au Col-des-Roches. Il suffisait, pour per- 
mettre cet embranchement, d'établir le péage sur le lieu 
même où les deux routes se rejoignaient, c'est-à-dire sur 
le territoire neuchâtelois; mais le gouvernement ne vou- 
ait pas qu'il fût dit qu'un nouveau péage s'instituât dans 
le canton. Que celui-ci existât en-deçà ou au-delà de la 




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frontière, cela ne faisait aucune différence pour les voya- 
geurs se rendant du Locle à Morteau; c'était donc uni- 
quement une question d'amour-propre, qui a privé pen- 
dant dix ans les Brenets de cette communication : l'Etat 
alors dut payer 40,000 fr. pour racheter le droit d'em- 
branchement sur les Brenets, et le canton a également 
perdu l'indemnité de rachat que la Confédération aurait 
dû fournir si le péage eût été placé quelques cents pieds 
plus près du Locle. 

Ainsi, d'après le point de vue auquel s'était placé le 
•Conseil d'Etat, redevances féodales, dîmes, lods, postes, 
péage, sels, tout appartenait au roi et tout ce qu'il faisait 
pour la principauté était un don généreux. Pendant bien 
des années un grand nombre de badauds croyaient que 
certaines allocations, toujours publiées avec emphase, 
étaient prises sur les 70,000 livres courantes que le roi pré- 
levait avant tout sur le produit des recettes; il se trou- 
vait même des gens qui s'imaginaient que le roi envoyait 
des sommes d'argent depuis Berlin ; mais dans les der- 
niers temps, chacun savait à quoi s'en tenir à ce sujet : 
si quelque argent destiné au roi était dépensé dans le 
pays, c'était pour des affaires complètement étrangères 
aux intérêts neuchâtelois, telles que pensions à d'an- 
ciens serviteurs de la monarchie prussienne ou payement 
•des dettes de Favarger. 



CHAPITRE LXIX. 



Finances. — Les dépenses. 



Après avoir examiné quelles étaient les recettes de 
l'Etat, il convient de jeter un coup d'œil sur l'emploi qui 
en était fait. Ici, je dois le dire, la critique est moins ai- 
sée : l'administration se faisait avec économie ; les traite- 
ments étaient pour la plupart modiques, trop modiques 
pour que les hautes fonctions fussent accessibles aux gens 
sans fortune, ce qui était fâcheux, parce que, même au 
sein d'un gouvernement monarchique et aristocratique, il 
faut des travailleurs ; les gens qui sont en même temps 
nobles et riches ne sont pas adonnés au travail, et pour y 
suppléer on avait eu recours à des plébéiens, tels que Fa- 
varger, Delachaux, Galame. Ceux-ci ne pouvant pas se 
contenter d'un traitement de 1,000 livres courantes, il avait 
fallu leur procurer d'autres revenus plus ou moins indi- 
rects, qu'ils gagnaient bien sans doute ; mais il aurait été 
plus digne de leur fixer un traitement convenable au bud- 
get que de les dédommager par des voies détournées. 

Une circonstance qui contribuait beaucoup à réduire le 
chiffre total des dépenses et des recettes tel qu'il était 
communiqué au Corps législatif, c'est que la multitude 
des fonctionnaires publics et des employés, depuis une 
partie des conseillers d'Etat, en suivant parles chefs de ju- 
ridiction, les juges, les receveurs, étaient rémunérés par le 
casuel, en sorte que le peuple payait bien réellement ces 
fonctionnaires et que ce qu'ils recevaient ne figurait pas 
dans les comptes. Pour certains offices tels que ceux de 






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greffiers, huissiers, notaires, etc., il n"est guère possible 
d'en agir autrement ; mais pour les autres fonctionnaires, 
ce système est extrêmement vicieux : le juge qui vit de 
ses vacations sera toujours tenté de les multiplier. 

Il en était en général des dépenses comme des recettes; 
elles étaient réglées par des droits ou avantages particu- 
liers, établis par d'anciens usages ou par des faveurs prin- 
cières religieusement conservées. Il en résultait des diffé- 
rences frappantes entre les charges et les avantages de 
certains postes comparés avec d'autres ; cela se remar- 
quait surtout à l'égard des cures, qui subsistaient en gé- 
néral du produit des revenus de la Chambre économique; 
mais certains usages avaient établi en faveur de quelques- 
unes d'entre elles des redevances assez considérables en 
vin, en blé, etc. Outre leur casuel, quelques chefs de juri- 
diction recevaient à titre de traitement fixe des sommes 
qui n'étaient point basées sur l'importance du poste, mais 
simplement maintenues parce qu'elles avaient toujours 
été accordées. 

Il est d'ailleurs assez peu étonnant que le gouverne- 
ment pût vivre avec une somme de 500,000 francs. Avant 
1830, il ne dépensait absolument rien pour l'instruction 
publique, à peu près rien pour l'établissement de routes 
et encore moins pour leur entretien. L'organisation mili- 
taire coûtait peu, en raison du médiocre empressement 
que mettait le gouvernement à remplir ses devoirs envers 
la Confédération, et des frais qu'il laissait autant que pos- 
sible à la charge de celui qui payait de sa personne. Le 
soldat devait fournir tout son armement et son habille- 
ment, sauf la capote ; il ne recevait pas de solde. Après 
1830, lorsque les recettes des lods, des postes, du sel, 
eurent produit des sommes plus fortes, toujours sous cou- 
leur de don généreux du roi, il fut détourné quelques mille 
francs pour l'instruction publique, pour l'entretien et les 
créations de routes; les milices furent instruites en ca- 
serne et le gouvernement se procura des armes et des 



— 401 



effets pour pouvoir mettre au besoin les troupes en cam- 
pagne. 

Si le gouvernement de Neuchâtel était ménager des de- 
niers du roi, comme il les appelait, des deniers de l'Etat, 
comme c'était réellement le cas, d'autre part son budget 
était toujours clôturé par la somme affectée au roi; plus 
forte qu'aucun autre chapitre des dépendes, elle absorbait 
un cinquième du budget. Tout monarque a sa liste civile 
lorsqu'il ne confond pas l'Etat et lui comme Louis XIV; 
mais cette liste doit être proportionnée aux ressources du 
pays qui la supporte. Gomme rien n'est connu des tran- 
sactions qui ont eu lieu en 1814 entre le roi et le gouver- 
nement, personne ne sait si ce tribut nous a été imposé 
ou s'il a été discuté et fixé d'après l'excédant probable 
des recettes sur les dépenses. Toujours est-il que la liste 
civile du prince est énorme, comparée avec celles qu'ont 
reçues à diverses époques les monarques français. Sous 
Charles X, la France fournissait une liste civile de 
30 millions, presque exactement 1 franc par âme de po- 
pulation; sous Louis-Philippe, 12 millions, soit 40 cen- 
times par habitant ; sous Napoléon III, 25 millions, soit 
80 centimes. Jusqu'en 1830, les Neuchâtelois payaient 
2 francs ; dès lors la population ayant considérablement 
augmenté, la proportion était descendue à 1 fr. 55 c. 

J'ai encore plus de peine à accepter l'allocation impor- 
tante de 14,000 fr. payée au gouverneur, qui sans doute 
avait sauvé le principe monarchique en 1831 , mais qui 
dès lors apparaissait à peine quelques jours par année à 
Neuchâtel. La liste civile avait encore sa raison d'être, 
puisque la puissance prussienne était là pour nous proté- 
ger; mais le gouverneur, qui passait son temps à comman- 
der une division de l'armée prussienne, était pour nous 
au moins inutile et n'avait aucune influence sur les 
affaires auxquelles il ne prenait plus part. En 1842, il 
avait été question de porter de Pfuel au ministère : c'au- 
rait été une excellente occasion pour faire cette économie 

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dans les dépenses, surtout alors que Ton voyait la dette 
s'augmenter graduellement chaque année ; mais le gou- 
vernement en jugeait autrement. Il fit une démarche à 
Berlin pour que dans le cas où Pfuel serait porté à un 
poste aussi élevé, il nous fût également conservé comme 
gouverneur. Notre gouvernement tenait-il à Pfuel parce 
qu'il était toujours absent, ou cherchait-il à avoir par 
là un ami sûr dans le ministère? je ne sais; mais si au 
heu de cela il eût demandé la suppression du poste en 
exposant l'embarras financier très-réel de la principauté 
et l'inutilité d'un emploi resté matériellement et morale- 
ment vacant depuis dix ans, il aurait mieux agi dans l'in- 
térêt du pays. C'était là son moindre souci, et l'inté- 
rêt général devait passer après les intérêts particuliers- 
Je sais que le même fait peut se rencontrer dans les dé- 
mocraties; mais alors le mal est momentané, parce que 
le peuple y met bientôt ordre. 

Cette sorte de jactance avec laquelle on sacrifiait ainsi 
nos intérêts financiers, se reproduisit d'une manière bien 
plus frappante encore lorsque la Confédération eut dé- 
crété la levée de la grande carte de la Suisse connue sous 
le nom de carte Dufour. La Diète avait décidé que les 
frais de triangulation et une partie des frais de levée de 
plans seraient supportés par la Confédération. Cette sub- 
vention ne laissait pas d'avoir une importance assez 
considérable et il n'y avait aucune humiliation pour 
les cantons à l'accepter ; aussi ne comprend-on pas trop 
pourquoi, tandis que chaque année on voyait la dette de 
l'Etat s'augmenter, notre gouvernement refusait une sub- 
vention que d'autres cantons moins embarrassés accep- 
taient sans scrupule. Peut-être était-ce uniquement pour 
pouvoir dire avec ostentation en Diète : Neuchâtel n'a 
pas besoin d'une subvention fédérale pour la levée de la 
carte du canton ; son prince y a pourvu. 

Nous avons vu qu'en maintenant et réduisant les res- 
sources aux produits auxquels on pouvait attacher la 



403 



qualité de biens du roi, le Conseil d'Etat s'était attribué 
la gestion de toute la partie financière de l'administra- 
tion, sans avoir l'ombre d'un compte à rendre. Il est vrai 
qu'à chaque session d'été, lorsque le compte financier de 
l'année précédente était bouclé, le procureur général de 
Chambrier en donnait lecture au Corps législatif; son 
frère, autre conseiller d'Etat, qui présidait l'assemblée, 
attendait à peine la fin de la lecture pour dire : « Comme 
« nous n'avons pas à discuter ces comptes, nous passe- 
« rons à un autre objet à l'ordre du jour. » C'était l'arche 
sainte à laquelle personne ne pouvait toucher : toutes les 
précautions étaient prises pour que la simple communi- 
cation à laquelle on voulait bien condescendre, ne dégé- 
nérât pas en un contrôle. Je n'ai point l'intention d'in- 
sinuer que le Conseil d'Etat, en soustrayant ainsi sa ges- 
tioH financière à tout contrôle, voulût cacher des actes de 
mauvaise administration, encore moins des fraudes, ce 
qui pourrait cependant avoir eu lieu sans que personne 
aujourd'hui put s'en douter. Son but principal était de 
rester le maître et de ne pas dépendre du Corps législatif 
pour le moindre crédit, prévoyant bien que si le cas se 
présentait, ce Corps alors sans portée politique devien- 
drait réellement le pouvoir prépondérant du canton. 

Il semble que le contrôle qui pouvait s'exercer depuis 
Berlin ne devait être ni bien efficace ni bien gênant; ce- 
pendant le Conseil d'Etat tendait à s'en affranchir aussi; 
le moyen imaginé par Chambrier et qui a été employé 
pour l'institution de l'Académie était très-ingénieux. Cha- 
que année l'Etat devait fournir une somme assez impor- 
tante destinée à former un capital dont les revenus étaient 
affectés au service public auquel ce capital était destiné. 
De cette manière, le Conseil d'Etat n'avait à rendre 
compte au ministère prussien dont il relevait que de la 
somme versée annuellement pour créer le fonds, et l'ad- 
ministration de celui-ci lui restant, il était le seul arbitre de 
son emploi. Plusieurs services publics, outre l'Académie, 



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étaient ainsi alimentés par des fonds spéciaux dont les fi- 
nances de l'Etat avaient formé le capital. Un très-bon 
royaliste, auquel je manifestais mon étonnement de ce sin- 
gulier système d'un fonds appliqué à chaque service pu- 
blic, trouvait que ce plan était tout national et tout neu- 
châtelois, puisqu'il affranchissait le gouvernement de la 
tutelle prussienne; celte raison eût été plausible si le 
contrôle du ministre prussien avait été remplacé par un 
contrôle du pays; mais l'affranchissement d'une surveil- 
lance quelconque était le pire de tous les systèmes. 

Que pouvait d'ailleurs être un contrôle exercé à trois 
cents lieues de distance? Une vérification de quittances, si 
encore elle avait lieu, était chose accessoire; ce dont il fal- 
lait s'assurer, c'était de la bonne application des res- 
sources, et, pour cela, il devenait nécessaire de s'en ren- 
dre compte sur les lieux mêmes. 

Pendant dix-sept ans. j'ai été l'adversaire du gouver- 
nement et je lui ai fait durant toute cette période une 
opposition peu remarquée de lui sans doute, mais néan- 
moins passionnée et systématique. Depuis 1848. j'ai été 
mêlé aux affaires de la république, et les hommes qui 
soutenaient l'ancien gouvernement nous ont fait opposi- 
tion à leur tour, avec non moins d'ardeur et de passion. 
Cet antagonisme a nécessairement faussé le jugement de 
part et d'autre, et si chez moi la passion a complètement 
disparu pour faire place à des appréciations saines et 
affranchies d'une manière absolue de tout sentiment 
d'hostilité, il ne peut pas se faire que mon jugement soit 
dégagé des impressions qu'y a laissées une lutte aussi 
longue et aussi ardente; c'est pourquoi je n'ai pas la pré- 
tention de donner à mes jugements plus de valeur qu'ils 
n'en doivent avoir. Cependant je ne puis terminer cet 
examen du système financier de l'ancien régime sans ex- 
primer le regret que notre situation politique ait été un 
obstacle absolu à toute entreprise sérieuse, à tout établis- 
sementutile dont la construction eût exigé quelque somme 



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405 



importante; cela est d'autant plus regrettable que les 
hommes capables d'entreprendre et de diriger de pareils 
établissements ne manquaient pas. 

Chez nous, l'idée que les charges publiques sont une 
très-mauvaise chose et que le peuple qui en paye le moins 
doit être le plus heureux, était généralement répandue. 
Cette fausse opinion provenait de ce que le produit des 
impôts étant versé entre les mains du prince, l'établisse- 
ment de ceux-ci se fût trouvé sans compensation. Une pa- 
reille appréciation pouvait se soutenir si Ton n'eût rendu 
compte qu'au souverain du produit des impôts comme de 
celui des redevances et qu'on n'eût pas mis le pays en 
part dans l'application des dépenses à faire; mais si, en- 
trant dans un régime véritablement constitutionnel, on 
avait chargé les représentants du peuple de voter le bud- 
get et qu'il en fût résulté des créations utiles telles qu'un 
établissement de travail pour les vagabonds, une maison 
pénitentiaire, un collège, un hôpital cantonal, les impôts 
auraient été acceptés non-seulement sans murmure, mais 
avec plaisir. Mais le vote du budget par le Corps législa- 
tif supposait un contrôle : si les représentants du peuple 
refusaient le vote du budget à un Conseil d'Etat inamo- 
vible, la position devenait sans issue; l'amovibilité du 
Conseil d'Etat en eût été la conséquence, et le Conseil 
d'Etat, pouvoir aristocratique dans le sein duquel on n'a- 
vait fait entrer des plébéiens que dans un moment de 
crise, n'entendait pas se mettre à la merci d'une élection 
au Corps législatif. Les hommes qui en faisaient partie 
voulaient y rester et y placer leurs fils après eux ou 
même à côté d'eux. 



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CHAPITRE LXX 



Stockmar. 



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Je ne puis passer sous silence une idée assez singulière 
qui s'était fait jour dans quelques esprits au moment de 
la mort de Frédéric-Guillaume III. Xavier Stockmar, le 
grand agitateur du Jura bernois, faisait partie du gouver- 
nement de Berne, où il se posait en Jurassien plutôt qu'en 
Bernois et était sans cesse en lutte pour obtenir quelque 
concession ou quelque redressement en faveur de la contrée 
qu'il représentait, formée de l'ancienne principauté ecclé- 
siastique connue autrefois sous le nom d'évêché de Bâle. 
Cette contrée avait past-é aux mains de la France en 1793, 
puis en 1814 elle avait été donnée aux Excellences de 
Berne en compensation du pays de Vaud et de l'Argovie 
perdus en 1798. Le passage du régime impérial au régime 
bernois avait d'abord élé un soulagement pour les popu- 
lations jurassiennes, en raison surtout de l'abolition de la 
conscription et de la réduction considérable des impôts. 
Jusqu'en 1830, le Jura était en quelque sorte un pays 
sujet, subissant la loi d'un maître sans regarder si celui-ci 
établissait une égalité équitable entre les populations qui 
lui étaient soumises. Cependant la différence de langue et 
celle de religion n'étaient pas de nature à fondre en un 
tout homogène des éléments si divers. 

L'aristocratie de Berne était puissante ; lorsqu'en 1830, 
les libéraux de la partie allemande songèrent à la renver- 
ser, ils comprirent que l'appui de la partie française leur 
était nécessaire, et Stockmar n'eut pas de peine à amener 



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— 407 — 

celle-ci à tenter contre Berne un mouvement qui n'aurait 
pas réussi sans elle. 

La révolution bernoise à peine terminée, le Jura s'aper- 
çut des inégalités qui existaient entre l'ancien pays et lui- 
La vie en commun et l'accord avaient été faciles sous une 
aristocratie qui se faisait craindre; mais dès qu'on fut 
libre de part et d'autre, le plus fort devait nécessairement 
se donner la part du lion. Stockmar et la députation ju- 
rassienne se plaignaient sans cesse, quelquefois à tort, 
mais souvent avec raison, du peu d'avantages accordés 
au Jura. En 1840, les choses en étaient arrivées au point 
que Stockmar, dont l'influence était considérable, songea 
sérieusement à séparer le Jura du canton de Berne et 
tenta des démarches dans ce sens. Malheureusement pour 
la cause qu'il entreprenait, il crut devoir rechercher l'appui 
du clergé catholique, qui, par principe, était adversaire de 
la partie allemande toute protestante. Mais tout eu de- 
mandant le concours des prêtres, Stockmar ne voulait pas 
mettre le Jura entre leurs mains. Il sentait d'ailleurs que 
cette séparation ne pourrait jamais être consentie par l'an- 
cien canton, qui restait encore le plus grand de la Confédé- 
ration, s'il ne devait plus avoir qu'une demi-voix au sein 
de la Diète. C'est alors qu'il imagina de former un canton 
de la principauté de Neuchâtel et du Jura bernois réunis. 
L'idée était plus ingénieuse que sérieuse, car c'était se 
créer des difficultés à plaisir que de songer à une pareille 
entreprise. 

Il y avait alors dans le canton de Neuchâtel des pa- 
triotes qui, si j'en juge par moi-même, auraient accepté 
toute combinaison qui les aurait débarrassés du roi de 
Prusse et de l'aristocratie de Neuchâtel ; mais il n'y avait 
nul parti ayant des vues, un plan, des moyens. Les pa- 
triotes avaient des aspirations, et ils attendaient qu'un 
miracle vînt combler leurs vœux. Aussi Stockmar, en 
adroit politique qu'il était, s'aperçut bientôt de l'impos- 
sibilité de traiter et de s'entendre avec des gens qui ne 









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- 408 — 

savaient pas même se concerter entre eux pour faire 
une opposition sérieuse à un gouvernement qu'ils détes- 
tent II vint à la Chaux-de-Fonds, s'adressa à Célestin 
Nicolet et à Justin Billon, leur fit part de ses vues, et les 
choses en restèrent là. Il s'était d'ailleurs adressé à des 
hommes qui n'avaient pas bougé en 1831 et qui n'étaient 
pas gens à se compromettre en 1840. 

Cependant l'alliance de Stockmar avec les prêtres de- 
vait nuire a sa cause : les Jurassiens se divisèrent, et les 
manœuvres de leur chef furent découvertes. Un décret du 
Grand Conseil révoqua Stockmar de ses fonctions de con- 
seiller d Etat; décrété de prise de corps, il dut quitter la 
buisse pour quelques années. 

A cette époque d'ailleurs le moment n'était pas bien 
chois, pour amener un changement politique dans le can- 
ton de Neucbâtel. La révolution française de février fût- 
ehe arrivée brusquement en 1840 comme cela a eu lieu 
en 1848, qu elle n'aurait pas trouvé le peuple neuchâtelois 
Prêt a en profiter. Il fallait le mouvement provoqué par 
les affaires fédérales pour ramener chez les patriotes un 
peu d esprit public et de dévouement. Je crois devoir 
maintenant reprendre le récit des événements suisses, 
suspendu au moment où la contre-révolution qui venait 
d avoir heu à Zurich semblait devoir donner raison à la 
politique ourdie depuis tantôt dix années par le gouver- 
nement de Neuchâtel. 



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TROISIÈME PARTIE 



LE SONDERBUND ET LA RÉVISION 



DU PACTE FEDERAL. 




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CHAPITRE LXXI 



La réaction ultramontaine. 



La contre-révolution de Zurich n'avait pas eu immé- 
diatement des imitateurs en Suisse; en 1840, au contraire, 
les cantons du Valais et du Tessin passèrent carrément 
dans les rangs des cantons radicaux, à la suite de mou- 
vements politiques violents et de conflits armés. Mais 
ces deux voix étaient plus que compensées par les chan- 
gements survenus à Fribourg et à Lucerne. Le premier 
de ces cantons, qui avait fait sa révolution en 1831, ne 
pouvait rester longtemps sous la direction d'hommes aux 
idées libérales. De toute ancienneté, le fanatisme reli- 
gieux a exercé sur les campagnards fribourgeois une puis- 
sauce contre laquelle les idées nouvelles n'ont eu aucun 
effet. En 1818. le gouvernement patricien avait appelé les 
Jésuites et facilité la fondation de leur collège, qui plus 
tard acquit une grande célébrité. Une fois installés, ces 
Pères accaparèrent l'instruction publique et augmentèrent 
leur prépondérance par l'influence qu'ils avaient sur l'évê- 
que lui-même. C'étaient des adversaires redoutables pour 
le gouvernement de 1831; mais celui-ci n'osa pas les in- 
quiéter, parce que leur institut comptait ses pensionnaires 
par centaines, ce qui faisait vivre le petit commerce de la 
ville. On s'imagine facilement ce qu'il advint d'une situa- 
tion pareille. Le gouvernement démocratique qui en 1830 
avait renversé le patriciat par un coup de main, ayant 
contre lui les couvents, parmi lesquels le puissant établis- 
sement des Jésuites, l'évêque, aussi bien que tout le 



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petit clergé, devait être vaincu par les armes mêmes qu'il 
fournissait à ses adversaires. Le Grand Conseil se renou- 
velait par tiers à des époques périodiques; les premières 
votations n'amenèrent pas de changements notables; 
mais, au bout de quelques années, les élections donnèrent 
une majorité aux conservateurs, et la ligue de Sarnen, qui 
n'avait été dissoute que sur le papier, après s'être renfor- 
cée de la voix de Zurich, put encore compter sur celle 
de Fribourg. Luceme etZoug. cantons tout catholiques, 
subirent des modifications analogues et vinrent grossir 
les rangs de l'opposition. Telle était la situation politique 
pendant la session de la Diète de 18i0. On pouvait re- 
marquer déjà que la réaction prenait un caractère reli- 
gieux et que l'ultramontarnsme organisait en Suisse une 
campagne contre les libertés conquises en 1830 et 1831. 

Vn homme qui acquit en peu de temps une grande 
célébrité habitait alors Lucerne : c'était un réfugié alle- 
mand nommé Siegwart. Ses talents l'avaient fait remar- 
quer des libéraux lucernois, qui étaient alors au pouvoir. 
Ils donnèrent à Siegwart la bourgeoisie lucernoise et 
suisse et le poussèrent aux affaires, auxquelles ce nou- 
veau citoyen prit une part active dans le sens libéral. 
Plus tard, Siegwart s'allia à une famille Muller, d'Altorf ; 
cette circonstance, jointe au changement politique du 
canton de Lucerne, détermina chez le protégé des libé- 
raux une volte-face complète : il devint le chef du parti 
ultramontain suisse et l'âme de toutes les intrigues qui 
peu d'années après mirent les armes à la main des partis 
et la Suisse à deux doigts de sa perte. 

La réaction ultramontaine était en trop bonne voie 
pour s'arrêter dans ses entreprises; tous les cantons 
catholiques étaient en agitation. Au Tessin, une colonne 
armée, préparée sur le sol lombard et, favorisée par l'Au- 
triche, avait- tenté une attaque contre le gouvernement 
et avait été défaite. L'avocat Nessi, l'un des chefs cette 
entreprise, fut arrêté et fusillé. 



- 413 - 

Quoique les radicaux du Valais eussent, en 1840, 
remporté une victoire qui leur avait assuré le pouvoir; 
ils n'en jouissaient pas tranquillement, et pendant plu- 
sieurs années ce canton fut livré à des troubles inces- 
sants. A Soleure, une tentative violente avait été organisée 
contre le gouvernement ; mais celui-ci, averti à temps, put 
mettre la main sur les meneurs. Enfin le canton cVArgo- 
vie devait subir la secousse la plus forte et jeter la 
pomme de discorde qui fut l'occasion d'une lutte de 
sept années. 

Le canton d'Argovie se composait des derniers lam- 
beaux qu'avait possédés la maison d'Autriche sur le so! 
de l'Helvétie; ceux-ci étaient tombés partie entre les 
mains de la ville do Berne, partie entre celles des Confé- 
dérés. Après que la Réformation eut causé les dissensions 
religieuses en Suisse, les cantons qui se succédaient dans 
l'administration ou plutôt dans l'exploitation des bail- 
liages communs exercèrent alternativement leur in- 
fluence dans le sens de la confession à laquelle ils ap- 
partenaient. La partie placée sous la domination bernoise 
était devenue entièrement protestante ; celle qui formait 
les bailliages communs était restée catholique. On com- 
prend qu'une pareille situation donnât lieu à des con- 
flits incessants et amenât plus d'une fois les Confédérés 
à prendre les armes, autant pour conserver ou étendre 
leur domination que pour défendre leur foi. Cela dura 
jusqu'en 1712, où la bataille de Vilmergen amena le par- 
tage qui subsista jusqu'à l'avènement de la république 
helvétique. 

Les luttes religieuses excitent d'autant plus le zèle, 
qu'elles dérivent d'un sentiment humain qui porte à 
s'attacher toujours davantage aux objets dont la jouis- 
sance est. contestée. Aussi la partie catholique de l'Argo- 
vie a-t-elle, plus qu'aucune autre contrée, de la Suisse, 
conservé son fanatisme jusqu'à nos jours. Lorsqu'en 1803 
l'acte de médiation constitua territorialement le canton 



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d'Argovie. et lorsqu'en 1814 les cantons suisses acquirent 
une indépendance plus grande encore, celui d'Argovie. 
qui se trouvait formé des bailliages bernois et des bail- 
liages libres, fit deux parts égales de l'influence politique 
en donnant à chacune des confessions un nombre égal 
de représentants au Grand Conseil. Cette disposition fut 
même conservée dans la Constitution issue de la révolu- 
tion de 1830. Mais la partie catholique, qui contenait un 
certain nombre de couvents jouissant d'une for- 
tune s'élevant à plusieurs millions, subissait l'influence 
des moines, qui exerçaient ainsi une véritable souverai- 
neté. A plusieurs reprises, le gouvernement d'Argovie 
avait vu sa marche entravée par les difficultés que susci- 
taient les conventuels. C'était une lutte perpétuelle entre 
le pouvoir politique et le pouvoir clérical des bailliages 
libres. Le gouvernement avait maintes fois cherché à 
se débarrasser de cet obstacle en interdisant l'admission 
des novices, en donnant aux couvents des gérants de 
leurs biens. Ces corporations, qui se trouvaient au béné- 
fice d'un article spécial du Pacte fédéral, avaient saisi la 
Diète des difficultés qu'elles avaient avec le gouverne- 
ment et demandaient qu'en vertu de l'art. 12 du Pacte, 
les mesures prises contre elles fussent révoquées. La 
Diète, dont la constitution était telle que rien ne pouvait 
résulter de ses délibérations, n'avait à cette occasion 
comme en beaucoup d'autres, rien fait du tout. 

Cependant, la majorité du peuple argovien, qui était 
libérale, fatiguée de cette lutte, fit décréter une révision de 
la Constitution qui eut lieu vers la fin de l'année 1840, et 
dans laquelle la représentation proportionnelle au Grand 
Conseil fut introduite, ce qui mettait la partie catholique 
en minorité évidente. Comme cette fraction du pays 
nommait quelques députés libéraux, les modifications cons- 
titutionnelles portaient un coup fatal à l'influence cléricale 
et surtout à celle des moines. Lorsque la nouvelle Consti- 
tution fut soumise au peuple, les couvents firent des 



— 415 — 

efforts considérables pour la faire rejeter : mais malgré 
les menaces du confessionnal et l'argent des religieux, la 
Constitution fut adoptée et obtint même un certain nom- 
bre de voix dans les bailliages libres. Ce vote fut le signal 
d'une levée de boucliers et d'une tentative armée pour 
renverser le gouvernement ; mais celui-ci réunit les ba- 
taillons ressortissant à la partie protestante, marcha 
contre les insurgés et les atteignit dans les champs de Vil- 
mergen. Les catholiques battus se dispersèrent d'autant 
plus facilement que des bataillons bernois arrivaient au 
secours du gouvernement et se mettaient à la disposition 
du commandant en chef des troupes argoviennes. 






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CHAPITRE LXXII. 



La dissolution des couvents. 



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Quelques jours après cet événement, le Grand Conseil 
argovien était réuni pour parer aux événements, et le 
13 janvier 1841, voulant couper le mal par la racine, il 
décréta la dissolution de tous les couvents établis dans le 
canton, dont quatre étaient des couvents d'hommes et 
quatre des couvents de femmes. Cette mesure, fort utile 
en elle-même au point de vue politique, ne l'était pas 
moins au point de vue économique, puisqu'elle donnait 
à l'Etat la disposition de valeurs très-considérables; 
mais elle ne se justifiait cependant qu'à l'égard de deux 
couvents : celui de Mûri, le plus riche de tous et au sein 
duquel l'insurrection avait été fomentée, et celui de Wet- 
tingen, où la dépravation des mœurs avait fait scandale ; 
aussi la décision du Grand Conseil causa-t-elle dans toute 
la Suisse une véritable agitation. 

L'article 12 du Pacte fédéral portait : l'existence des 
couvents et chapitres, en tant qu'elle dépend des gouver- 
nements des cantons, est garantie. Une autre disposition 
stipulait que cinq cantons pouvaient demander une con- 
vocation extraordinaire de la Diète. C'est en vertu de ces 
deux dispositions que le canton d'Uri prit l'initiative de 
saisir la Confédération de l'affaire, et s'adressanl aux 
cantons qui votaient ordinairement avec lui il les 
pria de se joindre à lui 'pour demander une convoca- 
tion immédiate de la Diète. Il va sans dire que Neu- 
chàtel, qui depuis dix ans cherchait un appui clans les 



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cantons où dominait l'ultramontanisme, ne fut point 
oublié dans cette liste des amis d'Uri : son tour était venu 
de leur rendre un service. Cependant il répugnait visible- 
ment à notre gouvernement de se mettre à la tête d'une 
croisade en faveur des couvents, ce genre d'établissement 
n'étant guère en faveur chez les Neuchâtelois, fervents 
protestants ; cherchant donc une échappatoire, il répon- 
dit au gouvernement d'Uri que les couvents avaient 
toutes les sympathies du gouvernement de Neuchâtel ; 
mais qu'en raison de sa situation politique, il espérait que 
les cinq cantons nécessaires pour demander la convoca- 
tion d'une Diète extraordinaire se trouveraient sans lui. 
Mais Uri insista afin d'obtenir le plus grand appui pos- 
sible, et Neuchâtel dut s'exécuter et expédier sa demande 
de convocation à Berne, où se trouvait le Directoire fédé- 
ral. 

La Diète, désormais saisie du conflit, était peu apte à 
résoudre une pareille question. Les cantons entièrement 
catholiques, tels que Uri, Schwytz, Unterwald, Zoug et 
Lucerne, qui marchaient d'accord depuis que ce dernier 
avait passé aux ultramontains et que Siegwart-Muller 
dirigeait sa politique, interprétant l'article 12 du Pacte 
d'une manière absolue, prétendaient qu'Argovie devait 
être mis en demeure de révoquer son décret du 13 jan- 
vier et de rappeler les moines déjà dispersés. 

Il va sans dire que Neuchâtel se joignait à eux. Pour 
ce dernier, l'article 12 ne donnait lieu à aucune équivo- 
que, et ce canton, qui aurait été fort embarrassé de mettre 
un bataillon sur pied pour une pareille cause, demandait 
qu'Argovie fût contraint par les armes à rétablir ses cou- 
vents. Quelques cantons comme Saint-Gall, Zurich, Vaud. 
Genève, tout en interprétant le Pacte dans un sens ab- 
solu, voulaient avoir égard à la position d'Argovie et esti- 
maient qu'ayant à garantir l'existence du gouvernement 
d'Argovie et celle des couvents, il fallait distinguer entre 
les couvents dangereux et ceux dont le maintien ne pré- 

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sentait aucun inconvénient. Enfin, Berne et Bâle-Cam- 
pagne demandaient que l'affaire fut écartée du recès et 
que la Diète laissât Argovie agir à sa guise. 

Il fallait s'en tenir à l'une des opinions extrêmes. Si 
l'interprétation donnée à l'article 12 par les ultramon- 
tains était juste, il fallait obliger Argovie à révoquer son 
décret de dissolution, et, en cas de refus, l'y contraindre 
par la force. Mais là était la grosse difficulté : les grands 
cantons ne se seraient pas prêtés à l'exécution de me- 
sures qu'ils désapprouvaient et qui répugnaient à leurs 
populations. Ils auraient plutôt mis leurs troupes au ser- 
vice d' Argovie. Les petits cantons, y compris Neuchâtel, 
n'avaient à leur disposition que des forces insignifiantes, 
et la puissance morale de la Diète n'était pas telle, qu'une 
majorité de douze cantons ne représentant qu'un sixième 
de la population de la Suisse pût contraindre la minorité 
numériquement et matériellement beaucoup plus forte, à 
agir pour soutenir ce qu'elle trouvait injuste. Jamais l'a- 
nomalie du principe accordant à chaque canton une va- 
leur égale sans distinction d'importance relative, ne s'é- 
tait montrée à nu comme en cette occasion. On ne peut 
pas séparer d'une manière absolue l'influence politique et 
la puissance matérielle : celui qui possède cette dernière 
sait toujours la faire valoir à l'occasion. 

Quoiqu'une majorité d'Etats eût déclaré que le décret du 
13 janvier 1841 était contraire au Pacte, je n'ai jamais pu 
admettre que le sens absolu donné à l'article 12 par cette 
majorité, découlât réellement de sa rédaction. En effet, 
que signifiaient ces mots vraiment équivoques : en tant 
qu'elle dépend des gouvernements cantonaux ? Voulaient- 
ils dire que cette garantie était donnée aux couvents 
contre les empiétements des gouvernements cantonaux, 
ou bien que l'existence des couvents était garantie aux 
gouvernements cantonaux contre les empiétements de la 
Diète? Pour peu qu'on examine la question de sang- 
froid, ce que personne ne faisait alors, on arrive à cette 



- 419 — 

conclusion, que le Pacte était un contrat entre les cantons 
en leur qualité d'Etats souverains : contrat synallagmati- 
que entre chaque canton d'une part et chacun des autres 
cantons d'autre part; entre chaque canton d'une part et 
un .être moral appelé Confédération, composée de tous les 
cantons, d'autre part. Les couvents n'interviennent nulle- 
ment dans cette convention. Il est vrai que rien n'em- 
pêche deux contractants de stipuler en faveur d'un tiers, 
et la question, en face d'un texte équivoque, est donc de 
rechercher quelle a été la commune intention des par- 
ties au moment de la conclusion du contrat. Là aucun 
doute ne saurait exister, parce que l'histoire fournit les 
motifs réels qui ont amené l'introduction de cet article. 
Avant 1798, il existait en Suisse un nombre beaucoup 
plus considérable de couvents; le gouvernement de la ré- 
publique helvétique en avait dissous un très-grand nom- 
bre. Lorsque la Confédération se fut reformée en 1803, 
sous la médiation du premier consul de la république 
française, quelques cantons qui tenaient à ces corpora- 
tions religieuses firent insérer un article interdisant à la 
Confédération la dissolution d'aucun couvent sans la vo- 
lonté du gouvernement cantonal. C'est cet article, repro- 
duit dans le Pacte de 1815. qui devait amener la guerre 
civile en Suisse. Le véritable sens était donc que la Con- 
fédération s'interdisait la dissolution des couvents, aussi 
longtemps que les cantons ne les dissolvaient pas eux- 
mêmes. 

Ces deux manières de voir extrêmes étaient logiques et 
se soutenaient avec beaucoup plus de raison que les opi- 
nions intermédiaires, qui voulaient laisser subsister quel- 
ques-unes de ces corporations et en supprimer d'autres; 
ces dernières n'étaient soutenables qu'autant qu'on au- 
rait motivé la dissolution des couvents condamnés sur 
leur participation à la révolte armée; mais loin de là, le 
couvent de Mûri, le plus compromis mais aussi le plus 
riche, était celui que les efforts de certains cantons cher- 
chaient à maintenir. 



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- 420 — 

Dans le but de mettre fin aux réclamations, un décret 
du gouvernement d'Argovie, en date du 19 juillet 1841^ 
ordonna la réorganisation et la réouverture de trois des 
couvents de femmes. Cette concession insignifiante, puis- 
qu'elle maintenait la dissolution des corporations les plus 
influentes et les plus riches, ne satisfit que les cantons 
qui voulaient en tout cas être satisfaits, et pendant plu- 
sieurs Diètes, il y eut des débats incessants à ce sujet. 
A chaque session les tentatives de conciliation et les pro- 
positions intermédiaires se succédaient, sans que les 
esprits fussent moins agités. 



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CHAPITRE LXXIV. 



la politique de Neuchâtel à l'égard des couvents. 



Comme je ne m'occupe ici des événements qui s'accom- 
plissaient en Suisse qu'autant qu'ils ont eu quelque in- 
fluence sur la politique du gouvernement de Neuchâtel, je 
reprendrai maintenant l'examen de la conduite de notre 
canton dans ce conflit. 

Les antécédents du gouvernement neuchâtelois de- 
vaient nécessairement le conduire dans les rangs des can- 
tons catholiques; c'était pour les ultramontains un allié 
d'autant plus précieux, que sa qualité de protestant parais- 
sait donner un caractère d'impartialité à l'opinion émise 
par lui. Cependant il ne faudrait pas croire que Neuchâtel 
soit entré de plein saut dans la phalange catholique et 
qu'il n'ait pas senti où son attitude pouvait le conduire 
En effet, il était dangereux de se jeter dans une coalition 
avec les petits cantons contre un parti qui pouvait écra- 
ser avec sa force militaire les conciliabules à venir, comme 
cela était arrivé en 1833 lors de la conférence de Sarnen. 
Neuchâtel, cette fois s'en était tiré pour la peur; mais il 
ne désirait pas s'exposer à des aventures qu'il n'avait 
évitées que par miracle, si l'on peut appeler miracle la 
crainte que la Diète avait des puissances étrangères. 

Il semblerait, si l'on examine la conduite que Neuchâ- 
tel a tenue en Diète dès le début et pendant tout le cours 
de cette longue affaire, qu'il prêtait son concours pour le 
rétablissement des couvents, dans le but d'accomplir un 
acte de justice. Cependant deux circonstances trahissent 



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l'embarras évident dans lequel se trouvait notre gouver- 
ment, mis en demeure de supplanter ses alliés des pe- 
tits cantons ou de s'aliéner une partie de la population 
royaliste neuchâteloise en se mettant à la remorque des 
Jésuites. C'est d'abord sa réponse au gouvernement d"Uri, 
où tout en se déclarant d'accord avec lui sur le principe, 
il désirait que d'autres cantons se missent en avant pour 
demander la convocation d'une Diète extraordinaire. 
C'est ensuite son attitude au Corps législatif, auquel il 
présenta un rapport dans lequel le gouvernement com- 
mençait par se déclarer pouvoir protestant. 

Plus que personne, je reconnais la nécessité d'une poli- 
tique commune et d'un appui mutuel entre le pouvoir 
administratif et le pouvoir législatif dont se compose le 
gouvernement. J'admets même que le pouvoir exécutif, 
qui siège en quelque sorte en permanence, doit avoir la 
prépondérance ou tout au moins l'initiative de la tendance 
et des mesures politiques. Mais cela ne veut pas dire que 
le pouvoir législatif doive toujours suivre les yeux fermés 
la route dans laquelle le conduit le pouvoir administratif, 
et qu'il se croie obligé de se taire lorsque la conscience 
parle. C'est cependant ce qui eut lieu de la part du Corps 
législatif, qui comptait dans son sein bon nombre d'hom- 
mes intelligents qui, tout royalistes et amis du gouverne- 
ment qu'ils fussent, ne devaient pas moins comprendre 
que cette politique en faveur des couvents et des Jésuites 
pouvait devenir fatale aux opinions royalistes dans le 
pays, puisque le gouvernement l'avait senti lui-même. 

La voix des quelques patriotes qui siégeaient au Corps 
législatif ne pouvait avoir aucun écho. Et comment des 
royalistes auraient-ils protesté dans une assemblée dont 
l'énorme majorité n'avait, pendant dix ans, pas prononcé 
une parole ayant l'ombre d'une critique sur la politique et 
les actes du gouvernement, même lorsque ces actes por- 
taient atteinte aux droits des bourgeoisies, comme dans 
l'affaire Borel-Darmès ! Aussi, lorsqu'au mois de mars 






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1841, le gouvernement vint proposer de donner pour ins- 
truction aux députés neuchâtelois de voter pour le réta- 
blissement de tous les couvents, ne s'éleva-t-il aucune voix 
pour dire : Gare! vous nous menez dans une fausse voie. 

Le concours du Corps législatif et l'absence de toute 
manifestation opposante dans le canton encouragèrent le 
gouvernement à persévérer dans sa ligne de conduite, qui 
donna cependant le signal du réveil au parti libéral. 

Il n'était du reste pas possible au gouvernement de 
suivre une autre voie, non au point de vue du droit absolu 
que le Conseil d'Etat croyait trouver dans l'article 12 du 
Pacte fédéral, mais au point de vue de la politique à sui- 
vre pour maintenir le plus longtemps possible le principe 
monarchique et le pouvoir de l'aristocratie. En effet, que 
serait-il advenu si Neuchàtel, abandonnant les petits 
cantons avec lesquels il avait marché d'accord pendant 
dix ans, se fût tout à coup rallié aux cantons radicaux ? 
Cette politique aurait eu ses dangers; Neuchàtel ne pou- 
vait entrer dans le concert des cantons tels que Berne, 
Vaud, Argovie, Genève, sans adopter quelque peu leur 
principe gouvernemental, et des concessions dans ce sens 
pouvaient mener plus loin qu'on ne l'aurait voulu. Le 
gouvernement était donc fatalement entraîné à la suite 
des cantons catholiques. C'était pour lui la seule issue, 
conséquence inévitable de la position politique de 1814. 









CHAPITRE LXXV 



Les Jésuites. 



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Il était difficile que des conséquences rigoureuses pus- 
sent résulter des réunions de la Diète, où chaque député 
était tenu de voter selon les instructions qu'il avait reçues 
et conformément aux décisions prises par des Grands 
Conseils cantonaux, décisions qui n'étaient pas toujours 
propres à aplanir les difficultés. 

La majorité de la Diète ayant déclaré que le décret du 
gouvernement argovien était contraire au Pacte, il sem- 
blerait que ce gouvernement n'eût plus qu'à s'incliner 
devant un pareil jugement. Toutefois, bon nombre de 
cantons qui avaient exprimé leur avis dans ce. sens, n'en- 
tendaient pas contraindre par la force Argovie à revenir 
sur sa décision. Leur but était de donner à la fois satis- 
faction au gouvernement argovien et aux cantons catho- 
liques en provoquant le rétablissement de certains cou- 
vents. C'est pour satisfaire ces cantons, que le décret du 
19 juillet 1841, rétablissant trois couvents de femmes, 
avait été décidé. Cette concession, insignifiante au fond, 
avait satisfait quelques cantons, ce qui porta à onze le 
nombre de ceux favorables au gouvernement d'Argo- 
vie, soit juste la moitié des voix que comportait l'ensemble 
de la Diète. Il suffisait d'en acquérir une seule pour obte- 
nir la majorité. Ce fut Saint-Gall qui la donna. Ce canton 
était depuis longtemps tellement partagé d'opinions, que 
les partis se neutralisaient et finissaient par n'être plus 
comptés ni l'un ni l'autre dans les affaires fédérales. Il 



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venait enfin de donner pour instruction à son député 
d'exiger d'Argovie de nouvelles concessions, avec l'auto- 
risation de s'en contenter. Argovie, voyant l'affaire si près 
d'aboutir, avait, pendant la réunion même de la Diète, 
assemblé son Grand Conseil et décrété le rétablissement 
du quatrième couvent de femmes. L'affaire ayant été re- 
prise en Diète le 31 juillet 1843, la majorité réglementaire 
de douze voix s'était déclarée satisfaite et avait voté la 
sortie de cette fatale question de son recès. 

On se ferait une bien fausse idée du parti ultramontain 
si l'on pensait qu'il fût capable d'accepter une défaite 
pareille. Siegwart-Muller, le chef politique de ce parti, 
n'était pas homme à s'incliner ainsi devant une décision 
réglementaire. Changeant de tactique, il donna l'alarme 
au nom des intérêts catholiques menacés. Ce n'était plus 
maintenant du rétablissement des couvents qu'il s'agissait, 
mais bien des tendances des protestants à opprimer les 
catholiques. La question fut reportée sur l'ordre du jour 
de la Diète au moyen de protestations émanant des can- 
tons d'Un, Schwytz, Unterwald, Zoug, Lucerne et Fri- 
bourg, soutenus par Bâle- Ville et Neuchâtel. C'était d'au- 
tant moins le moment pour eux d'abandonner cette ques- 
tion, qu'ils espéraient ramener à eux, par des intrigues 
quelconques, les cantons de Soleure, Tessin et Valais. 
Dans les deux premiers, les tentatives de réaction furent 
vaines ; mais il n'en fut pas ainsi du Valais. Le mouvement 
de 1850, qui avait mis les libéraux du Bas- Valais aux 
affaires n'avait pas eu d'heureux effets. Le Haut- Valais 
avait repris la prépondérance, et dans le cours de quatre 
années les partis en étaient venus plusieurs fois aux 
mains. Au mois de mai 1844, les Haut-Valaisans, maî- 
tres du gouvernement et du chef-lieu, furent attaqués 
par les Bas Valaisans. Le gouvernement réclama l'as- 
sistance fédérale et le Directoire voulut bien l'accor- 
der, mais Vaud et Berne, chargés de fournir les trou- 
pes, refusèrent. Le Directoire envoya un commissaire- 



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fédéral à Sion. Celui-ci redonna du cœur au gouverne- 
ment : tout le Haut-Valais reprit les armes et réunit une 
troupe assez forte dans une des nombreuses vallées qui 
embranchent sur la grande et se joignent à elle dans le 
Bas- Valais même, à un endroit appelé le Trient. Les Bas- 
Valaisans, repoussés à Sion, se trouvèrent à leur retour 
en face de cette troupe qui leur coupait la retraite et en 
fit une véritable boucherie. Cette malheureuse affaire pro- 
cura au commissaire fédéral nommé Bernard Meyer, le 
surnom de Blut-Bàhny (Bernard-du-Sang), et à l'alliance 
ultramontaine une voix de plus. 

Depuis que l'influence cléricalejointe au contre-coup pro- 
duit par les événements de Zurich, avait amené par la voie 
régulière des élections un gouvernement ultramontain à 
Lucerne, celui-ci avait fait modifier la Constitution du 
canton dans le sens le plus intolérant : le culte protestant 
y était interdit ; le Lucernois qui embrassait la Réforme 
perdait sa nationalité, et le reste à l'avenant. Sous l'in- 
fluence du confessionnal, elle avait été ratifiée par le 
peuple ; mais cette acceptation ne paraissant pas suffi- 
sante, elle fut encore portée à Rome pour que le pape 
voulût bien lui donner son approbation. On croyait être 
certain qu'il la donnerait ; cependant elle ne fut pas abso- 
lue ; Grégoire XVI fit déclarer qu'ilapprouvait cette Con- 
stitution en attendant mieux. Si Lucerne eût été un simple 
canton, cette tendance à tout livrer aux prêtres aurait 
pu en quelque sorte être tolérée sans grand danger pour 
le reste de la Suisse ; mais Lucerne était en outre l'un des 
trois Vorort, c'est-à-dire l'un des trois cantons dont le 
gouvernement avait pendant deux ans sur six la direction 
des affaires de la Confédération en l'absence de la Diète. 
On avait pu constater en 1844, lors des troubles du Valais, 
que son intervention en qualité de Directoire fédéral avait 
été fatale aux libéraux du Bas-Valais. On frémissait en 
Suisse à l'idée que ce gouvernement, qui n'avait pas assez 
de bassesses pour le pape et les prêtres, allait jouir d'une 



— 427 — 

prépondérance aussi considérable que celle que donnait 
la position de canton Vorort. Ce fut bien pis encore lors- 
que le gouvernement lucernois soumit au Grand Conseil 
un décret appelant Tordre des Jésuites à la direction de 
renseignement supérieur dans le canton. 

Cette célèbre société de Jésus n'en était pas à son début 
en Suisse. Elle possédait des établissements d'instruction 
à Fribourg, à Estavayer, à Sion, à Brigue et à Schwytz. 
Chacun pouvait remarquer le trouble qu'elle avait ap- 
portée dans les cantons où elle était installée. Que serait- 
ce lorsque, implantée à Lucerne, elle pourrait exercer sa 
fâcheuse influence et surtout son intolérance sur la Suisse 
entière par l'entremise d'un canton directeur qu'elle aurait 
en quelque sorte à sa disposition ! Déjà préoccupé des 
conséquences que la présence de cette société avait eues 
pour quelques cantons, Argovie avait proposé à la Diète 
ordinaire de 1844, qu'en vertu des pouvoirs que l'article 8 
du Pacte donnait à cette assemblée pour la sûreté inté- 
rieure et extérieure de la Confédération, il fût pris un 
arrêté d'expulsion des Jésuites du terriioire de la Confédé- 
ration. Cette proposition n'avait réuni qu'un très-petit 
nombre de voix ; mais la question était posée. Comme 
nous l'avons vu, la lut le s'engageait chaudement; à la 
proposition d'Argovie, Lucerne répondait par l'appel des 
Jésuiles dans l'un des cantons directeurs. Cependint on 
conservait l'espoir que les choses n'arriveraient pas à la 
dernière extrémité. D'après la Constitution de Lucerne^ 
le veto du peuple était réservé pour les lois et les mesures 
d'un certain ordre et on avait cru que le peuple lucernois, 
qui connaissait la gravité de la question, opposerait son 
veto négatif au décret d'appel des Jésuites ; mais le gou- 
vernement de Lucerne n'avait pas attendu l'arrivée de 
ces Pères pour mettre leurs procédés à exécution. La 
votation eut lieu au mois de décembre 1844, dans de 
telles conditions qu'elles ne pouvaient laisser subsister au 
cun doute sur leur résultat. Le recensement des électeurs 






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ayant été fait, on compta comme acceptants tous ceux 
qui Savaient pas paru à la votation. De cette manière, 
les malades, les absents, les vieillards et les indifférents 
furent rangés du côté des acceptants. Si on veut se faire 
une idée de l'importance que ces abstentions peuvent 
avoir, il suffit de jeter uncoupd'œil sur ce qui s'est passé 
à Neuchâtel en 1858 : le recensement des électeurs avait 
donné un chiffre de dix-sept mille au mois de janvier ou 
février; aux mois de juillet et d'août, lors du vote d'une 
Constitution qui agitait fortement les esprits, à peine onze 
mille électeurs prirent part à la votation. Avec un pareil 
système, aucune défaite n'est à craindre. 

Cependant l'appel des Jésuites, dès lors irrévocable par 
la votation du peuple lucernois, ne devait pas s'exécuter 
sans trouble. Aussitôt le résultat connu, des corps francs 
se formèrent dans les cantons d'Argovie, de Bâle-Cam- 
pagne, de Soleure, et, se joignant aux Lucernois qui fai- 
saient opposition au gouvernement, ils marchèrent sur 
Lucerne. Les troupes que le gouvernement avait réunies 
à la hâte attendirent la colonne au pontdel'Emme, à une 
demi-lieue en avant de Lucerne, et battirent les corps 
francs, qui se retirèrent en désordre sur Zofingue. 

Cette tentative malheureuse eut pourtant un avantage 
assez considérable. Elle fit constater par la Suisse entière 
le danger d'une mesure aussi grave que celle de placer un 
canton directeur sous l'influence d'une société religieuse 
dont la fondation avait pour but la destruction du pro- 
testantisme, danger si vivement senti par le peuple, qu'il 
avait recouru aux armes pour l'éviter. Chaque citoyen, 
chaque magistrat suisse avait la conviction que si les corps 
francs n'étaient qu'en nombre très-restreint, des centaines 
de mille citoyens les accompagnaient de leurs vœux; 
d"autre part, les cantons qui formaient désormais une 
ligue sous l'influence et la direction de Lucerne, s'écriaient 
qu'on en voulait à leur foi et à leurs croyances, que 
c'étaient les protestants qui voulaient opprimer les catho- 



— 429 — 

liques. Ils parlaient déjà alors de se séparer de l'alliance 
et de former une confédération à part. Cet état des esprits 
donnait à la proposition d'expulsion des Jésuites un 
caractère tout particulier, et plusieurs cantons importants 
s'étaient joints aux quelques voix que cette question avait 
réunies en 1844. La Diète allait être saisie d'une manière 
sérieuse de cette question. 

Quoique le canton de Vaud neût pas fourni un seul 
homme pour former les corps francs, le peuple était 
aussi agité que partout ailleurs. Le Grand Conseil s'as- 
sembla vers le milieu de février 1845 pour discuter la 
proposition d'Argovie. Une pétition de citoyens vaudois 
demandant l'expulsion des Jésuites, avait été revêtue de 
trente-deux mille signatures. Malgré cette manifestation, le 
gouvernement se retranchant derrière la souveraineté 
cantonale, proposa au Grand Conseil le rejet de la propo- 
sition. Ce gouvernement était depuis 1831 tombé dans un 
doctrinarisme exagéré, les sectes dissidentes qu'il proté- 
geait évidemment froissaient depuis longtemps le sen- 
timent populaire, et il s'était montré méticuleux dans 
toutes les questions fédérales, ne voulant donner ni 
tort ni raison à Argovie au sujet des couvents. Dans cette 
situation, mépriser une manifestation de trente-deux mille 
citoyens était jouer un gros jeu. Aussi, dès que l'on apprit 
qu'il persistait, des milliers de citoyens arrivèrent à Lau- 
sanne et envahirent la ville. Le Grand Conseil adopta 
néanmoins le préavis du Conseil d'Etat, mais tempéra ce 
vote en chargeant Druey, qui avait une opinion contraire, 
de l'exprimer en Diète. Le gouvernement avait convoqué 
des milices pour le maintien de Tordre ; mais au fur et à 
mesure que les soldats entraient en ville, ils étaient 
désarmés et allaient ensuite grossir les groupes des mé- 
contents. Entin dans la soirée du 14 février, une grande 
assemblée populaire se forma sur la promenade de Mont- 
benon ; une échelle dressée contre un arbre servit de tri- 
bune où les orateurs se succédèrent. On demanda au 



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Grand Conseil et au Conseil d'Etat de démissionner. Ceux- 
ci ne se firent pas trop prier, et une nouvelle révolution 
était accomplie en Suisse. L'important canton de Vaud 
appartint désormais à l'opinion radicale la plus avancée, 
sous la direction de Druey, l'un des magistrats les plus 
capables qui aient gouverné en Suisse. 

A Neuchâtel même, la résolution de Lucerne avait ému 
les populations, qui pourtant n'avaient guère l'habitude 
de peser sur le gouvernement. Lorsque tous les cantons 
étaient agités, quelques-uns même troublés par cette 
question, le Corps législatif fut réuni pour donner des 
instructions aux députés à l'occasion d'une Diète qui 
devait se tenir au mois de mars 1845, et dans laquelle la 
question des Jésuites était la principale. A l'ouvertnre de 
cette session, le gouvernement mit une certaine ostenta- 
tion à proclamer que la principauté vivait dans une tran- 
quillité parfaite, lorsque tout autour d'elle était dans une 
profonde agitation. Le gouvernement se sentait soutenu 
par toute la diplomatie étrangère, qui, au moindre mou- 
vement dans l'intérieur du canton, pèserait sur la Suisse 
radicale elle-même pour l'obliger à le réprimer; cette 
assurance lui donnait une grande sécurité. Si à cette épo- 
que une pression intérieure eût été capable de réagir sur le 
gouvernement, celui-ci aurait certes dû céder ; mais les 
royalistes n'ignoraient pas que si on attaquait la politique 
du gouvernement on affaiblissait en même temps le prin- 
cipe monarchique auquel ils tenaient par-dessus tout ; les 
patriotes, de leur côté, étaient certains que toute mani- 
festation serait étouffée par la Confédération elle-même. 
Le gouvernement persévérait donc tranquillement dans sa 
politique et soutenait, malgré le sentiment populaire, les 
couvents et les Jésuites. Toutefois une pétition qui réunit 
deux mille signatures priait le Corps législatif de joindre 
Neuchâtel aux cantons qui votaient l'expulsion des Jésui- 
tes. Cette pétition, qui n'avait aucun caractère hostile au 
principe du gouvernement, était rédigée dans un sens uni- 



431 



quement protestant. Les dangers que présentait en Suisse 
et au siège même de la Diète la présence d'un ordre reli- 
gieux tel que celui des Jésuites, connu par son hostilité au 
protestantisme et par les divisions qu'il suscitait partout où 
il pouvait exercer quelque influence, étaient le motif invo- 
qué par les pétitionnaires. Le Corps législatif comprit bien 
dans quelle position fâcheuse il se plaçait en mettant le 
canton de Neuchâtel au nombre des cantons qui patron- 
naient les Jésuites; aussi, tout en donnant pour instruction 
aux députés d'écarter la proposition d'expulsion, crut-il 
devoir voter une espèce de profession de foi religieuse par 
laquelle il déclarait que malgré son vote tout politique, 
qui l'obligeait à respecter la souveraineté cantonale, il 
maintenait les principes de la confession protestante. 

Frédéric de Rougemont, tout royaliste qu'il fût, voulut 
se séparer dans cette occasion de la politique du gouver- 
nement et demanda que le Corps législatif témoignât au 
moins par un vote tout le regret qu'il éprouvait de voir 
un canton aussi important que Lucerne confier l'enseigne- 
ment aux Pères Jésuites. 

Mais ces avertissements furent stériles : notre gouverne- 
ment mit une certaine ostentation à soutenir les menées 
ultramontaines, certain que l'appui d'une puissance comme 
la Prusse suffisait pour intimider la Confédération, quand 
surtout il avait au sein de celle-ci des alliés tels que les 
sept cantons actuellement favorables à l'ultramontanisme 
et dont il cherchait à augmenter le nombre en favorisant 
autant que possible la réaction dans toutes ses tentatives. 






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CHAPITRE LXXV. 



Les Corps francs. 



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Cependant, si la solution des questions religieuses 
n'était pas près d'être effectuée, elle tendait du moins à 
a'éclaircir. A mesure que la lutte se prolongeait, chaque 
canton prenait sa place. D'un côté, se trouvaient les can- 
tons ultramon tains de Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwald, 
Zoug, Fribourg et Valais, auxquels se joignaient par sym- 
pathie politique Neuchâtel, Bâle-ville et Appenzell-Exté- 
rieur ; de l'autre, Berne, Glaris, Grisons, Soleure, Argo- 
vie, Thurgovie, Tessin, Schaffhouse et Vaud. Restaient 
trois cantons qui ne s'étaient pas encore prononcés : 
Zurich, qui commençait à se purger de l'élément con- 
servateur devenu prépondérant à la suite de la contre- 
révolution du 6 septembre 1839 ; Saint-Gall, qui partagé 
en deux fractions parfaitement égales dans son Grand 
Conseil, se trouvait ainsi complètement neutralisé, et 
Genève, dont la politique s'attachait au doctrinarisme et 
qui, pour ne rien faire, se retranchait derrière la sou- 
veraineté cantonale. 

Telle était la situation au commencement de mars 1845, 
époque où s'ouvrit à Zurich une Diète extraordinaire dans 
laquelle les deux principaux objets à l'ordre du jour 
étaient les mesures contre les corps francs réclamées par 
Lucerne et la question des Jésuites soulevée depuis un an 
par Argovie. La question des couvents, écartée du recès 
par deux votations successives de la Diète, y était rentrée 
par les pétitions des conventuels dispersés et par les 



433 — 



réclamations des cantons ultramontains, qui n'aban- 
donnaient pas ainsi la partie ; cependant cette troisième 
question était reléguée à l'arrière-plan depuis que celle 
des Jésuites avait été posée. 

Le résultat complètement nul de cette Diète ne servit 
qu'à faire constater la profonde division qui existait entre 
les deux partis. Lucerne réclamait des garanties contre le 
retour des bandes de corps francs qui, parties de Bâle-Cam- 
pagne et d'Argovie, avaient menacé son existence. Ces 
cantons étaient assez embarrassés de leur rôle, car non- 
seulement leurs gouvernements n'avaient pas empêché le 
départ des hommes composant les corps francs, mais au 
moment même de la discussion à la Diète, il se formait 
une nouvelle expédition pour venger la première. La 
question des Jésuites ne fut pas non plus résolue; la 
Diète se sépara sans rien conclure et attendit des événe- 
ments une solution qu'elle n'avait pas le pouvoir d'amener 
elle-même. 

En effet, la question des Jésuites avait tellement surex- 
cité les populations, que nous avons vu le canton de 
Vaud faire une révolution pour procurer un vote de plus 
au parti de l'expulsion, et que d'autre part il se préparait 
dans les cantons qui entouraient Lucerne une nouvelle 
expédition armée avec l'appui évident des gouvernements 
de Berne, Soleure, Argovie et Bâle-Campagne. Elle était 
annoncée d'avance ; des proclamations appelaient les 
citoyens à y prendre part, sans qu'aucune mesure y mît ' 
obstacle. Au moment du départ, les arsenaux des diffé- 
rents gouvernements furent assaillis; les employés eurent 
l'air de céder à la force, et de cette manière l'expédition 
fut pourvue d'armes, de munitions et d'artillerie. 

Le 30 mars, environ huit mille hommes se trouvèrent 
réunis à Zofingue, sous le commandement d'officiers de ' 
l'état-major fédéral. Ulrich Ochsenbein avait le comman- 
dement en chef. Ce qui donnait un caractère sérieux à cette 
entreprise, c'est qu'elle n'était point exécutée par des gens 

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sans aveu, comme cela n'arrive que trop souvent en pareils 
cas; au contraire, l'élite de la société y avait pris part : des 
avocats, des négociants, des propriétaires, tous gens 
bien placés et ne cherchant nullement les aventures, mais 
poussés par leurs sentiments patriotiques et par le noble 
but d'affranchir la patrie d'un immense danger. 

Ces préparatifs n'avaient pu être faits d'une ma- 
nière tellement secrète que le canton menacé ne s'en 
fût aperçu. Le gouvernement de Lucerne était si peu sur- 
pris, que depuis longtemps il se préparait à la défense. Il 
avait fait revenir de Naples son compatriote le général 
de Sonnenberg, que le roi Bomba avait d'autant plus 
volontiers autorisé qu'il s'agissait de soutenir les Jésuites. 
L'expédition des corps francs, partie de Zofingue dans 
la nuit du 30 au 31 mars 1845, mit la journée entière à 
traverser le canton dans sa plus grande longueur, et pen- 
dant que le général Sonnenberg faisait une excursion à sa 
rencontre, elle arriva devant la ville etcampasur leGùtsch 
hauteur qui la domine. La consternation régnait aussi bien 
parmi les habitants qu'au siège du gouvernement ; à la 
moindre manifestation faite le soir même, le gouvernement 
se serait retiré et la question des Jésuites eût été jugée. 
Le commandant en chef voulait lancer quelques projectiles 
sur la ville dont on connaissait les dispositions ; mais le 
docteur Steiger, qui était le chef civil de l'expédition, 
s'opposa à cet acte qui compromettrait le parti, et l'attaque 
contre la ville fut renvoyée au lendemain. 

Le lendemain il était trop tard: pendant la nuit, les 
troupes étaient revenues à portée; le gouvernement avnit 
réclamé des secours des cantons du lac; un bateau à va- 
peur les avait amenés en hâte, et les corps francs, loin de 
prendre l'offensive, furent attaqués eux-mêmes et durent 
battre en retraite. Celle-ci fut désastreuse : les paysans 
armés attendaient les corps francs au retour, entre autres 
au village d'Essholzmatt, où ils arrivaient à la débandade 
et harassés ; on les tuait les uns après les autres au 



- 435 



passage. Un grand nombre d'entre eux furent faits pri- 
sonniers. 

Au moment du départ des corps francs, le Directoire 
fédéral, qui était à Zurich, prit des mesures pour s'y op- 
poser ; mais il n'arriva pas même à temps pour re- 
cueillir les fuyards. La Diète fut immédiatement convo- 
quée et se réunit le 5 avril ; mais si les ultramontains 
avaient obtenu une victoire sur les corps francs, il avaient 
fait une perte politique sensible. Le canton de Zurich, dont 
la population est instruite, intelligente et travailleuse, ne 
pouvait pas rester dans une position intermédiaire entre 
les partis et encore moins suivre, sous le nom de conser- 
vatisme, la bannière des ultramontains que portait Sieg- 
wart Muller. Le jour même où les corps francs étaient 
défaits dans le canton de Lucerne, une élection avait lieu 
dans celui de Zurich pour remplacer trois conseillers 
d'Etat ; trois radicaux furent nommés, ce qui donna la 
majorité au parti libéral et une voix de plus en faveur de 
l'expulsion des Jésuites ; le nombre en était donc porté à 
dix plus deux demies. 

La Diète du mois de mars avait été présidée par un 
conservateur zuricois; celle du 5 avril s'ouvrit sous la 
présidence d'un radical, le docteur Furrer, qui a joué un 
rôle si considérable depuis la nouvelle Constitution fédé- 
rale. La victoire que Lucerne venait de remporter donnait 
à, ses députés le haut du pavé; ceux-ci furent arrogants, 
surtout à l'égard des cantons d'où les corps francs étaient 
partis, et ces derniers étaient naturellement assez embar- 
rassés de leur position. La Diète confirma les mesures 
prises par le Directoire, maintint sur pied pendant quel- 
ques jours les troupes qu'il avait appelées et ordonna que 
les cantons auraient l'obligation de proclamer des lois con- 
tre de nouvelles entreprise telles que les deux dont Lu- 
cerne avait failli être victime, puis elle se sépara de nou- 
veau, laissant les esprits de plus en plus surexcités. 

Cependant les milliers d prisonniers qui étaient ren- 



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— 436 - 

fermés à Lucerne ne pouvaient être abandonnés à leur 
malheureux sort, d'autant moins que les gouvernements 
auxquels ils appartenaient étaient moralement complices 
de l'acte qui les avait compromis. Les magistrats de Berne 
entre autres, sous la direction de l'avoyer Neuhaus, se 
sentaient profondément offensés. Il fut un moment sérieu- 
sement question que les cantons qui avaient poussé les 
corps francs organiseraient une expédition armée, et 
officielle cette fois, pour se faire restituer les prisonniers. La 
voie des négociations fut préférée. Des délégués furent 
envoyés à Lucerne, et comme ce canton était lui-même 
très-embarrassé d'un pareil nombre d'hommes à garder, 
la transaction ne dut pas causer de longs débats. Les can- 
tons respectifs rachetèrent leurs ressortissants moyennant 
une rançon, et le plus grand nombre des hommes qui s'é- 
taient dévoués purent rentrer chez eux. 

Parmi les prisonniers se trouvait le docteur Steiger, 
celui qui avait évité à sa ville natale le bombardement du 
CI mars, mais qui n'en était pas moins le chef civil de 
l'entreprise. Quant à celui-là, les Jésuites le tenaient bien 
et ne paraissaient pas disposés à le lâcher de sitôt. Cepen- 
dant une autre expédition pouvait être plus heureuse ; la 
Confédération entière pourrait bien un jour être lasse des 
provocations ultramontaines, et si ce jour arrivait, le doc- 
teur Steiger redeviendrait non-seulement libre, mais l'un 
des chefs politiques du canton. Il fallait donc éviter une 
pareille éventualité, et des négociations furent ouvertes 
pour le faire enfermer dans une forteresse en Piémont. 
Ces négociations avaient abouti, et le malheureux docteur 
Steiger, auquel toute la Suisse prenait intérêt, allait être 
expédié par la Furca et le Simplon et livré à Charles- 
Albert, lorsqu'on apprit qu'il s'était évadé. De généreux 
amis avaient, à prix d'argent, séduit les deux gendarmes 
qui le gardaient, et ceux-ci s'étaient enfuis avec lui. 

A cette nouvelle, la joie qu'on ressentit dans toute la 
Suisse fut extrême; c'était une compensation au coupsen- 



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437 — 



sible qu'avait reçu le parti radical de la défaite des corps 
francs. Cependant cette joie n'aurait pas dû être poussée 
jusqu'à exalter le mérite de deux gendarmes qui pour de 
l'argent avaient trahi leur devoir. On publia leurs portraits, 
on leur donna des communes dans les cantons de Zurich 
et de Berne. On n'eût pas fait davantage pour un véritable 
acte de dévouement. 



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CHAPITRE LXXVI 



Eftet sur l'opinion dans le canton de Neuchàtel. 



L'entreprise manquée des corps francs avait donné au 
parti ultramontain une arrogance insupportable qui ne 
s'était pas seulement manifestée en Diète, mais dans tous 
les rapports avec la nation entière. Le gouvernement de 
Neuchàtel triomphait de la défaite des libéraux, ce qui 
l'engageait à persévérer dans cette politique d'alliance avec 
tout ce qui, en Suisse, tenait aux privilèges de lieu ou de 
personnes, comme il l'avait fait lors des conflits entre Bâle- 
Ville et Bâle-Campagne, Schwytz-Intérieur et Schwytz- 
Extérieur, le Haut et le Bas-Valais, aussi bien qu'avec 
l'ultramontanisme ancien des petits cantons et avec l'ul- 
tramontanisme nouveau de Lucerne, Fribourg et Valais. 
Même les royalistes du plus bas étage en avaient pris un 
air d'insolence outrageante. Cependant cet événement, qui 
paraissait être le triomphe de la politique antilibérale et 
antifédérale du gouvernement, fut précisément la goutte 
d'eau qui fit déborder le vase et le premier symptôme 
d'un réveil sérieux de la part des libéraux neuchâtelois. 
Les débris de 1831 étaient restés sans force et écrasés 
par leur défaite. S'ils eussent tenté une reconstitution du 
parti, on leseût à peine écoutés; les indifférents les auraient 
accusés de vouloir tout brouiller. Les jeunes gens arrivés 
à lage où l'on s'occupe de politique, n'ayant pas, comme 
les acteurs de 1831, d'anciennes offenses à venger, restaient 
froids et indifférents en présence d'une situation dont ils 
n'espéraient pas pouvoir de sitôt changer la face. La plu- 



439 — 



part avaient des idées libérales et comprenaient la fausseté 
de notre situation politique; mais ces idées ne les passion- 
naient pas et ils supportaient patiemment l'état de chosrs 
existant. Au Val-de-Travers, je célébrais chaque année 
avec un petit nombre d'amis la fête du 12 septembre; 
mais tous ceux qui y prenaient part étaient des hommes 
ayant participé aux événements de 1831; les jeunes gens 
nous regardaient ou nous écoutaient avec intérêt ; là se 
bornait leur participation. 

La défaite des corps francs changea ces dispositions de 
fond en comble. Les sentiments généreux qui animent 
toujours la jeunesse avaient été exaltés par le dévouement 
des citoyens tous honorables qui exposaient plus que leur 
vie. leur position sociale et celle de leurs familles, afin 
d'éviter à la Confédération la honte d'être gouvernée par 
un Directoire mené lui-même par les Jésuites. Les jeunes 
Neuchâtelois avaient pris un très-vif intérêt à l'entreprise, 
et lorsqu'ils apprirent la défaite de ces hommes dévoués, 
lorsque surtout le gouvernement de Neuchâtel, après avoir 
refusé de voter contre les Jésuites, ne put cacher sa joie 
et célébra leur triomphe, ils prirent en haine une situation 
politique qui avait mis Neuchâtel à la remorque des cou- 
vents et des Jésuites et faisait du canton un instrument 
entre les mains de Siegwart-Muller. Voilà pourquoi il ne 
faut pas toujours envisager les conséquences immédiates 
d'un événement, mais prévoir aussi quels seront ses effets 
dans l'avenir. Si le gouvernement avait voulu ouvrir les 
yeux, il aurait pu remarquer le changement qui s'était 
déjà manifesté dans l'opinion publique lorsque deux mille 
citoyens avaient demandé que Neuchâtel appuyât l'expul- 
sion des JésuiLes, et qui allait se manifester de nouveau au 
Corps législatif, dans le sein même du parti royaliste, à 
propos de la garantie adonner à la Constitution du Valais 
Après la défaite des libéraux en 1844, ce canton avait ré- 
visé la Constitution adoptée en 1839 ; il va sans dire que 
les modifications avaient toutes pour but d'assurer aux 






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mains de l'aristocratie du Haut la prépondérance qu'elle 
avait exercée pendant des siècles et au clergé les immu- 
nités dont il jouissait. Les principes de tolérance ne pou- 
vaient pas sortir d'une pareille officine. L'article 2 de cette 
nouvelle Constitution reproduisait une clause de celle de 
1839, ainsi conçue : La religion catholique est la religion 
d'Etat. Elle seule a un culte public. Toute la différence 
consistait pour la nouvelle à retrancher le mot public, ce 
qui avait pour conséquence que le culte protestant, même 
dans l'intérieur des familles, était interdit. Le Conseil 
d'Etat de Neuchâtel sentait bien ce qu'il y avait d'odieux 
de la part d'un gouvernement protestant à garantir une 
Constitution proclamant au3si crûment l'intolérance ; mais 
le Valais était entré dans le concert ultramontain après 
avoir vaincu le parti libéral ; c"était donc un allié auquel 
il était impossible de faire l'affront d'un refus. Pour se 
sortir d'embarras, le Conseil d'Etat neuchâtelois produisit 
une lettre du gouvernement valaisan assurant que la sup- 
pression de ce mot ne changeait rien à l'ancien ordre de 
choses; que du reste l'article incriminé intéressait au 
plus deux cent soixante protestants habitant le Valais. 
Malgré cet argument, le Corps législatif vota la suspension 
de la garantie fédérale à cette Constitution. C'est la seule 
fois, pendant le cours des dix-sept années de son existence, 
que le Corps législatif ait osé, je ne dirai pas s'opposer au 
gouvernement, mais ne pas suivre son préavis. L'année 
suivante il se repentait déjà de cet acte d'indépendance et 
votait la garantie, sans avoir obtenu aucun changement 
au texte de la Constitution, ni aucune explication satisfai- 
sante des autorités valaisannes. 

Sans doute le pétitionnement contre les Jésuites fait dans 
le pays au mois de février 1845, la non-acceptation du 
préavis du Conseil d'Etat dans l'affaire de la Constitution 
valaisanne le mouvement qui s'était manifesté dans le 
parti libéral neuchâtelois, surtout chez les jeunes gens, 
n'étaient pas encore des symptômes bien alarmants pour 



— 441 — 



la politique gouvernementale. La masse du parti royaliste 
restait la même, se frottait les mains de la défaite des 
corps francs et soutenait le Conseil d'Etat, même lorsqu'il 
donnait son appui aux couvents et aux Jésuites. Cependant 
ce réveil de l'opinion publique, tout léger qu'il fût, aurait 
frappé l'attention d'un gouvernement démocratique. Celui 
de Neuchâtel, qui avait sa base à Berlin, ses alliances dans 
les cantons ultramontains et l'appui de la France en re- 
connaissance de sa conduite dans les affaires Conseil et 
Louis Bonaparte et de sa bassesse dans l'affaire Borel- 
Darmès, ne tint aucun compte des avertissements qu'il 
recevait et marcha résolument dans la voie où il était 
entré, bien qu'il eût passé un mauvais moment lors de la 
conférence de Sarnen. 



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CHAPITRE LXXVH 



La crise vaudoise. 



Indépendamment des corps francs et des Jésuites, la 
révolution vaudoise excitait fortement l'opinion publique. 
La masse de la population de ce. canton avait soutenu le 
mouvement; mais la partie assez importante qui donnait 
dans le méthodisme religieux y était hostile. Les sectes 
dissidentes, qui avaient des réunions dans presque toutes 
les villes, formaient une opposition inquiétante, et d'un 
autre côté le nouveau gouvernement ne poursuivait pas 
avec assez de vigueur les rassemblements qui se formaient 
partout pour troubler ces réunions. Loin de là, lorsqu'une 
réunion avait donné lieu à une émeute, on prenait les 
méthodistes à partie en leur attribuant la première cause 
du trouble et en leur interdisant de nouvelles réunions, 
et cela au mépris des principes les plus élémentaires de 
la liberté. J'ajouterai toutefois que les méthodistes met- 
taient une certaine ostentation à braver les émeutes qu'ils 
provoquaient et les considéraient comme des persécutions, 
ce qui redoublait l'exaspération de leurs adversaires; une 
conduite plus prudente de leur part aurait mis le gouver- 
nement dans tous ses torts. J'ai entendu des amis de 
méthodistes vaudois, et leur langage à l'égard de Druey 
et du nouveau gouvernement ne s'accordait guère avec 
le pardon des offenses qu'ils avaient sur les lèvres. 

C'est au milieu de cette lutte qu'un Grand Conseil cons- 
tituant avait été nommé ; il élabora une Constitution qui 
ne présentait pas de grandes améliorations sur celle de 



— 443 



1832, déjà très-libérale; mais à un autre gouvernement 
il fallait un autre instrument. Cette nouvelle Constitution 
devait être soumise à la sanction du peuple vaudois, et 
pour cela il fallait que celui-ci eût connaissance de ses 
dispositions et qu'elle lui fût expliquée. C'est ce que fit le 
Grand Conseil dans une publication ou proclamation qui 
devait être lue au prône de chaque église un dimanche 
donné. 

Une pareille prescription peut paraître singulière à Neu- 
châtel, où l'Eglise ne reçoit de l'Etat que de l'argent. Dans 
canton de Vaud, l'Eglise nationale n'avait aucune in- 
dépendance. Encore aujourd'hui, le gouvernement admi- 
nistre les affaires ecclésiastiques comme il administre les 
affaires civiles. Les pasteurs sont sous sa discipline comme 
tous les autres employés de l'Etat, et il règle même des 
questions de croyance, de dogme et de liturgie. Il y a quel- 
que vingt ans, le Grand Conseil vaudois avait été tout 
agité de la question du maintien de la confession de 
foi helvétique. Au mois de décembre 1864, il a encore 
prononcé sur la question du psautier. Ces rapports, qui font 
de l'autorité une sorte de gouvernement théocra tique, sont 
un héritage de la domination bernoise sur le pays. A l'é- 
poque de la Réformation, l'aristocratie de Berne avait 
adopté cette forme beaucoup plus par politique que par 
conviction. Elle avait chassé le clergé catholique pour 
s'emparer des dîmes qu'elle perçut à son profit et pour 
s'attribuer l'autorité qu'il avait sur les âmes en se mettant 
elle-même au-dessus du clergé protestant afin de le di- 
riger. 

Lorsque le pays de Vaud, après avoir secoué le joug de 
Berne et vécu pendant quelques années sous le désordre 
de la république helvétique, fut mis en mesure de se con- 
stituer en canton indépendant, il eut bien assez à se dé- 
fendre contre les prétentions de Berne sans chercher à 
améliorer les rapports entre TEglise et l'Etat, et il adopta 
telle qu'il la connaissait la forme que Berne avait pra- 



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— 444 - 

tiquée chez lui pendant près de trois siècles. C'était donc 
en vertu d'une autorité qu'il exerçait depuis la Réforma- 
tion que le pouvoir civil du canton de Vaud avait donné 
ordre à tous les pasteurs de lire en chaire la proclamation 
qui recommandait la nouvelle Constitution à la sanction 
du peuple. 

Mais si autrefois les pasteurs étaient politiquement d'ac- 
cord avec le gouvernement, il n'en était plus de même 
depuis la révolution du 14 février. Un grand nombre 
d'entre eux appartenaient aux sectes méthodistes et te- 
naient ces réunions particulières qui avaient amené des 
troubles et que le gouvernement avait interdites. Il ne leur 
était donc pas possible de lire eux-mêmes en chaire une 
proclamation recommandant l'acceptation d'une Consti- 
tution qui consolidait la révolution de février et mainte- 
nait ses auteurs au pouvoir. Un certain nombre d*entre 
eux refusèrent et furent suspendus de leurs fonctions ; les 
pasteurs du canton de Vaud prirent parti pour eux et 
démissionnèrent en masse, à quelques exceptions près. 
L'embarras qui s'ensuivit fut grand de part et d'autre. 
Les pasteurs démissionnaires fondèrent l'Eglise libre qui, 
persécutée pendant bien des années, finit cependant par 
résister. Toutefois, beaucoup de ministres sans fortune 
durent subir des privations, malgré les secours qu'ils re- 
çurent non -seulement des conservateurs vaudois, mais 
encore de ceux de Genève, Neuchâtel, Berne, Bâle, etc. 
Le gouvernement de Neuchâtel leur fit un don de 12,000 
livres courantes. 

De son côté, le gouvernement vaudois avait à pourvoir 
au service religieux dans quelques centaines de paroisses ; 
mais Druey n'était pas homme à rester longtemps embar- 
rassé. Il portait un goitre assez volumineux qui gênait son 
élocution; mais dans ses moments de bonne humeur il 
l'appelait la sacoche aux expédients. C'est donc aux expé- 
dients que le gouvernement eut recours B fit un appel 
aux ministres de l'Eglise réformée de tous les pays, et il 



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- 445 — 



s'en présenta un certain nombre, qui furent répartis tant 
bien que mal dans les différentes cures du canton, de 
manière que chacun d'eux pût en desservir trois, quatre 
et même cinq. On comprend que beaucoup de ceux 
qui se présentèrent se trouvaient peu dignes de fonctions 
pareilles; d'autres avaient des mœurs et un langage étran- 
gers qui n'étaient pas de nature à édifier les fidèles ; mais 
ils durent forcément être acceptés, et dailleurs les esprits 
étaient excités ; les partisans de la révolution suivaient 
l'Eglise nationale desservie comme je viens de le dire; les 
conservateurs fréquentaient l'Eglise libre, lorsqu'on lui 
permettait de tenir ses assemblées. Cet état de choses 
s'adoucit insensiblement. 









CHAPITRE LXXVIII 



Berne. — L'alliance des sept. 



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Quoique le canton de Berne fût l'un des plus prononcés 
dans le sens radical et l'un des plus ardents pour l'expul- 
sion des Jésuites, le gouvernement ne pouvait traverser la 
crise sans secousse. L'avoyer Neuhaus avait compromis 
uu grand nombre de ses concitoyens qui s'étaient engagés 
clans l'entreprise des corps francs en croyant avoir l'ap- 
pui des autorités. Lorsque l'entreprise eut échoué, Neu- 
haus désavoua les hommes qu'il avait sinon envoyés, du 
moins tacitement autorisés. Il avait bien manifesté l'in- 
tention de faire marcher toutes les forces de Berne sur 
Lucerne afin de délivrer les prisonniers, mais la diplomatie 
étrangère lui fit comprendre que si la guerre s'étendait 
entre cantons, les puissances européennes ne le toléreraient 
pas et qu'une intervention deviendrait nécessaire. C'est 
alors que s'opéra la transaction à prix d'argent pour la 
libération des prisonniers. 

Cette politique, qui avait été trop entreprenante d abord, 
peut-être trop timide ensuite, porta une grave atteinte à 
la popularité si considérable de Neuhaus. C'est donc pour 
lui donner tort autant que pour apporter à la Constitution 
bernoise des améliorations dont elle avait grand besoin, 
que la révision fut entreprise d'une manière entièrement 
pacifique. Lors de la révolution de 1831, les libéraux ber- 
nois craignaient l'influence du patriciat sur le prolétariat, 
et l'élection directe des membres du Grand Conseil n'avait 
pas été proclamée. Les assemblées primaires, qui n'étaient 



I 



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composées que de propriétaires, ne nommaient pas même 
les députés au Grand Conseil ; elles désignaient seulement 
les électeurs chargés de choisir les députés. Le Grand 
Conseil une fois réuni, on avait encore craint qu'il ne fût 
sous l'influence du patriciat, et pour faire passer dans son 
sein les hommes capables que le peuple avait écartés, il 
se complétait lui-même par l'élection de quarante mem- 
bres ainsi nommés au troisième degré. Après que toute 
crainte de la puissante aristocratie qui avait dominé le 
canton pendant des siècles se fut dissipée, on comprit 
ce que de telles institutions avaient de peu démocratique. 
Dans les premiers mois de 1846, le Grand Conseil décréta 
la révision constitutionnelle par une cozistituante nommée 
directement par le peuple. 

Lorsque l'élection eut lieu, la popularité de Neuhaus 
était tellement tombée qu'il ne fut élu, à la première vota- 
tion, dans aucun des cercles électoraux. Ce ne fut qu'aux 
élections complémentaires que ses amis réussirent à le 
faire passer clans la commune de Péry, petite localité 
perdue dans la montagne de Diesse. D'un autre côté, 
Ulrich Ochsenbein, le chef de la dernière expédition des 
corps francs, fut élu dans plusieurs cercles à la première 
votation, et on vit dès ce moment qu'il allait remplacer 
Neuhaus comme chef de la politique du canton de Berne. 
Un jeune homme qui sortit de cette élection et prit bien- 
tôt une place considérable, fut Staempfli, qui dès le premier 
moment laissa deviner l'homme d'Etat distingué qu'il est 
devenu. Ces deux nouveaux arrivés sur la scène politique 
du canton de Berne furent les membres prépondérants de 
la constituante. Après l'acceptation de la Constitution, les 
deux citoyens dont je viens de parler entrèrent au gou- 
vernement; mais leur supériorité fut la cause d'une ja- 
lousie mutuelle qui les empêcha de marcher longtemps 
d'accord. 

La révision de la Constitution n'amena aucun change- 
ment dans la politique fédérale. Berne continua d'être l'un 



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des cantons les plus prononcés contre les couvents et les 
Jésuites; le fait de porter le chef des corps francs au 
gouvernement qui devait être Directoire fédéral l'année 
suivante était significatif. 

L'état des esprits était poussé à l'extrême dans toute 
l'étendue de la Confédération ; les mouvements politiques 
qui avaient eu lieu à Zurich et dans le canton de Vaud en 
1845, puis dans celui de Berne en 1846, indiquaient l'exal- 
tation du parti radical, exal tation qui devait en venir au point 
qu'aucun canton ne pourrait rester neutre. De leur côté, 
les cantons ultramontains n'étaient pas moins irrités ; les 
mouvements des radicaux se produisant successivement 
sur différents points de la Suisse, leur faisaient craindre 
qu'un jour, tout juste milieu ayant disparu, il ne se trou- 
vât une majorité en Diète pour expulser les Jésuites et 
mettre un terme aux agitations qu'ils renouvelaient sans 
cesse à propos des couvents d'Argovie. C'est dans ces 
prévisions que vers la fin de l'année 1845 ils conclurent 
une alliance séparée, dont le but évident était de résister 
aux ordres éventuels de la Diète. Ces cantons, tous catho- 
liques, étaient : Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwald, Zoug, 
Fribourg et Valais. Neuchâtel, Bâle- Ville et Appenzell- 
Intérieur appuyaient leur politique mais ne voulurent pas 
entrer dans l'alliance, qui fut surnommée Sonderbnnd 
(alliance séparée). Par ce traité qui constituait une con- 
fédération dans la Confédération, les cantons qui en fai- 
saient partie se promettaient secours en cas d'agression 
intérieure ou extérieure, lors même que le canton attaqué 
ne réclamerait pas ce secours. Ils établissaient un pouvoir 
directorial Ghargé de préparer les moyens de défense, et 
c'est en cela surtout que cette alliance était contraire au 
Pacte fédéral. Ce pouvoir directorial, sous le nom de 
conseil de guerre de l'alliance, avait à sa disposition 
toutes les forces des cantons séparés. Le traité ne fut pas 
d'abord connu du public, ni même du Directoire fédéral 
et des gouvernements cantonaux ; ce ne fut qu'au mois 



449 



de mai ou juin 1846. alors que le Conseil d'Etat de Fn- 
bourg le soumit à la ratification du Grand Conseil, qu'il 
fut généralement connu et apprécié : c'était le dernier 
sceau mis à la division qui existait entre les cantons. Le 
Directoire, qui se trouvait à Zurich, en informa aussitôt 
les cantons et les chargea de munir d'instructions les dé- 
putations ta la Diète ordinaire de juillet pour ce cas d'une 
gravité exceptionnelle. 

En effet, dès qu'une partie des cantons était liée par un 
pacte particulier, que ceux-ci mettaient leurs forces à la 
disposition d'une autorité qui n'était pas la Diète, il était 
évident qu'on marchait à une rupture. Dans le cas où la 
Diète continuerait à discuter sans aboutir à une décision 
quelconque, il allait arriver, par la force même des choses, 
que d'autres cantons formeraient une alliance semblable 
sous un autre drapeau politique et que l'anarchie d'abord, 
la guerre civile ensuite, et, pour couronner le tout, l'inter- 
vention étrangère, s'ensuivraient nécessairement. La Diète 
était tellement pénétrée de la gravité de cette question, 
qu'elle attendit jusqu'au dernier moment de la session 
pour l'aborder. Les députations d'un certain nombre de 
cantons étaient munies d'instructions qui leur permettaient 
de voter non-seulement la dissolution duSonderbund, mais 
aussi les moyens coercitifs pour le réduire par la force. 
Toutefois, comme il n'y avait aucune espérance d'obtenir 
une majorité pour des mesures de vigueur, il fut mis 
seulement aux voix une proposition de Zurich qui décla- 
rait cette alliance incompatible avec le Pacte fédéral, ren- 
dait les cantons qui la formaient responsables des con- 
séquences de leur refus de la rompre et réservait les 
mesures de contrainte pour une Diète extraordinaire si 
cela était jugé nécessaire. Cette proposition, comme celle 
de l'expulsion des Jésuites, réunit seulement dix voix et 
deux demies, savoir : Zurich, Berne, Glaris. Soleure, Gri- 
sons, Argovie, Thurgovie, Schaffhouse, Tessin, Vaud, 
Bâle-Campagne et Appenzell-Extérieur. Les sept cantons 

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catholiques, Neuchâtel et Bâle-ville, formaient la contre- 
partie. Restaient deux cantons : Saint-Gall, qui depuis 
deux ans était toujours sans instructions, et Genève, qui 
se réservait le protocole ouvert. 

Le Sonderbund comptait ainsi avec quelque assurance 
qu'aucune majorité ne pourrait jamais se former, et 
qu'armé comme il l'était, soutenu d'une manière évidente 
par les puissances étrangères, il pourrait résister au reste 
de la Suisse et même la diriger lorsqu'en 1849 l'autorité 
fédérale siégerait à Lucerne. Cependant le moment appro- 
chait où les deux cantons indécis allaient enfin se pro- 
noncer et jeter dans la balance le poids de deux voix qui 
feraient pencher le plateau en faveur du parti de l'ordre, 
de la liberté et de l'indépendance nationale. 



I 



CHAPITRE LXXIX. 



Genève et Saiut-Gall. 



Genève, après avoir recouvré son indépendance en 1814. 
avait vécu jusqu'en 1841 sous la même Constitution, qui 
tenait Je milieu entre une Constitution aristocratique et 
une Constitution démocratique. Le gouvernement émanait 
d'une élection à long terme faite par les citoyens payant 
un certain cens à l'Etat, en un seul collège pour tout le 
canton. Le Grand Conseil, composé de quarante membres, 
était ainsi nommé en une seule liste, et comme à cette 
époque les partis n'étaient pas excités, personne ne faisait 
de liste que le Conseil d'Etat, en sorte que les voix oppo- 
santes étaient isolées et restaient toujours en minorité. 
En 1841, il se forma une société qui prit le nom d'Asso- 
ciation du 3 mars, date de sa formation, pour obtenir une 
révision de la Constitution et la réforme du système 
électoral. Cette révision et cette réforme furent concédées 
après une émeute populaire ; mais cela n'empêcha pas le 
gouvernement de retomber dans les mains qui le tenaient 
depuis longtemps et d'y rester jusqu'en 1846, malgré un 
nouveau mouvement populaire en 1843. 

J'ai dit que la députation de Genève, à la fin de la 
session de la Diète de 184b', s'était réservé le protocole 
ouvert. Il s'agissait donc de le fermer par un vote déli- 
nitif de l'Etat de Genève sur la question du Sonderbund. 
Le Grand Conseil seréunitle 5 ou le 6 octobre suivant pour 
émettre ce vote. Le Conseil d'Etat, qui voulait continuer 
son système de juste milieu, proposa au Grand Conseil de 









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— 452 — 

déclarer l'alliance des sept cantons contraire au Pacte, 
mais de se refuser d'avance à toute mesure de coercition 
contre eux. Ce préavis et le vote qui le suivit furent le signal 
d'un soulèvement populaire. Le gouvernement, qui vivait 
depuis plusieurs années sous la protection d'une troupe 
d'embrigadés, payés pour voler à son secours en cas 
d'émeute, appela ses forces. Les mécontents se réunirent 
au faubourg Saint-Gervais, et dans la soirée du 6 octobre 
la guerre civile ensanglanta les rues de la cité de Calvin. 
Chacun des partis occupait une des rives du Rhône. Les 
troupes du gouvernement tiraient à mitraille et à boulets 
sur le faubourg; les défenseurs de celui-ci, embusqués 
derrière les fenêtres, abattaient à coups de carabine les 
artilleurs du gouvernement. La nuit survint sans que rien 
fût décidé ; mais un grand nombre de citoyens de la rive 
gauche, lassés de la politique méticuleuse des conserva- 
teurs, provoquèrent une assemblée populaire sur la place 
du Molard, qui invita le gouvernement à se retirer pour 
éviter une nouvelle effusion de sang, ce qu'il fit assez gra- 
cieusement ; la révolution était accomplie, et la onzième 
voix pour la dissolution du Sonderbund et l'expulsion des 
Jésuites fut ainsi acquise. 

James Fazy avait été le chef de l'insurrection. Il devint 
celui du gouvernement et commença alors cette dictature 
intelligente qui devait changer complètement Genève et y 
créer une nouvelle vie. Notre ancien ami Frédéric Rœs- 
singer, qui depuis sa sortie des prisons de Wesel avait 
reçu à Genève le bonnet de docteur et le titre de citoyen, 
avait eu soin de se tenir en dehors des mouvements de 
1841 et de 1843; mais dans cette dernière circonstance il 
n'avait pu résister aux sentiments patriotiques qui l'ont 
toujours animé, et il se trouvait à Saint-Gervais au 
milieu des défenseurs du faubourg. Les premières nou- 
velles qui arrivèrent dans le canton de Neuchâtel annon- 
cèrent que Rœssinger avait pris part au mouvement. Le 
Constitutionnel neuchâtelois, qui comme tout le monde 



453 — 



croyait que le gouvernement serait le maître, se réjouissait 
déjà de voir cet ancien patriote neuchàtelois compromis 
dans un autre canton. Le Conseil d'Etat, qui n'avait eu 
aucune part à son élargissement, ne le trouvait sans doute 
pas suffisamment puni de dix ans de détention dans une 
forteresse prussienne. 

Après la révolution de Genève, il manquait encore une 
voix pour compléter la majorité nécessaire pour per- 
mettre de prendre des mesures contre la scission qui 
menait la Confédération à sa perte. Les trois cantons qui 
étaient divisés en deux Etats, savoir Unterwald, Appen- 
zell et Bâle, ne pouvant faire compter leurs suffrages 
qu'autant que les deux Etats du même canton se 
mettraient d'accord, il en résultait que, les deux fractions 
dAppenzeli et les deux de Bâle ne pouvant jamais s'en- 
tendre, c'étaient des voix qui se trouvaient perdues pour 
chaque parti ; mais comme pour l'alliance séparée, la 
victoire parlementaire résultait de l'absence de majorité, 
elle conservait l'espoir que cette majorité ne serait jamais 
atteinte. La situation devenant de plus en plus tendue, 
chacun tournait les yeux vers Saint-Gall, dernière chance 
possible d'obtenir cette majorité tant désirée pour mettre 
un terme à des dissensions qui duraient depuis six ans. 
En effet, depuis que Genève avait pris une position nette, 
les forces respectives des deux partis étaient bien comptées. 
Le Sonderbund avait pour lui les sept cantons dont il se 
composait. Eu y ajoutant Neuchàtel, Bàle-Ville et Appen- 
zell-Intérieur, son contingent de voix s'élevait à huit, plus 
deux demi-voix inutiles. Le parti radical disposait de 
son côté de onze voix et deux demi-voix perdues. La 
seule voix qui pût être conquise par l'un ou l'autre des 
deux groupes était celle de Saint-Gall, qui depuis bien 
des années échappait à toutes les classifications. La posi- 
tion singulière de ce canton mérite quelques explications. 

Saint-Gall avait fait sa révolution en 1830 et 1831, 
comme beaucoup d'autres cantons. Les radicaux avaient 



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— 454 — 

renversé l'ancien gouvernement quoiqu"il fût l'un des plus 
libéraux de la Suisse. Lorsqu'il s'était agi d'une reconsti- 
tution sur de nouvelles bases, la crainte de voir l'une 
des confessions prendre une prépondérance sur l'autre 
avait fait adopter une répartition des députés au Grand 
Conseil telle, que la partie catholique du canton et la 
partie protestante obtenaient chacune un nombre égal de 
représentants. Le landammann Baumgartner avait été 
l'un des hommes les plus actifs de la révolution et pendant 
bien des années l'un clés membres prépondérants du gou- 
vernement. Jusqu'au moment où la question des couvents 
s'était soulevée en Suisse, il avait dirigé la politique 
dans le sens le plus libéral. A la grande surprise de cha- 
cun, il devint un des plus ardents défenseurs de ces cor- 
porations et du couvent de Mûri en particulier. Ce 
changement de politique lui valut l'appui plus dévoué et 
plus ardent de la partie catholique; mais toute la partie 
protestante se sépara de lui, et ce canton qui depuis bien 
des années marchait unanime dans les questions fédérales 
se divisa en deux fractions parfaitement égales. En 1843, 
les élections au Grand Conseil avaient donné soixante- 
quinze députés pour soutenir les couvents et soixante- 
quinze pour passer à l'ordre du jour sur cette question. 
Un partage aussi égal de députés parfaitement tranchés 
dans leurs idées et dont les opinions étaient bien connues 
amena cette singulière circonstance, que ni l'un ni l'autre 
des partis ne voulait pour les siens la présidence du 
Grand Conseil, par la raison que le président ne votant 
pas laissait la majorité au parti adverse. Il fallut arriver 
à une transaction qui consistait à laisser au sort le choix 
du président entre les deux membres ayant obtenu le 
plus de suffrages et à donner au président le droit de 
voter dans toutes les questions politiques. Après cela, les 
voix étant toujours partagées il n'y eut pas d'instruction 
possible à donner aux députés à la Diète. Chaque parti 
choisissait un député. 



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455 — 



En 1845, le renouvellement du Grand Conseil ayant 
amené un résultat absolument semblable, Saint-Gall resta 
quatre aimées complètement neutralisé en Diète. Les 
soixante-quinze députés de chaque parti étaient constam- 
ment présents au Grand Conseil, toutes les fois qu'une 
question de politique fédérale se présentait. En 1847, un 
nouveau Grand Conseil devait être élu, et toute la Suisse 
était attentive à ce qui allait se passer dans ce canton, 
ou plutôt dans un seul district. En effet, dans tous les 
districts à l'exception d'un seul, le résultat était connu 
d'avance, mais dans celui-là les partis étaient égaux, à 
une ou deux voix près. Si ce district votait pour les ultra- 
montains, l'équilibre parfait se retrouvait encore pour 
deux ans ; si au contraire quelques voix de majorité se 
prononçaient en faveur des libéraux, cette majorité se 
reproduisait au Grand Conseil et procurait la voix 
nécessaire pour contraindre l'alliance séparée à se dis- 
soudre. Heureusement pour l'honneur de la nation, c'est 
ce qui arriva, et par là les douze voix nécessaires pour 
mettre fin au désordre qui désolait tous les vrais amis 
de la Suisse se trouvaient complétées. 



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CHAPITRE LXXX. 



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La situation à Neuchâtel. — La Diète. 



Cette position politique une fois acquise, la situation du 
canton de Neuchâtel allait devenir difficile ; mais son gou- 
vernement n'en paraissait nullement intimidé. Il avait 
par devers lui la puissance prussienne ; l'Autriche et la 
France soutenaient le Sonderbund de toute leur influence 
et le soutiendraient probablement de leurs forces, et c'est 
sur cet appui fort peu honorable pour un Etat suisse, 
qu'il fondait sa sécurité. Au mois de juin 1847, le Corps 
législatif de Neuchâtel était le seul pouvoir cantonal qui 
n'eût pas encore été nanti de la question du Sonderbund- 
Cependant cette question avait été posée pour la Diète 
de juillet par une circulaire du Directoire du 20 juin 
précédent, et le Corps législatif se trouvait réuni le 24. 
Mais le Conseil d'Etat n'était pas tenu de se gêner avec 
un Conseil aussi servile que l'était le Corps législatif. 
Pour se justifier, il prétexta qu'il ne connaissait point 
le texte du traité qui constituait le Sonderbund, ce 
qui était un mensonge: au mois de juin, la Suisse en- 
tière en avait connaissance par la discussion qu'il avait 
amenée dans le Grand Conseil de Fribourg, et le gouver- 
nement de Neuchâtel le connaissait mieux que personne 
par ses amis de Lucerne et des petits cantons, qui ne se 
gênaient pas d'annoncer dans leurs journaux que ce traité 
aurait l'appui des loyaux protestants de Neuchâtel et de 
Bâle-Ville. 

Le Corps législatif fut enfin saisi de cette question, qui 



— 457 



avait causé une révolution à Genève et qui préoccupait 
la Suisse depuis si longtemps. Je n'étonnerai personne en 
disant que le Conseil d'Etat proposa de déclarer qu'en 
formant cette confédération dans la Confédération, les can- 
tons ultramontains étaient dans leurs droits et qu'ayant 
été attaqués il fallait au moins les laisser se défendre. Le 
Corps législatif fit naturellement chorus et les députés 
partirent pour Berne avec la mission d'y porter un vote 
inutile pour leurs amis et qui devait bientôt leur devenir 
fatal à eux-mêmes. Un dernier avertissement allait enfin 
faire sentir au gouvernement que sa politique détachait 
de lui bien des gens qui l'avaient servi dans les mauvais 
jours de 1831. Cette année 1847 amenait le renouvellement 
périodique d'un tiers des membres du Corps législatif, 
dans lequel la Chaux-de-Fonds avait cinq députés à 
élire. Depuis longtemps, ce collège électoral était en équi- 
libre ; mais au moment où il allait atteindre la majorité 
en faveur du parti libéral, le gouvernement lui avait ad- 
joint les Planchettes que ce parti n'avait pu absorber. 
Comme les Neuchâtelois avaient seuls le droit électoral, 
on avait naturalisé un grand nombre de Suisses d'autres 
cantons qui habitaient les environs pour contrebalancer 
les voix libérales du village. Enfin, en 1847, tous les 
moyens d'absorber et de contrebalancer étant épuisés, 
les cinq députés de la Chaux-de-Fonds appartinrent au 
parti libéral. Ce résultat, qui ne donnait encore que douze 
députés libéraux sur quatre-vingt-dix, ne semblait pas 
devoir être bien important ; toutefois c'était un signe du 
temps et un encouragement pour les autres cercles, sur- 
tout pour le Vignoble, qui, si les libéraux eussent voulu 
s'en donner la peine, aurait aussi envoyé des députés 
autres que les plats adorateurs du Conseil d'Etat com- 
posant leur députation. Au surplus, le parti royaliste ne 
s'y trompait pas : une lettre de Pluel, trouvée en 185t> 
indique que l'effet de cette élection avait été aussi attris- 
tant pour lui qu'il était réjouissant pour nous. 



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— 458 — 

La Diète se réunit au mois de juillet 1847. Dès le début, 
elle manifesta son intention d'aller de l'avant par le choix 
du secrétaire d'Etat fédéral. Depuis longtemps ce poste 
était rempli par M. Gonzenbach, de Saint-Gall, homme 
d'ailleurs parfaitement qualifié pour le remplir ; cependant, 
comme il appartenait au parti conservateur et qu'il dé- 
plaisait à beaucoup de députés radicaux par ses allures 
aristocratiques et par l'étalage des nombreuses décora- 
tions qu'il avait reçues comme signataire des traités que 
la Confédération avait conclus avec les Etats monarchi- 
ques, on n'eut pas de peine à convaincre les députations 
qu'il devait être remplacé. Ce fut M. Schiess, encore 
aujourd'hui chancelier de la Confédération, qui fut choisi 
à sa place. Le Constitutionnel neuchûtelois, vexé de voir 
la Diète débuter par un choix aussi significatif, appela 
cela une radicalerie. C'était mieux que cela, c'était un 
acte politique prudent. En qualité de secrétaire d'Etat. 
Gonzenbach était secrétaire du Conseil fédéral de la 
guerre, et comme les moyens coercitifs contre les cantons 
du Sonderbund étaient dans toutes les instructions, ce qui 
rendait la guerre imminente, on ne voulait pas qu'un ami 
aussi ardent du Sonderbund fût dans le secret de toutes 
les mesures militaires qui allaient être prises. 

La constitution d'une majorité en Diète étant mainte- 
nant hors de doute, les cantons du Sonderbund ne pou- 
vaient plus ignorer ce qui les attendait. Aussi faisaient- 
ils des préparatifs de défense très-considérables. La 
ville de Fribourg était entourée d'un nombre considé- 
rable de redoutes et de forts, qui en défendaient l'ap- 
proche ; les routes étaient minées de manière à faire 
sauter les troupes qui s'en approcheraient ; des forêts 
entières avaient été abattues sur les avenues de la ville 
et transformées en barricades qu'il fallait successive- 
ment franchir. En outre, l'évêque avait béni pour chaque 
soldat une médaille portant l'effigie de la Vierge et qui 
devait protéger ceux qui en étaient pourvus contre les 



459 — 



balles des hérétiques. Ce moyen tout moral, moins ridi- 
cule qu'on ne pourrait le penser, était destiné à donner 
à an grand nombre de soldats, fanatisés par les prêtres, 
un courage qu'ils n'auraient pas eu sans cela. Friboûrg. 
qui se trouvait isolé de ses conjurés du Sonderbund, avait 
mis sur pied dix mille hommes, dont une moitié par- 
faitement organisée et l'autre moitié de Landsturm. Le 
Valais s'était préparé de son côté; mais ne pouvant re- 
mettre des armes aux Bas-Valaisans qui étaient hostiles 
au Sonderbund et au gouvernement, il s'était borné à 
occuper le Bas avec les troupes du Haut et à garder le 
poste fortifié de Saint-Maurice. Les cinq cantons groupés 
autour du lac des Waldshetten, imitant Friboûrg, s'étaient 
fortifiés et possédaient une véritable armée pour recevoir 
celle que la Diète pourrait envoyer contre eux. 

Les cantons du Sonderbund comptaient entre tous une 
population de quatre cent cinquante mille habitants et 
étaient assurés de la neutralité d'un canton et de deux de- 
mis, qui eontentaientquatre-vingts à quatre-vingt-dix mille 
habitants. Mais ils étaient loin de posséder des ressources 
financières suffisantes, et qui pis est, ils se trouvaient 
isolés en trois groupes séparés qui ne pouvaient se porter 
mutuellement secours. D'autre part, les cantons qui for- 
maient la majorité de la Diète comptaient une population 
de près de deux millions d'habitants, avaient des res- 
sources financières considérables et tenaient enveloppés 
les cantons séparatistes. On ne comprendrait donc pas 
une guerre entreprise dans de pareilles conditions, si le 
Sonderbund n'eût compté que sur ses propres forces. 
Toutes les fortifications qui entouraient les villes de 
Lucerne et de Friboûrg. toutes les médailles bénites et 
tout l'enthousiasme de populations fanatisées par les 
prêtres ne pouvaient rien contre une pareille dispropor- 
tion de force. Le Sonderbund espérait tenir la campagne 
pendant quelque temps et la guerre se prolongeant il 
comptait avec raison sur les puissances étrangères dont 



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— 460 — 

il avait toujours eu l'appui moral et dont il attendait 
l'appui matériel. 

Les dispositions de la France et de l'Autriche entre 
autres ne s'étaient pas seulement manifestées par des 
sympathies ; on avait appris que les fonderies de Stras- 
bourg avaient fait cadeau au canton de Lucerne de deux 
pièces d'artillerie neuves. L'Autriche avait envoyé des 
armes dans le canton d'Uri ; mais celles-ci avaient été 
arrêtées au passage par les Tessinois. Ces secours matériels 
envoyés par des Etats étrangers à des cantons insurgés 
étaient une violation manifeste du droit international, 
mais la Suisse était un petit Etat : elle dut supporter 
cette offense et se taire. Cependant la Diète se vit dans 
la nécessité de prendre des mesures contre ces secours 
matériels que deux grands Etats envoyaient traîtreuse- 
ment aux cantons rebelles. Un arrêté ordonna aux can- 
tons frontières de surveiller ces passages d'armes et de 
les arrêter au besoin. 

Le canton du Valais pouvait recevoir des armes par le 
Simplon sans emprunter le territoire d'aucun canton voisin. 
Ceux des Waldstsetten avaient tenté d'en faire passer par 
le ïessin et le Gotthard, et il est probable que les Tessinois 
n'ont pas tout arrêté. Restait Fribourg qui, assuré de 
l'amitié de Neuchàtel, pouvait tirer de la France tout ce 
qu'il voudrait. Cependant si le gouvernement de Neu- 
chàtel était disposé à favoriser toutes les expéditions de 
matériel pour le Sonderbund, les patriotes ne l'entendaient 
pas ainsi, et se disposaient à remplir les devoirs que leur 
commandait la situation. 



CHAPITRE LXXXI. 



Le détournement des armes. 



Vers les premiers jours d'octobre 1847, M. Lorimier 
Neuchâtelois d'origine, établi à Besançon, qui était en 
rapport d'affaires avec des maisons de commerce du Val- 
de-Travers et des Montagnes, écrivit à ses amis qu'on 
préparait à l'arsenal de Besançon des caisses d'armes 
paraissant destinées à la Suisse et probablement à l'un 
des cantons du Sonderbund. Tout en annonçant qu'il ferait 
surveiller ces expéditions, il engageait les patriotes à agir 
de leur côté, afin d'empêcher leur passage. Aussitôt une 
surveillance fut organisée. Des citoyens se rendirent dans 
la direction de Pontarlier et de Besançon, mais n'aper- 
çurent aucun indice de l'envoi annoncé. Peu après sur- 
vint une seconde lettre, qui racontait qu'après avoir 
chargé ces armes sur les voitures, on les avait rentrées 
en magasin, sans doute parce que l'expédition en était sur- 
veillée. Le lendemain, Lorimier annonça que la surveillance 
ayant continué sans interruption, on avait remarqué que 
les mêmes caisses avaient été chargées à cinq heures du 
matin sur des bateaux et expédiées par le canal dans la 
direction de Beaume-les-Dames. Entin il écrivit que ces 
armes avaient été transbordées dans cette dernière ville 
et remises sur des voitures qui se dirigeaient vers la Suisse 
et qu'il faisait suivre. La surveillance de la part des pa- 
triotes du Val-de-Travers n'en devint que plus active. 
Balsiger, excellent patriote genevois, fut un des plus actifs 
en cette occasion. Il partit en avant dans la direction de 






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Besançon jusqu'à ce quïl eût rencontré les deux voitures 
contenant les caisses. La personne que Lorimier avait 
chargée de suivre le voiturier remarqua Balsiger et, de- 
vinant son but, Tinforma que, puisqu'il était présent, elle 
allait se retirer. Balsiger, moins confiant envers un in- 
connu, ne convint pas de ses intentions; toutefois dès ce 
moment les voitures ne furent plus surveillées que par lui. 

Balsiger prit ensuite les devants et fit part à quel- 
ques patriotes du Val-de-Travers du résultat de sa mission. 
On lui remit un bon petit boursicot, produit d'une sous- 
cription, afin qu'il pût acheter le voiturier et éviter des 
violences compromettantes, et il repartit. Le 8 octobre au 
matin il était de retour et annonçait que tout était en règle 
et que les armes qui se trouvaient sur les deux voitures 
seraient entre nos mains le soir. Il se rendit auprès de 
M. Besancenet, lieutenant du châtelain du Val-de-Travers, 
depuis la mort de celui-ci le seul représentant du gouver- 
nement de Neuchâtel, l'avertit de ce qui se passait en met- 
tant sous ses yeux l'arrêté de la Diète qui ordonnait aux 
cantons d'empêcher le passage de pareils convois d'armes 
et le prévint que s'il ne le faisait pas, il se trouverait des 
citoyens pour remplir cet office. M. Besancenet se retran- 
cha derrière l'absence complète d'ordres du gouvernement. 
Ce M. Besancenet était un très-brave homme, cherchant 
le bien; mais il n'était pas à la hauteur de sa position, 
surtout dans les moments difficiles. S'il eût eu l'air d'ar- 
rêter les|voitures et les eût fait conduire à Neuchâtel par 
ses agents, personne n'aurait eu de reproches à lui adres- 
ser pas plus qu'au gouvernement; mais en se dégageant, 
il a laissé voir la connivence de l'Etat et mis les patriotes 
à leur aise pour empêcher le passage. 

Conformément à l'entente intervenue entre Balsiger 
et le voiturier, ce dernier, qui avait passé la nuit à Pon- 
tarlier, s'arrêta à la douane française pendant plusieurs 
heures, non point pour faire vérifier sa marchandise qui 
était annoncée à l'avance, mais pour attendre la soirée afin 



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463 



d arriver sur le Val-de-Travers à la nuit close. Du reste 
rien n était dissimulé : les caisses portaient en toutes lettres' 
le mot fusils. Quatre patriotes les accompagnaient cons- 
tamment depuis la douane, afin d'empêcher le voiturier 
d avoir des repentirs et de ramener sa marchandise en 
France pour la faire passer dans un moment plus favo- 
rable ou par une voie plus sûre. Dans l'après-midi, un 
nombre considérable déjeunes gens s'étaient postés aux 
environs et se disposaient à prêter main-forte si besoin 
était. Un autre groupe de cinquante patriotes attendait le 
convoi sur la route neuve deSaint-Sulpice. et vers le mi- 
lieu de la montée prit possession des armes, des voitures, 
des chevaux et du voiturier, et revint avec cette capture 
dans la direction du Val-de-Travers. Au moment où le 
convoi allait atteindre le village deFleurier, le voiturier 
fit quelques objections, non point pour le fond, car il était 
acheté, mais pour la forme, et allégua que l'absence com- 
plète de violence allait le compromettre. Pour faire taire 
ce scrupule, Balsiger lui attacha un mouchoir sur la 
bouche, et il fut censé bâillonné. 

Avec les dispositions connues du gouvernement de Neu- 
chàtel, il ne pouvait être question de retenir ces armes au 
Val-de-Travers: aussi les mesures étaient-elles prise s 
d'avance pour les expédier sans délai dans le canton de 
Vaud. Le convoi et son escorte traversèrent une petite 
partie du village de Fleurier pour se diriger sur Buttes, 
dans un tel silence que du cercle royaliste qui se trouvait 
sur le passage on n'entendit absolument rien. A Buttes, 
village parfaitement sûr, un grand nombre de patriotes se 
joignirent à l'escorte. On expédia une estafette à Sainte- 
Croix, et les citoyens de ce village envoyèrent des chevaux 
pour doubler l'attelage à la montée. Une fois arrivés, 
on paya au voiturier une double voilure et on fit dres- 
ser procès-verbal du détournement pour sa décharge. 
Le gouvernement vaudois fit conduire ces armes à Chil- 
ien, et le tour était joué. 






». 






i 



— 464 — 

Si on se reporte à l'époque où cette expédition eut 
lieu et qu'on se rappelle à quel degré on craignait le gou- 
vernement, on conviendra que c'était un coup d'audace. 
Les patriotes du Val-de-Travers qui l'avaient entrepris 
atteignaient deux buts aussi utiles l'un que l'autre : ils 
neutralisaient des moyens d'action du Sonderbund, 
non-seulement par le fait de l'arrestation des deux voi- 
tures de fusils, mais aussi par l'avertissement que cette 
affaire donnait à la Diète et au canton de Vaud en parti- 
culier, qui allait faire bonne garde; en second lieu, cette 
affaire mettait le gouvernement dans ses torts vis-à-vis 
de la Confédération. Il en fat tellement ainsi, que dès le 
lendemain, le gouvernement vaudois mettait à Yverdon 
l'embargo sur le bateau à vapeur l 'industriel, y installait 
de l'artillerie, le faisait monter par une compagnie de ca- 
rabiniers et l'envoyait croiser sur les rives de Neuchâtel 
et de Fribourg afin d'empêcher tout transport de contre- 
bande de guerre. 

La Diète ou le Vorort envoya en outre Stockmar en 
qualité de commissaire fédéral à Neuchâtel pour faire agir 
le gouvernement et surveiller ses actes. Ces mesures mi- 
rent toute la gent gouvernementale, bourgeoisiale et clé- 
ricale dans une fureur extrême. L'officier qui commandait 
le bateau à vapeur avait ordre de conférer avec le com- 
missaire fédéral. Il vint mouiller dans les eaux de la ville, 
se fit conduire sur la rive et se rendit auprès de Stockmar 
à l'hôtel des Alpes. Ce fut un événement. Toute la ville 
s'ameuta. L'officier, qui devait rejoindre son bateau, eut 
assez de peine d'atteindre le lac. On le pressait, on l'insul- 
tait sur son passage, en le qualifiant de voleur de bateau. 
Quelques citoyens du Val-de-Travers s'étaient rendus à 
Neuchâtel pour conférer avec Stockmar sur la conduite 
que le parti patriote aurait à tenir pendant les événements 
qui se préparaient et aussi pour que la Diète intervînt afin 
que les patriotes qui s'étaient dévoués et compromis dans 
le détournement des armes ne fussent pas inquiétés. Stock- 



— 465 



mar lui-même ne fut pas toujours à l'abri des insultes et 
dut avoir des scènes violentes avec Chambrier, président 
du Conseil d'Etat. Ces gens-là avaient encore toute leur 
morgue et toute leur insolence parce qu'ils sentaient que 
le Sonderbund serait appuyé par les puissances étrangères 
et surtout parce qu'ils étaient protégés par la Prusse. 

Toutefois, l'acte d'audace des patriotes avait singu- 
lièrement étourdi le gouvernement Non-seulement l'en- 
lèvement pratiqué au Val-de-Travers avait eu lieu, 
mais les patriotes des Montagnes avaient organisé des 
patrouilles pour surveiller toutes les routes par où des 
transports pourraient être effectués. Malheureusement il 
y eut quelques excès de zèle. De braves voituriers qui n'en 
pouvaient mais voyaient leurs voitures fouillées et leurs 
caisses ouvertes. Le gouvernement en prit occasion de 
répéter les vieilles ritournelles dont il avait déjà fait usage 
en 1831. Il feignit de croire que des bandes armées par- 
couraient les routes pour piller et voler, et il ordonna des 
mesures et des enquêtes, comme si les actes de dévoue- 
ment à la patrie dont il s'agissait avaient quelque rap- 
port avec le brigandage sur les grandes routes. Les en- 
quêtes furent dirigées avec une telle ardeur qu'on ne les 
interrompit pas même le dimanche, dans le but de sévir si 
les auteurs pouvaient être compromis. 

Les mesures d'intimidation furent prises à cette épo- 
que comme cela avait eu lieu en 1831 et 1832. On n'osa 
pas toutefois citer devant les tribunaux les auteurs du 
détournement des armes, il aurait fallu alors indiquer 
des faits positifs, et ces faits auraient été compromettants 
pour le gouvernement lui-même. Les Neuchâtelois furent 
donc exempts de toute peine, mais les Suisses d'autres 
cantons, et Balsiger entre autres, se virent expulsés du can- 
ton. Gomme on ne se gênait guère pour motiver cette ma 
sure, on prétexta que c'était pour menées révolution- 
naires. En même temps le gouvernement fit appel aux 
iidèles et forma à Colombier un bataillon de défense, qui 

30 



B? 






I 



S 



— 466 — 

dans les premiers temps fut composé de royalistes seuls; 
mais comme on ne pouvait pas maintenir ceux-ci en 
permanence sous les armes, on recruta des engagés volon- 
taires, et plus tard les débris du Sonderband vaincu à 
Fribourg en formèrent le fond principal. Au premier rao- 
menl, les patriotes eurent la bonhommie de croire qu'en 
organisant ce bataillon, le gouvernement se mettait en 
mesure d'obéir aux appels de la Diète. L'illusion ne fut 
pas de longue durée; ils virent bientôt que c'était contre 
eux-mêmes que la mesure était prise. 

Non-seulement on organisa un bataillon soldé comme 
on l'avait fait en 1831, mais il fut établi des dépôts 
d'armes et de munitions dans tous les villages comp- 
tant un certain nombre de royalistes dévoués. En outre, 
le gouvernement fit instituer dans chaque commune un 
comité de défense, espèce de conseil de police composé 
des royalistes les plus exaltés. Enfin dans les iuri- 
dictions où le maire ou le châtelain était supposé trop 
faible, il nomma des commissaires qui étaient de vé- 
ritables proconsuls dirigeant les comités noirs. Le Con- 
seil d'Etat n'avait pas pris au sérieux le mouvement de 
l'opinion publique qu'avait provoqué sa politique fédérale 
et l'avait méprisé. Maintenant il n'en constatait que trop 
la réalité. 

Toutes ces mesures étaient parfaitement inutiles: au 
moment où on les prenait, les patriotes ne songeaient 
pas le moins du monde à un changement politique. Ils 
attendaient quel serait le résultat de la guerre que la Con- 
fédération allait entreprendre contre le Sonderbund. 
Voyant le gouvernement embarrassé dans sa politique, 
ils s'en réjouissaient, manifestaient toutes leurs sympathies 
pour la Diète et faisaient des vœux pour le triomphe 
des troupes de la Confédération : tout se bornait à cela. 
De conspiration, il n'y en avait pas l'ombre. 



CHAPITRE LXXXII. 



La déclaration de guerre. 



L'enlèvement des fusils conduits à Sainte-Croix n'é- 
tait pas le seul motif qui avait déterminé le Conseil 
d'Etat à armer. Les mesures sérieuses que prenait la Diète, 
maintenant qu'il y avait une majorité pour agir, annon- 
çaient qu'elle ne reculerait pas devant les menaces du 
Sonderbund et de la diplomatie étrangère, et qu'elle ferait 
exécuter ses décisions môme par la force. 

La Diète s'était réunie réglementairement le premier 
lundi de juillet. Dans chaque parti on savait à quoi s'en 
tenir sur les instructions des députés. Douze cantons et 
deux demis avaient ordre de déclarer le Sonderbund con- 
traire au Pacte et de rendre les cantons qui le formaient 
responsables du refus de le dissoudre. Les mêmes can- 
tons avaient donné à leurs dépulations les pouvoirs suffi- 
sants pour voter la guerre, si des moyens coercitifs étaient 
nécesaires pour mettre fin à cette alliance antifédérale. 
Cependant on n'ignorait pas d'autre part que plusieurs pre- 
miers députés répugnaient aux mesures de rigueur dont 
la nécessité devenait de plus en plus évidente; qu'en parti- 
culier Munzinger, de Soleure, et Nief, de Sain t-Gall, étaient 
parfaitement décidés à ne pas voter la guerre, quoique 
leurs instructions les y autorisassent. Cette situation était 
très-embarrassante, car sans ces deux députations il n'y 
avait pas de majorité possible, et le Sonderbund, connais- 
sant cette circonstance, allait s'en prévaloir et narguer la 
Suisse entière comme il le faisait depuis quelques années. 



I 



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468 



Des semaines et des mois furent employés en négocia- 
tions pour amener les cantons du Sonderbund à des con- 
cessions qui pussent éviter les maux de la guerre civile et 
pour déterminer les députés à user des pouvoirs qu'ils 
avaient en mains pour voter les mesures de rigueur. Toutes 
les tentatives faites dans ces deux sens ayant échoué, la 
question fut, enfin mise à l'ordre du jour de la Diète, qui 
sans hésitation vota la déclaration que l'alliance séparée 
des sept cantons était contraire au Pacte fédéral et devait 
être dissoute. Ce fut un instant solennel. Les députations 
des sept cantons quittèrent la salle des séances et la ville 
de Berne où siégeait la Diète. Dès ce moment la Suisse 
était divisée, et la situation prenait une gravité qui causa 
une grande émotion dans la nation tout entière. Cette sé- 
paration, que Ton voulût la guerre ou que l'on ne la vou- 
lût pas, ne pouvait avoir d'autre issue qu'une intervention 
étrangère, car il était impossible d'admettre que la Suisse 
pût subsister longtemps en formant deux confédérations 
ennemies l'une de l'autre. 

La position était pénible pour les hommes qui voulaient 
aller de l'avant. Druey, qui n'était jamais à court lorsqu'il 
s'agissait de trouver un expédient, imagina de substituer 
aux premiers députés qui ne voulaient pas la guerre, les 
seconds députés que l'on savait être décidés à faire usage 
des pouvoirs donnés à cet égard. Pour comprendre ce qui 
précède, il faut savoir que chaque canton était représenté 
en Diète par deux députés, mais n'avait qu'une voix. Le- 
premier député occupait constamment le siège de son 
canton, opérait seul pour lui, et le second n'était en quel- 
que sorte que son secrétaire. En cas d'absence du premier 
député, le second prenait sa place et ses pouvoirs et en 
usait comme aurait pu le faire le premier. 

Après le départ des députations du Sonderbund, la Diète 
fit une proclamation aux populations des cantons qui le 
composaient pour les rassurer sur la conservation de leur 
foi religieuse, en déclarant que la nécessité où elle se trou- 



- 469 



vait de mettre un terme à la division qui régnait entre les 
deux fractions de la Suisse n'avait point pour but de les 
gêner dans la pratique de leur culte. Elle chargea en outre 
des commissaires fédéraux de se rendre dans les cantons 
séparés pour leur donner les mêmes assurances et les ra- 
mener si possible à des concessions qui pussent éviter les 
maux de la guerre. Les instigateurs de cette tentative 
savaient parfaitement qu'elle était inutile Les hommes 
influents dans les cantons du Sonderbond étaient précisé- 
ment ceux qui les avaient représentés en Diète et sur les- 
quels toutes les tentatives de conciliation avaient échoué. 
Le vrai but de cette démarche était de déplacer les députés 
timides en les envoyant se promener à Lucerne, Schwytz, 
Fribourg et Sion, et de prendre des mesures vigoureuses 
pendant leur absence. 

C'est ce qui eut lieu en effet. Quatorze députés partirent 
pour les sept cantons séparés, et le 4 octobre 1847. pen- 
dant leur absence, la Diète vota la dissolution du Sonder- 
bund par la force, appela à son service les contingents 
des cantons, et nomma Dufour général et Frey-Hérosée 
chef d'état-major. Aussitôt d'un bout de la Suisse à l'autre 
tout fut sous les armes, et lorsque les commissaires fédé- 
raux furent de retour, leur colère devint fort heureusement 
aussi inutile que l'avait été leur mission. Les choses étaient 
trop avancées pour reculer. 

La situation devenait délicate pour le gouvernement de 
Neuchàtel, depuis que les mesures de rigueur étaient dé- 
crétées par la Diète. Le parti patriote était dans une véri- 
table anxiété. Eu effet, la Confédération avait besoin de 
toutes ses forces pour annuler les préparatifs immenses 
qu'avait faits le Sonderbund et l'appui moral et matériel 
qu'il recevait de l'étranger. Neuchàtel reçut donc l'ordre 
de mettre les troupes de son contingent à la disposition 
du chef d'état-major de l'armée fédérale. Là était la diffi- 
culté dont les libéraux attendaient la solution. Nous sen- 
tions bien les avantages qui pouvaient résulter pour notre 



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I* 
1 



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— 470 — 

parti d'un refus de faire marcher le contingent, mais nous 
éprouvions un sentiment de honte à l'idée que Neuchàtel 
rechercherait la neutralité, après avoir joué un si grand 
rôle dans les intrigues qui avaient amené le Sonderbund 
à la position extrême où il se trouvait. 

Les sentiments du gouvernement et de tout le parti 
royaliste dans le conflit ne faisaient doute pour personne. 
Mais oserait-il se mettre en rébellion ouverte vis-à-vis de 
la Diète au moment où elle allait déployer une force mi- 
litaire aussi considérable"? Là était la question. En se pla- 
çant au point de vue du gouvernement, il était difficile de 
prévoir de quel côté était le plus grand danger,. Refuser 
le contingent, c'était s'exposer à une exécution armée 
contre Neuchàtel de la part de la Confédération, et quelles 
seraient pour l'opinion publique dans le canton les consé- 
quences de la présence d'une brigade fédérale d'occupa- 
tion? Il est bien certain que les patriotes en prendraient 
occasion de relever la lète. Ils pourraient même, sous la 
protection des troupes fédérales, renverser le gouverne- 
ment monarchique et substituer une république démocra- 
tique à la domination du roi de Prusse. D'autre part, en- 
voyer ses bataillons faire campagne avec les miliciens 
vaudois et bernois n'était pas moins embarrassant; il y 
avait d'abord le désagrément de n'être pas conséquent 
dans sa conduite politique, et le contact des jeunes gens 
avec les troupes fédérales pouvait amener des change- 
ments considérables dans leur manière de voir les choses 
en politique. Une communauté de vie et de dangers, peut- 
être même de gloire, mieux que tous les raisonnements 
du monde, leur ferait comprendre que la politique de 
Neuchàtel était une politique de rouerie et de spéculation, 
mais ne découlait pas des sentiments d"amour pour la 
patrie qui doivent guider les magistrats et qui animaient 
à cette époque leurs frères d'armes des autres cantons. 

Après avoir défendu pendant deux ans le Sonderbund 
et affirmé que Lucerne était dans son droit en appelant 



Mb 



471 - 



les Jésuites; après avoir depuis six ans soutenu la cause 
des cantons catholiques dans l'affaire des couvents, pré- 
tendu ifue la Diète violait le Pacte, encouragé les cantons 
séparés à la résistance et s'être prêté clandestinement aux 
envois d'armes que la France faisait à ceux-ci, il n'y avait 
pour le gouvernement neuchàtelois qu'une conduite con- 
séquente à tenir : c'était de mettre toutes les forces de 
Neuchâtel au service du Sonderbund et de les envoyer 
défendre Fribourg qui, on le prévoyait, allait être attaqué 
le premier 



I 



CHAPITRE LXXXIII. 



T. 



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â 



Le refus du contingent. 

Le Corps législatif était convoqué pour les derniers jours 
du mois d'octobre afin de résoudre la question du refus 
ou de l'envoi du contingent. Lorsque je dis résoudre, c'est 
une manière de parler : le Conseil d'Etat avait donné le 
préavis que Neuchâtel ne pouvait sans déshonneur en- 
voyer ses troupes contre les cantons qu'il avait toujours 
reconnus pour être fidèles au Pacte. Dès lors il ne pouvait 
plus être question pour le Corps législatif que d'approuver, 
et c'est ce que fit la majorité royaliste sur tous les tons 
possibles, comme le font toujours les flatteurs, en renché- 
rissant sur les raisons du seigneur et maître. Il va sans 
dire que le danger auquel on exposait le pays ne pouvait 
être passé sous silence clans une discussion de cette na- 
ture ; mais ces messieurs le bravaient avec un stoïcisme 
qui eût pu être noble et grand, mais qui n'était que ridi- 
cule et lâche; je dirai bientôt pourquoi. En pariant des 
troupes fédérales dont on pouvait être menacé, le brava- 
che colonel Meuron disait: Nous nous ensevelirons sous 
les murs de notre ville avant de les laisser entrer. A 
propos du danger d'une révolution de la part des patriotes 
neuchâtelois, Frédéric Rougemont, qui les méprisait pro- 
fondément, s'écriait qu'on les retournerait avec des écha- 
las. Tous les royalistes firent des discours à l'avenant. 
Quant aux douze libéraux qui s'y trouvaient depuis que 
ïe parti l'avait emporté à la Chaux-de-Fonds, leurs dis- 
cours furent assez pâles; ils étaient visiblement intimidés 



473 - 



par le groupe compacte des serviles. Piaget lui-même ne 
sut que justifier assez mal à propos les patriotes du re- 
proche de vouloir provoquer une révolution. Il est super- 
flu de dire que ces douze furent les seuls qui votèrent pour 
que l'on souscrivît aux ordres de la Diète. Le contingent 
fut donc refusé. 

C'était là un acte fort grave. Le gouvernement, qui l'avait 
conseillé, sentait qu'il assumait une immense responsabi- 
lité; le Corps législatif ne lui paraissait pas suffisant pour 
la couvrir, d'autant plus qu'il n'ignorait pas que dans la 
principauté un parti maintenant nombreux désapprouvait 
sa politique : il chercha donc à faire partager cette res- 
ponsabilité par le plus grand nombre possible. Dans ce 
but, les bourgeoisies furent mises en avant: celles-ci ré- 
digèrent des adresses félicitant le Conseil d'Etal et le 
Corps législatif de la conduite honorable qu'ils tenaient 
dans cette occasion, et ajoutant comme de raison les 
assurances de dévouement au roi et les offres de sacri- 
fices que les circonstances commandaient. Puis ce fut le 
tour de la Compagnie des Pasteurs, qui depuis longtemps 
s'était séparée des bourgeoisies comme corps politique 
et qui, jalouse de compter aussi pour quelque chose dans 
l'Etat, vint également déclarer que refuser le contingent 
neuchâtelois était une politique sage et honorable. Non 
encore satisfait, le Conseil d'Etat rechercha l'appui des mi- 
litaires. Dans chaque arrondissement (les arrondissements 
militaires étaient à peu près ce que sont territorialement 
nos districts actuels) on les rassembla et ils déclarèrent 
qu'ils ne marcheraient pas contre le Sonderbund. 

Cet appui que le gouvernement avait cherché dans 
l'intérieur du pays, n'était pas la base de sa politique. 
Celle-ci était toujours la puissance prussienne, qui devait 
couvrir de sa haute influence en Europe et de la crainte 
qu'une grande puissance inspire à une petite, l'assurance 
qu'on se donnait à l'égard des mesures que la Diète pour- 
rait prendre contre Neuchâtel. On obtint, sous le nom 



p 









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I 



— 474 — 

de lettre patente, une déclaration du roi qui procla- 
mait sa principauté de Neuchâtel et Valangin, neutre et 
inviolable. Cette pièce fut publiée à grand fracas dans 
toutes les communes, et les royalistes se la communi- 
quaient et la commentaient avec des démonstrations de 
joie C'était la plus manifeste violation de l'acte de 
réunion de Neuchâtel à la Confédération qu'il fût possible 
d'imaginer. Il était en effet réservé que les rapports 
entre Neuchâtel et la Confédération seraient réglés par 
le gouvernement siégeant à Neuchâtel sans la sanction de 
Berlin, et voici que dans la question la plus grave qui se 
soit présentée depuis trente-trois ans, c'est de Berlin 
qu'arrive la déclaration de neutralité de la principauté! 
Le roi déclarait en outre qu'elle était inviolable. C'était 
là le grand mot, qui signifiait que si les cantons suisses 
touchaient à Neuchâtel ils touchaient à la Prusse. Et ce 
qu'il y a de pis, c'est que la Suisse, qui avait alors une 
grosse affaire sur les bras, a respecté cette inviolabilité de 
Neuchâtel dans la crainte de se créer des embarras avec 

1r Prusse 

Que penser maintenant des déclamations du Corps lé- 
gislatif et des bravades contre les troupes fédérales, quand 
ceux qui lançaient ainsi leurs hâbleries savaient d'avance 
que c'était à l'abri d'une puissance de seize millions d'ha- 
bitants qu'ils nargaient la Confédération ! Quelle dignité 
avaient les adresses des bourgeoisies et de la Compagnie 
des Pasteurs, en face d'une déclaration pareille, et la 
décision des officiers qui mettaient leur honneur à refuser 
de servir la Confédération quand ils savaient qu'une puis- 
sance étrangère à la Suisse protégeait leur désobéissance! 

Les patriotes étaient remplis de confusion pour la po- 
litique d'intrigues et de lâcheté du gouvernement neuchâ- 

telois. 

Du reste, cette politique à bascule qui consistait a se 
tenir à l'écart du danger en se réfugiant derrière la puis- 
sance prussienne, n'était pas nouvelle: c'est [celle que 



— 475 



Ton avait suivie en 1792 et 1793, lorsque la Prusse était 
en guerre avec la France : dans cette circonstance on 
s'était déclaré suisse ; puis en 1798, lorsque le Directoire 
de la république française déclarait la guerre à la Confé- 
dération suisse : alors on s"était déclaré prussien. En 
1833, Neuchàtel est suisse pour fomenter les intrigues du 
conventicule de Sarnen ; il fait intervenir l'ambassadeur 
de Prusse lorsque les troupes fédérales veulent le con- 
traindre à occuper son siège en Diète. De 1841 à 1847, il 
est suisse pour soutenir toutes les prétentions des cantons 
ultramontains : il est suisse pour soutenir les couvents, 
il est suisse pour appuyer l'installation des Jésuites à Lu- 
cerne, il est suisse pour soutenir le Sonderbund quoiqu'il 
n'ose pas s'y associer ; mais lorsque cette confédération 
au petit pied menaçant de briser le lien fédéral est atta- 
quée par les armes, alors il n'est suisse ni avec les uns 
ni avec les autres, il se fait déclarer inviolable par le 
roi de Prusse ! 

Je sais qu'un grand nombre de mes compatriotes 
considéraient cette politique comme fort utile au pays. Je 
crois qu'il ne peut y avoir de politique utile que celle qui 
est honorable, et je ne suppose pas que même les per- 
sonnes qui jugeaient qu'une pareille conduite nous avait 
évité des malheurs veuillent soutenir qu'elle était hono- 
rable. Comment d'ailleurs la justifier en face du serment 
que les députés prêtaient à chaque ouverture de la Diète 
et par lequel ils promettaient de vivre en frères avec les 
cantons confédérés, dans la bonne comme dans la mau- 
vaise fortune? Telle était la conséquence forcée d'une 
situation politique monstrueuse; on voulait à tout prix 
conserver le principe monarchique et ce principe aurait 
été fort compromis si on se fût fait battre avec le Sonder- 
bund; il en était à peu près de même si l'on eût été vain- 
queur avec les troupes de la Diète. 






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CHAPITRE LXXXIV 



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■ 



Avant la guerre. 



Je me trouvais à Neuchàtel peu de jours après le vote 
du Corps législatif qui refusait le contingent. La veille, 
une compagnie de cavalerie vaudoise avait traversé la 
ville pour se rendre dans la Suisse allemande ; le bruit 
courait également que les Valaisans avaient fait une pointe 
sur le canton de Vaud. C'était pendant les premiers jours 
de novembre et au moment où se manifestait l'émotion 
produite par l'attente. Je fus frappé de l'état d'exalta- 
tion dans lequel se trouvaient les royalistes de di- 
verses catégories avec lesquels j'eus l'occasion de m'en- 
tretenir Le refus du contingent était pour eux non-seule- 
ment un acte honorable, mais une résolution héroïque. 
Il semblait que les Neuchâtelois allaient attendre les 
troupes fédérales comme le sénat romain attendit les 
Gaulois. D'autre part ils se frappaient l'imagination pour 
trouver des certitudes de victoire en faveur du Son- 
derbund. La prétendue pointe qu'avaient faite les Valai- 
sans avait jeté le canton de Vaud tout entier dans la con- 
sternation; la compagnie qui avait passé la veille avait 
l'air morne et triste ; on voyait sur la figure de ces sol- 
dats qu'ils sentaient qu'on les menait à la boucherie; les 
troupes du Sonderbund étaient exaltées et fanatisées : c'é- 
taient encore les hommes de Morgarten et de Sempach 
avec tout leur enthousiasme, tandis que les troupes fé- 
dérales marchaient contre leur gré. L'armée fédérale 
allait donc être hachée. 



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477 — 



Je ne charge pas le tableau ; ce raisonnement, je l'ai 
entendu de plusieurs personnes. Il avait même fait 
une impression très-forte. Comme il arrive toujours lors- 
qu'une lutte va s'engager et qu'on attache à cette lutte 
un intérêt puissant, j'avais fait des supputations de forces 
qui me donnaient confiance sur l'issue de cette guerre. Je 
savais que les petits cantons fournissaient de braves sol- 
dats, que l'alliance séparée avait fait de longue main 
d'immenses préparatifs ; je n'ignorais pas non plus qu'elle 
avait les sympathies des puissances étrangères; mais 
d'un autre côté je savais aussi que l'armée fédérale op- 
posait aux quarante mille hommes du Sonderbund, dont 
la moitié de Landsturm, une armée de quatre-vingts à 
quatre-vingt-dix mille hommes de troupes, élite et réserve, 
pourvue d'un très-bon matériel ; que les Suisses de tous les 
cantons étaient braves et que lorsqu'ils vendaient leurs 
bras à l'étranger, au 10 août, au 28 juillet, à la Bérésina, 
ils n'avaient pas plus failli les uns que les autres. Cepen- 
dant lorsque j'eus entendu les pronostics des royalistes 
de la ville, je fus frappé de leur conviction et je dus faire 
de sérieuses réflexions pour me persuader que mes pré- 
cédentes appréciations n'étaient pas le résultat de mon 
imagination et de mes sympathies. 

Il restait à résoudre une question assez grave, qui 
donnait de l'espoir au Sonderbund. La plupart des offi- 
ciers les mieux posés dans l'état-major fédéral étaient 
des conservateurs, qui voyaient avec peine les mesures 
votées contre une alliance qui, si elle n'avait pas leurs 
sympathies, leur paraissait du moins justifiée par les 
attaques que Lucerne avait subies de la part des corps 
francs. Dufour, Bourckhardt.Ziegler, Donats,qui devaient 
occuper les premiers commandements dans l'armée fédé- 
rale, répondraient-ils à l'appel qui leur était fait? Le 
Sonderbund ne le croyait pas; mais le sentiment du de- 
voir militaire, celui de la patrie en danger en présence 
d'une prolongation de scission, les décidèrent, et ce fut 



5H 






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il 



■ 



478 



très-heureux. Si Dufour s'était tenu à l'écart , il aurait 
été probablement remplacé par Rilliet- Constant, qui 
n'aurait pas eu à l'égard des troupes et des populations 
du Sonderbund les ménagements qui ont contribué pour 
une si grande part à resserrer les liens momentanément 
brisés des confédérés. 

Ce point réglé, les troupes de la Confédération se mirent 
de tous côtés en marche pour obéir aux ordres du géné- 
ral en chef, qui désormais avait seul autorité sur elles. Le 
canton de Vaud mit à lui seul une véritable armée à la 
disposition du général et équipa vingt mille hommes. 
Indépendamment des troupes du contingent, Berne orga- 
nisa avec des réserves une division complète composée de 
toutes armes et répartie en trois brigades. Ochsenbeiu 
le chef de l'expédition des corps francs, en prit le com- 
mandement. Cet officier avait ainsi trouvé le moyen 
* d'occuper uu poste important dans la campagne qui s'ou- 
vrait. Après sa malheureuse retraite deLucerne, la Diète 
n'avait plus osé le maintenir sur les rôles de l'état-major 
fédéral ; son canton l'avait réhabilité en le plaçant à la 
tête du gouvernement et en même temps à la présidence 
de la Diète ; mais les autorités fédérales n'étaient pas 
disposées à lui confier un commandement. Toutefois, 
comme il amenait avec lui une division entière, il fut ac- 
cepté et placé à son rang dans les manœuvres qui com- 
mençaient. 

La diplomatie étrangère ne pouvait assez manifester 
son mécontentement des mesures prises pour contraindre 
le Sonderbund à l'obéissance et il était visible qu'elle 
comptait que cette guerre se prolongerait et fournirait 
l'occasion d'intervenir en donnant raison au Sonderbund. 
Pour commencer, les ambassadeurs qui se trouvaient à 
Berne au moment où la guerre éclata quittèrent cette 
ville à l'exception de Robert Peel, ambassadeur d'Angle- 
terre. Sydow, ambassadeur de Prusse, vint prendre séjour 
à Neuchâtel ; le comte de Bois s'installa à Baie avec 



479 



d'autres ; mais avant leur départ et pendant leur voyage, 
ces messieurs eurent l'occasion de s'apercevoir que l'armée 
fédérale n'existait pas sur le papier seulement, comme ils 
se l'étaient figuré. Une circonstance particulière les frappa, 
ce fut la promptitude avec laquelle une population de 
paysans fut transformée en une véritable armée Mais ce 
qui confondit surtout les étrangers spectateurs de cette 
transformation, c'était comment on avait pu atteler une 
nombreuse artillerie sans mesures extraordinaires pour 
les levées de chevaux et en quelque sorte sans qu'il y 
parût. Cette levée de boucliers a eu plus tard une im- 
mense influence sur les rapports entre la Confédération 
et les puissances étrangères, parce qu'on a cru dès lors à 
son armée. Et sous ce rapport, la guerre du Sonderbund 
a été un événement heureux. 

Le Sonderbund avait confié le commandement de son 
corps principal, dont l'état-major était à Lucerne, au co- 
lonel Salis-Soglio, des Grisons. La défense de Fribourg 
était confiée au colonel Maillardon. Il semblait que le 
conseil de guerre de l'alliance séparée n'eût pas de con- 
fiance dans une campagne réglée et qu'il comptât intimi- 
der les Confédérés par des coups de mains de divers côtés. 
La tentative du Valais sur le canton de Vaud s'était arrêtée 
en chemin et n'avait par conséquent pas abouti à jeter les 
Vaudois dans la consternation, comme on se l'était ima- 
giné à Neuchâtel. Les troupes de Lucerne en firent une 
plus sérieuse en Argovie. Profitant du brouillard épais 
qui pendant tout l'automne couvrait la plaine, elles 
étaient tombées sur Zofingue sans être aperçues et 
avaient jeté quelque trouble parmi les troupes fédérales 
qui stationnaient aux environs. Peu d'heures suffirent 
pour remettre chacun à sa place. Les Lucernois rentrèrent 
chez eux, et cette affaire n'eut aucune conséquence ulté- 
rieure. Une troisième entreprise de même nature fut tentée 
par les troupes d'Uri sur le Tessin. Ce canton formait à lui 
seul une division que commandait le colonel Luvini. 



— 480 - 



II 



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Cette division, qui ne pouvait pas entrer en ligne dans les 
manœuvres contre l'armée du Sonderbund, était simple- 
ment chargée d'observer le Gothard. Luvini se trouvait à 
Airolo avec quelques forces, lorsque pendant la nuit il fut 
attaqué par les troupes d'Uri. Il eut à peine le temps de 
s'habiller, et pour n'être pas fait prisonnier il dut s'enfuir 
à la suite de sa troupe jusqu'à Bellinzona. Le colonel Lu- 
vini, qui n'en était pas moins brave pour cela, mais qui, 
surpris au moment où sa division était déjà en fuite, avait 
dû laisser ses épaulettes et son chapeau dans sa chambre 
à coucher; ressentit de cet événement un chagrin dont les 
traces sont restées empreintes sur son visage jusqu'à n 
mort. 

Ces différentes tentatives avaient lieu avant toute hos- 
tilité, avant même les sommations- qui précèdent ordinaire- 
ment une entrée en campagne. Les surprises qu'elles cau- 
sèrent et le désordre momentané qui en fut la consé- 
quence, s'expliquent donc naturellement. 



1 



■•* 



I 



CHAPITRE XXXV. 



La guerre. 



Fnbourg'devaii être attaqué le premier. Dufourfitavan- 
cer les divisions Rilliet-Constant, Bourckhardt etOchsen- 
bein, comptant ensemble vingt-cinq mille hommes. Cette 
ville ne tarda pas à être enveloppée, et le colonel Mail- 
lardoz lui-même fut bientôt convaincu que toute résistance 
serait mutile. Il en fit part à lavoyerFournier, chef politi- 
que du canton et l'homme le plus influent du gouvernement, 
qui lui répondit : Je vois bien que les moyens humains sont 
insuffisants. Maillardoz répondit qu'il ne savait pas faire 
des miracles, et dès le 12 novembre entra en pourparlers 
pour une capitulation. Il n'y avait en effet rien de mieux 
à faire, car son corps de défense n'était que de dix mille 
hommes, dont la moitié se composait de Landsturm et 
non de soldats. Le fanatisme avait bien pu amener ces 
derniers sous les armes, mais il ne pouvait les maintenir 
dans les rangs par un brouillard froid, peu vêtus et pro- 
bablement désillusionnés sur les dispositions de l'armée 
fédérale. Maillardoz lui-même a raconté que sous prétexte 
de se chauffer ils rentraient constamment en ville. 

Mais avant que la capitulation fût conclue, Rilliet- 
Constant qui, comme les autres chefs, avait ordre de 
s'abstenir de toute hostilité, ne put se retenir. Voyant 
une redoute qui pouvait être facilement prise et qui 
améliorait considérablement sa position, il la fit attaquer 
par une brigade vaudoise et l'enleva dans la soirée du 
12 novembre. Le bruit du canon était entendu des royalistes 

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- 482 - 



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à Neuchâtel et des patriotes sur la montagne du Val-de- 
Travers où ces derniers se rendaient pour écouter si les 
échos leur apporteraient le bruit de quelque bataille. Ce 
fut le seul combat que la prise de Fribourg ait occasionné. 
Le soir même, la capitulation était signée, et les troupes 
fédérales entraient dans cette ville le dimanche 14 no- 
vembre au matin. 

La reddition de Fribourg causa une grande stupéfaction 
parmi les royalistes de Neuchâtel, qui croyaient que les trou- 
pes fédérales seraient hachées. Gela put leur faire ouvrir les 
yeux sur une résistance qu'ils avaient encouragée sans 
oser la soutenir et s'apercevoir que tous les braves n'étaient 
pas dans les petits cantons. Leur désappointement fut 
tel qu'ils déversèrent tout leur fiel sur le colonel Maillardoz. 
Les Neuchâtelois, qui avaient été heureux de se tenir en 
dehors de toute action, osaient traiter un brave officier de 
lâche, parce qu'il n'avait pas fait immoler des centaines 
d'hommes pour satisfaire leur haine du parti radical suisse 
et leur amour-propre blessé. Maillardoz qui, après avoir 
rendu Fribourg, se retirait en France, ne fut pas même 
accueilli à Neuchâtel où quelques semaines auparavant 
on vantait tant son mérite. 

Par la chute de Fribourg, le Sonderbund avait perdu 
presque tout son prestige. Dix mille hommes, c'est-à-dire 
le quart de ses forces totales, étaient maintenant mis hors 
de la lutte. Ces terribles redoutes, ces barricades, ces fours 
à mines, que les soldats suisses devaient franchir étaient 
maintenant envisagés pour ce qu'ils valaient. Plus d'un 
soldat de la Confédération s'était imaginé que les fours à 
mines allaient faire sauter des bataillons entiers. Mainte- 
nant qu'on était entré à Fribourg sans qu'aucun homme eût 
été surpris par ces machines infernales, on craignait beau- 
coup moins celles qui pouvaient se trouver sur la route 
de Lucerne. Le groupe de cantons qui avaient leur centre 
et leur état-major militaire dans cette dernière ville comp- 
tait environ trente mille défenseurs. Pour les forces dont le 



— 483 — 

général Dufour disposait, il n'y avait guère à craindre ; aussi 
-celui-ci prit-il les mêmes mesures quïi Fribourg, c'est- 
à-dire un investissement qui rendait la résistance inutile et 
évitait l'effusion du sang. Les mouvements de concentra- 
tion pour arriver sous les murs deLucerne commencèrent 
aussitôt après la prise de Fribourg. La division Ochsen- 
bein se trouvait à l'extrême droite de l'armée fédérale 
et marcha par Langnau et l'Entlibuch. Elle eut une ren- 
contre assez vive avec desLandsturm lucernoises près de 
SGhupfheim, mais ne recula pas d'une semelle ; au con- 
traire, elle força le corps ennemi à se retirer devant elle. 
Comme le bruit de cette rencontre était promptement 
parvenu à Berne et de là à Neuchâtel, nos royalistes, qui 
cherchaient le moindre prétexte pour se consoler de la 
prise de Fribourg, ne manquèrent pas de se frotter les 
mains en annonçant que Ochsenbein rentrait à Berne avec 
sa division de landwehr complètement défaite. 

Mais ces bruits n'intimidaient personne et la division 
Ochsenbein, de même que les autres divisions de l'armée 
fédérale, poursuivait le but que la Diète lui avait assigné 
en se rapprochant graduellement du point de ralliement 
■commun, qui était Lucerne. A deux lieues de cette ville, 
sur le bord de la Reuss, l'armée du Sonderbund voulut 
au moins livrer bataille ; mais ses forces étaient trop peu 
considérables, et malgré les redoutes et l'artillerie sur les- 
quelles elle s'appuyait, elle fut obligée d'abandonner le 
champ de bataille. Le lendemain, Lucerne capitula comme 
l'avait fait Fribourg, en livrant la ville et en déclarant que 
ce canton se retirait de l'alliance séparée. Il y eut un vrai 
■désordre à l'entrée à Lucerne. Toutes les troupes vou- 
laient pénétrer dans la ville, et l'on peut s'imaginer ce que 
fut cette agglomération de cinquante mille hommes dans 
un si petit endroit. 

Après l'entrée des troupes de la Confédération, il arriva 
à Lucerne ce qui était déjà arrivé à Fribourg. Une assem- 
blée populaire des citoyens adversaires du parti vaincu 



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484 



se forma et proclama la déchéance du Grand Conseil et du 
Conseil d'Etat, nomma un gouvernement provisoire et 
celui-ci fit convoquer les collèges électoraux pour nommer 
une assemblée constituante. C'était ici la souveraineté de 
l'ensemble du peuple suisse substituée à la souveraineté 
du peuple lucernois ; c'était la destruction de la souverai- 
neté cantonale. Il aurait étf certes bien préférable que le 
peuple lucernois eût mis lui-même à la porte un gouverne- 
ment qui avait compromis la Confédération en compro- 
mettant le canton de Lucerne lui-même. Mais en proclamant 
les vrais principes de la démocratie, cette constituante 
a permis au peuple de Lucerne de reprendre dans un temps 
donné l'exercice de sa souveraineté, et la révolution faite 
en son nom sous la protection des troupes fédérales n'avait 
point violenté ses idées, puisque depuis cet événement il 
a conservé des hommes ayant les mêmes principes politi- 
ques que ceux qui prirent alors la direction des affaires. 
Il faut dire en outre que, dans le moment où les troupes 
fédérales entraient à Lucerne, le gouvernement que pré- 
sidait Siegwart-Muller était en fuite, que ses membres 
allaient être mis en accusation par la Confédération elle- 
même et qu'il y avait nécessité de constituer promptement 
un pouvoir civil quelconque. 

Il serait difficile de justifier au même degré ce qui s'est 
passé à Fribourg. Dans ce canton, l'influence des prêtres 
est plus grande encore que dans aucune autre contrée de 
la Suisse. Le mode électoral qui fut employé sous la pro- 
tection des troupes fédérales était loin d'être exempt de 
reproches. Les élections eurent lieu par mains levées sur 
la place publique et l'appréciation dé la majorité ne fut 
pas toujours faite avec impartialité. Le Grand Conseil 
issu de cette élection élabora une nouvelle Constitution, 
la mit en vigueur sans la soumettre à la sanction du 
peuple et se déclara en fonctions pour neuf années. Cet 
abus a valu au gouvernement issu de ce mouvement po- 
litique plusieurs attaques armées, qu'il repoussa tantôt 









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— 485 — 



avec le secours des troupes vaudoises tantôt à l'aide d'un 
<;orps de défense permanent, tenu presque constamment 
en éveil. A l'expiration du mandat dont il avait lui-même 
lixé la durée, ce gouvernement se vit désavoué par la 
presque unanimité du canton. 

Zoug était tombé avant Lucerne ; il ne restait donc plus 
alors que des débris du Sonderbund. Schvvytz, Uri et Unter- 
waldacceptèrent des capitidations par lesquelles ilss'enga- 
geaient à se retirer de l'alliance séparée et furent occupés 

parles troupes fédérales. Uneassemblée populaire proclama 
dans ces cantons une révolution qui n'eut d'autre con- 
séquence que de ramener les hommes du Sonderbund au 
bout d'un petit nombre d'années. Il restait cependant le 
Valais, qui ne laissait pas que de causer quelque inquié- 
tude. Ce canton n'avait pas des forces bien considérables 
à opposer à l'armée fédérale ; mais il fallait y pénétrer 
par un passage étroit où un petit nombre de défenseurs 
pouvaient faire beaucoup de mal aux assaillants. Ce point 
c'est Saint-Maurice, que la Confédération a fortifié dès lors. 
Ces craintes furent vaines. Le Valais se soumit comme 
les autres cantons devant la brigade Kurz, qui faisait par- 
tie de la division Rilliet-Constant. En moins d'un mois la 
partie active de cette campagne était terminée et tous les 
membres de l'alliance antifédérale avaient fait en même 
temps leur soumission et leur révolution cantonale. 



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CHAPITRE LXXXVI. 



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Un diplomate. 



Il était temps. 1 tinter vention étrangère était à la porte, 
non point encore matériellement, mais diplomatiquement. 
La France en prit l'initiative et adressa des communica- 
tions aux autres puissances dans le sens d'une inter- 
vention pour faire cesser cette guerre civile au centre de 
l'Europe. Elle n'eut pas de peine d'obtenir leur acquiesce- 
ment, sauf celui de l'Angleterre, dont la bienveillance à 
l'égard de la Diète et des cantons qui suivaient sa poli- 
tique n'était pas douteuse et qui demandait qu'on attendit 
de voir si l'issue de la guerre ne serait pas plus rap- 
prochée que ne le supposait la France. Pendant ces négo- 
ciations, dont le résultat devait dépendre du plus ou moins 
de durée de la guerre, l'ambassadeur ordinaire de l'Angle- 
terre à Constantinople se trouvait à Londres, à la veille de 
son départ. Il reçut l'ordre de se rendre à son poste en pas- 
sant par la Suisse afin de juger de près de l'état des choses 
et de contrôler les appréciations de Robert Peel, dont les 
renseignements pouvaient n'être pas impartiaux en raison 
des relations d'amitié qu"il avait contractées avec plusieurs 
radicaux, entre autres avec Ochsenbein. 

Stradtford-Ganning arriva en Suisse après la prise de 
Fribourg et avant celle de Lucerne. Le gouvernement de 
Neuchâtel, averti de son passage, envoya plusieurs jours 
d'avance un conseiller d'Etat avec son huissier l'attendre 
à Môtiers, premier relais de poste suisse, afin de le îece- 
voir au passage et de lui rendre compte de l'état des 



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487 - 



choses d'une manière propre à influencer son jugement et 
de rendre ainsi le gouvernement anglais favorable au 
Sonderbund. Pendant deux jours et deux nuits, je voyais 
de mes fenêtres le conseiller d'Etat et l'huissier qui 
comme la sœur Anne se demandaient s'ils ne voyaient rien 
venir. Enfin, las d'attendre, ils retournèrent à Neuchàtel 
en laissant à Emile Bobillier, président du Comité noir, 
une lettre qu'il devait remettre à l'Anglais à son passage. 
Bobillier était pénétré de l'importance de la missive qu'on 
lui avait confiée ; il savait que c'était une invitation de la 
part du Conseil d'Etat à s'arrêter à Neuchàtel. et il voulut 
s'acquitter de sa mission en homme consciencieux, 
comme se vante de l'être tout bon royaliste. En consé- 
quence, il monta la garde à l'écurie du maître de poste pen- 
dant un jour et deux nuits, bien persuadé qu'il ne lais- 
serait pas passer l'ambassadeur sans s'être acquitté de la 
commission. Mais, hélas ! il avait compté sans les misères 
humaines. La faim, qui chasse le loup du bois, chassa 
Emile Bobillier de l'écurie. Il fallait déjeuner, c'était bien 
le moins. Il aurait bien pu remettre la lettre au maître 
de poste; mais celui-ci n'était pas un royaliste assez sûr; 
il le pria seulement de l'avertir si l'ambassadeur arrivait. 

La Providence prêtait évidemment un concours efficace 
aux radicaux suisses. Elle n'entendait pas que les men- 
songes du gouvernement de Neuchàtel vinssent influencer 
les appréciations du diplomate anglais, qui arriva à 
Métiers au moment même où le président du Comité noir 
était allé déjeuner avec la missive dans sa poche. 

Cette petite intrigue n'avait pu avoir lieu sans que les 
patriotes du village ignorassent ce dont il s'agissait. Eux 
aussi veillaient, sans trop savoir pourquoi, et comme ils 
ne déjeunaient pas tous ensemble, ce fut le gros Barrelet, 
boucher, qui se trouva le premier à la portière de la voi- 
ture contenant le personnage si impatiemment attendu 
Il n'eut pas de peine à entrer en couver sation sur le snje 
qui occupait tous les esprits en Suisse. Slradford, qui sans 







— 488 — 



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doute voulait être informé de toutes parts, l'aborda 
brusquement en demandant ce que Ton disait de la 
guerre dans le canton de Neuchâtel. Bientôt sa voiture 
fut entourée de cinq ou six patriotes, au nombre desquels 
je figurais, et il put s'apercevoir, pendant les dix ou 
quinze minutes nécessaires au changement de chevaux, 
que le gouvernement de Neuchâtel, la domination prus- 
sienne et la fausse politique qui avait été la conséquence 
de cette domination n'étaient pas unanimement approuvés 
par le peuple et que nous avions nous-mêmes honte delà 
conduite de notre canton. En partant il nous jeta, quoique 
sur un ton très-aimable, cette prophétie : Messieurs les 
Neuchâtelois, vous n'avez pas voulu vous battre, vous 
payerez! Il était resté pour nous tous cette conviction, 
que le mal que nous lui avions dit de notre gouvernement 
lui avait fait phisir. Pendant cet entretien, le malheureux 
Emile Bobilher s'accordait un déjeuner qu'il avait certes 
bien gagné par deux nuits de veille ; mais, ô stupéfaction! 
au moment où il sortait de chez lui le diplomate filait sur 
Neuchâtel, où il ne s'arrêtait pas. 

Personne n'a su quel rapport Stradtford Canning avait 
tait à son gouvernement; il est seulement resté évident 
pour toute la Suisse libérale que la bienveillance du gou- 
vernement anglais lui était acquise, et que l'ambassadeur 
Ta quittée en lui donnant le conseil d'en finir au plus vite 
avec cette guerre, afin d'ôter aux puissances le seul pré- 
texte qu'elles pussent avoir d'intervenir, celui de mettre 
fin aux maux de la guerre civile en Suisse. 

Sur ces entrefaites, le gouvernement de Louis-Philippe, 
qui voulait prêter son concours aux ultramontains. voyait 
les cantons duSonderbund se soumettre les uns après les 
autres et lui enlever le dernier moyen. Déjà il ne restait 
plus que le Valais qui pût constituer un reste de Sonder- 
bund ; il fallait, pour avoir le prétexte que l'on cherchait, 
le maintenir en état d'hostilité. Il envoya un certain 
M. de la Fenestre avec la mission de soutenir le gouverne- 



489 



ment du Valais et de l'encourager à la résistance pendant 
quelques jours, afin de laisser à la diplomatie européenne 
le temps d'intervenir pour arrêter les hostilités et peut- 
être remonter le Sonderbund tout entier. Ce M. de la Fe- 
nestre réussit absolument comme le président du Comité 
noir de Métiers : il arriva tout juste pour assister à la 
capitulation du Valais. Ce dernier canton étant soumis, il 
n'y avait plus de Sonderbund, plus de guerre civile et 
par conséquent plus aucun prétexte pour que les puis- 
sances vinssent se mêler de régler les affaires de la Con- 
fédération. 






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CHAPITRE LXXXVII. 






B 



Les mesures d'intimidation. 



Pendant que toutes les forces viriles de la Suisse 
étaient sous les armes, chacune dans son camp, la popu- 
lation de la principauté s'agitait selon ses sympathies- 
L'ancien rédacteur de ÏHelvétie avait fondé à Berne un 
journal français paraissant tous les jours et qui, placé 
comme il l'était, pouvait le plus promptement donner des 
nouvelles soit de l'armée soit de la Diète dont le siège 
était à Berne pendant la lutte. Les patriotes neuchâtelois 
avaient spontanément adopté ce journal, qui était lu 
avec avidité dans chaque village au milieu de groupes 
nombreux, lors du passage du courrier. Cette publication 
fut un vrai réveil politique pour les patriotes, qui lui fai- 
saient parvenir des correspondances. 

Mais, de son côté le gouvernement se tenait aux aguets 
depuis le détournement du convoi d'armes, et mettait 
en usage les moyens à sa disposition pour empêcher toute 
espèce de mouvement. Plus les nouvelles devenaient fa- 
vorables aux troupes de la Confédération, plus les patrio- 
tes prenaient courage, et sans qu'ils eussent précisément 
l'espoir de secouer la domination prussienne, ils sen- 
taient que ces événements ne pouvaient que leur être 
favorables. Le gouvernement, qui en craignait l'effet, pu- 
bliait chaque jour un bulletin des événements qu'il tour- 
nait à sa façon et dans lequel les encouragements ne man- 
quaient pas aux royalistes. Les comités noirs étaient cons- 
tamment aux écoutes et informaient les autorités de tout 



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491 — 



ce qui pouvait être dit ou fait par les patriotes. Là ne se 
bornèrent pas les précautions. La gendarmerie lut consi- 
dérablement augmentée et mise en service actif pour ré- 
primer le moindre acte qui pourrait être commis contre 
les autorités ou la moindre manifestation politique. Le 
bataillon soldé, qu'on avait caserne à Neuchâtel, faisait 
des promenades militaires dans les villages du Vignoble, 
pour bien laisser entendre qu'au moindre mouvement, les 
habitants seraient traités comme en 1881. Pendant les 
plus mauvais jours, une compagnie était casernée dans le 
château de Travers, d'où elle ne sortait pas, il est vrai, 
pas même pour la promenade, mais d'où les soldats in- 
sultaient les patriotes qui passaient sous ses murs. 

A ces moyens matériels s'adjoignaient encore d'autres 
précautions. Dans la crainte que des rassemblements 
nombreux ne fussent l'occasion de quelque tumulte ou de 
quelque manifestation, le gouvernement interdit la tenue 
des foires. Il avait fait fermer au Val-de-Travers tous les 
cercles où il savait que l'opinion libérale dominait ; les 
auberges ne pouvaient être ouvertes après neuf heures. 
C'était le terrorisme érigé en système. Perregaux, com- 
missaire du gouvernement pour le Val-de-Travers, disait 
que chaque fois qu'il revenait de Neuchâtel. il fallait qu'il 
y eût trois ou quatre personnes décrétées de prise de corps 
ou expulsées, et il n'exagérait point : chaque semaine 
nous le voyions arriver avec terreur. Ce fut sur les 
Suisses d'autres cantons qu'il agit le plus sévèrement. Les 
Comités noirs faisaient une police sévère. Chaque geste, 
chaque mot étaient recueillis au passage et rapportés au 
commissaire du gouvernement; lasemaine suivante, celui- 
ci revenait avec un arrêt du Conseil d'Etat qui expulsait 
du canton le pauvre diable auquel une parole imprudente 
avait échappé. 

Deux faits que je citerai entre tous peuvent donner une 
idée du régime sous lequel nous avons vécu au Val-de- 
Travers pendant cinq mois. Voici le premier : M. Georges 






— 492 



I 



1 



Reymond tenait un cabaret à Saint-Sulpice. C'était un des 
hommes les plus honorables que j'aie connus, libéral 
d'idées, mais point exalté, el tenant son établissement avec 
beaucoup d'ordre. Deux ou trois mauvais gueux vont 
boire la goutte chez lui. Ces gens, qui étaient ivres, s'exal- 
taient dans leurs idées royalistes et remplissaient la maison 
de leurs cris de Vice le roi! et autres de même nature. 
L'aubergiste les pria de cesser ces cris, leur disant qu'ils 
ennuyaient les autres personnes. A cette époque on faisait 
des enquêtes politiques journalières et l'on entendait 
successivement tous les royalistes, invités à dire ce 
qu'ils savaient des trames contre le roi et le gouvernement. 
Lorsque le tour de nos ivrognes arriva, ils ne manquèrent 
pas de raconter qu'on avait mis obstacle à leurs manifes- 
tations de dévouement au roi et au gouvernement. Il n'en 
fallut pas davantage : Georges Reymond fut invité à com- 
paraître et dut s'asseoir, pour l'instruction de son procès* 
sur la sellette des criminels. 11 allait être jugé lorsque le 
1 er mars mit fin à la poursuite et en accusation ceux-là 
mêmes au nom desquels on le poursuivait. Pendantlecours 
de l'instruction de son affaire, ce brave homme venait me 
faire visite avant et après sa comparution. Je lui donnais 
quelques conseils sur la manière de se défendre ; tous les 
faits, qui me sont par conséquent bien connus, n'avaient 
rien de plus grave que ce que je viens de raconter. 

Voici l'autre affaire : Gouvet, l'un des villages les 
plus exaltés 'dans le sens libéral en 1831, était devenu en 
peu de mois celui où se trouvaient les plus enragés roya- 
listes. La classe moyenne, même aisée, était en général 
libérale, mais restait en minorité très-prononcée. Gomme 
c'était la seule localité royaliste clu Val-de-Travers, le 
gouvernement y avait installé un dépôt d'armes et formé 
une garde qui veillait dès la tombée de la nuit au matin. 
Cette garde n'était censée garder que Couvet; elle faisait 
cependant des patrouilles jusqu'aux] abords des villages 
voisins où elle n'entrait pas. Il va de soi que les gros mes- 



W 



— 493 



sieurs étaient les chefs du poste dont on prenait les soldats 
parmi la lie du peuple. 

Uncertamdimanche, quatre jeunes gens de Métiers, â*és 
de dix- huit à vingt ans, avaient été faire une promenade 
a Couvet. Ils s'en revenaient assez paisiblement pendant 
la soirée, lorsqu'une malheureuse clef qu'ils avaient laissé 
tomber les mit en conflit avec la garde, qui voulait les 
obliger à continuer leur route, tandis qu'ils persistaient à 
chercher la clef perdue. Gela amena nécessairement un 
échange de paroles désagréables où la politique vint se 
mêler. La patrouille suivit les jeunes gens jusqu'à l'en- 
trée du village de Métiers, en leur criant : Vous êtes 
des pourris, des révolutionnaires! Ceux-ci répondirent' 
Bédouins,^ les troupes fédérales viendront vous arran- 
ger! Il n'y avait certes pas dans tonte cette scène de 
quoi fouetter un chien, ce qui n'empêcha pas qu'on dressa 
une enquête, dans laquelle, comme déraison, les hommes 
de la patrouille seuls furent entendus. Le procès-verbal 
fut envoyé au Conseil d'Etat, et Perregaux se char- 
gea de faire rendre un décret de prise de corps contre ces 
quatre jeunes gens. Nous allons voir comment il s'y prit. 
Un certain samedi un peu avant midi, M. Armand-Fré- 
déric de Perregaux, commissaire du gouvernement au 
\ al-de-Travers, arrive à la maison do ville de Môtiers, 
non point dans la partie du bâtiment affectée aux séances 
de la cour de justice, mais dans l'auberge. Il demande à 
la bonne dame Barrelet, la tenancière, si elle peut lui pré- 
parer un dîner. Puis, feignant d'ignorer que le samedi est 
le jour ordinaire des séances de ia cour de justice, il de- 
mande s'il n'y aurait pas quelque voyageur qui put lui 
tenir compagnie. « Mais, lui dit madame Barrelet, il y a 
ces messieurs de la justice qui souvent dînent ici. » Alors, 
jouant l'étonnement, il paraît réjoui de cette coïncidence 
et fait demander le grand sautier Durussel, auquel il remet 
un billet pour le lieutenant civil Besancenet, qui présidait 
la cour de justice. A peine M. Besancenet a-t-il reçu ce 



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— 494 — 

billet, qu'il annonce que In séance est suspendue pour 
dîner et qu'elle sera reprise ensuite. Il engage les justiciers 
à aller à l'hôtel, attendu que M. le commissaire du gou- 
vernement s'y trouve. Les choses se passent fort agréa- 
blement, paraît-il. M. Perregaux est fort aimable. A la fin 
du dîner, il fait venir le Champagne, et chacun sait comme 
ce vin rend joyeux. Lorsqu'il s'agit de régler le compte. 
M. le commissaire du gouvernement annonce que tout est 
payé, dîner et Champagne : on ne pouvait être plus gra- 
cieux. Mais il s'agissait de rentrer en séance, et c'est là que 
les justiciers allaient rendre la politesse à M. le commis- 
saire. M. Perregaux prend la présidence, je ne sais en 
vertu de quel droit; à cette époque, le gouvernement pou- 
vait tout, et ce tout il l'avait délégué à ses commissaires. 
Il fait lire l'enquête dressée contre les quatre jeunes gens 
qui avaient eu maille à partir avec la patrouille deCouvetet 
communiquer ensuite un arrêtduGonseild'Etat qui requiert 
la cour de justice du Val-de-Travers de prononcer le décret 
de prise de corps contre eux. Que pouvait-on refuser à un 
conseiller d'Etat qui avait payé le dîner et le Champagne? 
Le lendemain il aurait peut-être été possible de dire que 
c'étaient des affaires de gamins entre eux, mais le jour 
même, alors que le Champagne exaltait encore les têtes, 
on ne pouvait que rendre amabilité pour amabilité. Les 
quatre jeunes gens furent décrétés de prise de corps, et 
quelques heures après on fouillait leur domicile pour les 
saisir, au grand effroi de leurs familles. 

L'un de ces jeunes gens fut arrêté au bout de quelque 
temps et promptementjugé; les six juges étaient de bons 
royalistes. Ils constatèrent les faits que j'ai rapportés, et 
condamnèrent ce grand criminel à huit jours de prison. 
Les trois autres entraient à Neuchâtel avec la colonne du 
Val-de-Travers le 2 mars suivant. Il valait bien la peine, 
pour atteindre de pareils méfaits, que des royalistes mêmes 
punissaient de quelques jours de prison, de salir une ins- 
titutionjudiciaire par une bamboche de Champagne. Mais 



495 



les fouilles opérées pour saisir ces gamins avaient jeté 
l'épouvante dans les familles et dans le voisinage, et c'était 
précisément là le but que l'on voulait atteindre. 

Les différentes parties du canton n'avaient alors aucun 
rapport entre elles, en sorte que ce qui se passait dans une 
localité était ignoré des autres. Je ne puis donc parler que 
de ce qui se passait au Val-de-Travers, mais je présume 
qu'il en était partout à peu près de même. Le récit de ce 
que j'ai pu observer n'est nullement exagéré. J'ajouterai 
que le but d'intimidation était parfaitement atteint et qu'à 
peine osait-on se communiquer ouvertement ses senti- 
ments, tant la pression était forte. 






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CHAPITRE LXXXVin. 



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L'amende. 



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Cependant nous savions que la Confédération était fort 
irritée contre le gouvernement de Neuchâtel pour sa con- 
duite en général, pour le passage des armes, et surtout 
pour le refus du contingent. L'oppression dont nous étions 
victimes faisait naturellement naître parmi nous l'idée 
de profiter d'une si belle occasion pour secouer le joug 
de la domination prussienne, seul obstacle à toute espèce 
d'amélioration à notre position. Balsiger s'était rendu à 
Berne pour faire intervenir la Confédération en sa faveur 
et faire lever l'arrêt qui l'expulsait du canton de Neu- 
châtel pour sa coopération au détournement des armes. 
Il ne put rien obtenir. D'autres patriotes des Montagnes 
et du Val-de-Travers s'y rendirent aussi dans un but 
uniquement politique, afin de sonder les députés en 
Diète sur leurs dispositions dans le cas où les patriotes 
tenteraient de renverser le gouvernement. On espérait 
encore en ce moment que le refus du contingent amè- 
nerait une occupation fédérale et qu'à l'abri des troupes 
de la Confédération, nous pourrions, comme les cantons 
du Sonderbund l'avaient fait, changer la forme de notre 
gouvernement. Mais, hélas ! la Confédération victorieuse 
du Sonderbund était loin d'être affranchie de la peur des 
puissances étrangères. La Prusse était pour elle un épou- 
vantail et il fut répondu aux citoyens qui s'étaient rendus 
à Berne que les Neuchâtelois devaient se tenir tranquilles 
s'ils ne voulaient compromettre la Confédération elle- 



- 497 — 



même et que s'ils faisaient un mouvement les troupes fédé- 
rales interviendraient pour remettre sur pied le gouverne- 
ment actuel. Voilà donc où nous en étions réduits à la fin 
de l'armée 1847. Une crise comme celle du Sonderbund 
allait arriver à son terme, sans que nous eussions pu trou- 
ver le moyen de secouer une domination qui nous était 
odieuse, et alors même que le gouvernement s'était com- 
promis de toutes manières envers la Confédération, celle- 
ci se voyait encore obligée de le protéger contre les atta- 
ques des patriotes du pays. Les jeunes gens ne perdaient 
pas espoir. Ils avaient l'avenir devant eux; mais les 
hommes qui comme moi avaient vu 1831 et subi les per- 
sécutions qu'on nous renouvelait en 1847 ne voyaient 
aucune issue favorable à notre situation. Un miracle seul 
pouvait nous sauver. 

La crainte de la diplomatie européenne se manifesta 
bien plus encore en Diète lorsque la question du refus du 
contingent de Neucbàtel y fut discutée. Si un autre can- 
ton eût refusé de mettre son contingent au service de la 
Confédération, il est certain que la Diète l'eût fait occuper 
immédiatement et aurait elle-même levé les troupes. 
Rien de pareil n'eut lieu pour Neuchâtel, mais Stradt- 
ford-Canning avait raison : les Neuchâtelois n'ayant pas 
voulu marcher devaient payer. C'était une affaire ' telle- 
ment arrangée d'avance que la députation de Neuchâtel 
elle-même annonça qu'elle jugeait que c'était la bonne 
manière de régler cette affaire. Neuchâtel dut payer 
300,000 livres courantes à titre d'amende et cette somme 
fut affectée aux blessés, veuves et orphelins, victimes 
de la guerre. Il s'est trouvé des gens qui ont compté 
que si nous eussions envoyé le contingent, les dé- 
penses du gouvernement pour l'organiser, les dépenses 
des hommes et le temps perdu par ceux-ci auraient exigé 
une somme beaucoup plus forte. Ils avaient raison, ces 
gens, parce que pour eux l'honneur est un vain mot. 

Quoique le canton de Neuchâtel eût accepté d'avance 

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l'amende qui lui était imposée, la question fut soumise au 
Corps législatif, en premier lieu parce qu'il avait voté le 
refus du contingent au nom du pays et qu'au nom du pays 
encore il fallait accepter la peine. Cette fois on lui soumit 
une question financière : il s'agissait de créer une dette 
qui devait être la dette du pays. Lorsqu'il était question 
de revenus, tout appartenait au roi. Mais les dettes, c'était 
autre chose. Cependant c'est la domination prussienne 
qui nous avait poussés dans cette politique à la remorque 
des couvents, des Jésuites et du Sonderbund; c'est la 
domination prussienne qui était cause du refus du con- 
tingent, conséquence de cette politique, et le roi de Prusse 
n'entrait pour rien dans les frais que son gouvernement 
avait faits pour lui conserver sa principauté. 

Après avoir voté l'acceptation de l'amende, le Corps 
législatif nomma une commission pour aviser au moyen 
de couvrir cette somme. Un impôt pareil à celui qui avait 
été levé en 1816 et 1820 paraissait être la meilleure ma- 
nière d'y pourvoir. 

Le lendemain du vote du Corps législatif, le Conseil 
d'Etat envoya M. Paul-Louis Coulon à Berne, pour re- 
mettre aux autorités fédérales la somme imposée ; mais 
il n'eut pas même le sentiment de sa dignité en s'exécu- 
tant. M. Coulon, qui était directeur de la Caisse d'épargne, 
avait comme tel à sa disposition des titres nombreux 
pour des placements faits par cette institution dans le 
canton de Berne. Agit il de son propre mouvement ou 
bien en reçut-il l'ordre du gouvernement, je ne sais ; mais 
quoi qu'il en soit on crut jouer un mauvais tour à la Con- 
fédération en payant cette amende avec des titres sur le 
canton de Berne. Ce n'était que petit. Le caissier refusa 
les titres et M. Coulon fit des traites sur Paris que le 
caissier accepta et qui furent parfaitement payées. C'est 
la république qui, peu de mois après, a couvert cette dette. 



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CHAPITRE LXXXIX. 



La révision du Pacte fédéral. 



Après la guerre du Sonderbund, la Diète resta long- 
temps en permanence pour régler toutes les questions 
qui se rapportaient à cet événement. Les cantons du 
Sonderbund durent supporter les frais de guerre, dont 
le compte n'a du reste jamais pu être complètement 
établi, et les chefs politiques de l'alliance furent mis en 
accusation après enquête dressée. La conduite sage et 
ferme du général Dufour. qui avait obtenu le meilleur 
résultat politique par le simple déploiement de ses forces 
et presque sans combat, fut récompensée à la satis- 
faction de toute la Suisse, par le don d'une petite pro- 
priété près de Genève. Les Jésuites furent expulsés de la 
Suisse par une décision qu'ils n'avaient pas attendue. 

L'occasion de réviser le Pacte fédéral paraissait favo- 
rable. Cet objet traînait depuis quinze ans dans les recès 
de la Diète. Quoique le parti radical eût remporté une 
victoire politique considérable en même temps qu'une 
victoire militaire et que sa prépondérance dans les affaires 
fédérales fût désormais incontestable, cette question était 
loin d'être tranchée. Un fait acquis et reconnu de chacun, 
c'est que le principe de la souveraineté cantonale tel qu'il 
était stipulé dans le Pacte de 1815 et tel que la Diète l'avait 
interprété pendant trente-deux ans étaitla cause de la crise 
politique qu'on venait de traverser. Cette souveraineté des 
cantons devait être réduite en une certaine mesure à l'égard 
de laquelle on était en général d'accord.' La questionnes 









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Vorort était également jugée : on ne voulait plus de ce 
gouvernement fédéral ambulant qui pouvait être renversé 
par un mouvement cantonal, comme à Zurich en 1839, 
ou tomber entre les mains des Jésuites comme cela a-vait 
failli arriver à Lucerne en 1849. On voulait enfin un pou- 
voir exécutif qui fût le représentant de la Confédération 
et n'émanât pas d'un pouvoir cantonal privilégié à cet 
effet. Sur ces deux points il n'y avait presque pas de 
divergences. 

Mais comment remplacerait-on la Diète? Bien des 
systèmes avaient été mis en avant depuis quinze ans et 
je ne crois pas qu'après la guerre du Sonderbund il eût 
été possible d'en imaginer un qui réunît une majorité 
d'Etats. La représentation égale par chaque canton grand 
ou petit n'était plus possible ; il fallait d'ailleurs une com- 
pensation aux cantons de Zurich, Berne et Lucerne, qui 
avaient l'avantage de diriger chacun à leur tour les affaires 
fédérales en l'absence de la Diète. Donner à des cantons 
de cette importance des droits égaux à ceux d'Uri ou de 
Zoug, c'eût été pour deux d'entre eux une singulière 
récompense des sacrifices qu'ils venaient de faire pour 
rétablir la paix. Mais cette représentation devait-elle être 
proportionnelle, ou se contenterait- on de donner aux 
cantons les plus importants des droits plus étendus, 
abstraction faite de la proportion rigoureuse? Une grave 
question se rattachant aussi au mode de représentation 
était celle de savoir si l'on instituerait une seule assem- 
blée législative ou bien deux Chambres. 

Enfin un dernier point était celui des instructions. 
Depuis les révolutions de 1830 et 1831, on avait senti 
tous les inconvénients d'un système qui obligeait les dé- 
putés à voter d'après les instructions qu'ils recevaient de 
leurs gouvernements respectifs, instructions données par 
les membres de Grands Conseils qui n'avaient point de 
rapports avec les magistrats des autres cantons et ne 
comprenaient ni leurs besoins ni leurs aspirations : ce qui 



— 501 - 



faisait que dans la politique fédérale chaque canton se 
rattachait à ce qui lui était profitable, sans égard aux 
intérêts généraux de la nation. C'est ce système qui pro- 
longeant pendant des années les questions les plus 
simples, avait empêché toutes les améliorations dont on 
sentait le besoin et paralysé le bon vouloir des députés, 
lorsqu'il fallut surmonter des crises comme la conférence 
de Sarnen et le Sonderbund. 

Au-dessus de toutes ces questions sur lesquelles on 
était loin d'être d'accord, surgissait une autre difficulté, 
«'était la position de Neuchâtel. Cet Etat avait pu être 
admis dans l'alliance fédérale en 1815, alors que les rap- 
ports mutuels des cantons avaient pour base la souve- 
raineté absolue de chacun d'eux. En effet, le Pacte de 
1815 n'était pas une Constitution de la nation, mais bien 
un traité entre Etals souverains. Dans une confédération 
constituée sur de telles bases, la forme qu'adoptait cha- 
cun des Etats importait peu; les uns pouvaient être régis 
par une Constitution républicaine, les autres par une Con- 
stitution monarchique, et cela sans inconvénient. Pendant 
les quinze premières années du régime de 1815, il y eut 
en Suisse des Constitutions républicaines qui différaient 
plus entre elles que la Constitution de Neuchâtel ne diffé- 
rait de quelques-unes. 

Avant 1798, la principauté de Neuchâtel n'était pas le 
seul Etat monarchique qui existât en Suisse. L'abbé de 
Saint-Gail, l'évêque de Bàle régnaient comme le prince de 
Neuchâtel sur des parties importantes du sol suisse, et il 
ne venait à l'idée de personne qu'il en pût être autrement. 
Il est vrai que ces trois principautés n'étaient qu'alliées 
et n'avaient pas voix en Diète; mais à cette époque, la 
nation ne se composait pas seulement des treize cantons 
confédérés. Les alliés, s'ils n'avaient pas voix au chapitre, 
n'en étaient pas moins les membres d'un corps politique 
qui s'appelait la nation suisse et l'Europe les reconnaissait 
comme tels. 






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Ce n'était donc pas le principe monarchique de Neu- 
châtel proprement dit qui offusquait les cantons de la 
Suisse, mais bien le caractère du souverain, qui faisait de 
la principau lé à la fois une province prussienne et un 
canton suisse. 

La révision du Pacte allait donc être considérablement 
entravée par cette position toute particulière et pleine de 
menaces. Les cantons républicains et démocratiques pou- 
vaient renoncer sans regret à leur autonomie cantonale, 
dont ils seraient largement dédommagés par les avantages 
d'une plus forte organisation fédérale; mais un prince, et 
surtout un prince puissant indépendamment de sa pro- 
vince suisse, ne pouvait pas abandonner une partie de sa 
souveraineté au profit d'une organisation centrale toute 
républicaine et démocratique. On voit que malgré la vic- 
toire du parti radical et sa prépondérance maintenant in- 
contestée, il se trouvait dans un grand embarras. Gomment 
les hommes influents de la Diète pensaient-ils vaincre ces 
difficultés? C'est ce que j'ignore; mais ce que je puis affir- 
mer, c'est que l'un d'eux, Druey, ne croyait pas que cette 
révision pût aboutir, non-seulement à cause de la position 
de Neuchâtel, mais aussi en raison des autres motifs que 
j'ai indiqués. 



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CHAPITRE XC. 



La dernière intrigue. 



Le gouvernement de Neuchâtel lui-même devait se 
trouver assez mal à l'aise. D'un côté la Suisse ne pouvait 
renoncer à une contrée enclavée dans ses frontières natu- 
relles et nécessaires à sa défense, et de l'autre, la Consti- 
tution monarchique de Neuchâtel était un obstacle au 
développement des institutions fédérales. Ces embarras 
que le gouvernement éprouvait, je le sais, expliquent 
pourquoi il s'était toujours énergiquement opposé à toute 
espèce de révision sérieuse du Pacte. Aussi aurait-il dû 
traiter un peu moins comme des bandits et des brigands 
ceux qui en 1831 avaient voulu faire cesser l'ambiguïté 
de leur état politique. 

Les difficultés paraissaient tellement graves, que l'aris- 
tocratie de Neuchâtel souleva la question de savoir s'il ne 
conviendrait pas de demander au roi l'émancipation du 
pays, dont la situation allait devenir intenable. Je ne fais 
pas ici une supposition : un conseiller d'Etat démission- 
naire en 1831, Al. Guillaume-Auguste d'Ivernois, me disait 
peu de mois après notre révolution: La position du pays 
n'était plustenable; nous songions sérieusement à la faire 
cesser. Vous avez amené Le changement par en bas, nous 
V aurions amené par enhaut. Je sais également qu'un autre 
conseiller d'Etat démissionnaire en 1831, M. Courvoisier. 
châtelain du Val-de-Travers, disait fréquemment à ses 
intimes: La position politique n'est pas solide, il faudra 
la changer. C'étaient de naïfs aveux d'une faute que le 



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gouvernement avait commise en 1831 en ne prenant pas 
lui-même l'initiative d'une mesure qu'il pouvait provo- 
quer sans se déjuger et qu'en 1847 et 1848 il ne pouvait 
plus accepter sans déclarer qu'il avait eu tort pendant 
seize années. 

Je ne sais ce qui se passait dans les réunions où la 
question a pu être discutée, encore moins quelles ont été 
les raisons intimes qui ont empêché les hommes d'Etat 
qui conduisaient le pays d'entrer dans cette voie; mais je 
me permets de supposer que la honte d'avouer ses torts a 
dû être le grand motif pour lequel le gouvernement a 
cherché par un autre moyen que j'indiquerai plus loin à 
se tirer de la fausse position dans laquelle il se trouvait. 
En effet, les mêmes hommes qui avaient arrêté la révo- 
lution en 1831 et persécuté ses auteurs étaient encore aux 
affaires et composaient exclusivement le Conseil d'Etat. 
Us ne pouvaient pas venir dire au pays : Nous vous avons 
dit en 1831 que la position de la principauté était parfai- 
tement compatible avec la qualité de canton suisse; nous 
avions tort: elle n'est plus tenable. Nous avons acclamé 
le roi de Prusse à son passage comme le meilleur des 
princes; nous avons juré de lui être éternellement fidèles: 
sa domination fait notre bonheur, c'est vrai, mais tout a 
changé : nous allons le prier de renoncer à ses droits. Vous 
voyez ces hommes qui ont voulu modifier par la force les 
institutions du pays et que nous avons punis comme des 
malfaiteurs, auxquels nous avons donné les qualifications 
de voleurs, brigands, incendiaires; ces autres qui nous ont 
constamment désapprouvés dans notre politique parce 
qu'elle était fatale au pays; eh bien, les uns et les autres 
avaient raison, et nous avions tort. — Il était impossible 
que l'idée de changer la position politique vînt aux 
membres du gouvernement et de l'aristocratie de Neu- 
chàtel : il était impossible qu'elle fût mise à exécution- 
Pour leur honneur, il valait mieux qu'ils fussent renversés 
par une révolution que de faire un pareil aveu. Quelle 



- 505 — 

qu'eût été la forme qu'on eût donnée à la mesure, quels 
qu'eussent été les hommes qu'on eût mis en avant pour 
cela, c'était une condamnation de la politique suivie pen- 
dant seize ans. L'émancipation du pays ne pouvait pas 
venir de cette source. 

Cependant la position devait être réglée, et personne ne 
sait dans le parti républicain quelles étaient les idées du 
gouvernement sur la manière dont elle pouvait l'être. Ce 
que nous avons pu voir, c'est le moyen de régler cette 
position que le gouvernement a mis en avant. Après la 
dissolution du Sonderbund. il n'existait plus en Suisse 
aucune espèce de conflit entre cantons: il n'y avait donc 
plus aucun motif plausible à une intervention des puissan- 
ces européennes ; cependant celles-ci n'avaient pas vu avec 
plaisir la dissolution du Sonderbund. et depuis cette affaire, 
les représentants des grandes puissances, l'Angleterre 
exceptée, ne rentraient pas à Berne et semblaient en vouloir 
à la Confédération d'avoir trompé leurs espérances. Le 
chargé d'affaires de la Prusse, le baron de Sydow, était à 
Neuchâtel, sous l'influence du Conseil d'Etat. C'est sans 
doute des combinaisons faites entre eux que naquit l'idée 
d'un congrès européen pour régler la position de la Suisse 
et sa Constitution intérieure. Durant tout l'hiver qui suivit 
la dissolution du Sonderbund, les négociations pour la 
tenue de ce congrès furent poursuivies. Son siège avait d'a- 
bord été proposé à Bàle; mais sous l'influence de la Prusse, 
il fut définitivement fixé à Neuchâtel, où Sydow se trou- 
vait déjà. 

Cette combinaison fut le dernier triomphe de la politique 
d'intrigue du gouvernement de Neuchâtel, et il faut avouer 
que si la révolution de février n'était venue bouleverser 
ce plan, c'aurait été un coup de maître. Il est peu probable 
que les puissances eussent voulu contraindre la Confédé- 
ration à remettre sur pied les gouvernements que la guerre 
avait renversés; cependant une pression des grandes puis- 



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sances ne pouvait avoir que des conséquences fâcheuses 
pour la liberté et l'indépendance de la Suisse. 

Quelle position aurait-on faite à la principauté de Neu- 
châtel dans ce remaniement des rapports entre les can- 
tons? C'est difficile à dire. Il est cependant à croire qu'on 
n'eût pas maintenu une situation politique qui ne pouvait 
amener que des conflits. Quoi qu'il en soit, l'aristocratie 
de Neuchâtel se préparait à accueillir grandement les di- 
plomates sur lesquels elle comptait pour se tirer d'em- 
barras. Chaque semaine c'étaient des fêtes, des concerts, 
dont on faisait grand bruit afin d'attirer la bienveillance 
de ces hôtes qu'on allait recevoir. 



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CHAPITRE XGI. 



Les Comités. 



Pendant ce temps, le parti libéral ne restait pas inactif. 
Dans les petites localités où on ne peut se réunir qu'en 
nombre restreint, les tracasseries du gouvernement, sans 
abattre le courage des gens, empêchaient les manifesta- 
tions de l'opinion publique ; il en était autrement dans les 
grandes localités des Montagnes, où les libéraux formaient 
des groupes nombreux auxquels la police n'avait pas tou- 
jours la force de se frotter. Depuis les événements du 
Sonderbund les agents du gouvernement étaient im- 
puissants à maintenir l'ordre à la Chaux-de-Fonds et ils 
avaient souvent recours aux hommes influents du parti 
libéral pour calmer la foule. Au Locle il s'était' formé un 
rendez-vous quotidien dans la grande salle aujourd'hui 
incendiée de l'hôtel Landry. Là, des centaines de citoyens 
s'excitaient mutuellement par des discours sur la situation 
de la Confédération et sur celle de Neuchàtel en particulier. 

C'est du sein de cette réunion du Locle qu'est née 
l'heureuse idée de constituer enfin le parti libéral, afin 
que les citoyens de toutes les parties du canton qui pro- 
fessaient les mêmes vues eussent des rapports entre eux 
et se soutinssent mutuellement. Nous étions encore telle- 
ment dans les errements de 1831 et dans l'isolement 
les uns des autres, que nous ignorions complètement au 
Val-de-Travers le changement qui s'était opéré dans la 
tenue si ce n'est dans l'opinion politique des deux grandes 
localités industrielles. Je fus donc très-agréablement sur- 



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pris lorsque, le 30 décembre 1847, à dix heures du soir, 
Marcelin Jeanrenaud introduisit auprès de mon lit où 
j'étais retenu par la grippe, deux messieurs des Montagnes 
qui venaient m'entretenir de politique. C'étaient Ali 
.Teannot et Auguste Leuba. Ils m'annoncèrent que les 
libéraux du Locle avaient nommé un comité, que ceux 
de la Chaux-de-Fonds en devaient faire autant, et que 
des délégués parcouraient le Val-de-Travers et le Vignoble 
dans le but d'engager les libéraux de toutes les localités 
à imiter cet exemple. Une réunion devait avoir lieu le 
lendemain à Fleurier. Enfin le parti se constituait et 
on put entrevoir dès ce moment qu'on allait devenir 
quelque chose. Il est clair qu'il ne pouvait être encore 
question de secouer le joug de la domination prus- 
sienne ; mais c'était un grand pas, que cette entente entre 
tous les hommes professant les mêmes opinions, en faoe 
des éventualités dont le congrès nous menaçait. 

Il va sans dire que j'entrai tout de suite dans les vues 
des deux délégués. Je promis qu'un comité serait constitué 
dans les deux communes de Métiers et Boveresse où 
j'avais quelque influence sur les libéraux. L'indisposition 
qui me retenait m'avait empêché de me rendre à la réu- 
nion de Fleurier, qui fut assez nombreuse; mais en général 
on l'avait composée des patriotes de 1831, et les citoyens de 
cette époque étaient encore sous l'influence de leur défaite 
qui avait cependant seize années d'âge; en outre, ils com- 
mençaient en général à devenir vieux et par conséquent 
moins actifs. Aussi pas un de ceux qui assistèrent à cette 
réunion ne fit-il une démarche pour constituer des comités 
à l'instar de ceux des Montagnes, en sorte que lorsqu'une 
réunion de délégués des différents comités fut convoquée 
à la Chaux de-Fonds vers la fin de janvier, il n'y avait 
encore rien de fait au Val-de-Travers. 

Les patriotes des Montagnes s'étaient mis en correspon- 
dance avec Louis-Edouard Montandon à Travers: averti 
de cette réunion à la Chaux-de-Fonds. il s'y rendit seul. 






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— 509 — 



Ii me fit toutefois avertir par Louis Barrelet, boucher, 
mais sa commission ne me parvint que la veille, à dix 
heures du soir. Toute tardive cpie fût cette commu- 
nication, elle suffit pour me rappeler la promesse que 
j'avais 'faite de constituer des comités dans le Val- 
de-Travers. En effet, je convoquai sept ou huit personnes 
de Môtiers et Boveresse pour le samedi 12 février chez le 
doyen du parti libéral, Théodore Calame, auquel nous 
avions pardonné son vote au Corps législatif de 1832. 
Nous l'avions réélu deux ans auparavant, et nous nous 
rangions volontiers à ses avis, par déférence. Quoique 
nous fussions parfaitement dans notre droit en nous 
réunissant ainsi, que les délégués du Locle nous eussent 
assuré qu'ils agissaient ouvertement et que l'organisation 
de leur comité n'était point un mystère, nous ne pouvions 
nous défendre d'une certaine crainte et nous nous rendions 
à cette réunion avec des précautions infinies en nous pro- 
mettant tous un inviolable secret. 

Nous nous adjoignîmes encore un ou deux citoyens, 
puis nous convoquâmes pour le samedi suivant 19 février 
des délégués de toutes les autres communes du vallon. 
Cette réunion eut lieu avec le même mystère et les mêmes 
précautions. Toutes les communes y étaient représentées, 
même la Côte-aux-Fées où nous ignorions qu'il y eût des 
libéraux. Ce fut un vrai jour de fête pour tous que de 
retrouver des hommes restés fidèles aux idées de 1831, 
après seize années de persécutions. Nous savions bien 
qu'il en restait de quoi former les éléments d'un parti; 
nous n'ignorions pas non plus que la politique du gou- 
vernement dans l'affaire des couvents et des Jésuites lui 
avait aliéné beaucoup de gens surtout parmi la jeunesse; 
mais nous ne nous doutions pas que les esprits fussent 
aussi mûrs pour une opposition sérieuse. A ce moment 
peu d'hommes songeaient à la possibilité d'une révolution : 
nous voulions nous faire compter dans l'Etat en fondant 
un parti, en groupant les individus et en les mettant en 






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rapport les uns avec les autres. Jusqu'ici le gouvernement 
avait eu raison des libéraux parce qu'il n'avait eu affaire 
qu'à des individus isolés. Désormais il aurait contre lui 
un parti constitué, agissant avec ensemble et obéissant à 
une impulsion unique. Comme premier moyen à em- 
ployer, il était évident que ce devait être la création d'un 
journal. Nous voulions attendre à cet égard ce qui se 
ferait dans les réunions centrales qui devaient avoir lieu 
plus tard. Il ne pouvait pas être question de publier une 
feuille périodique quelconque dans l'intérieur du canton ; 
les allures du gouvernement et une arme comme la 
loi sur la presse ne permettaient à qui que ce soit de 
braver les condamnations qui auraient atteint à chaqne 
instant le malheureux assez osé pour écrire et publier que 
nous pouvions nous passer d'un prince ou que le Conseil 
d'Etat n'était pas le modèle des gouvernements. Si les 
événements nous en eussent laissé le temps, il est pro- 
bable que le parti libéral aurait acheté la Suisse, qui était 
alors très-répandue dans le canton. 

Lorsque je dis que nous ne songions aucunement à une 
révolution, je parle d'une manière générale, car dans cette 
assemblée, une assez singulière observation fut présentée 
par L.-Edouard Montandon. Comme toute la discussion 
roulait sur les moyens de faire opposition au régime gou- 
vernemental et sur les résultats que cette opposition pou- 
vait amener, il nous dit assez brusquement que nous 
nous occupions beaucoup trop de renverser et que nous 
devions examiner aussi ce que nous voulions mettre à la 
place. Montandon ne m'a jamais paru doué d'une grande 
perspicacité et cette observation n'était pas de nature à y 
faire croire, aussi je me chargeai de le rassurer en lui fai- 
sant comprendre que probablement nous aurions bien des 
années encore à miner le système politique avant de le 
faire sauter et que pendant ces années nous avions le 
temps de voir quelle forme nous donnerions au nouveau 
gouvernement. J'avoue que l'idée de s'occuper au milieu 



- 511 — 

de février 1848 de la Constitution que nous donnerions à 
la république que nous cherchions à fonder, me parut 
tellement absurde que je me laissai aller à quelque per- 
siflage contre son auteur. Cependant quinze jours après, la 
révolution était accomplie. Montandon avait eu raison, 
mais inconsciemment, car sa supposition n'était le résultat 
ni de la connaissance des choses ni de la connaissance 
des hommes, ni d'un raisonnement quelconque : c'était 
de la double vue. 

Avant de se séparer, il fut convenu que chaque comité 
local se constituerait au moyen de quelques articles régle- 
mentaires et s'organiserait en nommant son président et 
son secrétaire ; qu'il se réunirait chaque semaine, que 
chaque mois il y aurait une assemblée des délégués de 
tous les comités et que celui de Métiers serait comité cen- 
tral ou comité directeur et correspondrait avec les autres 
parties du pays. La prochaine réunion des délégués fut 
fixée au dimanche 12 mars suivant. Elle ne devait pas se 
faire attendre si longtemps. 






I 



I 



CHAPITRE XCÏÏ. 



m 



M 
(& 



B 



La révolution de février. 



Pendant la guerre du Sonderbund et tandis que les 
Neuchâtelois qui voulaient s'affranchir de la domination 
prussienne s'organisaient de leur mieux, il se passait en 
France des événements qui, sans que personne s'en doutât) 
devaient plus modifier notre situation que tous nos efforts 
réunis. Louis-Philippe, après avoir eu pendant quelque 
temps un ministère centre gauche qui lui avait fait tenir 
une conduite un peu ferme à l'égard des manœuvres de 
l'Angleterre en Orient, l'avait brusquement renvoyé en 
1841, pour donner la direction des affaires à Guizot. Le 
nouveau ministère, qui soutenait partout la réaction comme 
nous l'avons vu à l'égard de la Suisse, proclamait pour la 
France le stabilisme absolu et la paix universelle et per- 
pétuelle. Il était devenu extrêmement impopulaire ; mais 
comme sur huit millions de citoyens, trois cent mille pri- 
vilégiés seulement jouissaient du droit électoral, ceux-ci 
soutenaient un gouvernement qui leur donnait de l'impor- 
tance et à chaque renouvellement de la Chambre élective» 
Guizot avait une majorité assurée au moyen de la- 
quelle il se perpétuait. L'opposition, sachant qu'elle ne 
renverserait pas ce ministère par les moyens parlemen- 
taires aussi longtemps qu'une loi électorale donnerait les 
droits au petit nombre, entreprit une campagne pour faire 
changer cette loi. Le moyen employé était nouveau : auss 
devait-il réussir beaucoup au-delà de ce qu'auraient désiré 
les meneurs. Dans toutes les principales villes de France, 



513 — 



de grandes réunions où l'on mêlait la politique à la gastro- 
nomie, furent organisées. Ces réunions, connues sous le 
nom de Banquets réformistes, furent d'abord fréquentées 
par les orateurs venus de Paris qui voulaient conserver 
la royauté et même la sauver en étendant beaucoup la loi 
électorale. Mais à l'opposition dynastique se joignit bientôt 
une opposition antidynastique, mettant en avant les idées 
les plus hardies sur la politique et sur l'ordre social. On 
y faisait des vœux pour les patriotes italiens qui s'agi- 
taient, aussi bien que pour le parti radical suisse qui était 
en guerre pour dissoudre le Sonderbund. Ces banquets se 
succédèrent pendant l'automne 1847 et une partie de l'hiver 
qui suivit. Le gouvernement, sans les voir de bon œil, n'y 
mit toutefois pas obstacle. Cependant, quoique les prin- 
cipales villes de France eussent eu leurs banquets réfor- 
mistes, on était arrivé jusqu'à la fin de l'hiver 1848 avant 
qu'on eût songé à en organiser un à Paris. Sans doute, on 
jugeait qu'il ne pourrait se passer comme les autres et que 
cette réunion devant être plus nombreuse, elle donnerait 
probablement lieu à des manifestations plus graves. Elle 
fut enfin fixée au 22 février. Le gouvernement, inquiet de 
l'importance de cette manifestation, voulut l'empêcher. 
Une émeute s'ensuivit, et les organisateurs du banquet, qui 
ne visaient qu'à un changement de ministère et aux modi- 
fications à la loi électorale, furent eux-mêmes surpris de 
la tournure que prirent les choses: cette émeute dégénéra 
en révolution ; l'abdication de Louis-Philippe ne fut plus 
même capable de calmer l'effervescence populaire, et la 
proclamation de la république eut lieu. 

Cette révolution, dont j'ai dû dire quelques mots puis- 
qu'elle a amené celle deNeuchâtel, me fait faire de tristes 
réflexions sur les mœurs politiques de la France. Chacun 
reconnaît que la volonté de la nation n'était point à cette 
époque portée à la république, et que la proclamation 
de cette forme de gouvernement était un coup de main 
hardi auquel personne ne s'attendait, pas même ceux qui 

33 



— 514 — 



I* 



I 



m 



l'ont exécuté. La France jouissait alors d'une assez grande 
somme de liberté, malgré le privilège des gros censitaires 
en malière d'élection. Je viens de parler de la liberté de 
se réunir pour discuter des intérêts publics ; cette liberté 
n'était point inscrite dans les lois, mais un gouvernement 
tolérant en avait laissé l'exercice pendant bien des mois. 
Ce qui en est résulté, je viens de le dire : le peuple s'est 
laissé entraîner par des discours magnifiques, il est vrai. 
et il a fait ce qu'il ne voulait pas. 

Depuis longtemps, la Suisse a plusieurs fois par année 
des réunions pareilles; des milliers, que dis-je, des ving- 
taines de milliers de citoyens se réunissent sur un point 
donné ; une tribune est élevée, les orateurs se succèdent 
et discutent les intérêts de la patrie : cette tribune est libre, 
tout peut se dire, et cependant jamais un conflit n'est sorti 
de ces imposantes réunions qui ont pris une importance 
réellement européenne. On se demande comment il se fait 
que trois mois de la pratique du droit de réunion ait amené 
en France une révolution contre le gré de la nation elle- 
même, tandis qu'en Suisse ces réunions n'ont eu que les 
effets heureux du développement successif des institutions 
libérales que nous possédons. La réponse me semble fa- 
cile : les libertés ne doivent pas être accordées une à une 
sans discernement. En Suisse, les libertés se tiennent. Les 
hommes d'études, les écrivains, les orateurs parlent au 
peuple de ses intérêts et de ceux de la nation, et s'ils émet- 
tent des idées nouvelles, même subversives, celles-ci sont 
discutées avec sang-froid. Si l'idée prend faveur, la nation 
qui n'a pas de maître pour guider sa politique, la met en 
pratique elle-même par ses choix électoraux ; elle n'a be- 
soin d'aucun mouvement brusque pour manifester sa vo- 
lonté. Il n'en est point de même en France. Sous le règne 
de Louis-Philippe, elle avait la liberté de la presse dans 
une mesure assez étendue ; pendant quelques mois on lui 
a laissé la liberté de réunion, où la parole, plus vive que 
la plume, exaltait davantage. Mais là s'arrêtaient les droits 



515 - 



-des masses qui, alléchées par les idées qu'on leur commu- 
niquait, sentaient le besoin de les mettre en pratique et 
-«'avaient pas le moyen de le faire légalement. Quelques 
hommes en ont tenté l'application par surprise ; ils ont 
réussi parce que la lutte se réduisait à un échange de 
coups de fusils entre quelques mille hommes d'un côté et 
quelques mille hommes de l'autre ; la nation a regardé 
faire, donnant ensuite raison au vainqueur, même malgré 
-elle. 



■. I 



I 



CHAPITRE XCIII. 



L'opinion politique avant 1830. 



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m 

M 



Mon intention en commençant ces mémoires était d'ex- 
poser brièvement les faits qui avaient précédé la révolu- 
tion du 1 er mars 1848, afin de faire comprendre comment 
l'opinion politique du peuple neuchâtelois s'était succes- 
sivement modifiée ; je me suis laissé entraîner avec com- 
plaisance dans des détails très-nombreux, parce que les 
circonstances qui ont préparé les mouvements de 1831 et 
la révolution de 1848 avaient considérablement frappé 
mon imagination ; en les retraçant, je me suis procuré un 
véritable plaisir. 

Les appréciations que j'ai faites sur le gouvernement de 
Neuchâtel et sur l'aristocratie qui le composait et le diri- 
geait ne doivent pas être considérées comme venant d'un 
homme impartial. Quoique je sois aujourd'hui complète- 
ment affranchi de toute passion politique, quoique dès 
l'accomplissement de notre révolution j'aie compris que 
je devais agir par ma raison et non plus par des mouve- 
ments passionnés, j'ai été l'adversaire trop ardent du 
système politique que les traités de 1815 nous avaient 
octroyé pour que mon jugement ne s'en soit pas trouvé 
considérablement influencé et n'en ait conservé des traces 
indélébiles. J'ai cherché à me mettre à la place des hom- 
mes qui dirigeaient la politique du pays et à me placer à 
leur point de vue pour apprécier leurs actes avec justice ; 
mais j'ai souvent senti que mes propres sentiments do- 
minaient encore trop pour que je pusse réellement le faire. 



— 517 — 

Mes critiques touchant les institutions du pays avant 
1848 et les actes des autorités n'ont pas eu pour but de 
justitier la révolution du 1 er mars ; de toutes parts on sen- 
tait la nécessité d'un changement et le gouvernement y 
travaillait lui-même. La révolution n'a pas plus été faite 
pour modifier les institutions du pays que pour substituer 
des hommes à d'autres hommes: elle a encore moins été 
entreprise pour économiser les 70,000 livres courantes 
envoyées chaque année à Berlin. Le seul vrai but sérieux 
qui ait guidé l'unanimité des hommes qui l'ont entreprise 
était de faire cesser l'ambiguïté d'une position politique 
qui faisait de nous un canton suisse d'un côté et une pro- 
vince prussienne de l'autre. La justification de la révolu- 
tion, si elle en avait besoin, serait l'accord unanime qui 
s'est manifesté pour en accepter les conséquences. 

Sans doute la position politique avait été une entrave 
au développement des institutions; le stabilisme dans 
lequel on vivait devait être fatal ; mais les patriotes, tout 
en désirant des modifications considérables dans notre 
organisation intérieure, n'auraient jamais recouru à la 
violence pour cela. Je ne dirai pas que parmi les hommes 
qui se sont mis en avant pour changer notre système po- 
litique, il n'y eût pas quelque ambitieux qui voulût gou- 
verner ou se procurer un emploi lucratif : je n'ai pas lu 
dans le cœur des hommes ; mais ce que je puis affirmer, 
c'est que je n'ai remarqué ce sentiment qu'à titre d'excep- 
tion. Il y avait du reste plus de danger qu'on ne le suppose 
maintenant à s'installer au château. Quant à la question 
financière, elle peut avoir eu quelque influence sur les habi- 
ants du Vignoble, où les redevances féodales étaient de trop 
lourdes charges; mais ces populations n'ont pas fait la ré- 
volution ; elles l'ont acceptée avec plaisir, sans avoir parti- 
cipé aux actes qui ont déterminé la chute du gouvernement. 
Une cause uniquement morale, je le répète encore, a 
amené ce changement : le pays sentait les inconvénients 
de sa position ambiguë ; il avait honte de la ligne de con- 



■ 



I 









1 



— 518 — 

duite dans laquelle cette position avait poussé le gou- 
vernement; il ne voulait plus être à la remorque des 
Jésuites et des couvents, ni l'instrument d'un autre- 
Siegwart-Muller, si de nouveaux confli ts survenaient en- 
Suisse. Il n'y a pas eu d'autres causes réelles. 

L'histoire de l'opinion publique dans le canton de Neu- 
châtel peut se résumer en peu de lignes ; les faits que j'ai 
racontés dans les pages qui précèdent l'établissent d'une- 
manière assez évidente. Depuis un grand nombre d'années^ 
on a répété sur tous les tons que le peuple neuchâtelois- 
était attaché au principe monarchique et qu'il s'était tou- 
jours distingué par son amour pour ses princes et par la 
fidélité qu'il leur vouait. C'est vrai et c'est faux suivant 
l'époque à laquelle on se reporte. Quelques chroniqueurs 
ont bien cherché à établir les vertus et les mérites des 
princes de la famille d'Orléans-Longueville ; ils se sont 
complu à raconter les fêtes et réjouissances qui eurent 
lieu lorsque certain prince Henri, quittant la cour de- 
Louis XIV, vint visiter ses sujets de Neuchâtel et Valan- 
gin. Il subsiste à Colombier des traces visibles de sa mu- 
nificence ; il a fondé, au moyen d'allocations qui n'étaient 
pas sans importance pour l'époque, les sociétés de tir- 
connues sous le nom de prix du seigneur. Il reste égale- 
ment des souvenirs de la bienfaisance de Marie d'Orléans^ 
duchesse de Nemours, le dernier membre de cette dy- 
nastie qui ait régné sur la principauté. Cependant, malgré- 
toutes ces marques qui pourraient faire croire que les 
Neuchâtelois étaient attachés à leurs princes, un fait vient 
en démontrer le néant : au moment où la dynastie d'Or- 
léans-Longueville allait s'éteindre, les corps et commu- 
nautés formèrent leur grande association pour empêcher 
l'avènement d'un prince français quelconque. 

L'histoire du changement de règne qui suivit prouve 
également que le peuple neuchâtelois n'était point 
du tout attaché au principe monarchique. Le pamphlet 
ayant pour titre : Le tombeau des prétendants, qui fut 



— 519 



répandu à cette époque et que l'on conserve religieuse- 
ment dans quelques familles et dans quelques archives, 
établit que le pays ne se souciait nullement d'un nouveau 
prince. Nos pères, possédant une valeur morale que nous 
ne pouvons nous vanter d'avoir conservée, se seraient 
certes facilement affranchis de toute domination princière 
s'ils n'eussent eu que les obstacles de l'intérieur à sur- 
monter. Mais comment la petite république de Neuchâtel 
aurait-elle pu subsister entre deux voisins ambitieux : 
d'un côté Louis XIV, froissé de voir ce pays sou- 
strait aux princes de sa cour et par conséquent à son 
influence, et d'un autre côté Leurs Excellences de Berne, 
dont l'ambition n'avait point de bornes? Si donc ils choi- 
sirent, pour autant que leur choix était libre, la tutelle 
d'un prince éloigné et puissant, ce fut beaucoup plus par 
prudence que par goût, et l'opinion publique qui en 1707 
porta les Neuchâtelois vers la maison de Brandebourg ne 
prouve point leur penchant pour le principe monarchique. 
Je n'en dirai pas autant de la domination des rois de 
Prusse. Les Neuchâtelois avaient su faire valoir des droits 
et des franchises qui les mettaient beaucoup au-dessus 
des peuples dominés par les oligarchies de Berne, Soleure 
et Fribourg. C'est pendant le siècle qu'a duré la première 
souveraineté prussienne que l'amour pour les princes en 
même temps que l'attachement au principe monarchique 
a pris naissance. Pendant cette période, les bourgeoisies 
étaient écoutées à Berlin autant que le Conseil d'Etat, et 
les redressements nombreux qui furent accordés forti- 
fièrent ces dispositions. Les Neuchâtelois disaient avec 
orgueil, comme le meunier de Sans-Souci : A r ows avons des 
juges à Berlin! Ce siècle de bonheur, comme l'ont appelé 
à tort les fanatiques royalistes en 1831, a été le fondement 
de l'opinion monarchique que bien des Neuchâtelois ont 
conservée jusqu'à nos jours, et a créé cet amour fanatique 
pour les rois de Prusse qui a fini par devenir ridicule dès 
qu'il n'eut plus sa raison d'être. Il n'y a point de contra- 



■ 

I 

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— 520 — 

diction dans ce que je viens de dire de l'amour des Neu- 
châtelois pour les princes de Prusse et la négation relative 
au siècle de bonheur. Les Neuchâtelois se soumettaient 
volontiers aux décisions venues de Berlin, mais n'ac- 
ceptaient que péniblement ce qui émanait de Neuchàtel. 
Le bonheur d'avoir des princes justes mais éloignés était 
largement compensé par le désavantage d'être sous la 
dépendance immédiate d'une aristocratie qui gouvernait 
au nom de ces princes, et contre les actes de laquelle on 
était constamment en remontrances. Les agitations popu- 
laires, les révoltes sanglantes, indépendamment des re- 
présentations légales, démontrent que l'aristocratie se 
chargeait de tempérer le bonheur dont elle a fait étalage 
lorsque le principe monarchique a été attaqué. 

Les Neuchâtelois, qui avaient pour voisins les peu- 
ples de Berne, de Vaud. de Fribourg, de Soleure, non- 
seulement dominés mais encore exploités par leurs 
aristocraties respectives et privés d'une autorité supé- 
rieure à laquelle ils pussent recourir, apprécièrent haute- 
ment cet avantage et se fortifièrent dans leur attachement. 
Mais ce qui contribua le plus à exalter ce sentiment fut 
Je passage sous la domination d'un maréchal du grand 
empire. On eut pendant cette courte période tous les 
désavantages que l'on avait remarqués chez les peuples 
suisses nos voisins, et le recours à Berlin n'avait point 
été remplacé par un recours à Paris. Berthier n'entendait 
point recevoir de remontrances, et on sentit alors la pri- 
vation de cet appel à une autorité supérieure que l'on 
avait tant apprécié précédemment. La peur de la con- 
scription avait fait saluer la restauration de la domination 
prussienne par des acclamations de joie, parée que l'on 
espérait que le pays rentrait sous le régime où il avait 
vécu avant 1806. 

Pendant la période de 1814 à 1830, l'opinion était restée 
ce qu'elle avait été au moment de la restauration prus- 
sienne, moins l'enthousiasme. Rien n'était venu qui pût 



uk 






& 



— 521 — 

détruire l'affection que les Neuchàtelois avaient pour les 
rois de Prusse ; mais d'un autre côté rien non plus n'avait 
pu la renforcer. Nos voisins de la Suisse, dominés par des 
oligarchies, ne vivaient ni plus heureux ni plus libres que 
nous: nous ne pouvions donc envier leur sort. Il n'y avait 
aucune espérance que notre position pût changer; on 
l'acceptait sans songer qu'il fût possible d'en avoir une 
meilleure. Cependant, durant cette période, le commerce 
s'étant beaucoup étendu, les rapports avec les cantons 
voisins étaient plus fréquents. Les tirs fédéraux, récem- 
ment institués, les camps fédéraux auxquels nos troupes 
prenaient part, avaient fait sentir à quelques-uns la diffé- 
rence entre notre situation politique et celle de nos Con- 
fédérés, et l'ambiguïté de notre double qualité de province 
prussienne et de canton suisse. Cette époque fut marquée 
par la naissance du sentiment national suisse. Les Neu- 
chàtelois qui faisaient partie des sociétés de tir, de chant, 
d'histoire naturelle, ceux qui prenaient part aux écoles 
de Thoune ou aux camps fédéraux, éprouvèrent aussi ce 
sentiment. L'idée d'appartenir d'un côté à la nationalité 
suisse et de l'autre d'être les sujets d'un prince des bords 
de la Baltique devait paraître choquante. Si nous n'avions 
rien à envier aux autres cantons en fait de libertés, nous 
avions à leur envier leur position indépendante : ce fut 
un sentiment bien faible encore, qui prit peu à peu plus 
de consistance. 

Si l'on ajoute à ce premier symptôme la véritable 
haine que les Neuchàtelois ont toujours manifestée pour 
]e Cortseil d'Etat, l'admiration qu'ils professaient pour le 
parti libéral qui luttait en France contre la réaction, on 
aura une idée nette de l'état de l'opinion publique au mo- 
ment où la révolution de juillet en France et les révolu- 
tions des différents cantons suisses vinrent réveiller chez 
nous l'opinion publique. 



m 









I 



I 



CHAPITRE XCIV. 



L'opinion politique après 1830. 



L'agitation de 1831, qui fut d'abord extrêmement vague, 
n'était que l'expression d'un mécontentement unanime 
contre les mesures et les tendances du gouvernement ; 
on n'était point d'accord sur les moyens d'y porter re- 
mède, on croyait avoir beaucoup fait en demandant des 
réformes d'une manière générale, sans rien préciser ; mais 
on sentait dès ce premier moment qu'il y avait des points 
importants sur lesquels tous n'étaient pas d'accord, les 
uns mettant leurs garanties dans les droits particuliers 
des bourgeoisies, les autres dans la souveraineté du 
peuple. Il était évident que les premiers continueraient à 
être attachés au roi de Prusse, tandis que les autres cher- 
cheraient à se soustraire à sa souveraineté. Le gouverne- 
ment envisagea la position telle que je viens de la définir 
et s'appuya sur ses anciens adversaires pour donner un 
corps à l'agitation et la diriger vers la concession par- 
faitement illusoire du Corps législatif. Je dis illusoire, non 
pas que sa composition n'eût une origine libérale et po- 
pulaire, mais parce que ses attributions étaient insigni- 
fiantes aussi longtemps qu'on ne lui faisait pas voter les 
crédits nécessaires à l'administration. 

La désillusion que produisit la première session de cette 
assemblée, amena à sa suite le coup de main du 13 sep- 
tembre. Ce fut le signal de la distinction des partis. Dès 
le moment que l'affranchissement de la domination prus- 
sienne fut mis en question, toutes les réticences cessèrent 



— 523 — 

de part et d'autre. La bourgeoisie de Valangin, pour sau- 
ver le principe monarchique, vint au secours du gou- 
vernement contre lequel elle combattait depuis plus d'un 
siècle. Pour elle, le roi était le médecin guérissant le mal 
que pouvait faire le Conseil d'Etat. Dans cette occasion, 
elle conserva la cause du mal pour pouvoir garder le 
médecin. Il aurait été plus simple de supprimer les deux: 
c'est ce que voulaient les patriotes qui avaient entrepris 
cette expédition. Ceux-ci furent vaincus par l'intervention 
fédérale d'abord, par le canon de Pfuel ensuite, et une 
profonde scission subsista dès lors entre les sitoyens neu- 
châtelois. 

Pendant la première période de la restauration prus- 
sienne, le sentiment d'amour pour le principe monarchi- 
que s'était considérablement refroidi, et avait peu à peu 
fait place à un attachement pour la Suisse qu'augmenta 
dans une mesure considérable l'agitation de 1831. Les 
deux prises d'armes de cette époque réagirent sur les 
royalistes et poussèrent leur fanatisme jusqu'à vouloir 
séparer Neuchâtel de la Confédération. Les tentatives 
faites dans ce sens, en 1832 et en 1833, ne purent aboutir. 
Les partis restèrent alors dans l'expectative, chacun d'eux 
conservant religieusement ses idées. 

Après la défaite des patriotes, les deux partis n'eurent 
plus aucun sujet de lutte à propos de la politique inté- 
rieure ; ils se contentèrent de s'adresser des récriminations 
réciproques. La politique fédérale aurait seule pu devenir 
l'objet de discussions. Celle que le gouvernement suivit 
dans le conflit amené par la conférence de Sarnen, ne lui 
fit perdre aucun de ses partisans : on était trop près des 
événements de 1831. Elle n'amena aucune modification 
dans les idées politiques de l'un et de l'autre parti. 

Je n'en dirai pas autant des condescendances envers le 
gouvernement français, dans les affaires Conseil, Louis- 
Napoléon et Borel-Darmès (c'est l'ordre chronologique et 
non l'intention qui me fait mettre l'empereur des Français 



I 



» 



I 



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i 



— 524 — 

entre deux mouchards). Rien de bien apparent n'eut lieu 
dans l'effet que produisirent sur l'opinion ces différentes 
affaires : cependant j'ai la conviction que plus d'un roya- 
liste sincère se sentit froissé en voyant le député de Neu- 
châtel se mettre ainsi à plat ventre devant les exigences 
de la France, quand la conduite de la Suisse était noble 
et énergique. 

Je ne sais si le gouvernement sentit alors qu'il avait 
besoin de remonter le ressort de sa machine. Les efforts 
qu'il fit pour attirer le roi dans la principauté font bien 
supposer que le zèle royaliste s'affaiblissait au milieu de 
l'indifférence ; cependant les choses auraient pu rester 
longtemps dans la même situation, si la crise politico- 
religieuse dont la suppression des couvents d'Argovie fut 
le motif n'était survenue. En prenant fait et cause pour 
ses alliés des petits cantons, le gouvernement de Neu- 
chàtel pressentait bien qu'il froisserait l'esprit public dans 
la principauté ; mais il espéra vaincre facilement les ré- 
pugnances que cette politique pouvait provoquer dans 
son propre parti. Le Corps législatif était trop soumis 
à tout ce que proposait le Conseil d'Etat pour oser faire 
une opposition aux volontés de ceux qui le guidaient. 

Les conséquences furent considérables. Après avoir 
soutenu les couvents, il fallut soutenir les Jésuites : on 
ne pouvait pas plus abandonner ses amis lorsqu'ils se 
compromettaient qu'on ne les avait abandonnés alors 
qu'ils soulevaient la première question embarrassante. 
Ici cependant les avertissements ne manquèrent pas : 
d'abord une pétition de deux mille citoyens, parmi les- 
quels beaucoup de royalistes ; puis une minorité de vingt 
voix dans le Corps législatif, qui, paraît-il, a été bien près 
de devenir majorité. En effet, depuis que j'ai relaté ces 
faits, j'ai appris qu'au moment de la discussion, il allait se 
former au Corps législatif une majorité pour que Neu- 
châtel votât l'expulsion des Jésuites; il ne fallut rien 
moins que la menace de Chambrier de donner sa démis- 



ïivS: 



525 — 



sion si pareille chose arrivait, pour empêcher ce vote fatal 
au Conseil d'Etat et pour maintenir le troupeau fidèle 
dans la discipline. 

Après avoir défendu les couvents et les Jésuites, il 
fallut encore soutenir l'alliance séparée qui tendait à la 
dissolution du lien fédéral. Je ne crois pas que le gou- 
vernement ait fermé les yeux sur l'effet produit dans 
le canton par cette politique. Il était assez perspicace 
pour savoir que de 1831 à 1847 hien des vieux royalistes 
fanatiques avaient disparu, et que la vanité de leurs 
descendants, étrangers aux événements de 1831 et par 
conséquent privés du stimulant qui avait surexcité les 
défenseurs du gouvernement, n'était point mise enjeu au 
même titre. Ces derniers examinaient et ne comprenaient 
que difficilement comment étant déjà plus royalistes que 
le roi, il fallait encore être plus catholiques que le pape, 
qui, lui, chassait les Jésuites. 

Ce qui poussait le gouvernement à persévérer dans cette 
voie et à mépriser en quelque sorte le mécontentement 
des siens, c'était sans aucun doute l'appui étranger qui 
ne lui faisait jamais défaut et qui lui permettait de com- 
mettre impunément' des fautes très-graves. Il comptait 
avec raison que la Confédération n'oserait mettre le pied 
sur Neuchâtel aussi longtemps que la Prusse serait une 
puissance prépondérante en Europe. Il savait que les 
baïonnettes fédérales viendraient même à son secours si 
le parti libéral, renforcé des mécontents., tentait quelque 
entreprise contre sa sécurité. Cette tactique était fort 
adroite; mais elle dut échouer devant la proclamation 
aussi inattendue que soudaine de la république en France. 
Tel avait été le mouvement de l'opinion dans notre 
pays : indifférente et plutôt républicaine sous les princes 
français, elle devint monarchique sous les rois de Prusse, 
par reconnaissance pour les redressements obtenus et par 
amour pour les princes. Impuissante sous le prince Ber- 
thier, elle redevint royaliste ardente au moment de lares- 



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— 526 — 

tauration de la domination prussienne. Pendant la première 
période de cette restauration, l'ardeur se refroidit et un 
nouveau sentiment naquit: celui d'un attachement à la 
nationalité suisse, résultat de notre incorporation dans la 
Confédération. L'agitation de 1831 et les attaques contre 
le régime monarchique qui en furent la suite et la consé- 
quence partagèrent l'opinion du pays en deux fractions 
presque égales. Cette division réveilla les sentiments des 
royalistes et créa une lutte de vingt-cinq ans. La politique 
que suivait le gouvernement ne fit dans les premiers temps 
perdre aucune force à son parti ; mais lorsque les luttes 
fédérales s'établirent dans le domaine religieux, bon nom- 
bre de royalistes s*en détachèrent, et avant qu'une période 
de calme ait mis le gouvernement dans le cas de re- 
gagner le terrain perdu, un événement vint ébranler l'Eu- 
rope, jeter la diplomatie européenne en déroute et per- 
mettre aux patriotes neuchâtelois de renverser le gouverne- 
ment monarchique. Mais le parti royaliste, quoique vaincu, 
n'était pas anéanti. Il devait subsister encore neuf années 
avant de se convertir en parti républicain conservateur. 



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QUATRIÈME PARTIE 



LA RÉVOLUTION DU 1 er MARS 



ET LA 



CONSTITUTION DU 3o AVRIL i 



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1 



CHAPITRE XCV. 

Agitation produite par la proclamation de la république 

en France. 

Journée du 29 février au Locle. 



Nous avons vu que les événements accomplis au sein 
de la Confédération avaient préparé les esprits dans le 
canton de Neuchâtel à une révolution tellement inévitable, 
que le gouvernement lui-même se préoccupait de la né- 
cessité d*un changement de régime politique. C'est dans 
ces circonstances que survint la proclamation de la répu- 
blique en France. On peut facilement se rendre compte de 
l'effet que cette nouvelle produisit dans le canton. Ce fut 
une commotion électrique. 

La révolution s'était accomplie le jeudi 24 février. Le 
résultat en fut connu au Val-de-Travers le samedi 26, 
et à Neuchâtel ainsi qu'aux Montagnes dans la soirée du 
même jour. Dés le dimanche matin, l'agitation commença 
presque partout. A l'idée de renverser le gouvernement 
se joignait celle d'exercer quelques vengeances contre les 
royalistes qui s'étaient si mal conduits en 1831 et même 
en 1847 ; mais la nécessité de se tenir ferme contre des 
retours d'événements dominait assez les esprits pour les 
détourner de pareilles représailles. A Métiers, si je n'avais 
pas calmé les jeunes gens en les mettant au fait de l'exis- 
tence des comités, il y aurait eu déjà des imprudences 
commises dans la journée du dimanche. 

Les mêmes personnes ne devraient être appelées qu'une 
fois dans le cours de leur vie à participer à une révolution 



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Les circonstances d'un pareil événement frappent l'ima- 
gination et y laissent des traces profondes bien propres à 
refroidir l'enthousiasme. J'avoue que le premier sentiment 
que j'éprouvai à la nouvelle de la proclamation de la ré- 
publique en France fut moins celui de l'espérance que 
celui de la stupeur. Je ne doutais pas qu'elle ne provo- 
quât à Neuchàtel au moins une tentative de soulèvement, 
et j'avais vu 1831 dans tous ses détails. Le gouvernement 
était encore composé des mêmes hommes qui nous avaient 
vaincus à cette époque. Dans ce moment même il avait 
à sa disposition un bataillon soldé et une batterie d'artil- 
lerie tout attelée, forces bien suffisantes pour écraser le . 
premier mouvement. En outre, quoique la république fût 
proclamée à Paris, on ne pouvait savoir si ce système 
ne serait pas renversé au bout de quelques jours et suivi 
d'une réaction. Je m'imaginais d'ailleurs qu'il faudrait bien 
quelque temps avant que le mouvement prît à Neuchàtel 
une tournure un peu sérieuse, et tout en songeant que 
nous devions profiter de l'occasion si cela devenait pos- 
sible, j'étais persuadé qu'il n'était pas convenable de brus- 
quer les temps. Telles étaient mes impressions lorsque le 
dimanche soir, vers dix heures, Charles Galame vint me 
trouver pour me consulter sur l'opportunité de réunir le 
comité de Môtiers et de convoquer ensuite les autres co- 
mités du Val-de-Travers. Il va de soi que j'entrai dans 
les vues de Calame ; mais je pensais qu'il n'était pas né- 
cessaire de faire une convocation extraordinaire, puisque 
la réunion régulière devait avoir lieu le samedi suivant. 
Galame se récria : Mais ce sera trop tard ! — Eh bien, con- 
voquons-le pour demain soir. — C'est encore du temps 
perdu I _ il f u t enfin convenu que le comité se réunirait le 
lendemain matin. J'indique ce détail pour montrer com- 
bien est vive l'influence qu'exerce sur \'esprit un événe- 
ment précédent auquel on a assisté. 

Le comité de Môtiers, qui se trouvait fort heureusement 
comité directeur, se réunit en effet le lundi 28, à sept heures 



- 531 






du matin. Toujours sous le poids de mes préoccupations, 
je proposai de convoquer les autres comités du Val-de- 
Travers pour le samedi suivant; on dut encore me faire 
sentir que ces lenteurs n'étaient pas de saison, et les co- 
mités du vallon furent invités à se réunir le soir même. 

Pendant ce temps, l'agitation devenait très-vive au 
Locle et à ia Ghaux-de-Fonds. Les Comités noirs dispa- 
raissaient comme par enchantement, et les rares royalistes 
qui osaient encore sortir de leurs demeures se dissimu- 
laient le plus possible et évitaient de se trouver en face 
de l'un de ceux qu'ils avaient molestés pendant si long- 
temps. 

Le gouvernement, qui s'était toujours beaucoup plus 
appuyé sur la diplomatie et sur les traités que sur le peu- 
ple, ne connaissait pas l'état des esprits. Le lundi matin, 
un habitant du Val-de-Travers ayant une affaire qui l'ap- 
pelait au château, attendait son heure sur la terrasse lors- 
qu'il fut abordé par Favarger qui, inquiet de la situation 
s'il ne l'était pas encore des événements, cherchait à s'en 
rendre compte et lui demanda ce qu'on disait au Val-de- 
Travers de la révolution qui venait de s'accomplir en 
France. Le brave homme, qui n'y mettait aucune malice, 
affirma que l'on n'en disait rien et que tout était dans son 
état ordinaire. Un bon royaliste de qui je tiens ce détail 
se trouvait là. Favarger l'aborde à son tour et lui annonce 
que tout est calme aux Montagnes : // n'y a que ces im- 
béciles du Vignoble qui feront des bêtises, ajoute-t-il. Voilà 
comment le seul conseiller d'Etat qui connût un peu le 
pays appréciait la situation. 

L'agitation était trop générale pour rester à l'état latent. 
Il fallait lui donner une direction sous peine de la voir 
dégénérer en désordre. Depuis la guerre du Sonderbund, 
les agents du gouvernement, impuissants à maintenir tor- 
dre àlaChaux-de-Fonds, avaient été maintes fois obligés 
d'avoir recours aux patriotes pour rétablir le calme dans 
les rues. Le 28 février, la place étant comme d'habitude 



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— 532 — 

couverte de gens, encore plus exaltés par les derniers évé- 
nements, les membres du Comité noir s'adressèrent aux 
patriotes pour les prier de rétablir un peu le calme. George 
Dubois leur répondit : Nous rétablirons V ordre, maispour 
notre compte et non plus pour le vôtre. 

Il fut décidé qu'une réunion de délégués de toutes les 
communes aurait lieu à la Ghaux-de-Fonds le mercredi 
l Lr mars, à 2 heures après midi. Auguste Leuba vint au 
Val-de-Travers pour nous engager à envoyer à cette as- 
semblée au moins un délégué par village, ce qui fut accepté. 
Il arriva au moment où une réunion semblable se tenait 
chez Louis Barrelet. Celle-ci sentait déjà la révolution, 
'et, contrairement à la précédente, elle était essentiellement 
composée déjeunes gens. Théodore Calame, le doyen d'âge 
des patriotes, qui la présidait, nous fit jouer une mauvaise 
parodie du serment du Grntli, après laquelle nous dûmes 
jurer de garde.r le secret, ce qui était bien inutile dans un 
moment où chaque enfant voyait nos préparatifs et savait 
qu'on méditait un coup de main. 

Cette réunion remplit d'inquiétude les hommes sérieux, 
parce que, composée comme elle l'était, elle pouvait com- 
promettre l'entreprise elle-même et ceux qui en faisaient 
partie, ce qui aurait eu lieu si les événements se fussent 
moins précipités. Mais l'agitation était plus puissante 
que ceux qui voulaient la diriger, et elle ne tarda pas à 
se convertir en révolution dans les grandes localités in- 
dustrielles, où la position était bien différente que dans 
nos villages ne comptant que mille à quinze cents habi- 
tants au plus. 

On comprend que des populations froissées contre la 
politique du gouvernement dans les affaires fédérales, 
voyant celui-ci moralement écrasé par la chute des deux 
appuis qu'il s'était créés, le Sonderbund et le gouverne- 
ment de Louis- Phi lippe, songeassent à prendre leur re- 
vanche de toutes les injures dont elles étaient abreuvées 
depuis six mois par le Constitutionnel Neuchàtelois et se 



533 






trouvassent dans un état de surexcitation qui augmentait 
d'heure en heure. Aussi pouvait-on déjà prévoir que le 
Locle et la Chaux-de-Fonds perdraient patience avant la 
réunion des délégués qui avait été fixée au 1 er mars. En 
effet, dès le mardi matin, un drapeau fédéral fut arboré 
au réverbère d'un hôtel du Locle. Aussitôt un groupe de 
jeunes gens armés vint garder cet insigne contre les at- 
taques des agents de l'autorité ou celles des royalistes, 
nombreux dans cette localité. Ce fut le début de la révolu- 
tion. Deux braves et courageux citoyens, Henri Grandjean 
et David Perret, furent délégués auprès des membres du 
comité de défense, présidé par le colonel Favre-Bulle, 
pour leur faire déposer leurs pouvoirs. Le comité céda en 
pleurant et en félicitant le pays de voir de braves gens 
comme ceux qui se présentaient à lui se mettre à la tête 
du mouvement. 

Aussitôt que l'on apprit à la Chaux-de-Fonds ce qui 
venait de se passer au Locle, la même mesure fut prise 
contre le comité de défense, et George Dubois, se mettant 
à la fenêtre de l'hôtel-de-ville, proclama la république aux 
acclamations enthousiastes de toute la population rassem- 
blée sur la place. 

Dès ce moment la révolution avait une base : les deux 
villes les plus populeuses étaient désormais affranchies 
de la domination prussienne. Cet exemple allait être 
suivi. 

Une estafette nous apporta au Val-de-Travers la nou- 
velle de ce qui s'était passé au Locle. A mesure qu'elle 
quittait un village, les patriotes prenaient les armes, con- 
fectionnaient des cartouches, organisaient des postes et 
se préparaient aux événements. Quant à moi, j'étais tou- 
jours sous la même impression, et je trouvais que cette 
précipitation compromettait tout, que la démission des 
autorités du Locle n'était pas une garantie, que c'était celle 
des autorités de Neuchàtel qu'il fallait obtenir, mais que 
le gouvernement avait à sa disposition un bataillon de 



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— 534 - 

mercenaires qu'il pouvait envoyer successivement dans 
toutes les localités soulevées pour réprimer l'insurrection. 
Je pensais que, puisqu'une réunion de délégués devait 
avoir lieu le lendemain à la Chaux-de-Fonds, il aurait été 
plus sûr d'attendre sa décision pour opérer une levée de 
boucliers. Je pesais froidement la situation, et il est fort 
heureux que tout le monde n'ait pas été aussi calme que 
moi : dans ces moments-là. c'est de l'entraînement qu'il 
faut, et non de froids calculs. 

La majorité des membres du comité deMôtiers pensait 
comme moi. Cependant il fut décidé qu'on s'armerait aussi, 
car on savait que Travers et Gouvet l'avaient fait. Le 
comité s'adjoignit quelques nouveaux membres pour di- 
riger les affaires, et, comme tout le reste du Val-de-Travers, 
nous nous mîmes en révolution. 



I 



CHAPITRE XCVI. 



Embarras du gouvernement. 



Pendant ce temps, que taisait le gouvernement? IL en- 
voyait d'abord un de ses membres, Alexandre Ghambrier, 
en qualité de commissaire à la Chaux-de-Fonds, pensant 
qu'il suffirait de sa présence pour imposer à la popu- 
lation. Celui-ci, arrivé le samedi matin, se rendit aussitôt 
au Cercle des royalistes, à l'hôtel de ville, pour conférer 
avec les fidèles. S'approchant de la fenêtre pour regarder 
la foule qui couvrait entièrement la place, il se tourna vers 
ses amis et leur dit avec le ton du mépris : Combien croyez- 
vous qu'il y ait de Neuchâtelois dans toute cette foule?... 
Quelques instants après, le comité s'assurait de sa personne 
en le faisant enfermer et garder dans une chambre de 
l'hôtel de la Fleur-de-Lys. 

Le Conseil d'Etat ne borna par là ses mesures. Il tenta 
une démarche auprès des membres des conseils de la bour- 
geoisie de Valangin afin qu'ils fissent un appel aux fidèles 
pour soutenir le gouvernement, comme cela avait eu lieu 
en 1831. Il en agit de même à l'égard de la bourgeoisie de 
Neuchâtel. Ces deux corporations répondirent qu'elles ne 
pouvaient rien faire. De la part du Conseil général de 
Neuchâtel, une telle conduite était assez singulière. Après 
avoir fait les bravaches depuis 1831, traité de lâche le 
colonel Maillardoz, parce qu'il avait capitulé devant vingt- 
cinq mille hommes, il était difficile aux meneurs tels que 
le colonel Meuron, lui qui voulait s'ensevelir sous les murs 
de la ville, de se soumettre sans résistance aux événe- 



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— 536 — 

ments. Cependant le Conseil adopta unanimement l'avis 
de Breguet. qui en fit la proposition en protestant de son 
amour pour le roi. L'échec du gouvernement devait être 
encore plus complet. Il avait envoyé des agents dans tout 
le Vignoble pour s'informer si l'on s'armerait pour le sou- 
tenir. La réponse fut partout négative. A Rochefort, ce 
fut Henri DuPasquier qui tenla la démarche, le 29 au soir. 
Ayant demandé si les jeunes gens soutiendraient le gou- 
vernement, il obtint un refus ; il posa alors la question 
inverse: Marcheront-ils contre le gouvernement? — 
Tous ! lui fut-il répondu. 

Le gouvernement acquérait ainsi la preuve que non- 
seulement ses appuis extérieurs n'existaient plus, mais 
que le peuple entier se tournait contre lui. Il conservait 
cependant un dernier espoir : supposant que les autorités 
fédérales, sous l'influence de la crainte d'une note de la 
Prusse, interviendraient pour rétablir l'autorité du roi si 
gravement compromise par la révolution maîtresse au 
Locle et à la Chaux-de-Fonds, il envoya à Berne Frédéric 
Charabrier, ancien maire de la Ghaux-de-Fonds, récla- 
mer du Vorort l'assistance fédérale. 

Mais les temps étaient bien changés. La diplomatie était 
en déroute, le Directoire fédéral comptait dans son sein 
des hommes tels que Ochsenbein, Stsempfli, le docteur 
Schneider, Stockmar, qui avaient toutes sortes de raisons 
pour ne pas aimer le gouvernement de Neuchâtel et qui 
n'étaient pas gens à se laisser intimider par les menaces 
de l'étranger, comme ils en avaient fourni la preuve lors 
de la guerre du Sonderbund. Le Directoire répondit à 
Chambrier qu'il enverrait à Neuchâtel, des commissaires, 
mais en sous-entendant que ceux-ci, reconnaîtraient le 
gouvernement debout lors de leur arrivée. 

Il n'est guère possible de supposer que le gouvernement 
ait pu un instant s'attendre à un secours effectif du Di- 
rectoire fédéral; son intention était probablement de met- 
tre la Confédération dans ses torts, afin de faire valoir à 



K 



537 — 



l'occasion sa démarche et le refus qu'il aurait éprouvé. 
Quoi qu'il en soit, je n'ai jamais compris qu'un homme 
aussi orgueilleux queChambrier ait pu se résoudre à aller 
implorer du secours auprès d'adversaires politiques qui 
avaient été nargués pendant si longtemps et s'exposer 
ainsi à un insuccès d'autant plus humiliant que le gou- 
vernement de Neuchâtel l'avait trop bien mérité. 

Pendant la journée du mardi 29 et pendant la nuit qui 
suivit, la révolution devint un fait accompli dans les deux 
grandes localités des Montagnes et dans tout le Val-de- 
Travers. Le Val-de-Ruz et le Vignoble n'avaient pas 
encore osé se mettre en révolte ouverte; ils attendaient. 

Notre position au Val -de -Travers n'était pas très- 
rassurante. Si le bataillon de mercenaires du gouverne- 
ment nous eût attaqués, il aurait pris sans peine tous les 
villages les uns après les autres. Ce ne sont pas les quel- 
ques cents cartouches que nous avions fabriquées à la 
hâte qui y auraient mis grand obstacle. Nous nous étions 
empressés de saisir toute la poudre qui se trouvait chez 
les débitants, et nous en avions fait demander quelques 
quintaux à Sainte-Croix, après nous être emparés des 
armes et des munitions que le gouvernement avait placées 
à Couvet sous la garde des royalistes. Enfin, les gens de 
Métiers avaient mis la main sur les correspondances 
apportées par le courrier de Neuchâtel, afin de nous 
rendre compte si possible des mesures prises par le gou- 
vernement. Malgré tout, nous nous sentions exposés, en 
raison de notre éloignement du centre du mouvement, qui 
était à la Cliaux-de-Fonds, et dont Courvoisier avait pris 
la direction. Il est vrai que pendant toute la nuit nous 
fûmes informés de ce qui s'y passait au moyen d'esta- 
fettes qui arrivaient fréquemment. Nous apprîmes que la 
réunion des délégués devait avoir lieu malgré les événe- 
ments, mais qu'elle se tiendrait à dix heures du matin au 
lieu de deux heuresdel'après-midi. Les différentes missives 
que nous recevions étaient très-contradictoires, suivant 



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qu'elles avaient pour but de monter les esprits ou de 
prendre des mesures de prudence. Ainsi, une estafette 
nous annonçait que tout était en armes dans les Mon- 
tagnes, que la Ghaux-de-Fonds avait à elle seule deux 
mille hommes sous les armes, et en outre à la Gibourg 
mille hommes munis de deux pièces de canon, prêts à 
porter secours. Une heure plus tard, une autre dépèche 
ne contenait plus de renseignements, mais donnait des 
ordres; elle nous chargeait d'envoyer un fort détachement 
dès le 1 er mars au matin pour désarmer la Gôte-aux-Fées, 
les Bayards et les Verrières, et un autre détachement à 
Brot-Dessus pour observer la vallée des Ponts et au 
besoin coopérer au désarmement de la contrée avec l'aide 
de la troupe qui viendrait de la Ghaux-de-Fonds et du 
Locle. Cette dépêche nous recommandait de nous bien 
garder chez nous et nous ordonnait d'envoyer le reste de 
nos forces pour observer le passage de la Glusette afin de 
n'être pas surpris par une attaque venant de Neuchâtel 
et afin de nous joindre ensuite à la colonne qui descen- 
drait de la montagne pour s'emparer du siège du gou- 
vernement. 

Ces missives avaient évidemment deux origines diffé- 
rentes; successivement communiquées à tous les hommes, 
sous les armes, elles pouvaient avoir de fâcheux effets et 
les jeter dans une grande inquiétude, l'une annonçant les 
forces considérables dont disposait la Ghaux-de-Fonds, 
l'autre demandant notre coopération pour désarmer les 
Ponts et la Sagne, localités placées sous l'action immédiate 
des trois mille hommes de la Ghaux-de-Fonds et de la 
Gibourg. Il était à supposer que ce chiffre avait été exa- 
géré dans le but de nous encourager. Heureusement pour 
nous, le nombre de ceux qui, comme moi, donnèrent de 
l'importance à ces contradictions était petit, et la masse 
subissant l'entraînement ne remarqua que les côtés avan- 
tageux. On comprit la nécessité d'exécuter les ordres qui 
nous étaient parvenus, et je fus chargé d'aller organiser à 



539 



Fleurier et à Buttes les détachements nécessaires. Vers 
deux heures du matin, je me rendis à pied à Fleurier, par 
un temps épouvantable auquel on ne faisait guère atten- 
tion dans ce moment. Je convins avec Balsiger, qui com- 
mandait le poste, qu'une cinquantaine d'hommes par- 
tiraient de Fleurier dès le matin, se renforceraient à Buttes 
d'une centaine de patriotes, iraient successivement dé- 
sarmer la Côte-aux-Fées, les Verrières et les Bavards, 
et rentreraient le même soir dans leurs villages respectifs. 
Le reste des hommes de Buttes et Fleurier devait se pré- 
parer à marcher sur Neuchàtel, en laissant les moins 
solides pour la garde locale et en se grossissant en route 
des habitants de Métiers, Gouvet et Travers. Cette troupe 
devait toutefois attendre les ordres ultérieurs de la Mon- 
tagne avant de se mettre en marche. Quant au détache- 
ment pour observer la vallée des Ponts, nous eûmes 
d'autant plus de raison de ne pas nous en inquiéter, que 
les prétendus trois mille défenseurs de la Chaux-de-Fonds 
ne s'en préoccupaient pas le moins du monde. 

En résumé, voici quelle était la situation dans la nuit du 
29 février au 1<* mars. La Chaux-de-Fonds avait à sa dis- 
position une force imposante, quoique de beaucoup moins 
considérable que ce qu'on nous avait annoncé. Au Val-de- 
Saint-Imier, Ami Girard organisait un détachement de Neu- 
chàtelois et autres qui devaient rejoindre la Chaux-de- 
Fonds, mais dont l'effectif était bien éloigné de comprendre 
mille hommes. La troupe que leLocle avait sur pied était 
nécessaire pour contenir les royalistes de la localité. Le 
Val-de-Travers disposait de six à sept cents hommes, qui 
allaient être répartis sur le haut et sur le bas du vallon. 
Au Vignoble, aucune levée, mais des dispositions à ap- 
puyer tout mouvement. 

De son côté, le gouvernement n'était pas en mesure de 
résister à une attaque, non point par l'absence de forces, 
mais parce qu'il était complètement démoralisé. La troupe 
soldée composait toute sa ressource, les bourgeoisies et le 
Vignoble ayant refusé de lui prêter aucune assistance. 



540 — 



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Cette troupe était commandée par un certain major ou 
colonel Junod, qui fut avec beaucoup de raison jugé inca- 
pable dans les circonstances présentes; on offrit son poste 
au colonel Meuron, qui refusa. Alexandre Pourtalès-Sa- 
ladin prit alors le commandement des mercenaires. 

Au Conseil d'Etat. Perregaux fut le seul qui montrât un 
peu de courage. Il fit la proposition de marcher sur le 
Locle, qui serait bientôt repris grâce à l'aide des roya- 
listes, et de là se diriger sur la Chaux-de-Fonds pour la 
canonner jusqu'à ce qu'elle se soumît. 

Certes Perregaux n'était pas mon homme : c'était un 
aristocrate despote qui avait assez gravement tourmenté 
les habitants du Val-de- Travers pour que personne ne lui 
voulût du bien; mais il faut convenir que son plan 
était excellent et qu'il est peu probable que les révolu- 
tionnaires du Locle, de la Chaux-de-Fonds et même du 
Val de Saint-Imier eussent opposé une grande résistance 
à une attaque vigoureuse. La difficulté n'était pas là. mais 
bien dans les suites, car toute la Suisse était indignée de 
la conduite que Neuchâtel avait tenue pendant la guerre 
du Sonderbund, et de toutes parts on serait accouru au 
secours des patriotes vaincus. Dans l'état de désarroi où 
la diplomatie venait d'être jetée, dans ce moment où par- 
tout des révolutions surgissaient ou allaient surgir, les 
gouvernements cantonaux auraient vainement mis obsta- 
cle au départ de leurs ressortissants. C'est ce que le gou- 
vernement comprit, lorsqu'au lieu de se défendre il or- 
donna le licenciement de la troupe soldée. Cette con- 
duite, qui a épargné bien des malheurs, a rendu notre ré- 
Arolution franche de tous secours étrangers au canton, 
vierge de tout excès. Quelle qu'ait été l'intention du gou- 
vernement, sachons-lui gré d'avoir évité l'effusion du sang 
et prévenu des actes de représailles. 

La troupe soldée resta cependant de piquet jusque vers 
quatre heures du matin. Pourtalès la licencia alors sans 
autre forme en disant aux hommes qu'ils pouvaient aller 



— 541 — 



où ils voudraient. — Devons-nous prendre nos effets ? 
demandèrent ceux-ci. — Prenez encore la caserne si vous 
pouvez, leur répondit-il. 

Pendant quatre mois ces mercenaires s'étaient promenés 
dans le Vignoble pour épouvanter la population. Ils avaient 
coûté à l'Etat environ 100,000 fr., et le jour où ils auraient 
pu être de quelque utilité, ils sont purement et simplement 
congédiés. Cependant, il y eut un officier qui ne voulut 
pas accepter ce rôle ridicule, et brisa son épée. Cet offi- 
cier, c'était Philippin, auquel son acte a attiré des re- 
proches de la part des deux partis. Il ne faut cependant 
y voir que le sentiment que doit éprouver tout soldat 
lorsqu'on fait commettre à la troupe dont il fait partie un 
acte de lâcheté. Je parle ici au point de vue militaire, car 
j'ai dit comment ce licenciement était justifié et néces- 
saire. 

Le gouvernement envoya alors Favarger à Berlin, 
pour informer la cour de ce qui se passait à Neuchàtel. 
Il y avait pour cela un motif bien puissant. Favarger, 
comme tous les transfuges, rachetait son passé par un 
zèle excessif pour la royauté. Pendant dix-sept ans il 
avait été l'insulteur du parti libéral soit comme avocat 
général lorsque des procès politiques se plaidaient au 
souverain tribunal, soit comme rédacteur du Constitu- 
tionnel et du Bulletin. De tous les hommes politiques 
du parti royaliste, c'était l'individu le plus profon- 
dément détesté. Si les patriotes l'eussent trouvé à 
'Neuchàtel, il eût été bien difficile de le soustraire 
à leur vindicte. Avant son départ, Favarger chargea 
son secrétaire, Ch. Colomb, de brûler tous les papiers 
compromettants. Ce dernier a raconté plus tard l'anxiété 
qu'il avait eue pendant toute cette journée du 1 er mars; le 
feu ne dévorait pas assez promptement à son gré les 
pièces qu'il y jetait, et il craignait à chaque instant l'ar- 
rivée des patriotes avant que son œuvre de destruction 
fût achevée. 



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Le Conseil d'Etat, informé de la réponse faite à Cham- 
brier par le Directoire fédéral, répandit aussitôt partout 
la fausse nouvelle de son abdication, afin de retarder par 
cette feinte le mouvement révolutionnaire et de se trouver 
encore debout au moment de l'arrivée des commissaires. 
Il envoya même des émissaires à la rencontre de la co- 
lonne que l'on attendait de la Chaux-de-Fonds pour l'en- 
gager à rebrousser chemin attendu que tout était fini, 
puisque le gouvernement s'était retiré. Cette ruse n'eut 
pas de succès. 






CHAPITRE XCVÏÏ. 



Le i«r mars à la Chaux-de-Fonds. 



Cependant la position ne pouvait pas se prolonger. La 
révolution était accomplie aux Montagnes et au Val-de- 
Travers, et à l'état latent dans le Val-de-Ruz et le Vigno- 
ble, tandis que le gouvernement était impuissant à Neu- 
châlel. Si les chefs du mouvement. Courvoisier surtout, 
eussent eu un peu l'intelligence de la situation, ils au- 
raient fait immédiatement marcher les patriotes du Val - 
de -Travers et les troupes dont ils disposaient sur Neu- 
châtel ; mais ils restaient les bras croisés, comme si la 
crise allait se débrouiller d'elle-même. 

L'arrivée d'Ami Girard avec la colonne d'auxiliaires 
du Val-de-Saint-Imier mit heureusement fin à cet état. 
Girard n'était certes pas un homme d'une haute capacité 
politique; mais en cette occasion, guidé peut-être plus 
par son instinct que par le raisonnement, il insista avec 
la violence qui le caractérisait pour qu'on ne restât pas 
ainsi indéfiniment dans l'expectative en laissant debout 
un gouvernement auquel il suffisait de toucher pour le 
faire tomber. Les gens de la Chaux-de-Fonds étaient 
depuis vingt-quatre heures sous les armes, en état de ré- 
volution, sans se préoccuper d'abattre définitivement une 
autorité qu'un rien, comme l'arrivée des commissaires 
fédéraux ou un revirement politique à Paris, pouvait 
remettre sur pied. Il est beaucoup trop dans leur carac- 
tère de se figurer que lorsque tout leur paraît bien chez 
eux, cela doit suffire. Ami Girard avait bien mieux le 






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sentiment de la situation, et s'il rendait un grand service 
en venant apporter à la révolution neuchâteloise le con- 
cours de son courage personnel, de ses connaissances 
militaires et celui de quelques cents patriotes du Val-de- 
Saint-Imier, il en rendait un bien plus signalé encore en 
insistant sur la nécessité de partir pour Neuchâtel et en 
menaçant de retourner sur-le-champ à Saint-Imier avec 
ses hommes si on persistait à rester immobiles à la Chaux- 
de-Fonds. Sous cette pression, la colonne qui devait aller 
prendre possession du château de Neuchâtel, forte d'en- 
viron mille hommes, se mit enfin en marche vers huit 
heures du matin. 

A cette époque où il n'existait ni chemins de fer ni 
télégraphes en Suisse, le Directoire fédéral, qui était 
alors le gouvernement bernois, ne pouvait connaître le 
mouvement qui venait de s'opérer de la Chaux-de-Fonds 
sur Neuchâtel. Il avait donné audience au délégué du 
gouvernement de Neuchâtel et promis l'envoi de com- 
missaires fédéraux, mais il espérait bien que ceux-ci 
n'auraient plus à traiter avec Je gouvernement du roi de 
Prusse. Cependant, si l'établissement d'un autre gouver- 
nement tardait trop, il pouvait arriver qu'il fallût soute- 
nir celui dont on désirait la chute. On disait généralement 
à Berne que le mouvement révolutionnaire de la Mon- 
tagne tendait à se concentrer aux lieux où il avait pris 
naissance, ce qui était excessivement compromettant. Le 
docteur Schneider, qui avait des relations de famille à la 
Chaux-de-Fonds, était de vieille date en rapport avec 
Bille qui habitait Berne où il remplissait des fonctions à 
la Chancellerie d'Etat depuis sa sortie de prison. Bille 
était à son lit de mort, mais encore assez vigoureux d'es- 
prit pour comprendre le danger de la situation. Il chargea 
vers le soir Aimé Humbert, qui habitait également Berne, 
de se rendre en hâte auprès de Courvoisier et de lui dire 
de descendre au plus vite à Neuchâtel s'il ne voulait pas 
tout perdre. Humbert se lit transporter de relais en relais 



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par le Yal-de-Saint-Imier dans la nuit du 1* au 2 mars 
à la Chaux-de-Fonds, où le comité de l'hôtel de ville le 
dépêcha immédiatement sur Neuchàtel. Humbert était 
presque inconnu à la Chaux-de-Fonds. qu'il avait 
quittée depuis bien des années. Son intelligence remar- 
quable frappa plusieurs des hommes à la tête du mou- 
vement révolutionnaire : c'est ce qui en a fait plus tard 
un des membres les plus influents du gouvernement. 

Au Val-de-ïravers, on était dans l'attente de ce qu'allait 
faire le gouvernement avec sa troupe soldée. Quant à 
moi, j'étais assez peu rassuré ; je savais ce que pouvaient 
valoir les fanfaronnades des plus déterminés lorsqu'ils se 
trouveraient en présence de soldats disciplinés et qu'ils 
entendraient siffler les balles à leurs oreilles. Je ne me 
dissimulais pas que six à huit cents hommes bien com- 
mandés auraient facilement raison des différents groupes 
armés répartis dans les villages du Val-de-Travers, du 
Locle. de la Chaux-de-Fonds et de la Cibourg, ceux-ci 
fussent-ils au nombre de deux ou trois mille. L'absence 
complète de nouvelles sur ce qui se passait à Neuchàtel 
était fort inquiétante; enfin, vers quatre heures du matin, 
Fritz Lambelet nous apporta de Neuchàtel des assurances 
de nature à nous tranquilliser complètement. Il avait vu 
Junod, le commandant delà garde soldée, en habit civil; 
la ville ne s'armait point et paraissait attendre passive- 
ment les événements. Dès ce moment seulement, je l'avoue 
en toute franchise, je n'eus plus d'arrière-pensée. Jusqu'a- 
lors j'avais été sous l'influence des événements de 1831. 

L'assemblée des délégués de toutes les communes devait 
avoir lieu à la Chaux-de-Fonds le 1« mars, à dix heures 
du matin, pour s'occuper du côté politique de la révolu- 
tion. Le comité de la Chaux-de-Fonds avait envoyé cher- 
cher Piaget à Neuchàtel, avec une voiture. Celui-ci hési- 
tait sur ce qu'il devait faire, et ce fut Louis Humbert- 
Droz, le pharmacien, qui le décida à se laisser emmener. 
Depuis des mois, les quatre ministraux postaient en per- 



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inanence un de leurs agents sur la place du Marché, où 
Piaget avait son habitation, pour observer ses démarches. 
Au moment où il monta en voiture, l'agent se trouvait là. 
Il put informer ses édiles que la révolution avait un chef 
politique qui allait prendre la direction du mouvement. 

Piaget ne devait pas arriver à la Chaux-de-Fonds sans 
encombre. Les gens des Hauts-Geneveys, presque tous 
royalistes, s'étaient spontanément armés et arrêtaient 
toutes les voitures qui se dirigeaient sur la Montagne. 
Ils firent descendre Piaget et l'enfermèrent dans une 
chambre d'hôtel, en compagnie de plusieurs autres per- 
sonnes. Au milieu de la nuit, retentit le bruit d'une 
fusillade qui avait lieu dans le village même, puis tout 
à coup la porte s'ouvrit, et les voyageurs furent avertis 
qu'ils pouvaient ou plutôt qu'ils devaient continuer leur 
route, ce qu'ils firent avec empressement. Piaget n'a 
jamais su à qui il était redevable de sa délivrance. 
C'étaient des patriotes de Gernier qui, ayant appris que 
les royalistes des Hauts-Geneveys retenaient des citoyens 
qui se rendaient à la réunion de la Chaux-de-Fonds, s'é- 
taient armés pour les délivrer. Ges braves gens ne se sont 
jamais prévalu de cet acte de dévouement et du véritable 
service qu'ils ont rendu à la cause de la république. 

L'organisation des moyens de défense au Val-de-ïravers 
avait presque fait oublier la délégation pour l'assemblée 
de la Ghaux-de-Fonds. Ce furent les députés de Buttes et 
de la Gôte-aux-Fées qui nous rappelèrent à notre devoir . 
Gh. Galame avait été désigné pour cet office ; mais au der- 
nier moment il donna des prétextes assez futiles pour rester 
à Môtiers. Je me décidai à partir à sa place en accompa- 
gnant les délégués de Buttes et de la Côte-aux-Fées, parmi 
lesquels se trouvait Auguste Leuba. Il était six heures et 
demie du matin lwsque nous sortîmes de Môtiers ; mais les 
nombreuses haltes que nous faisions de village en village 
et l'obligation de tourner par le Val-de-Buz, attendu que 
la route par les Ponts ou la Sagne n'était pas sûre, ren- 



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daient notre arrivée impossible à l'heure fixée. A Roche- 
fort, la nécessité de rafraîchir les chevaux et de réchauffer 
les hommes nous obligea de nous arrêter un certain temps. 
Ne connaissant personne, nous fîmes appeler Benoît Re- 
naud, député au Corps législatif, que nous savions vague- 
ment appartenir au parti libéral. Lorsque nous lui deman- 
dâmes s*i) ne voulait pas user de son influence pour en- 
gager les jeunes gens du village à marcher sur Neuchàtel, 
il alla consulter le greffier et revint au bout d'un quart 
d'heure de la part de celui-ci pour savoir ce qu'on se pro- 
posait d'obtenir en faisant le mouvement. Cette stupide 
question me rappela la première agitation de 1831, alors 
que Pfuel parcourait le canton pour connaître les vœux et 
qu'on se contentait de lui demander le droit de chasse ou 
plus de facilité pour faire la contrebande du bois. Devant 
l'hôtel stationnaient une trentaine déjeunes gens attendant 
des nouvelles. Je leur adressai quelques mots qui parurent 
produire quelque effet sur eux et je les engageai à se join- 
dre à la colonne du Val-de-Travers dès qu'elle paraîtrait. 

Nous apprîmes de sources différentes, dans ce village, 
que le Conseil d'Etat avait abdiqué, et de toutes les voi- 
tures que nous rencontrâmes jusqu'aux Hauts-Geneveys 
nous reçûmes la même nouvelle. Là, nous fûmes complète- 
ment convaincus de l'impuissance du gouvernement à se 
défendre, car nous trouvâmes un groupe de jeunes gens de 
la Sagne qui avaient fait partie de la garde soldée licenciée 
et s'en retournaient chez eux fort mécontents du gouver- 
nement, contre lequel ils tempêtaient à leur aise. Ils par- 
laient même de marcher sur Neuchàtel avec les gens de la 
Chaux-de-Fonds s'ils les rencontraient. Je profitai de l'occa- 
■casion pour les encourager dans ces dispositions; quelques- 
uns se mirent à crier Vive la république ! mais aucun d'eux 
ne se joignit à la colonne qui passa un quart d'heure après. 

Lorsque je vis que les républicains de la Chaux-de- 
Fonds marchaient sur Neuchàtel sans que ceux du Val- 
de-Travers en fussent informés, j'eus un vif mouvement 



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d'indignation que je manifestai hautement à Fritz Courvoi- 
sier. J'attribuais leur descente précipitée, dont je ne con- 
naissais pas alors le motif, à la gloriole d'avoir fait à eux 
seuls la révolution, et j'étais surtout froissé qu'on nous 
eût donné de la Chaux-de-Fonds l'ordre d'employer nos. 
forces au désarmement des Verrières et de la Côte-aux- 
Fées. tandis que les gens de la Chaux-de-Fonds mar- 
chaient sur Neuchâtel sans s'occuper de désarmer la 
Sagne et les Ponts. 

Lorsque nous arrivâmes à la Chaux-de-Fonds, l'assem- 
blée à laquelle nous nous rendions était levée depuis long- 
temps et le gouvernement provisoire en route pour 
prendre possession de son siège à Neuchâtel. Toute la 
population stationnait dans les rues; un grand nombre de 
personnes portaient des armes, ce qui me surprit beau- 
coup; il me semblait que la colonne aurait dû être grossie 
de tout ce qui était capable de marcher. 

Ge ne fut pas une petite affaire que cette réunion 
de délégués qui avait la mission de composer un gouver- 
nement provisoire. Piaget avait été unanimement désigné 
comme président et avait accepté: Louis-Edouard Mon- 
tandon s'était plutôt offert qu'il n'avait été désigné ; George- 
Dubois n'avait pas fait trop de compliments; mais après- 
cela personne n'en voulait; chacun trouvait un prétexte : 
celui-ci son âge, celui-là son incapacité, cet autre sa santé, 
tous leurs affaires commerciales. C'est que dans ce moment 
chacun ignorait quelle serait l'issue de la révolution; la 
colonne républicaine n'avait pas encore pris le château, et 
ce fait même fût il accompli, il pouvait y avoir des retours 
de fortune. Combien qui aujourd'hui envient la position 
de conseiller d'Llat, auraient à ce moment-là trouvé un 
prétexte pour ne pas se compromettre! Les propositions 
se succédaient sans autre résultat que des refus. L'em- 
barras était grand et le moment devenait critique; on allait 
faire la même sottise qu'en 1831, s'emparer du château et 
ne savoir qu'en faire. Piaget le fit comprendre à l'assem- 



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"blée en disant que si personne ne voulait accepter, il ne 
fallait pas laisser se compromettre ceux qui marchaient 
sur Neuchâtel. mais plutôt les faire rétrograder et prier 
Je gouvernement du roi de bien vouloir rester au poste 
qu'il occupait. 

Cette sortie eut son effet, et le gouvernement provisoire 
fut enfin composé. Aux trois que j'ai nommés on adjoignit 
Sandoz-Môrthiep, Brandt-Stauffer. Erhard-Borel. Henri 
■Grandjean, Auguste Leuba et Jeanrenaud-Besson, ce der- 
nier lorsqu'il serait revenu de Naples, d'où les événements 
le rappelleraient certainement. 

En ce moment, Piaget était tellement l'homme de la 
situation, qu'on obéissait avec soumission à fous ses or- 
dres. Il exigea que Brandt-Stauffer fit partie du gouver- 
nement, quoiqu'il fût très -impopulaire à la Ghaux-de- 
Fonds. dans le but de donner du relief à la révolution, en 
plaçant à sa tète, des hommes ayant de grosses fortunes. 
Le gouvernement provisoire avait la faculté de s'adjoindre 
d'autres membres dont on avait fait une liste. 

Auguste Leuba, qui était avec moi. n'avait pu descendre 
-avec ses collègues. A notre arrivée, il fut assailli de solli- 
citations pour qu'il acceptât sa nomination, mais il refusait 
obstinément. Nous étions arrivés à quatre heures du soir. 
>et depuis trente-six heures nous n'avions ni mangé ni 
dormi; la fièvre nous avait soutenus. Nous nous restau- 
rions lorsqu'un particulier vint demander M. Auguste 
Leuba et lui annonça qu'il avait de par le comité ordre de 
le conduire à Neuchâtel de gré ou de force. Leuba se dé- 
voua et se laissa emmen